UNE GRANDE FETE
A dix heures, les superbes salons de M. Monléard resplendissaient de lumières, de fleurs, de draperies nouvelles relevées avec un art qui faisait honneur au goût de l'ordonnateur de la fête. A onze heures, les invités arrivaient en foule; les femmes avaient des toilettes magnifiques; elles éblouissaient par l'éclat de leurs diamants; quelques-unes, mais ce n'était pas le plus grand nombre, se montraient plus simples et se contentaient de séduire par les charmes de leur personne. Les hommes admiraient les belles toilettes, mais s'arrêtaient de préférence près de celles qui en avaient moins besoin pour plaire. Un orchestre choisi jouait des quadrilles, des polkas, des mazurkes, les sons de cette musique semblaient animer tous les visages; toutes les figures respiraient le plaisir : celui que l'on prend déjà et celui qu'on se promet... ce dernier est toujours le plus agréable,
A minuit, il y avait déjà tant de monde à cette fête, qu'il devenait fort difficile de passer d'une pièce dans une autre. Il fallait pour cela un travail et une persévérance auxquels plusieurs dames no voulaient pas se soumettre, et que d'ailleurs la dimension énorme de leurs jupes leur rendait presque impossible.
Celait le beau moment du bal. La reine de la fête en faisait les honneurs avec beaucoup de grâce, et chacun s'accordait à U trouver charmante. Fanny avait en effet une toilette qui lui seyait à rayir : sans être trop chargée d'ornements, sa robe en moire blanche était parsemée de bouquets de fleurs naturelles, et, dans ses cheveux, on voyait seulement un épi en diamant ; mais le
bonheur que sa vanité éprouvait à donner une telle fêle, donnaiî à ses yeux un éclat nouveau, à son sourire plus de finisse, à sa voix plus de brillant; une cour nombreuse l'entourai; : c'était à qui obtiendrait d'elle la faveur d'une polka ou d'un quadrille, et chacun enviait ensuite l'heureux mortel qui était son cavalier, d'autant plus que Fanny dansaii dans la perfection : elle était légère comme une plume et ses pieds semblaient à peine effleurer le parquet.
Auguste Monléard était loin de laisser voir le même enjouement, la même satisfaction que sa femme; il faisait les honneurs de ses salons avec cette poliiesse exquise, cette élégance d'un homme du grand monde habitué à donner des fêles ; mais il y avait dans son sourire quoique chose de contraint, de forcé, qui aurait plutôt glacé que provoqué la gaieté; puis, par moments^ un nuage sombre obscurci>sait son front, ses sourcils se rapprochaient, ses lèvres se serraient, et il ne paraissait plus faire attention à ce qu'on lui disait. Cependant, ces momenlsde distraction duraient peu. Auguste, en revenant à lui, s'efforçait de paraître fort gai.
Adolphine, arrivée de bonne heure avec son père, n'éblouissait point par l'éclat de sa toilette, mais elle charmait par ses grâces naturelles, par la perfection de sa taille, la douceur de ses beaux yeux, et peut-être aussi par une certaine expression de mélancolie qu'elle chercliail à vaincre, mais qui donnait encore plus d'attrail à loute sa personne.
31. Batonnin n'avait pas manqué de se trouver là lorsque l'orchestre avait donné le signal de la danse, et il avait bien fallu que la jeune fille l'acceptai pour son cavalier : peu lui importail, du reste, avec qui elle danserait ; ce qu'elle aurait pri-féré, c'eût élé de ne point danser du tout, mais, comme sœur do la maîtresse de la maison, cela était impossiblle ; trop de personnes lui en auraient deman^ié la raison, cela aurait inquiété son père et fâché sa sœur. Il fallait, au contraire, avoir l'air de beaucoup s'amuser, et c'était là le plus difficile : on peut faire hcau^^oup de choses par complaisance, mais les yenx n'en ont jamais asseï pour bien cicher les véritables sentiments que l'on éprouve.
M. Batonnin, tout en (iansani avec Adolphine,n a pas manqué de l'accabler de compliments qu'il aenireinôlés de ses observalions sur la féie.
