‹ Monsieur ChéramiChapitre 19 sur 42 · LA CANNE ET LE CHAPEAU · texte numérisé non relu

LA CANNE ET LE CHAPEAU

Enfui, le petit monsieur se décide à parler : — Monsieur... celte canne-là... avec celte léte en agate... c'est bien singulier!...

— Vous trouvez que ma canne a un air singulier ?.,. C'est distingué que vous voulez dire, sans doute?

^Monsieur, c'est que... cette canne... plus je l'examine... un rotin... oh ! c'est bien cela... et le chapeau aussi... même ga- Iqn pour border... galon Irès-large...

— Dites-moi donc, monsieur, quand vous aurez fini, vous vous expliquerez, n'est-ce pas?

Cherami commence à deviner à qui il a affaire ; mais il ne veut pas en avoir l'air.

— Monsieur, voilà ce que c'est : J'avais une canne entièrement semblable à celle-ci, c'est-à-dire que c'est à jurer que c'est la même...

— Tous les jours des cannes se ressemblent, monsieur, je ne vois rien d'extraordinaire à cela; il y a bien des hommes que l'on prend l'un pour l'autre, et, cependant, il y a sur la physionomie d'un homme une expression, une animation que vous chercheriez en vain sur une tête de canne...

— Monsieur, permettez, toutes les cannes n'ont pas une tête en agate travaillée comme celle-ci...

— Si elles en avaient toutes, ce serait commun, je n'en voudrais plus...

— Enfin, monsieur, vous saurez que j'ai perdu ma canne <i mon chapeau à une -^oce... où je fus, il y a près de deux moib ; c'est-à-dire, je ne les ai pas positivement perdus, mais on les a changés... et je n'ai pas gagné au change!... A la place de mon chapeau... bordé absolument comme celui-ci... galon très-large... même forme. . on m'en a laissé un... pitoyable... ignoble!... et j'ai été obligé d'en acheter un neuf le lendemain ; et à la place de ma canne, j'ai trouvé une espèce de badine à battre les habits, qui ne valait pas six sous !...

— Eh! par là, corbleu! monsieur, que prélendez-vous inférer de tout cela?... Cette canne que vous avez perdue... cette lète d'agate... votre chapeau bordé comme celui-ci... savez- vous bien que vous commencez à m'échauffer dianlrement les oreilles ?... Votre intention serait-elle de dire que je vous ai volé votre canne ?. . .

— Non, monsieur... mais...

— Alors, vous m'insultez, et je ne souffre pas une insulte !... Et,en sortant de ce café, nous allons aller nous couper la gorge tous les deux comme de jolis garçons 1...

— Jamais, monsieur, par exemple!... Je me trompais, monsieur, je faisais erreur... Non, non, ce n'est pas là ma canne... prenez que je n'ai rien dit... je vous demande excuse.

Le petit monsieur chauve, qui est devenu tremblant comme la feuille, semble vouloir se dissimuler sous la table devant laquelle il est as>is. Gherami, après avoir réfléchi quelques instants, le regarde d'un air aimable, cette fois, en lui disant :

— A cette noce, dont vous me parliez tout à l'heure, n'avezvous pas perdu encore autre chose ?

— Autre chose... en effet, monsieur; j'ai eu du guignon, ce soir-là! En arrivant pour le bal, j'ai perdu un de mes gants... un gant paille tout frais... A la vérité, on me l'a rendu plus tard, mais dans un étal !...

— Ah ! nous y voilà I... Je vous reconnais maintenant 1„.

— Vous me reconnaissez ?

142 3I0NSIEUR CHERAMI

— Sans doule : vous êtes monsieur Courbichon...

— C'est mon nom, -en effet!... Mais, comment?...

— Eh ! pardiou ! nous nous sommes rencontrés à la noce de mon ami Blanquette 1... Ce cher monsieur Courbichon!.,, 11 y a assez longtemps que je vous cherchais!...

— Vous me cherchiez, monsieur ?... Et pourquoi cela ?

