‹ Monsieur ChéramiChapitre 30 sur 42 · LA CHASSE AUX PLUMASSIERES · texte numérisé non relu

LA CHASSE AUX PLUMASSIERES

Apri^s la mort d'Auguste, le ci-devant bel Arthur s'était dit Laissons d'abord quelques semaines sécouler sur cet événement; il ne serait pas décent que mon passionné Gustave revhit tout de suite so jeter au genoux de la jolie veuve... non est hic locus; il ne s'agit pas toujours de faire les choses... pour qu'elles réusgissenl, il faut les faire en temps opportun. J'ai encore quelques débrig des cinq cents francs que m'a prétéi mon intime ami ; j'ai

la monnaie du billet de cent francs que ce pauvre Monléard m'a laissé pour payer le déjeuner qui ne s'est monté qu'à dix-sept francs cinquante... Tout cela avec une badine assez coquette, une mise assez soignée... on peut jouir un peu de celte polissonne d'existence!... Ah ! dans ce moment, il me serait assez agréable de rencontrer ces deux griseltes... que j'aperçus un jour à la porte Saint-Marlin, à une station d'omnibus... Parbleu ! le jour que j'ai fait la connaissance de Gustave!... Elles étaient gentilles toutes deux; il y en avait une brune et une blonde... une grasse e^ maigre... chair de procureur; et une, suivant toute apparence, une spirituelle et une niaise... Elles se nommaient Laurette et Lucie» et elles élaient plumassières, rue Saint-Denis... Je ne les ai pas rencontrées depuis... Eh! par la sambleu! c'est ma faute, je suis un bélître I... je n'avais qu'à entrer dans tous les magasins de plumes de la rue Saint-Denis... à la vérité, je n'ai pas toujours été en position défaire le galant avec les jeunes filles... de leur offrir un spectacle et un souper... et c'est bien le moins que l'on offre cela pour renouveler connaissance; mais, maintenant que je suis en fonds, qui m'empêche de me mettre à la recherche de ces petites?... Cette pensée me sourit!... Elle me rappelle mes beaux jours...

« C'est dit : avant de me mettre à la recherche de Gustave, je vais m'enquérir de Laurette et de Lucie, et, dès ce soir, après mon dîner, je vais faire lâchasse aux plumassières. »

Cherami va dîner et s'en acquitte comme quelqu'un qui n'aurait pas déjeuné deux fois. Puis, la tête un peu échauffée par les fumées d'un vieux pomard, il va bravement arpenter la rue SaiiU- Denis, regardant à droite et à gauche pour découvrir des plumassiers ; il ne va pas loin sans en apercevoir un. Alors il se dirige vers le magasin, ouvre la porte et se présente fièrement, portant ses regards sur toutes les jeunes filles qu'il aperçoit dans le comptoir.

La première dame du magasin regarde ce monsieur qui est venu se poser en Sparlacus au milieu de la boutique, où il lorgne tout le monde sans parler, et lui dit : — Monsieur voudrait-il bien nous dire ce qu'il désire ?

Cherami, qui veut se donner le temps d'examiner toutes les ouvrières, et il y en a une dizaine dans ce magasin, répond en traînant sur ses mots : — Mille pardons, madame, je suis en ofïet

entré pour quelque chose, cela ne fait pas le moindre doute... mais je ne vois pas ce que je cherche... non... je ne le vois pas!...

— Si monsieur veut me dire ce qu'il cherche, je lui répondrai tout de suite s'il trouvera cela ici...

— Eh bien ! madame... je cherche des casquettes d'enfant... c'est pour un petit garçon de cinq ans...

Toutes les jeunes fi. les du magasin partent d'un éclat de rire; mais la dame du comptoir fait une mine revêche, en répondant :

— Monsieur a donc cru entrer chez un chapelier?...

— Est-ce que je me suis trompé?... Oh ! pardon, alors... je suis désolé... ce sont toutes ces plumes qui en sont cause... on met maintenant tant de plumes sur les chapeaux... Recevez mes excuses, madame... votre très-humble!...

Et, après avoir salué gracieusement, Cberami sort de la boutique en se disant : — Voilà un magasin de visité, le lour est fait pour celui-là; ça n'est pas plus malin que ça... Mes deu^i petites ne sont pas là. Passons à un autre.

Un peu plus loin, Cherami aperçoit une autre boutique oîi l'on vend des plumes et des fleurs. Il y fait la même entrée et la même pose. Une vieille dame lui dit : — Nous attendons que monsieur nous explique ce qu'il veut.

— 3Ion Dieu, madame, répond Cherami tout en examinant les jeunes tilles qui sont en moins grand nombre que dans le premier magasin, je voudrais... je désirerais avoir un habit bleu ou noir, mais fait à la dernière mode... et qui m'aille bien, surtout!... Je ne regarderai pas au prix, mais je liens à être bien habillé.

— Vous n'êtes point chez un tailleur, monsieur ! répond a vieille dame d'un air hautain, tandis que les jeunes filles se regardent toutes en riant à qui mieux mieux.

Mais la vieille dame leur impose silence, en reprenant : — Vous n'avez donc pas regardé ce que l'on imait ici, monsieur?

— Quoi !.. je ne suis pas dans un magasin de coufociions pour les deux sexes?