— G'esi magnifique!... c'est ravissant!... c'est délicieux!... Comme ces salons sont décorés avec élégance!... avec goût!.. Des fleurs partout... sans compter celles qui dansent... car «es femmes et les fleurs... cela se ressemble infiniment ! .. D'autres l'ont dit avant moi, c'est vrai ; mais il y a de ces choses qu'où ne saurait trop répéter... Cela doit coûter bien cher, une fête comme celle-là!... mais, quandona les moyens!... M. Monléard n'a pas l'air aussi gai que sa femme... il ne danse pas... Après cela, un maître de maison n'a pas toujours le temps de danser 1 Je ne suppose pas qu'il soit malade... bien qu'il soit fort pâle... mais, il e.st presque toujours pâle...
A tout cela, Adolphine avait répondu par des monosyl'abes, et le monsieur à la figure de poupée s'était dit, après le quadrille •
— Cette j'^une personne a l'air presque aussi peu gai que son beau-frère ; le papa Gerbault a beau dire que le jeune homme de ce matin était amoureux de sa sœur... ce n'est pas cela quj devait taire pleurer celle-ci... il y a autre chose... certainement, il y a autre chose...
Dans un salon réservé pour les joueurs se rencontrent M. Clairval, M. Gerbault et le jeune Anatole de Rain:y.
— Comment, vous n'êtes pas à la danse? dit-on à ce dernier.
— Oh! ma foi ! non... ze n'ai jamais été bien fou de la danse, répond le jeune dandy en se regardant dans une glace, ei puis, il y a tant de monde!.... Gomment voulez-vous qu'on se développe?... Moi, quand ze danse, z'aime à me développer.
— Est-ce que tu danses le cancan, de Raincy? dit un jeune honiine à figure réjouie, en venant frapper sur l'épaule d'Analule
— Qu'il est bête, ce Vauflers ! Parce qu'on veut mettre ua pe'i de L;'àce dans sa danse, on ne cancanne pas pour cela...
— Ah ! c'est que, moi, je n'ai r>aâ une danse couchée comme la lienne.
-- U'ahord, ma danse est penchée et non pas couchée, co qui o>l hioii différent. Ta sauras que, pour bien danser, il faut pencher sa t'iuise. . Je liens cela d'un grand chorégraphe.
— De Veslris?
— Tu m'ennuies!... Depuis qu'il est huitième d'agent de chantée, il se moque de tout le monde, celui-là...
— Et quelles nouvelles de la Bourse ce soir? dit Auguste Mon-
Icard en s'approchanl du jeune homme que l'on vient de nommer Vauflers.
— Vous savez qu'on a exécuté plusieurs particuliers ce matin... Ah! je crois que ce n'est pas fini 1... Il faut que la place se Hquide... Il y a des gens qui ont joué trop gros jeu depuis quelque temps.
Auo^uste pince fortement ses lèvres et s'éloigne. Le jsar.e homme reprend :
•^ Esl-ce que nous ne formons pas une bouillotte par ici?...
— Mon cher ami, la bouillotte, c'est mauvais zenre à présent, ^a ne se zoue plus, répond le grand Anatole en admirant ses gants.
— C'est peut-être le bésigue qui est bon genre.
— Non, c'est touzours le lansquenet.
Ah! parce qu'on s'y ruine plus vile... merci!.. Je vais danser, alors... J'ai invité la maîtresse de la maison, elle m'a inscrit; niais je ne suis que le vingt et unième...
— Ton tour arrivera demain soir, alors.
— Oh ! madame Monléard fera un passe-droit en ma faveur.
— Parce que?
— Parce que je suis son agent de change...
Tiens! est-ce que madame Monléard zoue à la Bourse ?...
— Mais, oui... modérément... mais elle y est plus heureuse que son mari.
— Celui-ci y a donc perdu ?
— Je crois bien !... des sommes énormes depuis quelque temps. Je t'avouerai même que j'ai été fort surpris qu'il donnai uiiC fête... bien que,quelquefois, ce soit un moyen pour tromper sur sa position et conserver encore son crédit...
— Ahl diable ! qu'est-ce que tu medisli?...
— En ce moment, j'ai idée que, dans certaine opération, il joue ee qu'on appelle le tout pour le tout... mais, s'il perd...
— Prendsgarde, son beau-pèrevicut par ici... éloignons-nous. Les deux jeunes gens se prennent sous le bras et passent dans
tn autre salon.
— Mou Dieu '. que madame votre épouse danse bien !. . . s'écrie W. Baionnia en s'adressant à Monléartl, pondant que Fanny passe près d'eux, mazurkant au bras d'un cavalier qui la couduii Varlaitemcnt ei lui fait faire des pas nouveaux.
