‹ Monsieur ChéramiChapitre 20 sur 42 · UN HOMME CONSTANT · texte numérisé non relu

UN HOMME CONSTANT

M. Gerbault a rapporté la réponse de s? ?.lle aux deux personnes qui lui avaient demandé sa main. Le jeune Anatole d© Raincy a pris la chose sans s'émouvoir; il s'est contenté dédire ;

— Z'ca suis fâché, parce que nos deux voix se mariaient bioa

MOxNSlEUR CHERAMI 151

iensemble... Ze suis sûr que nous aurions fait de bonne inusique, et z'aimc tant la musique, que nous aurions été très-heureux.

Le comie de la Bérinière n'a pas pris avec autant de philosophie le refus qu'Adolphine a fait de sa main ; il s'est écrié : — Décidément, mon cher Gerbaull, je ne suis pas heureux près de vos filles! L'une se marie quand je songe à demander sa main... Celle-ci ne veut pas de moi ; car, je comprends très-bien que sa réponse est un refus poliment déguisé. Allons, il faut que j'ea prenne mon parti !... Pour tâcher de me consoler, je vaisaller faire un tour en Italie... Les Italiennes ne vaudront pas vos filles, mais enfin cela me distraira.

Et, quelques jours après, le comte de la Bérinière quittait, en effet, Paris.

Mais il y a une personne qui ne comprend rien à la conduite d'Adolphine, c'est Fannyj sa sœur. En apprenant qu'elle a refusé d'épouser M. de Raincy et le comte, elle accourt un malin trouver Adolphine et lui dit : — Est-ce bien possible, ce que mon père vient de m'apprendre? Comment! tu as refusé de te marier lorsque deux partis superbes se sont présentés pour toi?... Mais non, cela ne se peut pas... tu n'as pas fait cela I... ou bien, c'est que tu étais malade... Tu ne pensais pas à ce que tu disais quand tu as fait cette réponse à mon père?...

— Si fait, ma chère amie, répond Adolphine en souriant, je savais très-bien ce que je disais; j'avais parfaitement réfléchi quand j'ai refusé d'épouser ces messieurs.

— En vérité, je ne te comprends pas I... Quelle raison... quels motifs ont pu dicter tes refus?... Le comte de la Bérinière a trente mille francs de rentes... et il te faisait comtesse... Songes-y donc, com;esse !... Est-ce que ce n'est pas ravissant de s'enten. dre appeler madame la comtesse?...

. — Gela me lente peu !

— Le comte n'est plus tout jeune, c'est vrai ; mais, une fois mariée! situ savais, ma chère amie, comme on fait peu attention à l'âge de son mari I... Auguste aurait soixante ans, à présent, que cela me serait parfaitement égal.

— Je ne pense pas du tout comme toi, je te l'ai déjà dit...

— Mais, moi, j'ai de rexpérienc", maintenant, el lu devrais m'écouter... Enfin, voyons, admettons que lu aies refusé le comie parce que tu le trouves trop vieux, ce qui est un pur enfanlil-

lage... lu n'avais pas ce motif pour M. de Raincy? il est jeune, il cslbel homme...

— Il a l'air bête et suffisant.

— Mais, qu'est-ce que cela fait?... J'ai toujours entendu dire qu'un homme bête faisait un excellent mari... Je voudrais bien moi, que le mien fût bêle ! Il ne me lancerait pas de temps à autre des sarcasmes, de petits mots railleurs quand je m'occu{3e du cours de la Bourse... de la hausse ou de la baisse des chemins de fer. Auguste a de l'esprit... certainement, il en a beaucoup... Mais qu'est-ce que cela me fait, à moi, qu'il soil spirituel, aimable dans le monde ! Dans son intérieur, un mari ne se sort de son esprit que pour se moquer de sa femme. 31. Anatole de Raincy n'a pas la fortune du comte, mais il a encore une fort jolie position dans la société... Où donc espères-tu mieux?

— Je n"espère rien.

— Alors, pourquoi as-tu refusé ces messieurs?

— Parce que je n'aime ni l'un ni l'autre.

— Ah! la belle raison!... Ma pauvre Adolphine, que tu es niaise!... Le bonheur, en ménage, ce n'est pas l'amour, c'est la richesse, c'est le luxe, c'est la faculté de pouvoir s'acheter tout ce qui nous plaît, d'avoir de superbes toilettes qui font endèver les autres femmes, d'aller tous les jours au bal, en soirée... d'avoir de belles loges au spectacle, et non pas de soupirer près de son mari en soignant un pot-au-feu.

— Je t'ai déjà dit queje n'avais pas les mêmes goûts que toi...

