LES DEUX SOEURS
Quinze jours après le mort de son mari, Fanny était installée dans un modeste et peli). appartement, dans le haut du faubourg Poissonnière. Avec les vingt mille francs de sa dot, largent qu'elle avait retiré de la vente de son mobilier, de ses chevaux, de ses voitures, et enfin avec la somme qu'elle avait amassée en spéculant sur les chemins de fer et autres \aleurs industrielles, la jeune veuve pouvait se faire deux mille cinq cents francs de revenu. C'était bien peu auprès de la brillante fortune que l'on avait possédée un mom.enl, c'était de quoi vivre pour une femme qui savait parfnitement calculer. M. Gerbault avait proposé à la jeune veuve de revenir demeurer avec lui et sa sœur comme avant son mariage, mais Fanny avait refusé; elle préférait rester libre; et puis, elle avait sans doute quelques espérances pour l'avenir, et, en se regardant dans sa psyché, car elle avait conservé de son brillant mobilier de quoi meubler fort élégamment sa nouvelle retraite, la jolie femme se disait qu'il se présenterait bien des soupirants pour faire cesser son veuvage; et elle pensait qu'en demeurant seule, elle serait bien plus libre et pourrait mieux choisir.
Quant au défunt, pendant huit jours, sa morl avait été la nouvelle de la Bourse et des salons ; quinze jours plus lard on en parlait fort peu, et, au bout d'un mois, on n'y songeait plus.
Si, cependant; il y avait encore une personne qui songeait souvent à lui pour plaindre sa triste fin, pour regretter que la fortune se fût montrée bi cruelle pour ce jeune homme qui, de son côté, l'avait traitée trop lestement alors qu'elle lui était favorable. Celte personne, ce n'était pas sa veuve, c'était Adolphine. La pauvre petite s'éiait d'abord sentie toute honteuse
d'avoir laissé paraître tout l'intérêt qu'elle portait à Gustave, mais elle n'avait pas été maîtresse de la sensation qui l'avait frappée lorsqu'elle avait cru que c'était sa mort que Gherami venait leur annoncer. Plus tard, en apprenant la vérité, elle avait longtemps pleuré sur la mort d'Auguste; puis elle avait couru près de sa sœur pour la consoler, pour mêler ses pleurs aux siens, mais elle avait trouvé Fanny beaucoup plus occupée de ses alfaires d'intérêt que de la perte de son mari. Puis, enfin, comme, dans les commencements de son veuvage, la jeune femme recevait cha(^ie jour la visite desa sœur, et que c'était toujours Adolphine qui parlait d'Auguste et versait d'abondantes larmes à son souvenir, Fanny finit par lui dire un jour : — Ma chère. amie, s; c'est comme. cela que lu viens me distraire, tu t'y prends bien mal! M. Monléard est mort, parce qu'il l'a voulu ; il m'a quittée, parce qu'il l'a voulu, sans trop s'embarrasser de ce que je deviendrais; franchement, ce n'était pas la peine de m'épouser pour en agir ainsi au bout de six mois. Il m'a fait refuser un jeune homme qui, par le fait, m'aurait rendue plus heureuse... ce pauvre Gustave... qui m'aimait tant!... Car il m'aimait véritablement, celui-là... et, d'après ce que tu m'as dit, sa position est devenue fort avantageuse. Il gagne dix mille francs par an, je crois?
Adolphine essuie ses yeux, renfonce ses larmes en balbutiant:
-^ Mais... je crois que oui...
— Comment, tu crois? Tu n'en es pas sûre, à présent?
— Mais si... c'est lui-même qui me l'a dit.
— Eh bien! avec dix mille francs, on peut mener une existence assez heureuse... On n'a pas équipage comme je l'avais avec M. Monléard, c'est vrai... mais il vaut mieux ne pas avoir voiture que d'être obligé d'en descendre. Enfin, je ne vois pas pourquoi je m'abîmerais les yeux à pleurer celui qui n'est plus... D'abord, moi, je méprise les hommes qui se tuent; chacun a son opinion, mais voilà la mienne... On doit savoir supporter les coups du sorL! Sais-tu où est Gustave maintenant?
— Mais, non... il voulait encore voyager...
— C'est drôle! Ordinairement, il te disait toujours oùilailail.,, et, maintenant que je te le demande, tu ne sais j)lus rien!.,,
— Il a parlé de l'Allemagne, voilà tout...
— Pour les affaires de son onc'e, sans doute ?..
— Je crois que oui...
flO MONSIEUR CHERAMI
— Enfin, on ne voyage pas toujours ; il reviendra... nous le reverrons, ce pauvre Gustave!... Ahl il était bien changé à son avantage depuis son retour d'Espagne... il avait pris de l'aplomb, de l'élégance... N'est-ce pas?
— Je n'ai pas remarqué.
— Ah! que tu m'impatientes!... Il me semble cependant qu'il est plus intéressant de parler des vivants que des morts !
— Tout le monde ne se console pas aussi vite que toi! ^Est-ce que tu veux me taire de la morale?
— Non, ma sœur ; je voulais dire seulement que l'on était heureux d'avoir un caractère commele tien.
— Ma chère Adolphine, voilà déjà deux mois que je suis veuve... je connais un peu le monde... Quand tu auras moD expérience, tu verras qu'il faut savoir se consoler de tout.