— Gomment... vous dites qu'il fait trop chaud ici?
— Non... Oh! je ne me plains jamais de la chaleur... de ce côté-là, je suis un véritable Africain... J'admirais la danse de madame Moriléard... qui mazurke en ce moment,., les voilà qui passent encore devant nous!... Il faut convenir qu'elle a un cavalier qui s'en, acquitte bien aussi... il l'enlace avec une vigueur., et elle se laisse aller avec un abandon... il est fort joli garçon, ce jeune homme-là.. Comment l'appelez-vous? Tiens I eh bien! il n'est plus là,., il s'éloigne sans me répondre.. Hum! on dira ce qu'on voudra, mais M. Monléard n'est pas dans son assiette... il est trop préoccupé, trop distrait... Ce qu'il y a de bon, c'est que cela n'empêche pas sa femme de danser.
Sur les deux heures du matin, les dames sont invitées à venir prendre place devant une table magnifiquement servie, et, comme il y a trop de monde dans le salon pour que toute la société puisse souper en même temps, les dames commenceni et les hommes doivent souper après; sauf quelques cavaliers impatients, comme il y en a presque toujours dans les bals, qui trouvent moyen de se faire faire une petite place à la table avec les dames, où, sous-prétexte de les servir, ils ne manquent pas de se servir eux-mêmes, de se donner tout ce qu'il y a de meilleur, de plus friand, de plus délicat; puis, après avoir fait main-basse sur tout, après avoir mangé sans interruption, lorsque la plupart des dames ne font plus que causer, il n'est pas rare de voir ces mêmes cavaliers galants revenir se placer à la table du souper avec les hommes, et, là, recommencer à manger, comme s'ils n'avaient encore rien pris ; il y a des gaillards de celte force-là, nous en avons vu.
M. Baionnin a cherché à se glissera la table des dames, mais, malgré son éternel sourire, on ne lui a point fait de place. 11 se décide alprs à rester debout et se met naturellement derrière Adolphine qu'il obsède à force d'attentions; car Adolphine n'a point d'appétit et refuse presque tout ce que ce monsieur s'est ' tait servir pour elle et qu'il a obtenu sur-le-champ, en disant :
— C'est pour la sœur de madame Monléard... de la reine de ja fêle!...
Avec ces paroles, M. Batonnin était bien certain d'avoir tout ' ce qu'il pouvait désirer; mais, si sa courtoisie était en pure oerie,
18i> MONSIEUR CHERAWI
il n'en <^tait pas do même des mets qui élaienl refusés, car, lorsque après en avoir présenté à Adolphine, celle-ci lui disait :
— Mrrci, monsieur, mais je n'en mangerai pas!
Le monsieur mielleux ne manquait pas de s'adjuger ce qui était sur l'assietle en disant :
— Alors, puisque vous n'en voulez pas... ma foi ! je vais le manger, moi.
Et, grâce à celte manœuvre adroite, M. Batonnin a soupe louî aussi bien et peut-être mieux que s'il avait eu une place à côlé des dames. Mais, à la vérité, il a mangé debout.
Lorsque les dames ont quitté la table et que les hommes viennent les remplacer, soit hasard, soit distraction, M. Batonnin, imitant ces gaillards dont nous parlions tout à l'heure, se retrouve assis à table à côté de M. Glairval, qui lui dit :
— Comment, vous soupcz encore?
— Pourquoi encore?... Je n'ai pas encore soupe...
— II m'a semblé cependant, tout à l'heure, en venant admirer le coup d'œil charmant qu'offraient toutes ces dames à table, que vous éiiez derrière mademoiselle Adolphine, et que vous teniez à la main une assiette, en mangeant ce qui était dessus...
— C'est-à-dire que j'étais derrière mademoiselle Adolphine pour la servir, et que je lui passais de tout ce qu'elle désirait.
— Je vous ai toujours vu manger...
— Goûter, peut-être, mais si vous appelez cela manger!... Ensuite, j'étais debout... Ce qu'on prend debout ne compte jamais...
— Après tout, mon cher monsieur Batonnin, je ne vous en fais pas un reproche, bien au contraire, c'est un complimeni que vous mériteriez!... Honneur aux grandes capacités en tous genres! Un bon estomac est un bienfait de la Providence L'homme le plus riche, dont le pilore ne fonctionne pas bien, est, selon moi, moins bien partagé que le pauvre qui digère des couennes de lard et des friandises analogues.