— Oh ! on dit cela... et, dans le fond, on serait bien aise de briller aussi ! Mais, tues romanesque, toi !... tuas peut-être une passion dans le cœur... Oh ! oui ; pour refuser les deux partis qui se sont présentés, il faut que tu aies une passion au fond du cœur!...

Adolphine rougit, mais elle s'empresse de répondre :

— Non, tu te trompes... je ne songe à personne, lu as tort de dire cela...

— Eii bien ! alors, ma chère amie, je te répète que lu n'as pas le sens commun d'avoir refusé ces deux messieurs ! Adieu 1 je vais me choisir une coiffure en fleurs, car, ce soir, je vais en grande soirée et je veux éclipser toutes les autres femmes.

Quelque lein[)S après cet entretien, Adolphine était seule; elle rêvait à celui dont l'image ne la quittait pas, car elle n'avait

pas dit la vérité à sa sœur, en lui répondant qu'elle ne songeait à personne ; mais il est de ces amours que Ton ne veut confier qu'à un cœur capable de nous comprendre, et elle savait bien que Fanny ne comprendrait pas le sien.

Tout à coup, Madeleine entre dans la chambre de sa maîtresse lui dire : — Mamzelle, voilà un jeune homme qui demande à vous parle:...

— A moi ? C'est à mon père, sans doute, que ce monsieur a affaire?

— Non, mamzelle, c'est bien vous qu'il a demandé à voir.,, et, d'ailleurs, monsieur votre père est absent.

— Eh bien ! fais entrer ce monsieur.

Bientôt la porte s'ouvre de nouveau, et Gustave paraît devant Adolphine.

La jeune fille pousse un cri, car elle a sur-le-champ reconnu Gustave, et elle est obligée de s'appuyer sur un meuble, tant elle se sent émue, en murmurant :

— Quoi I monsieur Gustave... c'est vous?...

Et Madeleine s'éloigne, car elle a deviné dans les yeux de sa maîtresse que celte visite-là ne lui était pas désagréable.

— Oui, mademoiselle Adolphine, répond Gustave, oui, ma bonne sœur... Ah! permettez-moi de vous donner encore ce nom... comme autrefois... car, nous ne sommes pas fâchés nous deux... vous ne m'avez pas repoussé, vous! et j'ose espérer que vous m'avez conservé un peu de cette douce amitié que vous me montriez jadis...

Adolphine est si troublée, qu'elle peut à peine balbutier : — Sans doute... oui... je n'ai pas de raison, moi, pour ne plus être la môme avec vous... mais asseyez -vous, monsieur Gustave. Mon Dieu... c'est singulier... il n'y a que cinq moisque nous ne nous sommes vus... mais je vous trouve changé !... Oh ! ce n'est pas en mal... au contraire... vous avez un air plus sérieux... plus réfléchi qu'autrefois... Ce sont donc lei voyages qui vous ont donné cet air-là?

Adolphine disait vrai ; les cinq mois qu'il venait de passer hors de France avaient singulièrement changé Gustave àson avantage; il avait perdu cet air étourdi, écervelé, qu'auparavant on blàinaii en lui ; maintenant, c était un homme, jeune, sans doute, mais dont l'air sérieux, pos<^, raisonnable enfin, annonçait quelqu'un

Jqui pense avant de parler, qui réflécliit avant d'agir. Sa physionomie avait beaucoup gagné à ce changement ; son abord était plus froid peut-être, mais on comprenait que l'on pouvait avoir confiance dans ses paroles. Enfin, celte légère ïiuance de mélan" colie qui se montrait encore sur son front donnait peut-être un charme de plus à la douceur de ses yeux, à l'expression desa voix. Adolphine avait vu tout cela d'un regard : il n'en faut pas plus à une femme pour faire le portrait d'un homme. Elle indique en tremblant un siège à Gustave, et celui-ci s'empresse d'aller s'asseoir près d'elle avec cette aisance qui n'annonce pas d'arrièrc-pensées.

— Je ne sais si les voyages m'ont changé, dit le jeune homme ; ils ont peut-être, en effet, mûri un peu ma raison... ils m'ont rendu plus apte aux affaires. Je sens bien, maintenant, que j'ai fait autrefois des choses... qui n'avaient pas le sens commun... et, à présent, je ne ferais plus de pareilles folies!...

— Ah ! vous êtes guéri de votre amour pour Fanny ? s'écrie Adolphine, avec une expression de joie qu'elle ne peut maîtriser.

— Non, ma bonne Adolphine, non... ce n'est pas cela que j'ai voulu dire! répond tristement Gustave; cet amour, j'ai eu beau faire... je n'ai pu encore le bannir de mon cœur... Mais j'ai seulement voulu dire que maintenant cette malheureuse passion ne me ferait plus faire toutes ces folies... toutes ces inconséquences que j'ai commises jadis. Je suis devenu un homme; si je souffre, je sais, du moins, cacher mes tourments... Je sais respecter le bonheur des autres... l'envie de le troubler est bien loin de ma pensée! Je comprends, enfin, que je dois surtout fuir la présence de celle qui ne peut point... ne doit point compatir aux peines qu'elle me cause.

