‹ Monsieur ChéramiChapitre 18 sur 42 · TN MONSIEUR AU CAFÉ · texte numérisé non relu

TN MONSIEUR AU CAFÉ

Cherami se promène quelque temps au hasard, cherchant sur son passage quelque personne de connaissance à laquelle il pourrait faire un léger emprunt. Mais il n'aperçoit que des visages inconnus, ou, s'il voiiquelques anciens amis, ceux-ci se déiournent pour éviter sa rencontre.

— Diablel se dit Cherami, la journée s'annonce mal! Moi qui comptais sur Gustave pour déjeuner... Il est maintenant plus de midi ; j'ai une faim de cannibale... Après tout! s'il le faut, je me déferai de ma nouvelle canne... Cela me fera de la peine, car elle est jolie... véritable rotin! Mais cela me ferait encore plus de peine de ne point déjeuner. Elle doit avoir coûté trente francs au moins... Un marchand m'en donnera six... ils sont de celte force, les marchands... et encore il aura l'air de me faire une grâce ! J'aime autant la laisser en gage pour un bifteck et ses accessoires. Voyons, cherchons un café où Ton déjeune bien.

Cherami est alors sur le boulevard, où l'on n'a que le choix des cafés; car on ne fait point trente pas sans en rencontrer un. Le ci-devant bel Arthur entre dans celui qui a les devantures les plus modernes, va se placer à une table, accroche son chapeau à une palèrc, met sa canne sur la banquette ei appelle le garçon avec cet organe sonore et ce ton arrogant qui ne manque jamais son effet sur les garçons de café.

— Que désire monsieur?

• — Un beurre, des radis, des sardines, puis un bifteckchâleaubriand, cuit à point, du roquefort et du bordeaux. Nous verrons ensuite. Allez.

Cheiami jette les yeux sur sa canne, en se disant : — Certai-

nement, cette canne vaut bien tout ce que j'ai commandé; je pourrai même y ajouter du café et un petit verre. D'ailleurs, si l'on n'est pas satisfait, je ferai comme Bilboquet des Saltimbanques... j'engagerai ma signature. C'est égal, cela me contrarie que mon jeune ami Gustave soit en Espagne... Mais est-il l'on en Espagne ? Voilà ce dont il faudrait s'assurer.

Cherami a mangé ses hors-d'œuvre et il va attaquer son bifïeck-châleaubriand, lorsqu'un petit monsieur, mis avec une certaine recherche, à figure moutonne, et dont le crâne dénudé semble implorer un faux toupet, vient se placer à la table voisine de la sienne et va s'asseoir en plein sur la canne qu'il a posée sur la banquette.

Le monsieur se relève vivement en portant la main à son postérieur et en s'écriant : — Ah! mon Dieu ! sur quoi me suisje assis?

Cherami relire sa canne et la place toute droite entre lui et ce monsieur, en lui disant : — Heureusement, vous ne l'avez pas cassée... car cela vous aurait coûté cher!

— Monsieur, je ne l'ai pas fait exprès...

— C'est égal ! si vous l'aviez cassée, vous l'auriez payée!...

— Et je me suis fait très-mal.

— Si c'eiît été un bâton d'épine, cela vous aurait fait bien plus de mal...

Le monsieur ne semble pas consolé ; il ne fait pas attention à la canne, et n'est occupé qu'à se frotter la partie blessée. Puis il demande un grog, prend un journal et se met à le lire d'un air de mauvaise humeur. Mais, tout en mangeant, Cherami, qui aime à causer, continue de parler : — Moi, une fois, j'étais entré dans une auberge; je descendais de cheval, j'avais fait six lieues tout d'une traite, et naturellement j'éiais excessivement fatigué. En arrivant dans la salle, je vais me jeter dans un fauteuil qui était près de la cheminée... Mais un cri perçant m'échappe.. . Tout le monde s'empresse autour de moi. . . — Qu'estce, monsi<îur... qu'avez-vous? que vous est-il arrivé? Moi, je ne puis que leur indiquer mon derrière, en murmurant : «Je ne sais pas sur quoi je me suis assis, mais je suis blessé... grièvement blessé!... » L'hôtesse veut voir ce que c'est... elle veut me panser... C'était une gaillarde aux yeux pétillanis... et aux formes arroudies...Je luiauiais bie i leadule même service... si elle avait

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élé blessée... Mais le mari s'iiilerpose... vu Fendroit où se trouve la blessure... Il prétend que lui seul doit y fourrer son nez. Bref, on regarde... Je m'étais assis sur un clou, monsieur, un énorme clou de menuisier... Comment s'était-il trouvé là... et la pointe eu l'air? Voilà ce qu'on ne pouvait expliquer. Mais l'important était de le retirer... L'aubergiste ne put en venir à bout. On fît venir un serrurier avec des tenailles, et celui-ci eul tant de peine à retirer cette maudite ferraille de ma fesse, que, quand il l'eut ôtée, ce n'était plus un clou, c'était un tire-bouchon!...

