IINE FEMME A LA MODE
Fanny est resplendissante de toilette, de bijoux, d'élégance, e^ comme toutes les femmes pour qui la parure est une étude spéciale, on doit dire qu'elle la porte bien, et que cela ajoute beau coup aux attraits qu'elle a reçus do la nature.
En apercevant Gustave Darlemonl, la jeune femme n'est nul* lement troublée; elle lui adresse un gracieux sourire, et sa vanité semble flattée que celui dont elle a refusé la main puisse la
voir maintement dans tout Téclat de sa toilette et de sa fortune. Adolphine, ciu contraire, est devenue pâle et tremblante. Quanta Gustave, il ne peut cacher l'émotion qu'il éprouve en revoyant Fanny, et surtout en la voyant si séduisante.
— Bonjour, petite sœur! dit Fanny en allant embrasser Adol phine. Mais, je ne me trompe pas... c'est M. Gustave que voilà.., Je suis charmée de vous revoir, monsieur.
Gustave peut à peine balbutier : — Madame... j'avoue que je ne m'attendais pas... à vous rencontrer ici...
— Il me semble pourtant qu'il est assez naturel que je vienne chez mon père... Il est vrai que cela ne m'arrive pas très-souvent... j'ai si peu de temps à moi! Quand on est répandue dans le monde, il faut faire tant de visites... recevoir, s'habiller.. donner des ordres quand on reçoit... Etjustement, dans six jours, nous donnons une grande fête pour inaugurer nos soirées d'hiver... C'est de cela que je viens le prévenir, Adolpl^ine, afm que lu te prépares une toilette ravissante... entends-tu? Oh! mais je te donnerai des conseils, car tu n'es pas bien au courant des modes, toi! Mais je vous croyais en vbyage, monsieur Gustave?
— Mademoiselle... Oh! pardon, madame, j'arrive d'Espagne... J'y suis resté cinq mois à peu près.
— Ah! c'est donc cela que je vous trouve bruni; mais cela ne vous va pas mal, au contraire. Et vous êtes-vous beaucoup amusé, par là?
— Amusé... pas précisément, madame; mais ce n'est point dans ce but que j'y allais.
— On dit qu*en Espagne les femmes sont fort jolies... qu'elles ont surtout des yeux dont l'éclat est éblouissant ! Est-ce vrai, monsieur Gustave ? Avez-vous vu dans ce pays des yeux qui l'emportent sur ceux des Françaises?
— Je n'en ai pas vu, madame, qui puissent être comparés à... Le jeune homme s'arrête et reprend : — Je n'en ai pat; vu qui
m'aient fait oublier ceux... des Parisiennes.
— A la bonne heure... c'est aimable, celai... Et vous voilà maintenant tout à fait fixé à Paris?
— Je ne sais, madame; cela dépendra de... mon oncle...
— Eh bienl monsieur, pendant que vous êtes ici, si cela peut yous être agréable de venir à nos soirées... M. Monléard, j'en suis certaine, sera charmé de vous recevoir. D'ailleurs, il me
160 MONSIEUR CKERAMI
laisse faire mes invitations à ma fantaisie... de son côté, il en fait autant. J'accueille parfaitement ses amis, il en fait autant des miens; de cette façon, nous sommes toujours d'accord... Tenez, jeudi prochain, comme je le disais tout à l'heure à ma sœur, nous donnons une grande fête .. Oh! rien ne manquera : concert, bal, jeu, souper; on passera toute la nuit!... nous nous amuserons beaucoup... Il faut en être... Nous aurons tout Paris, c'està-dire tout ce qu'il renferme de mieux en artistes, en célébrités. Viendrez-vous ?
Gustave est tout interdit de s'entendre adresser cette invitation, et surtout du ton leste, dégagé, avec lequel elle lui est faite; il en éprouve plus de peine que de plaisir, et s'incline profondément devant la jeune femme en répondant :
— Non, madame, je n'aurai pas l'avantage de me rendre à votre invitation.
— Ah! Et pourquoi donc cela, monsieur?
— Mais... parce que... à cette fête... chez votre mari.,, il me semble, madame, que je ne serais pas à ma place... et je sais certain d'avance que je n'y prendrais aucun plaisir. Veuillez recevoir, madame, mes remercîments et mes adieux.