— Pourquoi ?... Mais, pour vous rendre votre canne.

— Mais, monsieur, je ne sais"^pas si...

— Et votre chapeau aussi, si vous l'exigez; seulement, comme celui que vous avez maintenant est plus neuf, vous perdriez encore au change... Mais la canne est bien à vous... me croyezvous capable de garder ce qui ne m'appartient pas... ce qui n'est que le résultat d'une erreur?

— Ah ! monsieur, je suis sensible...

— Vous comprenez bien qu'avant de restituer celte canne, que j'ai emportée par mégarde à la noce de mon ami Blanquette, je voulais être certain de ne la remettre qu'à son propriétaire. Avez-vous ma badine?...

— Non, monsieur, }e ne l'ai plus... je ne sais même pas ce qu'elle est devenue.

— Ah ! bigre! j'en suis bien fâché... Vous avez cru que c'était une badine ordinaire, vous n'avez pas vu que c'était un nerf d'animal, cela venait de la Chine ; les Chinois font beaucoup de canne* avec des nerfs d'animaux, parce que cela plie et ne casse jamais... vous l'estimiez six sous, elle valait quarante francs.

— Ah ! si j'avais su cela...

— Vous en auriez eu plus de soin... Enfin, c'est un léger malheur... Vous allez payer ma consommation, nous dînerons ensemble, et nous serons quittes.

— Comment, monsieur, vous voulez...

— Prenez donc votre canne... elle est ravissante! Tout le monde la lorgnait. Ce cher Courbichon ! Je suis enchanté de vous l'avoir rendue ; mais je regrette bien ma badine chinoise!... C'était un morceau très-rare à Paris... i\ en arrive rarement de la Chine.., Holà! garçon .. combien dois-je?

— Sept cinquante, monsieur.

— Fort bien. C'est monsieur que cola regarde.

M. Courbichon ne scutble pas enchanté de payer le déjeuaer

de son voisin ; cependant, il s'exécute. Ces messieurs sortent du café, et, à peine sont-ils dehors, que Gberami passe son bra» sous celui du propriétaire de la canne en lui disant :

— Qù allons-nous comme ça ?

— Ma foi ! monsieur, j'avais l'intention d'aller me promener aux Champs-Elysées... Il fait beau temps, noas sommes à la fin de septembre... il faut profiter des derniers beaux jours. Et puis, j'aime beaucoup à voir jouer au cochonnet.

— Eh bien I mais, tout cela me va... tout cela me botte : allons aux Champs-Elysées, allons regarder jouer au cochonnet... La promenade fait faire la digestion... elle donne de l'appétit. Nous dînerons par là... Je connais tous les bons restaurants des Champs-Elysées... Oh ! soyez tranquille, papa Courbichon, vous êtes avec un gaillard qui sait vivre !

— Monsieur, je n'en doute pas... mais...

— Sapristi ! que votre canne est jolie !.,. tout le monde l'admire en passant. Elle a dii vous coûter cher?

— Monsieur, je ne saurais vous dire... c'est un cadeau de mon neveu.

— Ah ! à la bonne heure ! Je me disais aussi, il est biea étonnant que M. Courbichon ait acheté cette canne-là... Votre neveu a du goût. Que fait-il?

— Il fait le commerce... Il est parti pour l'Amérique... Cette canne était la sienne ; il me l'a donnée, en me disant : a Je vais dans un pays où il y a assez de cannes ; il est inutile que j'emporte celle-ci. »

— Est-ce qu'il compte se promener avec une canne à sucre la main?

— Je ne vous dirai pas... je l'ignore... Cette canne m'a convenu, parce qu'au besoin la tète peut servir de défense.

— Ma badine chinoise aussi éiait une fameuse défense.

— Comment, une badine ?

— Songez donc que c'était un nerf de !)œuf. J'aurais assommé ^\n veau avec !

— Quelle drôle d'idée ont eue ces Chinois de faire des cannes avec des nerfs...

