LE JEUNE HOMME DE LA PLACE CAJ)ET
Un jeune dadais entre dans le bureau en disant : — Monsieur, pour la place Cadet?
— Ce n'est pas ici ; le bureau est là-bas, sur le boulevard, i gauche, dans l'encoignure,
— Intinimenl obhgé; y aura-t-il de la place?
— Gomment voulex-vous que nous le sachions, puisque ce n*esi pas ici.
— Ah I c'est très-bien ; et c'est là qu'on me donnera un numéro? Si vous m'en donniez un, cela ne reviendrait-il pas au même?
— Mais non, monsieur, puisque la voiture ne s'arrête pas ici.
— C'est que je veux aller dessus.
— Vous irez dessus ou dessous, cela ne nous regarde pas,
— Est-ce qu'on peut aller dessous?
L'employé se décide à tourner le dos à l'espèce de brute qui lui adresse ces questions. Mademoiselle Laurette, qui a entendu ce dialogue, rit aux éclats en disant : — En voilà un que j'aurais johinent envoyé à l'ours. Est-il bêle, cet homme 1 II en faut de la patience pour répondre à tout cela!
— Ah ! mademoiselle, si vous étiez employé dans un bureau de correspondance, vous entendriez souvent des choses de cette force-là!...
— Vraiment ! il y a encore des gens bêles comme cela, à Paris?
— Il y en a partout, mademoiselle.
Cependant le particulier, qui veut aller place Cadet, sort du bureau, puis s'arrête sur la place en regardant autour de lui d'un air embarrassé. Il aperçoit la grosse dame qui était assist
sur un banc, flanquée de MM. Narcisse et Aristoloche, dont l'un essayait sans cesse de repousser en arrière les plumes qui ornaient le devant de son chapeau, tandis que l'autre se bornait à fourrer avec persévérance un de ses doigts dans son nez. Notre individu s'approche de cette dame et la salue, en disant :
— xMadame, pour aller à la place Cadet, s'il vous plaii? Cette dame répond avec aigreur : — Est-ce que vous me
prenez pour un employé des omnibus, monsieur ; ne pouvezvous pas entrer dans le bureau?...
— Pardon, madame, mais j'en viens, et on m'a dit : a Adressez-vous à gauche... dans une encoignure... »
— Eh bien! monsieur, est-ce que je suis une encoignure, moi?
— Dame! je ne sais pas; on m'a dit à gauche... je ne le vois pas, ce bureau ; je ne vois pas la voiture.
Et le particulier retourne dans le bureau d'où il sortait en criant : — Où est-il donc, votre endroit où l'on lient des billets pour la place Cadet? Je ne le trouve pas, moi, est-ce que vous ne pourriez pas m'y conduire?
— Il ne manquerait plus que ça! S'il nous fallait conduire les personnes qui se trompent, alors il nous faudrait des commissionnaires attachés à l'établissement. Je vous ai dit, monsieur^ îà-bas... de l'autre côté du boulevard Saint-Denis.
— Comment, il faut que j'aille jusqu'à Saint-Denis chercher la p'ace Cadet?
— La Villettel... voilai... Les voyageurs pour La ViUeLte, en voiture!...
Les personnes qui se rendent à cette destination s'empressent de sortir du bureau, et, dans c,e mouvement, on bouscule un peu ce monsieur qui veut aller place Cadet et qui s'obstine à rester dans le bureau où il n'a pas affaire, regardant tout le monde lomme s'il avait envie de pleurer.
Mademoiselle Laurette lui dit : — Mais pourquoi restez-vous ici, monsieur, puisqu'on vous dit d'aller au bureau qui est lài)as, boulevard Saint-Denis?
— Mademoiselle, je ne connais pas le boulevard Saint-Denis^ Et je crains de m'égarcr.
— Le fait est qu'on n'aurait pas dû vous laisser sortir seul; il y a des parents bien imprudents! Savez-vous ce qu'il f-^nt taire? A'.lei, ;.o^ /er un de ces coniaiii>:^r.naires qui siatioii::..^l
MONSIEUR CHER.VMI 13
là, contre la porte Saint-Martin ; prenez-en un sous le bras, donnez-lui dix sous et il vous mènera place Cadet; il vous y portera n.ême, si vous êtes fatigué.
— Dix sous, oh ! c'est trop cbir ! Vous n'y allez pas, vous, mademoiselle, place Cadet?
— Oh! non, monsieur; nous allons à la campagne, nous.
— Ah!... Est-ce que les omnibus mènent aussi dans la campagne?
— Ils mènent partout, monsieur.
— Vraiment! Moi qui ai envie de voir la mer, les omnibus donnent-ils des correspondances pour la mer?
— Vous n'avez qu'à en demander, vous allez le savoir.
Le grand dadais va se rapprocher des employés, mais il est repoussé par le monsieur qui est allé boire de la bière et qui revient au bureau d'un air joyeux, en disant : — Ah ! cette fois, j'espère que je n'ai pas été longtemps; elle va venir, ma Villette?
— La Villetle, elle vient de partir à l'instant, monsieur.
— Oh! c'est trop fort. Comment, vous ne pouviez pas faire attendre un peu?
^~ Non, monsieur, on n'attend pas.
— Et maintenant, quand viendra-t-elle?
— Dans dix minutes à peu près.
— Oh! alors, j'ai le temps de prendre une demi-tasse... et le petit verre pour faire couler la bière !
• Le monsieur retourne au café, suivi par le grand dadais, qui lui crie de loin : — Monsieur, pour aller place Cadet?