‹ Monsieur ChéramiChapitre 28 sur 42 · UNE FEMME FAIBLE · texte numérisé non relu

UNE FEMME FAIBLE

Fanny découvre vivement son visage en s'écriant : — Pardon, monsieur ; mais, puisque vous avez bien voulu remplir les dernières intentions de... M. Monléard, puis-je espérer que vous vous montrerez aussi serviable pour sa veuve?...

— Madame, je ferai tout ce que vous me direz, trop heureux de pouvoir aussi vous être bon à quelque chose.

— Merci, mille fois, monsieur ! Vous savez maintenant dans quelle position je me vois... Vous trouverez peut-être que j'ai appris bien froidement... la catastrophe qui me frappe?

— Madame, je ne me permets pas de porter un jugement sur vos sentiments.

— Mais, monsieur, mettez-vous à ma place. .• croyez-vous que je puisse prendre pour une preuve d'amour ce que vient de faire mon mari?

Gherami se graite le nez en disant : — Dame!... une preuve ♦i'amour... Cependant, s'il craignait de ne plus pouvoir vous rnndre heureuse, si cette pensée lui a fait perdre la tête...

=— Monsieur, à l'âge de M. Monléard, on doit avoir de la force, du courage... Tous les jours on perd sa fortune... mais quand on a de l'intelligence, de la persévérance, on en fait une autre.

— Maddme, cela n'est peut-être pas aussi facile que vous voulez bien le croire!... Moi aussi, j'ai eu une jolie fortune... je l'ai mangée ; ce qui, suivant moi, vaut beaucoup mieux que de l'avoir jouée... ça laisse des souvenirs plus parfumés, mais je n'ai jamais pu redevenir riche comme devant.

— M. Monléard me trouve des torts; il prétend maintenant que je n'aime que le plaisir... mais, quand il a recherché ma main, monsieur, pourquoi donc, pour me séduire, me montrait-il dans l'avenir cette existence de fêtes, de luxe... ces équipages... ces toilettes!... toutes ces choses enfin qui feront toujours battre le cœur d'une jeune fille?... Il m'a épousée par caprice, et, ce caprice satisfait, il s'est repenti de s'être marié; oh ! je m'en suis aperçue plus d'une fois, et voilà pourquoi, monsieur, je supporte avec tant de courage la nouvelle que vous venez de m'apporter...

— Madame, vous n'aviez pas besoin de me dire tout cela... mais je ne vois pas...

— Pardon! voici ce que j'attends de vous. Dans la situation oii je me trouve, vous concevez que j'aurais besoin de voir mon père, ma sœur.. . mais je ne voudrais pas aller chez eux, je ne Voudrais pas être forcée de leur apprendre moi-même ce fatal événement...

— Je comprends, madame, vous désirez que je me charge, moi, de les instruire de ce qui vient d'arriver?...

— Oh! monsieur, si ce n'était pas abuser de votre complai sance. ..

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— Je vais me rendre chez votre père, madame. Mon Dieu ! pendant que je suis en train de faire des commissions, il ne m'en coûtera pas plus...

— Ah ! monsieur, que vous êtes bon!... que de reconnaissance!

— J'ai toujours été tout au service des dames... L'adresse de M. Gerbault, s'il vous plaît?...

— Ah ! vous savez le nom de mon père?...

— Oui, madame. Oh ! il y a encore une foule de choses que je sais... mais que je ne vous dirai pas en ce moment.

— Voici l'adresse de mon père...

— Très-bien, j'y vais de ce pas, madame ; si je pouvais encore vous être utile... disposez de moi : Arthur Gherami, rue de rOrillon, hôtel du Bel-Air, à Belleville... seulement, affranchissez vos lettres. Madame, je vous présente mes hommages.

Et Gherami sort de chez madame Monléard en se disant: -^ C'est un métier de commissionnaire des morts que je fais en ce moment. Mais, après tout, je ne pouvais refuser à cette jeune femme... elle est jolie... elle n'est pas sotte... il s'en faut' Ah' je comprends qu'elle ait ensorcelé Gustave... G'est égal" moi j'aimerais mieux une femme faible qu'une femme forte. ' *

M. Gerbault était chez lui avec sa fille lorsque Gherami se présente devant eux. Le père de Fanny, n'ayant jamais aperçu ce monsieur, lui présente un siège et attend qu'il lui explique le but de sa visite. Mais, aussitôt qu'il est entré, Adolphine a reconnu dans Gherami le monsieur qui dînait avec Gustave le jour du mariage de sa sœur ; et Gherami, de son côté, fait un grac-eux «alut à lajeune fille comme à une personne que l'on a déjà vue

— Vous connaissez ma fille Adolphine, monsieur? dit M. Ger^ bault d'un air surpris.

— Oui, monsieur, j'ai eu le plaisir de voir mademoiselle le jour des noces de votre autre fille... Je dînais aussi chez Detfieux avec quelqu un qui ne vous est pas inconnu...

—Monsieur est un ami de Gustave, s'empresse de dire Adoiphme. M. Gerbault fronce légèrement les sourcils, car il se rappelle qu'on lui a dit que c'était avec un ami de Gustave que son gendre avait eu un duel le lendemain de ses noces ; cependant Il se borne à répondre d'un ton assez sec : *

-- J'atieadsque monsieur veuille bien m'expliquer le motii de sa visite.

lî

L'air peu aimable avec lequel M. Gerbauli vient de prononcer ces mots commence à donner de l'humeur à Cnerami, qui se jelie en arrière sur sa chaise en s'écrianl : - Ma foi, mon diemonsieur, si vous croyez que c'est pour m'amuser que je viens chez vous, vous vous trompez bigrement... la commission n'est déjà pas si gracieuse!...