— Nouvelle preuve, mon cher monsieur Courbichon, que les Chinois sont bien plus avancés que nous... bien plus en progrès 1... Ils font des maisons en caouchouc.

— Durci, alors?

Je ne sais pas s'il est durci... ça m'est égal. Pardieu ! monsieur Courbicbon, convenez qu'il y a des hasards bien heureux, et que nous avons été tous les deux bien inspirés en allant aujourd'lmi à ce café!...

Monsieur, il est certain que, sans cela...

Vous n'auriez jamais revu votre délicieuse canne. Êtes-

vous marié, monsieur Courbicbon ?

— Monsieur, je l'ai été, mais je suis veuf.

Superbe position pour un homme encore jeune et fait pour

plaire!...

Oh ? monsieur... j'ai cinquante-cinq ans.

— C'est le plus bel âge de la vie, c'est celui oîi l'homme fait le plus de conquêtes... parce qu'il sait mieux s'y prendre. Ah ! je voudrais bien avoir cinquante-cinq ans ! J*espère y arriver, mais je n'y suis pas encore. Vous avez de la fortune ?

Cinq à six mille francs de rente, amassés dans le commerce

des fruits secs.

— J&li denier!... Ce n'est point une position splendide, m.ais c'est cette douce médiocrité si vantée par Horace... Vous connaissez Horace?

Oui, j'ai vu cette pièce-là au Théâtre-Français...

A.ssez, n'allons pas plus loin! Avez-vousdes enfants, digne

Courbicbon ?

— Monsieur, j'ai une fille... elle est mariée, je l'ai établie.

— Dans les fruits secs aussi?

— Non, monsieur ; elle est, dans les huiles d'olive...

Oh ! diable ! c'est bien différent! Mais elle se conservera

plus longtemps. Vous n'avez pas d'autre fille ?

— Non, monsieur.

— Tant pis!...

^ — Pourquoi cela, monsieur?

— C'est que je me sens porté pour vous d'un si vif altache- ••pent, que je vous l'aurais demandée en mariage... Ma foi ! oui, j'aurais enchaîné ma liberté, ce qui ne m'est point encore arrivé... mais il est un terme à tout... Votre gendre jouit-il d'une bonne santé?

— Oh ! oui, monsieur, excellente l ^ Tant pis !

— Pourquoi donc, tant pis?

— C'est que s'il mourait bientôt, je pourrais épouser sa veuve.

— Ah ! monsieur, quelle idée 1...

— Il se porte bien, c'est fini, u'en parlons plus. Rassurez-vous, je ne veux pas le tuer... Ah ! s'il m'avait offensé... je ne dis pas...

— Mille pardons, monsieur... mais je désirerais bien savoir votre nom...

— Mon nom?... Vous l'avez donc oublié? A la noce du petit Blanquette, on m'a cependant nommé asseï souvent... pendant que je dansais avec la tante Merlin.

— Je ne m'en souviens pas.

— Je me nomme Arthur Cherami.

M. Courbichon, qui croit que ce monsieur l'appelle son cher ami, lui répond.

— Ah ! oui, vous vous nommez Artliur... voilà tout?

— Gomment, voilà tout ? Je vous ai dit : Arthur Cherami !

— Oui... J'entends bien, Arthur... c'est un fort joli nom.. Vous êtes dans les affaires ?

— Je ne fais rien du tout... je suis rentier comme vous.

— Oh ! c'est différent ! Il est certain que lorsqu'on a de quoi vivre, on peut se promener quand cela fait plaisir.

— N'est-il pas vrai, mon bon Courbichon? Ah ! je vois avec plaisir que nous pensons de même. Nous étions destinés à devenir amis intimes ; comme disent les Arabes, cela était écrit

Tout en causant, c'est-à-dire pendant que Cherami parle et que son compagnon l'écoute, trouvant à peine le moment de placer quelques monosyllabes de loin en loin, on est arrivé dans les Chrimps-EIysées. Nos deux promeneurs se dirigent vers un terrain oîi les parties de boule sont en train. Us regardent jouer. Suivant son habitude, Cherami fait tout haut sei réflexions ei donne son avis sur les coups. Il ne se gêne pas pour dire : « Voilà qui e?t pitoyablement joué !... » au nez de celui qn vient de lancer la boule. Le joueur, espèce de gamin de seizci ans, vient à lui d'un air vexé, en s'écriant :

— De quoi vous môlez-vous?... Vous n'en feriez peut-être paa autant!...