Auguste Monléard est venu se placer au souper des hommes pour en faire les honneurs; là, il commence par ingurgiter quelques verres de Champagne, puis, comme une personne qui veut à toute force s'étourdir, il se met à manger en buvant coup sur coup de différents vins. Cette manœuvre lui réussit; au bout d'un quart d'heure son front s'est t^clairci, ses yeux se sont animés; il cause avec tout le monde, il provoque ses convives à lui
iMOiNSlËLR CHER AMI ^183
tenir tête, il est presque gai; enfin il rit, d'un rire un peu nerveux, un peu forcé peut-être, mais qui, cependant, produit le meilleur effet sur la fin du souper; lorsque ces messieurs quittent enfin la tible oij ils ont fait un long séjour, ils ne manquent pas de deraander un cotillon, celte danse qui est devenue l'épilogue presque obligé d'un bal, et c'est Auguste Monléard qui propose de le conduire.
Celle proposition est acceptée avec joie par la société dansanle. Adolphine, toute surprise de Tenlrain que montre maintenant son beau-frère, en fait la remarque à sa sœur en lui disnnt :
— Ton mari a l'air bien gai maintenant, et cela me fait plaisir de le voir ainsi I
— Comment 1 est-ce que tu crois qu'il ne l'était pas auparavant? répond Fanny; mais, ma chère amie, tu es dans l'erreur!... Auguste s'amuse toujours... seulement, il n'en a pas l'air... c'est son genre.
Le cotillon est enlevé, les danseurs et les danseuses, harassés ^e drcidcnt enfin à songer à la retraite; et Balonnin, qui a fort bien soupe deux fois, part avec Anatole de Raincy, en fredonnant :
La belle nuit! la belle fête!.
— Ze connais ça ! c'est de l'opéra-comique, dit le grand jeune homme.
— Ma foi! convenez que c'est de circonstance : la belle fête...
— Oui, mais ze crains... d'après ce que m'a dit Vauflers...
— Que vous a-t-il dit ?
— Qu'Auguste Monléard avait perdu depuis quelque temps des sommes énormes à la Bourse... et qu'il devait être dans une position fâcheuse...
— Ah ! diable... c'est donc cela que je l'ai trouvé si distrait!... Au souper, il a beaucoup bu pour s'étourdir, je l'ai remarqué..
— Après cela, on peut se relever... la chance tourne... Ah! z'aperçois un coupé!... Monsieur, ze vous souhaite une bonne nuit... ou plutôt bonzour, car voilà le zour.
— Monsieur, je suis bien le vôirc.
Butoimin regagne son logis seul et à pied, en se disant;
— Après cela, que M. Monléard soit ou non ruiné... cela ne m'a pas empêché de souper deux fois 1
C'est presque toujours ainsi que nos amis et connaissances prennent part aux malheurs qui nous arrivent.
lA TANTE DUPONCEAU.
Clierarai, suivant son habitude, menait fort lestement l'arfent que Gustave lui avait donné; cependant, il lui restait encore quelques écus sur ses cinq cents francs, et de plus sa mise était fort convenable, car il s'était donné aussi un chapeau neuf et il avait encore sa nouvelle badine ; lorsqu'un matin, sur les dix heures, par un temps froid, mais beau, tout en flânant du côté de la Madeleine, pour se donner de l'appétit, le ci-dcvanl bel Arthur voit venir devant lui une dame d'une énorme corpulence et tenant de chaque main un petit garçon dont l'an est coiffé d'une espèce de chapeau entouré de plumes, ce qui lui donne l'air d'un singe savant ; les enfanls, ainsi que leur maman, sont enveloppés, fourrés, calfeutrés dans des vôiemenls d'hiver qui semblent les engoncer de façon qu'ils n'ont plus le libre exercice de tous leurs mouvements. Ces trois paquets, marchant en se cahotant les uns sur les autres, s'arrêtent en se trouvant vis-à-vis de notre flâneur, et la grosse dame s'écrie :
— Je ne me trompe pas... c'est bien monsieur Gherami que voilà déjà en promenade !
Cherami avait déjà reconnu madame Capucine et ses fi!s, et, peu charmé de la rencontre, il aurait volontiers rebioussé che- !nin pour l'éviter, mais il n'y avait plus moyen ; prenant son parti en brave, ii salue gracieusement en répondant :
— Moi-même, belle dame, qui me félicite du bonheur que le hasard me procure... car vous êtes ici bien loin de votre quartier. Iriez-vous encore à Romainville, par hasard?...
