LES ADIEUX
En apprenant que son neveu désire de nouveau quitter Paris, M. Grandcourl lui témoigne les regrets qu'il éprouve de se séparer encore de lui; mais, lorsqu'il comprend que Gustave aime toujours madame Monléard, il ne met plus d'obstacle à son voyage, et il est décidé que, ceite fois, le jeune homme se rendra en Allemagne.
Puis le banquier dit à son neveu : — En ton absence, il est venu ici un particulier te demander... je dis particulier, car je ne sais trop comment qualifier ce personnage dont la tournure est fort équivoque. Il se nomme, je crois, Arthur Cherami, et se dit ton ami intime, parce que tu lui as payé à diner le jour que mademoiselle Fanny se mariait...
— Ah ! je sais de qui vous voulez parler, mon oncle; je l'i vu... je l'ai rencontré i! .y a deux jours.
— J'espère, mon cher Gustave, que tu ne feras pas ta soc éi(
de ce monsieur... Tu ne sais peut-être pas ce qu'il a fait?... II s'est battu avec M. Monléard, après avoir adressé un propos inconvenant à sa femme.
— Je le sais, mon oncle... Mais, d'abord, ce jour... ou plutô cette nuit-là, ce pauvre diable était un peu gris... il s'élait monté la tête... il croyait me venger... enfin, tout cela prouve déjà qu'il est brave.
— Mon cher ami, les gens qui arrêtent les voitures publiques sur les grandes routes sont généralement braves aussi, ce qui ne les empêche pas d'être des brigands...
— Ah I mon oncle... est-ce que vous pensez que ce pauvre Arthur?... *
— Je ne le dis pas que (T'est un voleur; mais je ne te conseille pas d'en faire la société.
— C'est un homme qni n'est pas sot, qui a reçu de l'éducation, qui connaît le monde...
— Il n'en est que plus coupable de s'être laissé tomber aussi basl... Car, il me fait l'effet d'être toujours à la recherche d'un dîner. Au reste, puisque lu pars encore pour quelque temps, j'espère que cela rompra entièrement tes relations avec ce monsieur.
Gustave a pressé les préparatifs de son nouveau voyage ; cependant, forcé d'attendre des lettres que son oncle veut lui remettre pour ses correspondants, ce n'est que le jeudi soir qu'il peut prendre le chemin de fer. Avant de s'éloigner, il voudrait revoir Adolphine ; elle lui a témoigné tant d'amitié , qu'il lui Semble que ce serait mal agir de quitter de nouveau Paris sans lui dire adieu. Mais la crainte de rencontrer encore F anny chez sa sœur le retient; lorsque, tout à coup, il se rappelle que c'est ce môme jour que madame Monléard donne cette grande fête à laquelle elle l'avait invité, et il se dit : — A coup sûr, Fanny a trop d'occupation chez elle aujourd'hui pour avoir le temps d'aller rendre visite à sa sœur. Je puis donc me rendre près d'Adolphine sans craindre d'y rencontre celle dont la présence me cause maintenant plus de peine que de plaisir.
Adolphine était chez elle, occupée des apprêts de sa toilette ; car, bien qu'elle ne se promît aucun plaisir à la grande fête que donnait sa sœur, elle ne pouvait pas faire autrement que d'y aller. La jeune fille regardait avec indifférence une charnian/
robe de bal dont son père lui avait fait présent, et qui aurait fait la joie de toute jeune personne de son âge. Mais Adolphine te disait :
— Que m'importe que l'on me trouve bien... Il n'y aura dans ce bal personne à qui je veuille plaire. Ahl s'il y était venu, lui!... Mais il a eu raison de refuser... il ne devait pas, il ne pouvait pas y venir.
Madeleine entr'ouvre doucement la porte, en disant à sa maitresse : — Mamzelle... voilà ce jeune homme qui est venu l'autra jour... qui est si gentil, et qui a l'air si triste!...
— M. Gustave?
— Oui, c'est ce M. Gustave qii^ votre sœur a effarouché l'autre fois, si bien qu'il s'est sauvé tout de suite.
— Mon Dieu!... Est-ce que mon père est là?
— Oui, mamzelle, mais il est dans sa chambre avec M. Batonnin, qui vient d'arriver il n'y a qu'un moment. Ils doivent en avoir pour longtemps à causer, et vous savez bien que M. votre père ne vient presque jamais dans votre chambre... El aujourd'hui qu'il sait que vous êtes dans les apprêts de toilette...
— Fais entrer Gustave bien vite.
Les garnitures, les fleurs, les rubans, tout est jeté de côté ; Adolphine est si heureuse de penser qu'elle va revoir Gustave I Celui-ci est bientôt près d'elle ; il court lui serrer afleclueusement la main, en lui disant : — Me pardonnerez-vous de vous déranger encore, ma bonne Adolphine?
— Si je vous pardonne!... Ah! je suis bien contente de vous voir... car, l'autre jour, en partant, vous aviez dit que vous ne reviendriez plus, et cela m'avait fait bien de la peine...
