ON SE RETROUVE
En sortant de chez M. Gerbault, Gustave ne rentre pas surle-champ dans les bureaux de son oncle; il éprouve le besoin de se promener, de prendre l'air, et, quoique l'on soit en hiver, ii ne craint pas le froid; il lui semble, au contraire, que la bise, un peu vive, rafraîchira son sang et calmera sa tête, que la vue de Fanny vient de bouleverser de nouveau.
En la revoyant encore plus stMuisante qu'autrefois, Gustive a senti plus que jamais combien il aimait encore celle qui a refusé d'être sa femme. Mais, déjà, dans le fond de son cœur, il avait trouvé mille raisons pour excuser sa conduite; à ses yeux, elle était plus légère que coupable.
Maintenant qu'il a revu Fanny, qu'elle lui a parlé avec un air aus>i gracieux qu'avant d'être mariée, et qu'elle l'a engagé à aller chez eile, Gustave ne sait plus que croire, que penser, que conjecturer de tout cela. Il se demande pourquoi elle veut le voir? Si c'est parce qu'elle ressent encore pour lui quelque amitié, si elle éprouve du plaisir de sa présence, si elle compatit en secret à ses peines? ou bien si c'est seulement pour faire de-
vant lui étalage de sa brillante fortune, de ses riches toilettes et des hommages qu'on lui rend ?
Et Gustave marchait depuis longtemps au hasard sur les boulevards, que le froid rendait peu fréquentés. Il se disait ;
— Oh! non, je n'irai pas chez elle!... Être témoin du bonheur de son mari... est-ce que j'en, aurais le courage ?... Ce mari ne m'a pas invité, d'ailleurs... il me semble qu'il devrait me recevoir fort mal. A sa place, c'est ce que je ferais, moi. Mais Fanny n'a pas pensé à ce qu'elle disait... elle m'a invité... étourdimont... ou par simple politesse... Ah! elle est toujours bien jolie... elle est cent fois plus séduisante encorel... J'ai eu bien tort d'aller chez M. Gerbault !
Tout à coup, le triste amoureux est tiré de ses réflexions par quelqu'un qui se jette brusquement dans ses bras, qui l'étreint, qui l'embrasse, en s'écriant :
— Ah\ le voilà !... c'est lui !... je le revois enfin, ce bon... ce cher Gustave!... Victoire! Castor a retrouvé Pollux... J'ai mon lièvre !..
Et puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle!
Gustave tâche de se dégager, pour envisager ce monsieur qui lui prodigue tant de marques d'affection, et il reconnaît enfin son ami improvisé le jour des noces de Fanny, celui avec lequel il a diné chez Deffieux.
Cherami était toujours le même. Mais, parle temps froid qu'il faisait, son costume avait un aspect plus pauvre qu'en été ; car son paletot, encore plus râpé, se collait sur ses épaules de façon à laisser voir qu'il n'y avait rien dessous; son pantalon à carreaux, encore plus fripé, devait peu garantir ses jambes de la bise qui soufflait, et le chapeau Courbichon, à force d'être repoussé sur le côté de la lête, commençait à ressembler à celui qu'il avait remplacé. Tout cela n'empêchait pas le ci-devant bel Arthur de se tenir aussi cambré et de toiser tout le monde du haut en bas.
— Eh! mais, c'est monsieur...
— Arthur Cherami... Oui, mon bon, c'est moi!., .votre fidèle... votre Pylade... qui vous cherchais par monts et par vaux... qui
m MONSIEUR CHERAMI
suis allé vous demander chez voire oncle... le banquier Grandcourt, lequel, je dois le dire, ne m'a pas reçu avec tous les égards que je mérite ! Mais les oncles sont généralement peu aimables. Celui-ci m'a dit que vous étiez en Espagne...
— Il ne mentait pas; je ne suis revenu que d'hier au soir...
— Moi, depuis ce temps, je parcourais tous les jours les quatre coins de Paris, en médisant :« Si Gustave est de retour, il faudra bien que je le rencontre... > Et le voilà... ce cher ami! dont l'absence me semblait si longue... Eh bienl... est-ce qu'on ne serre pas la main à son intime... à celui dans le sein duquel on a épanché ses peines?...
Mais Gustave hésite pour donner sa main à Cherami, et lui répond d'un ton sérieux : — Monsieur... avant de vous serrer la main, je dois avoir avec vous une explication... Vous avez eu un duel avec M. Auguste Monléard... ce duel, c'est vous qui l'avez rendu inévitable en adressant à la nouvelle mariée des paroles blessantes... A quel propos avez-vous agi ainsi?... pourquoi avez-vous fait cela... dans quel but?... Voyons, répondez?...
— Ah! par la sambleu! voilà un interrogatoire auquel j'étais loin de m'attendrei... Je me bats pour un ami, je blesse son heureux rival... Je ne l'ai pas tué, c'est vrai; mais, enfin, je pouvais le tuer. Votre belle aurait été veuve tout de suite, et vous l'auriez épousée !
— Ah ! je rends grâce au ciel de ce que M. Monléard en a été quitte pour une blessure au bras... Si vous l'aviez tué, c'est moi que l'on aurait accusé de ce meurtrel...