— Non, monsieur, non, nous n'allons pas à Romainville... ce ne serait guère le chemin, d'ailleurs ; répond madame Capucine
tout en examinant des pieds à la lôle celui auquel elle s'adresse, ei le changement qui s'est opéré dans la tenue de son débiteur en produit naturellement dans la manière dont elle lui parle. Ce changement étant tout à l'avantage de Cherami, elle lui sourit gracieusement, et reprend :
— ]\Ia tante Duponceau n'habite plus Romainville, elle a vendu la maison qu'elle y possédait...
— En vérité I et pourquoi donc cela?...
— Ah! parce que... ce pays-là a une renommée... Vous saves la chanson : Ce bois charmant^ pour les amants!.,.
— Offre mille agréments!... Oui, je la sais par cœur!... Mais, comme il n'y a plus de bois... excepté un petit morceau qui a été acheté par un romancier que j'aime beaucoup... et qui est entouré de murs... pas le romancier, son bois ; enfin, je ne vois pas ce qui a pu tant alarmer votre tante Duponceau...
— Mon Dieu ! vous savezcombien le monde est méchant!... Il y avait toujours des gens qui lui disaient : a Ah ! vous habitez Romainville... c'est la campagne des grisettes, des guinguettes, des goguettes!... on y rencontre beaucoup d'ivrognes... »
— Il me semble qu'il y a des ivrognes partout...
— Ce n'est pas le côté élégant de la promenade...
— Le côté élégant n'est pas toujours le côté amusant.
— Ce n'est pas par là qu'on voit les modes nouvelles...
— Ah 1 il est certain que si on va à la campagne pour voir les modes, on ferait beaucoup mieux de n'aller qu'à l'Opéra.
— Enfin, la raison la plus forte et qui a déterminé ma tante, c'est qu'il n'y a point de chemin de fer qui aille à Romainville...
— Il est certain que ceci devait être d'un grand poids pour une personne qui, une fois établie dans sa maison' de campagne, ne vient plus du tout à Paris !...
— Si bien que ma tante acheté une maison d'un côté opposé, à Passy...
— Il est encore certain que Passy et Romainville ne se louchent pas... et ne se ressemblent pas non plus,
— Oh 1 c'est tout différent!... Aristoloche, tenez-vous donc tranquille... Passy est un séjour élégant, confortable; on ne peut pas «sortir de chez soi sans être en toilette...
— G'o.u bien agréable quand on habite la campagne.
— Les maisons sont toutes cirées du bas eu haut. Celle que
ma tante... Narcisse, ne sautillez pas ainsi ! celle que ma lanle y a achetée est plus petite que celle qu'elle avait à Romainville, mais el!e est bien plus chère... Le jardin n'a pas de fruits, mais il est beaucoup moins grand !
— Qu'est-ce qui pousse donc dans ce jardin-là... des canards?...
— Il y a quelques chèvrefeuilles, du lierre, des gazons... oh ! c'est fort bien tenu.
— Du moment que cela vous plaît à tous, c'est le principal... Est-ce que vous allez à la campagne par le froid qu'il fait?
— Ma lame nous attend toujours le samedi pour jusqu'au lundi.
— Tiens! en effet, c'est aujourd'hui samedi... comme lorsque je vous ai rencontrée attendant un omnibus à la porte Saint- Martin.
— Mais depuis ce temps... Aristoloche, si vous remuez encore, je vous soufflette !... Depuis ce temps, il me paraît, monsieur Cherami, que vous avez fait de meilleures affaires... à en juge par votre tenue?...
— Oui, ma chère madame Capucine, je suis rentré dans quelques -ommes qui m'étaient dues... Mon Dieu!... cela me l'ait souvenir... Vingt fois j'ai eu l'intention d'aller chez vous pour terminer avec votre mari ce petit compte que je dois encore... et toujours d'autres occupations m'ont distrait de cette affaire... bien minime, il est vrai; mais que je tiens, cependant, à régler incessamment.
— Eh bien! mais, si vous avez le désir de voir Capucine, il y aurait un moyen bien simple... à moins, cependant, que vous n'ayez disposé de votre journée....