— Gest que je m'attendais si peu à rencontrer votre sœur!... Je n'étais pas pré()aré à me trouver ainsi avec elle... et je ne vous cacherai pas que cela m'a causé une émotion... qui a renouvelé toutes n:es douleurs.
— Oh! je m'en suis aperçue... mais c'est un grand hasard que vous l'ayez rencontrée ici... elle y vient fort peu...
— N'importe, je ne me serais pas exposé à une seconde rencontre avec elle, si je ne m'étais pas souvenu que c'est aujourd'hui qu'elle donne une grande fête; et je me suis dit qu'elle n'aurait pas le loisir de venir vous voir ce matin...
— Mais... il me semble que Fanny vous à accueilli avec plaisir...
— Oh! C'est dgal, ma bonne petite sœur, ses regards... sa voix, son sourire... tout cela m'a fait un mal!... Ah! vous ne pouvez pas vous figurer, vous, combien on souffre près de quelqu'un qu'on aime et qui ne nous aime pasi...
— Si... si... je comprends...
— Et surtout lorsqu'on a cru quelque temps posséder l'amour de cette personne, lorsqu'on s'est flatté de passer sa vie auprès d'elle!... Revoir ensuite cette femme, quand elle appartient à un autre... c'est unsupplice affreux!... Fanny m'a souri, elle m'a engagé à aller la voir... Ah! j'aurais préféré mille fois un accueil froid, sévère ; j'aurais voulu qu'elle évitât ma présence comme je voulais éviter la sienne, car, alors, je me serais dit : « Je ne lui suis donc pas totalement indifférent?... » Au surplus, tout cela n'arrivera plus , car je pars , et je viens vous faire mes adieux.
— Vous partez encore I... Mon Dieu! mais,à peine si vous êtes revenu !
— Ah I j'aurais mieux fait de ne point revenir encore. . Le séjour de Paris me pèse, il me rappelle trop le passé...
— Et où donc allez-vous, à présent?...
— En Allemagne, en Autriche... le plus loin possible !...
— Et pour longtemps?
— Oh! oui, car je ne veux revenir que guéri de mon malheureux amour.
Adolphine porte son mouchoir sur ses yeux en balbutiant :
— Ce fi'est pourtant pas notre f^uite... à nous... si ma sœur ne vous aime pas... et il faut... h cause de cela, que nous perdions... un ami !...
— Chère Adolphine... les amis aussi iristes que moi ne sont guère à regretter.
— Vous croyez cela ?... Et si je les aime ainsi, moi?
— Lorsque je reviendrai, probablement je vous trouverai mariée à votre tour...
— Ohl non!... je ne serai pas mariée... je vous le... j'en suis sure... ■'
— Qu'en savez-vous? Il doit se présenter bien des aspirants a votre main.
— J'en ai refusé deux, il n'y a pas longtemps... Ils étaienl riches cependant... mais, moi, je ne suis pas comme ma sœur... je veux aimer mon mari 1...
— Vous croyez donc que Fanny n'aime pas le sien?...
— .Mon Dieu... je n'en sais rien!... je ne sais plus ce que je dis... j'ai tant de chagrin 1...
En ce moment, on ouvre la porte de la chambre. C'est M. Gerbault qui amène M. Batonnin chez sa fille, et cel li-ci est entré le premier en disant : — Veuillez m'excuser, mademoiselle, c'est dans le but de vous inviter pour la première contredanse que...
Le monsieur mielleux s'arrête tout court ; il vient d'apercevoir un jeune homme à côté d'Adolphine; il roule ses yeux du côté du papa en reprenant : — Ahî mademoiselle a du monde, nous la dérangeons...
M. Gerbault demeure aussi fort surpris en trouvant un monsieur chez sa fille, et en voyant que celle-ci a les yeux pleins de larmes. Cependant, il a bientôt reconnu Gustave, qui lui fait un profond salut en lui disant : — Pardonnez-nioi, monsieur, si je me suis permis d'entrer chez mademoiselle votre fttle... mais je venais lui faire mes adieux, et je complais au? si avoir l'honneur de vous saluer avant de m'éloigner.
— Ah! c'est vous, monsieur Gustave, je vous croyais en Espagne ?
— J'en suis revenu il y a sept jours, monsieur, et, ce soir, je pars pour l'Allemagne.
— Mais, qu'as-tu donc, Adolphine? on croirait que tu as pleuré?.... Je ne pense pas, cependant, que tu aies aucun motif die chagrin?...
M. Batonnin croit devoir intervenir en murmurant : — Quand on reçoit les adieux d'un ami, cela fait toujours de l'eftV't... La vie est si peu de chose!... Quand on se quitte, on n'est jamais certain de se revoir...
— Ah' monsieur, que dites-vous là! s'écrie Adolphine en jetant un doux regard à Gustave.
M. Batonnin s'empresse de répondre : — Mademoiselle, je n'ai jits eu le dessein de vous affliger, croyez-le bien, puisque je venais au contraire vous demander de danser avec vous la première contredanse... car vous n'avez pas oublié, je pense,
que c'est ce soir que madame votre sœur donne un bal?