Puis, s'approchant d'Adoipbine, qui a écouté tout cela sans protérer un seul mot, Gustave va lui serrer la main, en lui disant tout bas :
— Adieu, ma seule tmiel... Ah! votre père a raison, il vaut mieux que je ne revienne plus ici.
Gustave est parti. Adolphine a peine à cacher le chagrin qu'elle éprouve. Quant à Fanny, elle va se mirer dans une glace, tout en disant :
— Qu'est-ce qu'il a donc,^!. Gustave? Il a pris un air irag iqu en partant. Ce n'est pas poli de refuser mon invitation... mo qui croyais, au contraire, lui faire grand plaisir! Il y a tant a jeunes gens qui seraient enchantés de pouvoir venir à nos soirées!...
— M. Gustave ne devrait pas être pour toi un jeune homme... comme les autres !... Et je ne conçois pas que lu aies eu l'idée de l'engager à aller te voir, répond Adolphine d'une voix altérée
— Eh! pourquoi donc cela? Tu t'étonnes de tout, toi!
— Mais, après ce qui s'est passé entre vous avant^ton mariage...
— Quoi donc? M. Gustave élait amoureux de moi. Ah! il y en a bien d'autres, aujourd'hui, qui sont amoureux de moi... qui me font la cour, même... Cela ne les empêchera pas de venir danser à notre bal... au contraire; et ils m'ont engagée d'avance pour je ne sais combien de contredanses. Mais je ne prendrai que ceux qui me plairont... J'en aurais fait autant avec Gustave, ou plutôt j'aurais eu des préférences pour lui... je lui aurais accordé plus de contredanses!...
— Mais tu ne vois donc pas que Gustave t'aim.e toujours?... qu'il ne peut s'habituer à te voir l'épouse d'un autre, qu'il lui serait impossible de se trouver avec ton mari?
— Tu crois que ce jeune homme m'aim.e encore à ce point-là?
— Sans doute; il me le disait lui-même quand tu es arrivée...
— Ah! pauvre garçon !... J'en suis fâchée pour lui, mais je le croyais devenu raisonnable!... Un homme constant!... Mais c'est un phénix, que ce monsieur. •
— Un phénix dont tu n'as pas voulu I
— Je ne m'en repens pas. Mon mari n'est pas un phénix d'amour, j'en conviens. Dans les premiers jours, il m'adorait ; et puis, cela s'est passé tout de suite. Mais je n'ai pas été assez sotte pour m'en chagriner. Il a continué de me prodiguer tous les plaisirs... toutes les jouissances que peut procurer la foriune. Que pourrais-je demander de plus? Je me trouve la femme la plus heureuse de Paris. Tandis qu'avec ce pauvre Gustave... ce phénix de constance!... j'aurais végété... j'aurais été au spectacle le dimanche I
— M. Gustave est déjà dans une position bien plus avantageuse. Son oncle est si content de lui, qu'il lui donne maintenant dix mille francs par an.
— Dix mille francs!... Ah! oui, à la bonne heure, c'est quelque chose... Avec cela, on peut vivoter... Mais, comme c'est encore loin de la position d'Auguste !...
— Et puis, enfin, Fanny, en engageant M. Gustave à aller chez loi, lu oubliais donc ce duel qui a eu lieu ? Ton mari sait que c'est lui qui était si désespéré de ton mariage... et que c'est cela qui fut cause...
— Ah! laisse-moi donc tranquille, Adolphine!... Mon mari ne se souvient plus de teut cela... Il a bien autre chose dans la tête!.,. Quand on s'occupe de gagner des millions, est-ce que lu
crois qu'on fait attention à toutes ces bagatelles?... Ah ! mon Dieu ! j'oublie, en bavardant avec toi, que je dois passer chez mon agent de change.
— Tu as un affent de change, toi, Fanny?
— Certainement... Je fais aussi des affaires à la Bourse... oh! pour m'amuser un peu. Mais je n'en charge pas mon mari, parce qu'il se moquerait de moi. Adieu, petite sœur! fais tes préparatifs pour notre superbe fête de jeudi ! Oh ! nous nous amuserons beaucoup... j'aurai une toilette éblouissante!
La jeune femme s'éloigne. Alors Adolphine se laisse aller sur un siège, en se disant :
— Maintenant, je puis pleurer tout à mon aise, car il a dit -ju'il ne reviendrait plus icil