— Ma journée ? Je puis en faire ce que bon me semble, je suis libre comme l'air...
— Alors, venez avec nous à Passy, chez ma tante... qui doit nous attendre pour déjeuner... Nous somnfies même en retard, et tantôt... Narcisse, voulez-vous ne pas tirer ainsi les plumes de vutro beau chapeau Henri IV, vous les abîmez!...
— Ça me fait loucher, moi; il m'éhorgnc, ce chapeau-là...
— Quel garnement!... Un chapeau que votre tante vous a ^onné...
— Vous disiez donc, ma belle madame Capucine f
— Je vous engageais à venir avec nous ch"z ma tante Dupouceau, que vous connaissez, du reste ; ce soir, à six heures.
Capucine viendra nous retrouver... et vous terminerez avec lui votre petit compte. Que pensez-vous de ma proposition? Cherami réfléchit un moment, puis répond :
— Votre proposition me botte... Je veux dire qu'elle me va parfaitemeni!... La société d'une femme charmante... une partie de campagne à l'impromptu, ce déjeuner qui ne gâtera rien... je suis des vôtres !... Partons 1
— Ah! voilà qui est aimable!
Et la grosse dame fait un sourire infiniment prolongé à Cherami qu'elle trouve fort bel homme depuis qu'il est bien mis. Celui-ci a déjà formé son plan, dans lequel n'est jamais entré le projet de payer sa dette ; mais il est certain de faire un bon déjeuner et probablement d'être aussi retenu pour dîner chez la tante Duponceau; ensuite, il trouvera bien un prétexte pour se débarrasser de la famille Capucine.
— Voici l'omnibus de Passy, dit la grosse dame, ne le manquons pas.
On monte en omnibus; madame Capucine met M. Aristoloche sur ses genoux, afin de ne point payer de place pour lui ; elle prie Cherami d'en faire autant pour Narcisse, ce qui ne parait point tenter le bel Arthur. Heureusement pour lui, le petit garçon crie pour avoir une place pour lui seul, menaçant, si on ne lui en donne pas, de s'asseoir sur son chapeau Henri IV. Cette menace produit son effet; M. Narcisse va se placer dans un coin, et Cherami affirme que le petit garçon mérite bien d'être mis à part.
On part, et l'on est bientôt arrivé à Passy; alors, il faut que Cherami offre son bras à madame Capucine pour gagner la demeure de la tante. Les deux petits garçons marchent devant en gambadant. A Passy, on ne craint plus pour eux les voitures, et M. Narcisse s'est emparé de la badine du monsieur, avec laquelle il lape sur toutes les bornes, sur tous les bancs de pierre; ce qui anmse peu Clierami, qui s'attend à chaque instant à voir sa jolie badine dans le même état que la canne à M. Gourbichon, et s'écrie :
— Voilà un petit garçon qui promet!
— N'est-ce pas qu'il est rempli de moyens ?
— Je suis persuadé qu'il trouvera celui de casser ma badine. Mais, par quel hasard n'avez-vous pas emmené votre bonne Adéaide?...
— Ah ! ne me parlez pas de celte fille... je vous en priel...
— Comment, esL-ce que la fidèle Adélaïde vous volait?
— Non, ce n'est point sa probité qui a failli... c'est autre chose... Ah! qui aurait jamais pensé... qui aurait jamais cru... Une fille laide... une fille sèche... une fille dépourvue de formes!... Ah! les nommes ont parfois des goûts bien abrutissantsl...
— Ah ! bah!... quoi... Capucine se serait permis...
— Eh! non, monsieur, ce n'est pas mon mari !... Ah I Madame Capucine lève les yeux au ciel d'un air qui veut dire t
— Si ce n'était que cela!...
Puis, elle reprend avec l'accent de l'indignation :
— Ballot, monsieur... Ballot, notre jeune commis!...
— Ah! diable, ce jeune homme dont vous étiez si satisfaite?...
— Sans doute. Est-ce qu'on aurait pu deviner I... Il avait eu d'abord de très-bonnes façons.
— Et il s'est égaré dans la cuisine?
— Oui, monsieur...
— Mais, était-ce bien certain?.. . On est si méchant
— On les a surpris, monsieur... surpris parmi des bottes d'oignons!...
— Assez! ne m'en dites pas plus, vous me feriez pleurer.
— Vous pensez bien qu'alors j'ai, sur-le-champ, fait maison nette ? j'ai renvoyé mademoiselle Adélaïde.
