UNE BADINE NEUVE
— Alors, je vais être encore longtemps sans vous revoir?... Cela me chiffonne!... d'autant plus que... il y a des moments où un ami vous est bien nécessaire!...
Gherami s'arrête, secoue la tête et se frotte le menton, en ajoutant entre ses dents : — Je n'ai pas mon lièvre dans ce moment-ci... il s'en faut bigrement!
Gustave regarde le bel Arthur, dont la mine piteuse ressortait encore davantage sous la mesquinerie de son costume, et il s'écrie : — Auriez-vous quelque service à me demander, mon cher ami? Parlez, je vous en prie, je serais heureux de pouvoir vous être utile!...
— Ma foi! mon bon, je ne vous cacherai pas alors que je me trouve en ce moment dans une débine complète!... Je comptais sur des rentrées... je ne touche mes rentes que dans six semaines, et...
— Vous avez besoin d'argent? Que ne le disiez-vous donc ! Je suis tout à votre service... Combien vous faut-il?
— Mais... en ce moment... il fait très-froid, mon gredin de tailleur me manque de parole... alors... il me faudrait bien... une centaine de francs pour me requinquer un peu.
— Geni francs!... Mais vous ne pourriez rien faire avec cela... Tenoz, mon brave, en voilà cinq cents 1... Prenez, cela ne me ^éne pas.
En disant cela, Gustave sort de son portefeuille un billet de banque et le présente à Gherami, qui ne peut s'empêcher de faire un bond de joie en recevant les cinq cents francs, et saisit une main du jeune homme qu'il serre de toute sa force en s'écriant ; — Ah ! que vous êtes bien l'ami que j'avais rêvé !... Mon
cher Gustave, je n'oublierai jamais ce que vous faites en ce moment!... Désormais, enire nous, c'est à la vie, à la mort!... Je ne puis pas vous fixer au juste l'époque à laquelle je pourrai vous rendre cette somme...
— Eh! qui vous parle de cela?... J'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut, et, je vous le répète, je suis heureux de pouvoir vous être agréable.
Brave et digne ami!... Vous êtes taillé dans l'antique...
Yousl avez du Socrate et du Marc-Aurèle. Vous ne voulez pas que j'enlève Fanny?
— Non... je ne le veux pas!
Enfin, si vous changiez d'avis, vous n'auriez qu'un mot à
m'écrire, toujours à la même adresse : « Cherami, rue de l'Orillon, hôtel du Bel-Air, àBelleville... » Au reste, j'irai souvent chez le concierge de votre oncle m'informer si vous êtes de retour. Sapristi ! cela me tait de la peine que vous partiez.
— Je reviendrai... et peut-être plus raisonnable...
C'est alors que nous nous amuserons, que nous rirons, que
nous bambocherons!... Sans adieu donc, mon cher Gustave!... Si vous avez quelque commission à me donner, écrivez-moi... Seulement, affranchissez vos lettres, parce que mon hôtesse a pour habitude de refuser toutes celles qui payent.
— Comment, même quand elles sont pour ses locataires?
— Surtout quand elles sont pour ses locataires.
. Gustave s'est éloigné après avoir donné encore une poignée demain à Cherami, et celui-ci le regarde aller d'un air attendri, en se disant . — Excellent cœur!... Il me raccommode avec Thumaniié; décidément, il y a encore des amis; ils sont rares... m lis, enfin, il y en a, il ne s'agit que de les trouver. Maintenant, songeons à nous donner des frusques confortables, ce ne sera pas du luxe... Quand on se frotte contre moi, j'ai toujours j)eur que l'on emporte un morceau de mon paletot.
Cherami a bieniôl trouvé un de ces grands magasins de conieclion, d.ins lesquels vous pouvez vous changer des pieds à la tête. Il achète un pantalon très-large, un gilet très-éloflé, un raglan irès-ample, et il met tout cela par-dessus les vôtemeiiis qu'il avait déjà, en se disant: — Je suis comme Bias^ un des sept sages de la Grèce, je porte tout avec moi. Moyennaoi quatrc-viagt-Jix francs, Cherami a fait toutes cc.<j
emplelles; il sort du magasin beaucoup plus gros qu'il n'y était entré, et son double pantalon l'oblige à marcher avec une certaine gravité. Mais il est si content, il se trouve si betu, qu'il sourit à louf le monde, même aux cochers qui passent devant lui. Cependant, quelque chose lui manque encore : depuis qu'il a resli'né sa canne à M. Gourbichon, il ne l'a pas remplacée faute de fonds, mais c'était pour lui une grande privation. Maintenant, il peul satisfaire son envie; un homme qui a encore quatre cent dix francs dans sa poche, après s'être habillé à neuf, peut bien se passer la fantaisie d'une canne.
Cherami aperçoit une boutique qui a des cannes de toutes sortes ; il en examine une vingtaine, parmi lesquelles il y en a de fort chères. Après avoir balancé entre un superbe jonc de soixante-quinze francs et une badine de cent sous, il se décide ennn pour cette dernière, en disant : — Après tout, je n'ai pas besoin d'une canne pour m'appuyer dessus!... Grâce au ciel, je n'ai pas la goutte!... Je prends la badine... cela sert de cravache quand on monte à cheval, et puis j'aime ce qui plie... on s'amuse avec.
Et, armé de sa badine, qu'il se met à faire siffler d'une façon fort peu agréable pour les personnes qui passent à côté de lui, Cherami se dirige vers le Palais-Royal en se disant : — Nous allons dîner chez les Frères-Provençaux... J'aime cette ancienno maison... on y est toujours bien... C'est peut-être un peu cher, mais on ne saurait trop piyer ce qui est bon...
— Monsieur, prenez donc ijarde !... vous m'avez attrapé avec votre canne!...
— Qu'est-ce qu'il y a, monsieur? De quoi vous phiignez-vous?
— Je vous dis que vous m'avez attrape avec votre canne.
— D'abord, monsieur, ce n'est pas une canne, c'est une ba dine... ensuite, vous n'avez qu'à ne point marcher si près de moi...
— Monsieur, je suis le trottoir comme vous... J'en ai le thuil, je pense ?...
— Qu'est ce que c'est... des mots?... des impertinences?... Si vous n'êtes pas content, monsieur, dite^-lo tout de suite... je suis voire homme ; je ne me sauve pas, moi!...
Le monsieur, qui n'est pas sorti dans l'intention d'avoir uu duel, double le pas et disparaît sans répondre.
Cherami recommence à gesticuler avec sa badine, en se disant:
— Us sont étonnants, ma parole d'honneur !... Vous verrez que je n'oserai pas jouer avec ce léger stick.,. Le plus souvent que je me gênerai... le plus...
Mais, cette fois, Cherami s'arrête cependant, frappé par le bruil d'une vitre brisée : c'est une fort belle glace laisaut partie de la devanture d'un magasin de parfumerie qu'il vient de faire voler en éclats avec sa badina. Déjà la marchande est sur la porte de sa boutique, où elle dit d'un air courroucé à Cherami : — C'est vous, monsieur, c'est vous qui avez cassé cette glace !
Le bel Arthur, sans paraître nullement ému, sourit à la parfumeuse, en lui répondant: — Eh bien ! belle dame, si j'ai cassé votre glace, je la payerai... Il ne faut pas vous mettre en colère pour cela. Combien cela coûte-t-il, ces verres-là ?
— C'est vingt francs, monsieur...
— Vingt francs... les voilà ! C'est une misère !
Et Cherami s'éloigne en se disant :— Je nesuis pas fâché d'avoir élrenné ma badine.