— Comment, vous? On sait bien que ce n'est pas vous qui vous êtes battu ! Je vois un jeune homme malheureux, désolé, parce que la femme qu'il aime en épouse un autre... Ce jeune homme m'intéresse. Je dîne avec lui, il verse ses chagrins dans mon sein... A chaque instant, il se plaint de la perfide qui l'a trahi... et, le même jour, lorsque je rencontre cette perfide au bras de son vainqueur, vous ne voulez pas que je cherche à venger le malheur de mon ami?... Cré coquin ! comment diable entendezvous Tamilié, alors?... Si c'est comme cela (jue vous prenez la chose, adieu, bonjour, n'en parlons plus!... Cherchez des amis!... mais vous n'en trouver<^z pas à la douzaine comme moi!
Gustave retient Cherami qui va s'éloigner, et lui tend la main, en lui disant: — Allons, calmez-vous, mauvaisclôte !... Je sent
qu'on ne peut pas vous en vouloir... donnez-moi la main !
— C'est bien heureux. Il comprend enfin que je suis tout dévoué... et que c'est son bonheur que je veux.
— Mon cher monsieur...
— Ne m'appelez plus monsieur, ou c'est moi qui me fâche!
— Eh bien ! mon cher Arthur, ce duel m'avait beaucoup contrarié, parce que je craignais qu'il n'eût tout à fait indispos Fanny contre moi ; mais, grâce au ciel, il n'en est rien...
— Est-ce que jamais les femmes sont fâchées qu'on se soit battu pour elles 1 Vous ne les connaissez guère ; bien au contraire, cela flatte leur amour-pnopre... ça leur donne un petit relief!...
— Je viens devoir Fanny, je l'ai rencontrée chez sa sœur... je ne m'attendais pas à ceîte rencontre... Ah! si vous saviez. ..j'en suis encore tout bouleversé !
— Est-ce que vous aimez toujours celle jeune femme?
— Si je l'aime !... Hélas! oui... je l'aime toujours, et je sens que cette passion fera le malheur de ma vie...
— La petite dame vous a donc mal accueilli?
— Mais au contraire, elle m'a fait le plus précieux sourire, elle m'a parlé comme elle me parlait avant son mariage... Enfin, croiiiez-vous qu'elle m'ainvité pour une grande fête qu'elle donne jeudi prochain.
— Comment, et vous avez encore l'air trisie... affligé... mais il me semble, moi, que vous n*avez plus qu'à vous réjouir!
— Pourquoi donc?
— Du moment que celte dame, qui sait que vous l'adoriez, et qui a bien dîi voir que vous l'aimiez toujours; du moment, dis-je, qu'ellevous engage à aller lui rendre visite, c'est qu'elle veutvous récompenser de voire constance... couronner votre flamme... Pardieu ! ce n'est pas difficile à comprendre... Allez-y, mon cher ami, et je gage qu'avant six semaines le mari est logé à l'enseigne du Grand-Cerf ou du Grand-Croissant, ad libitum.
— Ah! qu'osez-vous penser!... Supposer Fanny capable de trahir son époux, d'oublier ses devoirs? Non, non; elle peut être légère, (Oquetle mêm.e, mais elle ne sera jamais coupable... El, moi-même, ah! ce n'est pas ainsi que je comprends l'amour... Une femme qui se partage... qui feint pour l'un te senlimenl qu'elle ressent pour un autre... Ahl je n'aimerais plus une telle femme!
Cherami secoue la tête en murmurant : — Mon cher Gustave, vous êtes jeune... vous êtes bien jeune! Vous ne connaissez pas le monde comme moi. Enfin, vous adorez toujours votre Fanny, et vous ne voulez pas que, pour vous, elle trompe son mari?...
— D'abord, elle ne le ferait pas!
— Je suis très-disposé à croire le contraire; mais, admettons que vous ayez raison... Pour vous rendre heureux, je ne vois plus qu'un moyen, c'est d'enlever la jeune femme... Voulez- vous que je l'enlève? Je m'en charge.
— Non, mon cher Arthur, telle n'a jamais été ma pensée!... Fanny est dans une position fortunée, elle est heureuse; je me garderai bien de troubler son bonheur... je n'en ai ni le droit, ni le désir. Mais, comme je sens que sa vue redouble mes chagrins, en ranimant cette passion que je cherche à éteindre; comme je ne veux plus m'exposer... de quelque temps du moins, à la rencontrer, soit au spectacle, soit dans le monde, eh bien ! je repartirai... je voyagerai de nouveau. Mon oncle a toujours des affaires en pays étranger, il ne sera pas fâché de m'en ciiar^er encore... °
— Voilà une fichue idée que vous avez là!... Pour peu que votre amour soit tenace, cette petite femme-là vous fera donc faire le tour du monde?.,.
— Espérons que le temps me guérira.
— Il y a quelque chose de plus prompt que le temps pour guérir l'amour, c'est un autre amour. Il fallait faire dix maîtresses en Espa^^ne.
— Impossible! Je ne pensais qu'à elle.
— Vous pouvez vous vanter d'être un paladin du bon vieux temps!... Vous auriez damé le pion à Roland, à Amadisl,,. Ah ! vous allez encore quitter Paris. Voulez-vous que je vous accomj)agne. que je voyage avec vous?
— Merci!... ma société n'a rien de bien agréable; mon unique oîaisir est de rêver seul... de penser au bonheur... que j'ai quelque temps espéré, et que je ne dois jamais connaître.
-Nous aurions ensemble cherché des aventures; nous en aurions trouvé, je vous en réponds! Cela vous aurait distrait.
— Je ne veux pas me distraire, puisque mon seul plaisir est de penser à elle.
— Sapristi!... voilà une passion diablement tenace!... Enfin, puisque vous vous y entêtez...
El Gherami s'arrête et semble réfléchir pour changer la con- Tersalion.