— Et votre commis aussi?
— Celui-là s'en est allé tout seul... On lui aurait peut-être pardonné... il était si jeune!...
— Sans doute, et l'odeur de l'oignon porte au cœur...
— Mais M. Ballot a voulu faire un coup de tête... il est parti.
— Vous le remplacerez.
— C'est ce que je cherche en ce moment. Ah ! monsieur Cherami, un jeune homme qui possédait... toute ma conliance. On ne peut plus compter sur rien!
— C'est le seul moyen de n'être jamais au dépourvu.
La grosse dame pousse un énorme soupir en s'appuyant forl^monl sur le bras de son cavalier, qui se dit :
— Est-ce qu'elle voudrait me faire remplacer M. Ballot?... Merci! j'ai mon lièvre.
On est arrivé chez la tante Dui)onceau, petite femme qui secoue toujours la iCtc en parlant, si bien qu'elle semble conslam-
MONSIEUR CHEHAMI 189
ment répondre négativemeni à ce qu'on lui demande. Elle reçoit fort bien Chcrami, quoiqu'elle le connaisse à peine; mais ella aime la société, et veut surtout qu'on admire sa maison. Cberam* est d'avis d'admirer d'abord le déjeuner; comme les petits Capucine appuient cette motion, on passe sur-le-clmœp dans la salle à mangLT.
Le déjeuner ne se compose que d'un pâté, d'œuls à la coque, d'un jambonneau et de café; mais le pâté est bon, les œufs sont frais, le jambonneau tendre, et le caté très-fort. On déjeune bien; puis la tante Duponceau s'écrie :
— Vous aliez visiter ma maison de haut en bas. Chcrami, qui a très-bien rempli sa panse, se dit déjà :
— Sapristi ! s'il faut que je reste maintenant ici jusqu'au soir... entre la tante et la nièce, avec accompagnement de deux moutards qui essuient leurs mains après mon pantalon, ce sera payer bien cher le dîner!... Tâchons de trouver un faux-fuyant.
Et il répond à madame Duponceau :
— Il vaut mieux que nous commencions à visiter votre maison parle bas... par le jardin d'abord; après un aussi bon déjeuner, on éprouve le besoin de prendre l'air.
Cette demande est accordée; on se rend au jardin, qui esl exiiiu et n'offre pour récréer la vue que quatre giroflées en pots, ear dans le mois de décembre on ne trouve guère de feuilles aux arbres; le jardin a donc peu d'attraits, mais il a au fond wne porte qui donne sur le bois de Boulogne. Les dames et les enfants, qui sont glacés, ont bientôt assez du jardin. Alors Cherami sort un cigare de sa poche, en disant :
— Je vais vous demander la permission d'aller fumer ce cigare en dehors, dans le bois... Après le déjeuner, je ne puis pas me priver de fumer mon cigare. C'est une habitude que j'ai prise... Très-mauvaise habitude, j'en conviens, mais je ne puis plus m'en corriger.
— Fumez dans le jardin, dit madame Duponceau.
— Non, vraimentl Votre jardin est très-petit, cela lui donnerait une odeur de tabac qui nuirait beaucoup au parfum de vos giroflées... Je ne veux point faire un corps de garde de votre délicieux cottage.
— Il a bien bon ton, dit tout bas madame Duponceau à sa nièce. 11-
— Oui, répond madame Capucine; depuis qu'il se met bien, M. Cherami n'est plus reconnaissable.
Noire fumeur parvient, no'^ sans peine, à reprendre sa badine des mains du jeune Narcisse, qui voulait à toute force battre ôon frère avec; il allume son cigare, sort par la porte qui est au fond du jardin et respire à pleins poumons, en se disant :
— Par la sambleu! m'en voilà dehors... il y a des déjeuners qui coûtent cher. Madame Capucine me lance des œillades qui commencent à m'effrayer!... Sa tante a toujours l'air de refuser ce qu'on lui demande.. .Les petits gamins sont deux infâmes singes que l'on devrait loger dans la grande cage du Jardin des Plantes... Ouf!... donnons-nous de l'air! Je ne m'attendais pas à venir ce matin, et par le froid qu'il fai{, me promener dans le bois de Boiilogne; mais, puisque j'y suis, profitons-en!... Je ne relournerai chez ces momies qu'à l'heure du diner... Je dirai que mon cigare m'a incommodé.