Adolphine détourne la tête pour cacher des larmes qui humeclenl ses yeux, tout en murmurant: — Mon Dieu! vous l'aimez donc toujours autant?

— Je ne sais pas si c'est moins... si c*est plus... je ne sais pas combien je l'aime... et je donnerais tout au monde pour ne plus songer àelle!.,.l\Iais jenele puis, et, malgré moi, son image est toujours làl... J'oublie qu'elle a été coquette avec moi... qu'elle a eu l'air de m'aimer, pour me dédaigner ensuite... Je me dis que toutes les femmes cherchent à plaire... et qu'elles ne

peuvent aimer tous les hommes qu'elles ont charmé. Je me dis- que ce M. Auguste Monléard lui offrait une fortune brillante, tous ces plaisirs, toutes ces jouissances, enfin tout ce luxe dont une jeune femme compose le bonheur de sa vie... Je me dis tout cela , et je comprends très-bien qu'elle a pu refuser la main du petit employé pour accepter celle de l'homme riche et à la mode. Si je suis malheureux, je ne puis donc m'en prendre qu'à la fortune... et je vois Fanny si jolie... si séduisante... si digne de briller dans le monde !... Elle ne sera jamais à moi... et. pourtant, je l'aime... oui, je l'aime toujours !... On dit que les hommes ne connaissent pas la constance... Ah ! vous voyez bien le contraire, Adolphine ; vous voyez bien qu'il en est qui savent aimer fidèlement... et, par malheur, ce sont ceux-là qu'on n'aime pas.

Adolphine est quelque temps sans répondre ; elle étouffe, elle ne peut retenir les larmes qui obscurcissent sa vue. Gustave les voit couler ; il s'empare d'une main de la jeune fille, il la presse dans les siennes en s'écriant : — Vous pleurez... bonne sœur !,., mes chagrins vous font verser des larmes... Ah 1 pardonnez-moi de venir vous attiister par le récit de mes peines.

— Oui... en effet... cela me fait du chagrin de vous savoir malheureux !... Mais, enfin... il me semble que vous devriez tâcher... que vous ne cherchez pas assez à vous distraire... enfin, quand on n'a aucun espoir... on devrait oublier...

— Oh ! cela ne fait rien du tout...

— Oui, c'est possible... Et y a-t-il longtemps que vous êtes de retour à Paris?

— D'hier au soir seulement ; et, vous le voyez, j'accours pré? de vous ce malin...

— Ah ! oui... pour me parler d'elle !...

— Ah ! je l'avolie... mais, aussi, pour vous voir... vous qui m'avez toujours témoigné tant d'amitié... et que je suis encore si heureux aujourd'hui d'appeler ma sœur !...

— Ah ! sans doute... parce que c'était le nom que vous me donniez quand vous deviez épouser Fanny !... Mais vous ne savez pas... je n'ai pas encore osé vous dire que mon père pré* tend que vous ne devez plus venir chez nous !...

— Ne plus venir ici I... Et pourquoi donc?

— Mais, c'est à cause de ce malheureux duell...

— Un duel I... Comment !... Quel duel?

— Quoi ! vous ne savez pas?... Votre oncle ne vous en a pas parlé?

— Je vous ai dit que je n'étais de retour que d'hier au soir ; mon oncle ne m'a entretenu que d'alfaires de banque, choses beaucoup plus importantes à ses yeux que tout le resle. Apprenez-moi donc de quel duel il s'agit?

— Vous souvenez-vous de ce monsieur avec qui vous dîniez le jour des noces de ma sœur?

— Oui, un original que j'avais rencontré... qui avait de la ompassion pour IV'lal d'exaspération dans lequel j'étais alors...

— C'était votre ami ?

— Je vous répète que je ne le connaissais que depuis quelques heures... mais, ce jour-là, je n'avais pas la tête à moi; vous le savez bien, vous, bonne Adolphine, qui, ce jour-là môme, avez encore trouvé le temps de venir m'adresser quelques paroles consolantes !... Enfin, cet homme?...

— Eh bien ! dans la nuit, lorsque ma sœur quittait le bal avec son mari, il s'est trouvé sur leur passage lorsqu'ils allaient monter en voilure. Cet homme... il était gris, sans doute ;mais, entin, 1 a insulté ma sœur...

— Le misérable !... Il a osé...

