‹ Monsieur ChéramiChapitre 27 sur 42 · UNE FEMME FORTE · texte numérisé non relu

UNE FEMME FORTE

Et, tout en cheminant vers Paris, Cherami se disait : — Yoilà «n événement qui change bien l'état des choses. Cette jeune Fanny est veuve... elle est libre... son mari est mort. J'espère que Gustave ne dira pas celte fois que c'est moi qui l'ai tué I D'ailleurs, j'ai la lettre que ce pauvre Auguste m'a écrite, et je la conserverai précieusement, sans quoi on serait capable de croire que c'est moi qui l'ai tué, en duel; mais, enfin, cette jeune femme que Gustave adore toujours... et qui est cause qu'il ne reste point à Paris de peur de la rencontrer... cette Fanny, pour laquelle il éprouve une passion... comme on n'en voit guère... je pourrais même dire : comme on n'en voit pas!... Puisque la voilà veuve maintenant... et puisqu'elle a si bien accueilli Gustave la dernière fois qu'il l*a rencontrée... car je me souviens qu'il m*a dit même qu'elle l'avait engagé à aller la voir... Or donc, ou ergo, comme nous disions en classe, puisque celte jeune femme ne voyait pas Gustave d'un mauvais œil étant mariée, il me semble qu'elle doit le voir encore plus favorablement étant veuve?... Elle lui avait préféré ce pauvre Monléard, parce que celui-ci lui offrait tout ce qui séduit une femme... Aujourd'hui que cette dame est ruinée, il me semble qu'elle serait fort heureuse de reirouver mon jeune ami, qui m'a l'air d'être dans une position fort satisfaisante. Décidément, je crois que l'affaire peut s'arranger... pas tout de suite, parce qu'enfin il faut laisser à la petite femme le temps de pleurer son mari ; mais je vois clans l'avenir que ce cher Gustave verra son amour et sa constance récompensés. Ah! ça me fait plaisir!... car, alors, Gustave ne vovHgera plus, il restera à Paris; et, des amis comni" lui, on est bien aise de les avoir toujours sous la main. Quel dommage qu'il ne soit pas ici à présent!... J'aurais couru lui annoncer cette grande nouvelle. Ohl mais, je saurai oii il est .. je le trouverai... En attendant, songeons à nous acquitter, avec tous les ménagements voulus, de ma commission près de la jeune femme... elle

n'est pas positivement agréable ; mais, dans le monde, si on ne faisait que des choses agréables , cela deviendrait monotone...

Fanny était dans son boudoir, occupée à essayer quelques bonnets du matin; et, de temps en temps, elle quittait son miroir pour consulter le dernier cours de la Bourse qui était sur sa toilette, lorsque sa femme de chambre vient lui dire qu'un monsieur demande à lui parler.

— Un monsieur!... Quel monsieur? Le connaissez-vous? A-t-il dit son nom?

— Non, madame; je n'ai pas encore vu ce monsieur ici,

— Est-ce bien ù moi qu'il veut parler?... N'est-ce pas à M. Monléard?

— C'est bien à vous, madame; et il, assure que c'est oour quelque chose de très-important...

— Esl-il convenable, ce monsieur? A-t-il l'air comme il faut?

— Mais, oui, madame.

— Alors, faites-le passer dans le salon, je vais y aller.

Et Fanny se hàle de terminer sa toilette, en se disant : — C'est probablement M. Vauflers qui m'envoie un de ses amis pour m'apprendre ce qu'il aura fait à la Bourse... Il est quatre heures passées, oui, ce doit être cela.

Cherami, introduit dans le salon, en examinait l'ameublement, en murmurant : — C'est pas mal, c'est chicî... J'ai été logé comme ça, moi... C'est mieux que chez la veuve Louchard!... Mais on y a tout de même des hauts et des bas.

Fanny paraît; elle salue ce monsieur, auquel elle trouve «n drôle d'air, car c'est ainsi que l'on qualifie ce qu'on ne sait comment nommer, puis elle lui montre un fauteuil, en disant : — Vous avez désiré me parler, monsieur... c'est pour affaires de Bourse, probablement?

A la vue de la jeune femme, Cherami se sent embarrassé; il comprend que sa commission est plus difficile à remplir qu'il ne l'avait pensé d'abord ; cependant, il s'assied en balbutiant r

— Madame... c'est pour... c'est au sujet...

— De la Bourse d'aujourd'hui, n'est-ce pas?

— Non, pas d'aujourd'hui, madame... C'est bien cependant la Bourse qui est cause... qui a amené l'événement... la cataa* Irophe...

— Monsieur, ayez la complaisance de mieux vous expliquer, «ar je ne vous comprends pas du tout.

Cherami se mord les lèvres, cherchant comme il. préparera la jeune femme à ce qu'il doit lui annoncer, et, après avoir réfléchi assez longtemps, il s'écrie : — Madame, je viens vous apprendre que votre mari est mort!...

Fanny fait un mouvement brusquée, regarde celui qui est devant elle et hausse les épaules, en répondant ; — Monsieur, si c'est une plaisanterie, permettez-moi de vous dire qu'elle est d'assez mauvais goût.

— Aussi je ne me la permettrais pas, madame... Je ne suis pas venu ici dans l'intention de plaisanter... ce que je vous dis est sérieux, madame...

— Mais, monsieur, j'ai encore vu mon mari ce matm au déjeuner... Il n'était pas malade, pas indisposé même... Quel événement lui est-il donc arrivé?