— Non, certes, je n'en ferais pas autant, je m'en vante!... %car je jouerais mieux que cela... El si vous n'êtes pas content Jde ma rétlcxion, mon bonhomme, venez avec moi. Il y a un U2

au pistolet là-bas. .. Je vous prendrai pour poupée, vous de même ; nous verrons qui abattra l'autre.

Le joueur s'éloigne sans répondre. M. CourDicbon frappe sur l'épaule de Cherami, en lui disant :

— Vous êtes trop vif, mon cher monsieur Arthur, vous prenez feu comme du salpêtre...

— Ah ! mon bon Gourbichon, je suis comme cela ! Que voulez-vous, on ne se refait pas!... Mais, aussi, lorsque vous êtes avec moi, que quelqu'un s'avise de vous insulter!... Ah! bigre! un géant, un nain, un colosse, cela m'est égal ; je le réduirais en miettes sur-le-champ ! ce ne serait pas long.

Cependant, le jeune joueur qui s'est éloigné vexé, a formé le projet dô se venger de ce monsieur qui lui a dit qu'il jouait mal; et, son tour étant venu de jeter sa boule, il la lance de toutes ses forces du côté de Cherami, espérant que celui-ci la recevra dans les jambes ; mais un caillou fait dévier un peu la boule, qui, au lieu de toucher le bel Arthur, va frapper les jambes de M. Courbichon. Celui-ci trébuche en poussant un cri. Cherami a fort bien vu d'où est partie la boule ; il aperçoit son joueur qui rit aux éclats. Aussitôt, s'emparant de la canne que tenait son compagnon, il se met à courir vers l'auteur de l'accident en s'écriant : — Soyez tranquille, mon pauvre Courbichon, je vais vous venger, et d'une rude manière. 11 aura son lièvre, le drôle!

Le gamin qui a fait le coup s'est sauvé en apercevant ce monsieur courir vers lui ; mais Cherami se met à sa poursuite. Pendant ce temps, M. Courbichon se frotte les jambes on disant : — Depuis que je regarde jouer au cochonnet, voilà la première fois qu'un pareil accident m'arrive... c'est d'autant plus étonnant, que je n'étais pas placé dans la direction du jeu. Alors c'est donc un fait exprès... mais pourquoi visermes jambes?... Je n'ai tait au cune réflexion, moi... je n'ai aucune discussion avec les joueurs... Ah! certainement, j'en aurai les marques!... Et où esi-il donc illé,ce monsieur Arthur?... Cet homme-là esi trop emporté.

Au bout de quelques minutes, Clierami revient ciiliu, l'air animé, triomphant, en s'écriant : — Vous êtes vengé, mon cher Courbichon, oh! mais ce qui s'appelle vengé complètement... le drôle a reçu ce qu'il méritait; et, tenez, en voici la preuve.

En •iisinl cela, il présente à soû nouvel ami sa canne cassé€ en deux morceaux

MONSIEIfR CHERAMI 147

M. Courbichon demeure (fbahi, et regarde d'un air consterné les nK)rceaux de la canne, en balbutiant : — Ah! mon Dieu... «Ile est cassée!...

— C'est vrai... elle est cassée, mais sur le dos du polisson qui •a jeté sa boule dans vos quilles... je veux dire dans vos jambes.

— Quel dommage!... Vous avez frappé trop fort.

— On ne frappe jamais trop fort sur un ennemi...

— Une si jolie canne !

— Les morceaux vous restent... ou du moins la tête; vous ferez mettre un autre bâtoâ...

— C'était un vrai rotin...