— Je ne crois pas que j'aurai jamais ta philosophie. Chaque fois que les deux sœurs se retrouvaient ensemble^
Fanny ne manquait pas de ramener la conservation sur Gustave. Ce sujet, bien qu'il intéressât vivement Adolphine, lui était pénible lorsque c'était Fanny qui s'en occupait; mais, habituée depuis longtemps à cacher les secrets de son cœur, à y renfermer tin sentiment qu'elle n'osait avouer à personne, la jeune sœur de Fanny tâche d'entendre avec indifférence le projet que la veuve d'Auguste forme déjà pour l'avenir.
Un jour, en causant avec Adolphine, la jeune femme s'écrie tout à coup : — A propos, sais-tu quel était cet homme que M. Monléard avait chargé de m'annoncer sa mort?... Je ne l'avais jamais vu venir chez Auguste, et, cependant, pour charger quelqu'un d'une semblable commission, il faut être bien lié avec lui...
— C était M. Cherami.
— Oui, c'est bien le nom qu'il m'a dit... en me laissant sou adresse... et en m'olfrant ses services. Il a un air tout à fait original, ce monsieur... Enfin, qu'est-ce que c'est que ce i\l. Cherami?... Quand je l'ai prié d'aller chez vous, il savait le nom de notre père.
— Ah ! c'est par Gustave sans doute qu'il le savait...
— Ce monsieur connaît aussi Gustave?... Il coimaît donc tout 4e monde?... Est-ce que c'est aussi par Gustave qu'il conaaissail mon mari?...
— Mais un peu, puisque...
— Puisque?... Achève donc, Adolphine, je ne sais pas ce que tu as maintenant, mais il faut que je t'arrache les paroles...
— C'esi que je croyais que tu avais su dans le temps.,. Ton mari a eu un duel le lendemain de votre mariage...
— Je sais très-bien cela, avec un individu, qui, la nuit, lorsque je tjuittais le bal, s'est écrié : « Voilà la perfide Fanny !... » Mon Dieu! je m'en souviens comme si c'était hier... mais quel rapport?...
— Cet individu qui a dit cela en te voyant sortir du bal, c'est M. Gherami...
— Lui? Allons donc I.,. Comment, c'esiaveclui que mon mari s'est battu?
— Oui, vraiment.
— Ah ! ah ! ah ! c'est trop drôle !
— Quoi! lu ris!...
— Pourquoi donc ne rirais-je pas?... Ahl que les hommes savent peu ce qu'ils veulent, et qu'ils méritent bien la plupart du temps que nous nous moquions de leurs grandes colères!... Comment, M. Monléard s'est battu en duel avec M. Cherami, et, un peu plus tard, c'est lui qu'il choisit pour le confident de ses dernières volontés ! Tu vois bien que les hommes ne savent pas ce qu'ils font, et que ces messieurs, qui ont la prétention de se croire infiniment plus raisonnables que nous, le sont infiniment moins.
— Il peut y avoir d'autres motiis que nous ne savons pas...
— Oh 1 tu donneras toujours raison aux hommes, toi !
— Pourquoi accuser ceux qui ne peuvent plus se défendre ?
— Oh 1 c'est superbe, ce que lu dis là... mais, aussi, pourquoi donner aux mortb des vertus qu'ils n'avaient pas de leur vivani ?. . . Dans le monde, c'est ce que j'ai entendu faire cent fois. C'était un artiste ou un homme de lettres dont on disait pis que pendre!... Il était méchant, envieux ; il dénigrait ses confrères, il n'avait ni talent, ni style, ni imagination... venait-il à mourir? tous ces gens-là chantaient la palinodie : le défunt étaii un homme charmant, bon, obligeant avec ses confrères, rempli de talents, doué d'une imagination extraordinaire... Combien de fois n'ai-je pas entendu tout cela 1 et je haussais les épaules de mépris et de pitié en me disant :« Tâchez donc au moins, messieurs, de vous rappeler un peu aujourd'hui ce que vous disiez hier!... »
Mais, moi, je voudrais bien savoir pourquoi ce M. Cherami, m'avait appelée : « la perfide FauDy... » Le sais-tu, toi, Adolphine, qui sais tant de choses sans en avoir l'air?...
Adolphine rougit en répondant : — Ce monsieur avait dîné avec Gustave chez le traiteur où se faisait ta noce... Gustave, sans doute, lui avait conté ses... chagrins... ses amours... et puis, eusnite, M. Grandcourt, l'oncle de Gustave, est venu chercher son neveu... Alors, M. Cherami était resté chez le traiteur, et il parait qu'il s'était grisé un peu...
* — Et, dans son dévouement à lamitié, il est venu me reprocher d'élre une perfide! Ah! ah!... c'est très-joli, celai... Se battre pour venger son ami... c'est un trait digne du temps des anciens preux!... Quand je verrai M. Cherami, je lui en ferai mon compliment...
— Tu ne lui en veux donc pas de ce qu'il t'a appelée perfide?
— Oh! pas le moins du monde!... Si les femmes se fâchaient toutes les fois qu'on les appelle perfides, elles se mettraient trop souvent en colère.
Pendant que ces conversations se renouvelaient entre les deux sœurs, qui, toutes deux, étaient préoccupées du même objet; mais dont l'une avouait hautement ses espérances, tandis que l'autre était obligée d'étouffer ses soupirs, quelqu'un se donnait beaucoup de peine pour lâcher de ramener près d'elles le sujet qu les intéressait tant. Où devine que nous parlons de Cherami.