— Il ne lui est point arrivé d'événement; c'est lui-même qui a voulu mettre fin à son existence... et il s'est brûlé la cervelle dans le bois de Boulogne, aujourd'hui, sur les deux heures et demie.

Fanny change de couleur, mais elle conserve ses forces et reprend : — Non, ce n'est pas possible, monsieur... on s'est trompé... ce ne peut pas être mon mari!... Et pourquoi Auguste se serait-il tué... jeune, riche, heureux comme il l'était?...

— C'est qu'il paraîtrait, madame, qu'il était beaucoup moins heureux que vous voulez bien le croire... Et pour ce qui est de riche, il ne l'était plus, car il s'était ruiné complètement à la Bourse; il ne possédait plus rien, et il n'a pas eu le courage de supporter ces coups de la fortune.

— Ruiné!... s'écrie la jeune femme en faisant un bond sur son fauteuil. Que me dites-vous là, monsieur 1... Ruiné!... mais alors,ie le suis donc aussi, moi! ... Je ne possède donc plus rien!... 0h! mais ce serait affreux, ce serait épouvantable!...

— Le pauvre Auguste avait raison, se dit Cherami en voyant le désespoir dont Fanny vient d'être prise; ce n'est pas de sa mort que sa femme s'afflige le plus 1

— Mais, monsieur, comment savez-vous... comment avezvous appris cet événement?... Et si mon mari est mort, comment savez-vous qu'il était ruiné?

202 MONSIEUR CHERAMl

— Veuillez m'écouter, madame. , Aujourd'hui , après avoir déjeuné à Passy avec des personnes fort respectables... qui doivent même m'allendre en ce moment pour dîner... mais je n'irai pas ; je suis allé fumer un cigare dans le bois de Boulogne, où vu le froid qu'il fait^ il passait fort peu de monde; j'y ai reii contré monsieur voire mari... nous nous connaissions... il m'avait vu dans une occasion... bref, il avait pu m'apprécier. Il vint à moi en me demandant si je voulais lui rendre un important service; vous pensez bien, madame, que je me suis mis à sa disposition? Nous entrâmes dans un café, oii il écrivit deux lettres. Il y en avait un^^ pour moi, qu'il me fit jurer de n'ouvrir qu'une demi-beure après qu'il m'aurait quitté, et il partit. J'attendis que la demi-heure fût écoulée, puis j'ouvris la lettre... Il m'y apprenait sa funeste résolution et les motifs qui la lui avaient fait prendre, puis il me chargeait de porter l'autre lettre... à son adresse...

— Et cette autre lettre, pour qui était-elle?

— Pour vous, madame... La voilà...

Fanny prend d'une main tremblante la lettre que Cherami lui présente, et elle lit d'une voix altérée :

« Madame, j'ai cru faire notre bonheur à tous deux en vous épousant, je me suis trompé ; il me fallait une femme aimante pour calmer, adoucir la vivacité de mes passions, je n'ai trouvé en vous qu'une femme adorant avant tout l'argent et le plaisir. »

Ici Fanny s'interrompt et continue à lire, mais pour elle seulement.

« Je ne vous en fais pas de reproches, madame , on ne refait point son caractère, surtout à votre âge. La sensibilité est un don de la nature, comme l'égoisme est un vice du cœur; je vous avais mal jugée, c'est ma faute et non pas la vôtre. Ne pouvant être heureux de ce bonheur intime que j'avais rôvé, j'ai voulu le remplacer par toutes les jouissances de la vanité; je n'ai pas réussi, j'ai perdu tout ce que je possédais... Vous vous occupez aussi de la Bourse, vous, madame, croyez-moi, n'y jouez pas 1 »

Fanny s'interrompt encore pour pousser un gros soupir, pui» elle reprend sa lecture :

« Mais, rassurez-vous, madame, je ne vous laisse point de dettes; j'ai fait honneur âmes engagements... j'ai tout payé, et,

du moins, mon nom vous restera sans tache... Vous pouvez le porter sans rougir. »

La jeune femme fait un léger mouvement d'épaules, qui ne semble pas annoncer qu'elle se trouve heureuse de ce que son mari ait payé toutes ses dettes; elle murmure même entre ses dents : — C'est bien joli, ce qu'il me laisse... son nom 1... et rien avec 1... Ah 1 il y a encore quelque chose au bas de la lettre :

n Je n*ai point louché à votre dot; vous la trouverez intacte chez le notaire. Avec ce que vous tirerez de la vente de notre mobilier, qui est fort beau, de notre voiture et des chevaux, vous aurez de quoi exister modestement. Adieu, Fanny, soyez heureuse ! Moi, je ne pourrais plus l'être en ce monde, c'est pourquoi je le quitte ; adieu ! »

Ce dernier paragraphe semble avoir un peu calmé le désespoir de Fanny; cependant elle cache ses yeux avec son mouchoir et le garde ainsi quelque temps. Gherami, qui l'examinait pendant qu'elle lisait la lettre de son mari, se dit alors : — Toi... lu as beau tenir ton mouchoir sur tes yeux, je gage bien que tu ne pleures pas; et, pourtant, un mari tout jeune... le perdre comme cela!... et après six mois de mariage à peu près... Il y a des fen^mes qui se seraient évanouies... qui seraient tombées en syncope... mais celle-ci est une femme forte !

Cherami se lève alors et prend son chapeau en disant : -^ Madame, j'ai rempli la triste commission dont... voire mari m'avait chargé. Comme je pense que maintenant ma présence ue vous est plus nécessaire, je vais me retirer.

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