— Pardieu ! la preuve quMl était vrai, c'est qu'il s'est cassé tout de suite... Mais il y a d'autres rotins chez les marchands.

— Ah ! je suis bien fâché que vous ayez cassé ma canne...

— Si vous n'aviez pas perdu ma baguette chinoise, j'aurai tapé avec, et elle ne serait pas cassée, elle !

— Ça me contrarie bien... ma belle canne!...

— Ah ! saperlotte, est-ce que vous aller pleurer pour cela?... Ne devriez-vous pas plutôt me remercier de ce que j'ai vengé l'insulte faite à votre jambe ?... Allons, prenez votre canne, et allons diner ; la promenade m*a mis en appétit.

Le pauvre Courbichon prend d'un air piteux les morceaux de sa canne, et se laisse emmener par Cherami, qui lui a repris le bras et le conduit chez un des meilleurs restaurateurs des Champs-Elysées.

Ces messieurs s'asseyent en dehors à une de ces tables qui sont entourées de charmilles de façon à former des cabinets de verdure. M. Courbichon place les morceaux de sa canne sur une «haiseàcôté de lui, en étouffant un protond seupir ; car son nouvel ami lui fait si peur, qu'il n'ose même plus, devant lui, laisser parMtre le chagrin qu'il éprouve de voir sa belle canne brisée.

Cherami commande le dîner en disant : — Fie7.-vous à moi, Je v.ais commander le dîner; et comme nous sommes des gens raisonnables, comme nous n'avons pas de femmes avec nous, nous n'avons pas besoin de faire des folies. Nous ne vouions pas faire un festin, mais nous voulons bien dîner... Est-ce votre avis?

— t^arfaitemem... toujourt,^

148 MONSIEUR CHERAMl

— Vous avez un caractère comme je les aime ! Je marquerai de croix blanche.., album diesl... ce jour qui m'a fait vous retrouver et m'a permis devons restituer votre canne... Je regrette que vous ayez perdu ma badine chinoise!... mais vous avez votre canne, c'est le principal,

Toutes les fois que son nouvel ami lui parle de sa canne, M. Courbichon fait une horrible grimace, mais il ne se permet plus aucune plainte. Ces messieurs dînent : l'un, parlant tonjours en mangeant, l'autre, mangeant sans presque parler, et, bien que Cherami ait annoncé à son amphitryon que leur menu serait raisonnable, lorsqu'on apporte la carte à payer elle se monte encore à vingt-deux francs.

— Ce n'est pas trop cher, dit Cherami, en passant la note à M. Courbichon, car nous avons fort bien dîné et nous avons bu nos trois bouteilles.

Le petit monsieur chauve ne paraît pas être du même avis ; il tourne et retourne le papier dans sa main en marronnant : — Vingt-deux francs! vingt-deux francs!...

— Eh bien ! mon brave Courbichon , ce n'est pas la mçr à boire ! Combien de fois, en tête-à-tête avec une jolie femme, n'en ai-je point dépensé dix fois autant dans un dîner fin!... Riais, aussi, nous prenions des primeurs... des boites d'asperges de trente francs... des fraises à quinze francs... de l'ananas... du vin de Constance... Les femmes adorent ce vin-là !... Elles se grisent volontiers de constance... en bouteille !...

« Avez-vous quelquefois fait de ces parties fines... aimable Courbichon? Oh I vous devez en avoir fait souvent!... C'est là que vous aurez perdu vos cheveux... n'est-ce pas, mon vieux?»

Vingt-deux francs 1 vingt-deux francs !...

— Cechifire vous chiffonne donc bien? Est-ce que vous trouvez l'addition fausse?

— Non... ce n'est pas cela... mais je crains de n'avoir pas assez d'argenlVr moi... J'ai déjà payé pas mal au café, ce malin. Je ne savais pas que je dépenserais autant que cela aujourd'hui... Vous aurez la complaisance de me prêter ce qui me manquera?