— Non, monsieur.
— Et moi, dit Gusiave, je comprends que je suis venu bien mal à propos déranger mademoiselle dans ses apprêts de fôle... pour l'occuper d'un pauvre voyageur qui voulait, avant de partir, emporter encore quelques paroles amies... Excusez donc mon importunilé, mademoiselle... Je ne suis pas heureux, moi, car ma tristesse vient toujours troubler le bonheur des auires! Mais je suis sûr que vous me pardonnerez en faveur de noire ancienne amitié... Monsieur Gerbault, voulez-vous me permettre de vous serrer la main?
L*air tout à la fois triste et digne dont Gustave vient de prononcer ces mots a dissipé la gravité qui régnait sur la physionomie de M. Gerbault; il tend sa main au jeune homme et la lui serre avec cordialité, en lui disant : — Allons, mon ami, éloignez ces pensées chagrines qui vous assiègent. A vôtre âge, l'avenir est vaste. Ne vous laissez point abattre par des regrets inutiles; vous pouvez encore être heureux, et vous le serez un jour, j'en suis certain. Bon voyage! Étudiez les mœurs, les usages des pays que vous allez parcourir, et je suis persuadé que vous reviendrez dans une situation d'esprit infiniment plus gaie.
— Merci de vos souhaits, monsieur, et veuillez recevoir mes adieux.
Gustave presse la main d'Adolphine, salue le monsieur qu'il ne connaît pas, et s'éloigne. Pendant que la jeune fille le reconduit jusqu'à la porte, M. Batonnin dit à M. Gerbault : -^ Ce jeune homme, je le vois, est amoureux de mademoiselle Adolphine, et vous lui avez refusé sa main... Ce n'était sans doute pas un parti sortable ; mais c'est toujours aimable à vous de lui donner de l'espérance dans l'avenir...
— Mon cher monsieur Batonnin, vous n'y êtes pas du tout. Ce n'est point d'Adolphine, c'est de sa sœur Fanny que Gustave était amoureux, et il se flattait de l'épouser, lorsque Auguste Monléard s'est présenté... Et, ma foi! celui-ci a eu plus de ,chance...U offrait à ma fille une position que toute jeune femme aurait enviée; elle l'accepta pour époux. Ce jeune homme en ressentit un violent chagrin.
■— Je comprends... Alors, c'est lui qui s'est battu en duel avec
votre gendre, qui lui a tait cette blessure qui le força à porter si longtemps son bras en écharpe?...
— Vous êtes encore dans l'erreur. Ce n'est point Gustave qui s'est battu avec M. Monléard, car Gustave était déjà loin de Paris quand ce duel a eu lieu...
— Alors, avec qui donc s'est battu votre gendre?..
— Ah! ma foi! vous m'en demandez trop!
La présence d'Adolphine met fin aux questions de M. Batonnin, qui prend sa voix la plus flûtée pour lui dire : — Mademoiselle, je \ous demande bien pardon si je répète toujours la même phrase, comme les perroquets, mais je voulais savoir si je pourrais obtenir de vous la laveur de la première contredanse. Je m'y prends d'avance, parce que je suis bien certain que, ce soir, vous allez être obsédée, accablée d'invitations, et il sera peut-être fort difficile de parvenir jusqu'à vous.
Adolpliine semble faire un effort sur elle-même, et répond enfin : — Monsieur... mais je ne sais pas encore si je danserai ce soir chez ma sœur, car je me sens un très-grand mal de têie, et, s'il ne cesse pas, je ferai une bien triste figure à la danse...
— Ne l'écouLez pas, dit M. Gerbault. Ces jeunes filles ont comme cela des migraines qui leur prennent au moment où l'on y pense le moins; mais, soyez tranquille, il n'y a point de maux de tête qui ne cèdent au signal que donne l'orchestre d'un bal. Ainsi donc, puisque votre invitation est faite, vous êtes certain d'être son premier cavalier ; et, maintenant, laissons mademoiselle à ses préparatifs de toilette. Venez, mon cher moinsieur Baionnin.
Le monsieur doucereux fait un magnifique sourire à Adol(>lwne, accompagné d'un respectueux salut, en lui disant : — Mademoiselle, je m'en réfère donc à ce que vient de dire monsieur votre père, trop heureux si vous couronnez mes désirs, et si mou iuvitation, un peu prématurée peut-être et quelque peu intempestive...
— Venez donc, monsieur Balounin, venez donc... Entraîné par M. Gerbault, l'iiom-ne aux compliments eal obligé
de finir sa phrase dans l'anlichambre, et Adoiphinc, demeurée seule, maudit M. Batonnin qui, avec son invilatioii, est venu troubler l'entretien quelle avai; avec Gustave; elle chiffonne et
MONSIEUR CHERAMl 177
froisse avec dépit ses parures, en murmurant : — Un bal!... il faudra que je danse ce soir quand mon cœur est plein, quand je voudrais pouvoir pleurer à mon aise... Ahl si ce sont là ces plaisirs qu'offre le monde, ceux qui peuvent ne point les goùier sont bien plus heureux 1