— Monsieur, je vous prie de... ^

>- Ah ! mais, c'est que vous avez pris un air... ça ne me vk ■pas, moi, cei air là ; et si vous n'étiez pas le père de cette jolie demoiselle, je vous en aurais déjà demandé raison...

Adolphine joint les mains en s'écriant : — Ah! monsieur, de grâce... mon père ne vous a point offensé...

— Mademoiselle, monsieur votre père a fait une mine de chien quand on a dit que j'étais l'ami de Gustave.., Pourquoi ce'a?... suis-je donc un ami à mépriser?... Des amis comme moi, qui sont toujours prêts à exposer leur vie pour prouver leur dévouement, je vous prie de croire qu'on n'en trouve pas à remuer à ia pelle... mais, après tout, je m'emporte et j'ai tort.,. Je vais vous dire carrément ce qui m'amène... ce n'est pas la peine de prendre des mitaines!... Je viens vous annoncer la mort d'un jeune homme de votre connaissance...

Adolphine pousse un cri en balbutiant : — 0 mon Dieu! Gustave est mort! Et elle se renverse sans connaissance, et une pâleur effrayante couvre son visage.

Ma fille I... ma hlle!... mais qu'as-tu donc ?... Reviens à loi... s'écrie M. Gerbault en essayant de porter du secours à Adolphine; mais celle-ci ne rouvre pas les yeux.

On appelle Madeleine, qui apporte des sels et du vinaigre. On place la jeune fille près d'une fenêtre ouverte, et, pendant ce lemps, Cherami s'écrie : — Mais non, ce n'est pas Gustave qui est mort... Ah! celte pauvre petite... par exemple, j'étais loin de m'attendre à ceci!... Et c'est parce qu'elle a cru que Gustave était mort qu'elle s'est évanouie si complètement... Tiens!... tiens!... tiens!... Ah! voilà les couleurs qui reparaissent un peu... ce ne sera rien ! Tenez, elle rouvre les yeux... je vais h laire revenir entièrement, moi.

Et, se penchant vers la jeune fille, qui regarde autour d'elle d'un air morne : — Mademoiselle, rassurez-vous, ce n'est pas

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ijustave qui est mort... ce n'est pas du tout de Castor qu'il es! question.

— Est-il bien vrai, monsieur? s'écrie vivement Adolphine.

— Je le jure sur votre tête... et je ne voudrais pas compromettre une si jolie tête !..,

— Mais alors, monsieur, expliquez-vous donc! dit M. Gerbault; de qui venez-vous nous apprendre la mort?

— De votre gendre, Auguste Monléard... mort aujourd'hui, vers deux heures, au bois de Boulogne...

C'est alors M. Gerbault qui se met en fureur et s'avance sur Cherami, en lui disant: — Ah! vous l'avez tué, celte fois... homme indigne... et vous venez vous-même nous annoncer sa mon!... Et vous n'êtes p'as honteux de votre victoire!... Ce n'était pas assez d'un premier duel... c'est sa vie que vous vouliez!...

— Ta! ta! ta!... bon, c'est au tour du papa maintenant!... Ah çà! mais, qui est-ce qui m'a fichu des pères et des oncles de celte trempe-là!... Non, monsieur, je n'ai pas tué votre gendre... il s'est bien tué lui-même, et, franchement, il aurait mieux valu pour lui qu*il reçut la mort dans le duel que nous avons eu ensemble; car il aurait fini plus honorablement. Au reste, je vais vous montrer des preuves de cd que j'avance, car vous seriez capable de ne pas me croire; je m'y attendais... mais il faudra bien vous rendre à l'évidence.

Cherami donne à M. Gerbault la lettre qu'Auguste lui a écrite; ensuite, il raconte tout ce que nous savons déjà : ce qui s'est passé au bois de Boulogne et sa visiie chez Fanny. Pendant son récit, Adolphine verse d'abondantes larmes, en murmurant : — Pauvre Auguste 1 Ah! que ma sœur doit avoir de chagrin!...

La nouvelle du suicide de son gendre affecte vivement M. Gerbault, bien que des avis officieux lui eussent déjà appris que Monléard jouait à la Bourse, et de façon à y exposer sa toriune. Il se décide alors à faire des excuses à Cherami pour les soupçons qu'il avait conçus; mais celui-ci lui tend la main, en lui disant : — N'y pensons plus, touchez-là... Vous êtes vif, moi aussi ; d'ailleurs, lorsqu'on apprend un malheur si inattendu, il est bien permis de s'embrouiller un peu. Maintenant que j'ai fait toutes les commissions dont on m'avait chargé, vous a*avez plus besoin de moi... je m'en vais. Adieu, papa Gerbault! Mademoiselle, je vous salue...

Et, comme Adolphine le reconduit jusqu'à la porte, il en profite pour lui dire tout bas : — Savez-vous où est Gustave?

— Non, monsieur... en Allemagne, je crois...

— Soyez tranquille, je le dénicherai, moi. J'ai mon lièvre!

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