— Ce serait avec le plus vif plaisfr, mon honorable ami, mais, tout à l'heure, en fouillant dans ma poche, je me suis aperçu que j'avais oublié ma bourse... ce qui, du reste, m'arrive a»ftc2

souvent, parce que je suis fort disirait... et, j*ajouierai qu'en faisant cette ddcouverte, mon intention était de vous emprunter quelques pistoles... comme cela se faii entre bons amis; car, à quoi servirait i'amitié, si ce n'était à s'obliger? 0 divine amitié ! présent des dieux!...

— Mon Dieu 1 mais comment allons-nous faire, si nous n'avons pas à nous deux de quoi payer notre dîner?

— Ne vous mettez donc pas en peine!... Je me suis trouvé plus d'une fois dans celte posilion... Vous laisserez votre canne en gage.

— Ma canne I Quand elle était entière, passe encore... mais je ne puis pas offrir des morceaux de canne pour nantissement 1

— Alors, mon bon, laissez votre montre.

— Je n'en porte plus depuis qu'on m'a volé ma dernière...

— Ne vous inquiétez donc pas!... On nous fera crédit sur notre bonne mine...

— Voyons, en ramassant tout ce que j'ai... Fouillez aussi dans vos poches..,

— Oh! moi, c'est inutile!... je ne mets jamais d'argent à même mes goussets !... J'ai une bourse, ou je n'en ai pas.

M. Courbichon ramasse tout ce qu'il trouve dans ses poches ; ii n'est parvenu à faire que douze francs et deux sous. Mais tout à. coup, en cherchant encore dans un gousset, il en tire quelque chose de soigneusement enveloppé dans du papier, et ce quelque chose est une pièce d'or de dix francs. La figure du monsieur chauve s'épanouit; il s'écrie : — Ah ! les dix francs que j'avais prêtés à Mathieu, et qu'il m'a rendus ce matin... je les avais oubliés. Dieu merci!... cela fait le compte, et deux sous avec... qui seront pour le garçon.

— A votre place, dit Ciierami, je garderais les dix francs de Mathieu, afin d'avoir de quoi nous rafraîchir en revenant, et je laisserais^ ma canne pour le reste.

— Comment ! vous voulez que je demande crédil lorsque j'ai de quoi payer ?

— Vous n'avez pas de quoi payer; car, avec une carte de vingt-deux francs, vous ne pouvez pas donner moins de vingt sous au garçon, et si vous lui eu présentez deux, il vous les jettera au nez.

paye ma carte...

— Et, en revenant, si vous avez besoin de quelque chose?

— Nous avons assez bien dîné pour que je n'aie besoin de rien.

— Au contraire, vous pouvez avoir une indigestion... vous êtes déjà très-rouge... vous aurez besoin d'eau sucrée...

. — Je m'en passerai ; je n'ai pas l'habitude de me trouver mal.

— Il y a une foule de choses dont on n'a pas l'habitude el qui nous arrivent... comme les morts subites, par exemple; certainement, on n'en a pas l'habitude, et cela vous pince tout à coup,

Cherami a beau dire, M. Gourbichon tient ferme. Il appelle le garçon, paye son dîner, et lui dit qu'il ne lui donne pour lui que deux sous, parce qu'il ne lui reste que des billets de banque et qu'il ne veut pas changer.

On part. Le petit homme chauve tient toujours les morceaux de sa canne; mais il a une figure très -renfrognée. Cherami, qui ne s'amuse plus dans sa compagnie, le quitte bientôt, en lui disant : — Votre adresse, mon bon ami? J'irai bientôt vous dire deux mots d'amitié.

M. Gourbichon murmure d'un air vexé : — C'est inutile, monsieur, je pars demain pour la Touraine, où je compte me fixer.

— Comment! vous aussi, vous quittez Paris?... Eh bien! si vous allez à Tours, envoyez-moi. des pruneaux... rue de l'Orilloii, à Belleville, hôtel du Bol-Air.., mais affrancliissez !...-

M. Gourbichon salue Cherami et s'éloigne de toute la vitesse de M's petites jambes, en mettant un morceau de sa canne daûi chacune de ses poches.

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