— Oui, il a dit : e Voilà la perfide Fanny !... »Ma sœur, qui a fort bien entendu ces paroles, me les a elle-même rapportées. Est-ce bien une insulte ? et, vous-même, monsieur Gustave, voyons, soyez franc, dans cette journée-là, n'avez-vous pas plus d'une fois donné ce nom à ma sœur?...

— Cela est possible... mais, moi, j'étais en délire... je ne savais ce que je disais!... Cela ne donnait pas à ce monsieur... dont je ne me rappelle même pas le nom, le droit de répéter mes paroles.

— Auguste entendit cela, et, le lendemain, il se battit on duel avec cet homme...

— Et le résultat de ce duel ?...

— Fut un fort grand coup d'épée que le mari de ma sœur reçut d;uis I aviint-bras, et (pli, pendant six semaines au moins,

'obligo a (le porter une écliarpc...

— iMonDieu!... cet événement a pu occasionner des scènes fâcheuses... chez les nouveaux mariéi ; il a pu troubler le bonheurdomcstiqucdc... de vuire sœur!... Elle m'aura accusé d*èlre

la première cause de ce cliieJ '... Voilà qui est désespérant!...

— Rassurez-vous, monsieur Gustave , ohl... vous connaissez mal Fanny!. . Cet événement Ta peu émue, son bonheur n'en a pas été troublé une minute... Elle est chaque jour en fétcs... en plaisirs... Oh! elle est heureuse...

— Tant mieux!... Et son mari... il l'adore toujours , je pense ?...

— Quant à cela, je ne saurais voiis répondre... S'ils s'adorent... il n'y paraît guère!...

— Comment !... Fanny n'aimerait pas son mari?...

— Je ne dis pas qu'elle ne l'aime point 1 mais, ma sœur n'est pas susceptible d'aimer comme nous... je vetix dire comme vous... Elle a tant à s'occuper de toilettes... de coiffures... de façons de robes !... Gomment voulez-vous qu'il lui reste du temps pour aimer son mari?...

— Dans tout cela, je suis fort innocent de ce duel...

— Oh! c'est ce que j'ai toujours dit à mon père!... qui ne Ta su, du reste, que depuis peu... Car, comme vous devez le penser, on en a fait un mystère... La blessure de M. Monléard était censée le résultat d'une chute dans un escalier.

— Et pourquoi votre père ne voudrait-il plus recevoir mes visites?... Ce n'était pas un crime d'aimer sa tille aînée et d'aspirer à sa main!... Il est vrai que j'étais bien pauvre, alors! aujourd'hui, je pourrais offrir davantage... mon oncle, qui est fort satisfait de la manière dont je m'occupe maintenant des affaires, m'a dit ce matin, en déjeunant : « Dès aujourd'hui, je te donne un intérêt dans ma maison, et, qu'il y ait ou non bénéfice, tu ne toucheras pas moins de dix mille francs par an. »

— Ah! c'est bien joli, cela... monsieur Gustave; j'en suis bien contente pour vous!...

— Bonne petite sœur ! ... Si vous saviez combien j'ai reçu cette augmentation de fortune avec indifférence!... Ah! ce n'est pas là que je place le bonheur, moi.

— Oh! ni moi non plus ! Mais, puisque tant de gens pensent autrement... c'est sans doute nous qui avons tort.

— Je songe à votre père, qui ne veut plus que je vienne...

— D'abord, il était bien persuadé qu'on n'aurait pas besoin de vous rien dire à ce sujet; et que, certainement, vous n'auriez pas le désir de jamais revenir chez nous...

— Pourquoi donc cela?

— Moi... je ne sais pas pourquoi, je ne pensais pas comme mon père. Quelque chose me disait que vous reviendriez... afin d'avoir des nouvelles de Fanny... afin de pouvoir parler d'elle... J'avais bien deviné, n'est-ce pas?

— Ohî oui... vous lisez dans mon âme...

— Car je sais très-bien que ce n'est que pour cela que vous avez pensé à revenir ici...

— Vous croyez donc que je ne vous aime pas, vous et monsieur votre père?...

— Ah! je ne dis pas cela... mais mon père craint... si vous rencontriez ici ma sœur?...

— Je saurais me conduire avec elle comme avec une personne qui me serait entièrement étrangère. Esl-ce qu'elle vient souvent vous voir?

— Non, pas souvent... Elle a tant d'autres visites à rendrel... Elle connaît tant de monde à présent !...

En ce moment, le bruit de la sonnette retentit.

— Mon Dieu ! dit Adolphinc, si c'était mon père?

— Eh bien ! j'irais lui tendre la main, et je suis sûr qu'il ne repousserait pas la mienne.

— Mais, si c'était...

Adolphine n a pas le temps d'achever sa phrase. La porte de sa chambre s'ouvre vivement et sa sœur entre chez elle.

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