Le monsieur chauve ne répond à cette histoire que par un grognement sourd, et continue de lire son journal.

Cherami l'examine quelques instants, en se disant : — Ou diable ai-je déjà vu cette binette?... Je ne m'en souviens pas... mais, à coup sûr, ce n'est pas la première fois que j'ai le désagrément de rencontrer ce vilain monsieur chauve...

Puis, s'adressanl à son voisin, qui remue son grog : — L'aventure de mon clou ne vous a pas ému, monsieur?

— Monsieur... j'y ai fait peu attention. Quand je lis un journal... je suis tout à ma lecture...

— Et vous ajoutez foi à tout ce qui est dedans, sans doute?...

— Pourquoi pas, monsieur?

— Ah! je vous en crois bien capable !... Mais, vous ne sa?ez pas faire votre grog, monsieur...

— Comment, je ne sais pas faire mon grog?...

— Non, pas du tout : vous remuez, vous remuez... et vous n'écrasez pas avec votre cuiller votre. rond de citron pour en faire sortir le jus !

— Qu'est-ce que cela vous fait, monsieur, que j'écrase ou non mon citron?... Si cela me plaît de boire mon grog coriime cela... n*en suis-je pas le maître?

— Oh! parfaitement!... Je vous donne un bon conseil... vous n'en voulez pas... à votre aise!... Je gage que vous cherchez dans les annonces du journal une pommade pour faire pousser les cheveux?...

— Non, monsieur... Apprenez que si je voulais avoir des che-* veux, j'en aurais tout autant qu'un autre...

— Je n'en doute pas, avec votre argent... vous pourriez mettre trois perruques .. les unes sur les autres, cela vous ferait une tête supporte l

— Mais je n'aime pas les postiches, moi, monsieur, je déiesie ce qui est faux... La vérité avant tout!

— Ah I je comprends alors pourquoi vous faites parade de votre crâne... Mais si vous avez l'intention de nous montrer toujours la vérité, cela pourra vous mener loin 1 Son costume est un peu leste, à cette déesse, ou plutôt elle n'a point de costume... Elle se montre toute nue! Essayez donc un peu de sortir comme cela, par amour pour la vérité! Je ne crois pas qu'un sergent de ville admettra cette excuse... Tenez, monsieur, on a proclamé déjà que toutes les vérités n'étaient pas bonnes à dire : il faut ajouter qu'elles ne sont pas non plus toutes bonnes à voir. En général, on a raison de cacher ses infirmités, ses difformités, et tout ce que l'on a de disgracieux; on fait bien de chercher '^ paraître le plus joli ou le moins vilain possible... Embellir, chercher à plaire, tel semble être le but de la nature en tout et partout. Voyez une mère près de son poupon : son premier soin est de le parer, de chercher à l'embellir. Les femmes naissent avec l'instinct de la coquetterie; les hommes n'en ont moins que parce que le tracas des affaires les oblige à moins s'occuper de leur personne. Quand vous prenez un logement, votre premier soin est de l'embellir; avez-vous un jardin, vous l'embellissez en y mettant des fleurs; donnez-vous à dîner, vous voulez que voire couvert soit élégant, fastueux, embelli par de riches surfcouts... El, tenez, voyez ce verre mousseline dans lequel je bois mon bordeaux!... Il embellit mon vin, monsieur, il le rend meilleur... oui; car, servi dans un pot à confiture, ce vin ne me semblerait pas si bon!... Et, vous-même, si on vous avait apporté ce grog dans une cuvette... cela vous aurait-il charmé, hein?

« Le diable m'emporte, je crois qu'il ne m'écoute pas, ce petit homme! se dit Gherami en s'interrompant ; mais où donc ai-je iéjàvu cette tête-là?... Garçon! mon café!... »

En se rejetant en arrière sur sa banquette, Gherami fait tomber sa canne sur son voisin. Gelui-ci se retourne alors et repousse la canne en murmurant : — C'est donc une gageure, eela...

— Gomment! une gageure... parce que celte canne glisse de .votre côté... Ah çà! mais, vous êtes donc bien susceptible, mon «her monsieur... qui aimez tant la vérité?

Le monsieur chauve ne répond rien ; mais, en repoussant la

canne, celle fois, il la regarde, et depuis ce momenl il ne la quille plus des yeux.

— Ah! vous admirez ma canne, maintenant ? reprend Arthur; vous commencez à comprendre que c'eût été malheureux de la casser !... Elle est soignée.

Le monsieur ne répond pas, mais il lève les yeux et se met à considérer le chapeau que son possesseur a accroché à une patère. Il l'examine avec tant de soin que Cherami, impatienté, se dit : — Ah çà ! mais... à qui en a-i-il donc, cet animal-là?... Est-ce qu'il n'aura pas bientôt tini de reluquer mon chapeau et ma canne?... Il commence à m'ennuyer beaucoup!...

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