) — Non, monsieur; nous ne vendons que des plumes et des fleurs.

— Oh! mille pardons, madame... mais votre magasin a cependant un faux air de ressemblance avec celui (\\i Prophèle; e'est moins illuminé, j'en conviens; mais ces fleurs... ces guir-

landes... tout cela est si joli! et, à Paris, les magasins de confections ressemblent à des décorations de théâtre... Receve? mes excuses, madame.

— Et de deux ! se dit Gherami en se retrouvant dans la rue Mes gentilles grisettes ne sont pas encore là... Patience, nous y arriverons!... Ah ! j'aperçois là-bas un autre plumassier; ils pullulent dans cette rue... En avant !

Dans celte troisième boutique, Gherami demande des chemises, tout en passant en revue les ouvrières et les apprenties sans trouver ce qu'il cherche. Il obtient le même succès de rire près des demoiselles, et une réponse fort sèche de la maîtresse de la maison.

Dans un quatrièmci magasin, Gherami, après avoir longtemps regardé de tous côtés, s'écrie : — Je n'en vois pas... c'est bien singulier... Je n'en vois pas! et cependant il m'avait semblé en voir plusieurs pendus en montre.

— Monsieur veut-il bien nous dire ce qu'il désire avoir ? lui dit la dame du comptoir.

— Madame, je voudrais acheter un jambon de Bayonne, tout ce qu'il y a de mieux...

Cette fois, le rire est général, et la maîtresse de la maison partage l'hilarité de ses ouvrières; si bien que Gherami peut tout à son aise examiner les jeunes filles qui travaillent. Enfin, lorsque la gaieté s'est un peu calmée, la dame dit en souiiant encore :

— Monsieur, nous ne vendons pas de jambons ici, où donc croyez-vous être entré ?

• — 0^ I mille pardons, madame; ce n'est donc pas un magasin de comestibles, ici?

— Non, monsieur, c'est un magasin de plumes et de fleurs.

— Ah ! je suis un grand misérable! Mais je vais vous dire ce qui m'a trompé; ce sont des oiseaux que j'ai vu exposés en montre. Je me suis dit : il y a du gibier Jà; donc, on vend des comestibles.

— Monsieur, ce sont des oiseaux de paradis que vous avez vas ; cela se met sur des coiffures de dames, mais cela ne se mange pas.

— Des oiseaux de paradis !... Pardon I ils sont bien en effet 4jww le paracîi::, puisqu'ils habitent avec des dames si aimables I

Je vous renouvelle mes excuses ; et vous prie d'agréer mes hommages.

Cherami sort de celle quatrième boutique en se disant : — Elles ne sont pas encore là, je n'aurai pas mon lièvre ce soir; en voilà assez pour aujourd'hui; mais, néanmoins, je suis salisfait de l'effet que j'ai produit chez ce dernier plumassier; le rire a élé général, la maîtresse de la maison à ri elle-même comme une pelite folle !... C'est fort amusant de voir la gaieté sur tous ces visages féminins... et tout cela parce que j'ai demandé un jambon !... Au fait, un jambon, c'était plus drôle qu'un habit, des chemises ou une casquette !... Eh bien! demain, il faudra que je cherche des choses plus drôles encore... Oh ! j'en ti'buverai, je ne suis jamais embarrassé. En attendant, allons faire une poule à mon café habituel. Quand j'ai le gousset bien garni, j'ai un jeu magnifique, un coup de queue superbe... Je suis sûr de gagner, par suite de ce proverbe :

Veau va toujours à la rivière.

Le lendemain, après son dîner, Cherami se dirige comme la veille vers la rue Saint-Denis, en se disant : — Je sais fort bien jusqu'où je suis allé hier au soir, et à partir de quel endroit je dois commencer aujourd'hui. J'ai quelque chose de fort drôle à demander... Je vais les faire rire ! Oh ! je veux que les maîtresses de magasins elles-mêmes ne puissent pas garder leur sérieux... On se croira au théâtre du Palais-Royal, lorsque Grassotx joue la garde-malade ou le Vieux Loup de mer. ♦

Mais, depuis la veille, il s'était passé dans la rue Saint-Denia des choses que notre coureur de griseltes ne pouvait pas deviner.

Dans un quartier aussi marchand, il circule presque jour nellemenldes peliis courtiers, des petits commis, qui, dès le malin, v;ennenl s'informer du cours des marchandises, des objels demandés, de ce que l'on veut vendre ou acheter ; ceci s'appelle vulgairement faire la place. Or, un de ces courtiers étant cnti •■ chez un plumassier, les ouvrières lui dirent en riant : — Nous apportez- vous des casquettes?... On nous en a demandé hier au soir.

— Des casquettes? Vous plaisantez^

— Non pas.

Et, là-dessus, on raconte à ce monsieur la visite qu'on a reçue la veille. Ce récit fait rire le couriier, et cela se borne là. Mais, dans un autre magasin, on lui parle d'un monsieur qui est venu demander un habit. Alors il s'écrie : — C'est singulier; chez voire confrère, on a été demander une casquette... Serait-ce le même personnage?

Alors, c'est le maître du magasin dont cela pique la curiosité, et qui s'écrie : — 11 faut que j'aille chez mes confrères savoir s'ils ont aussi vu ce monsieur.

El le couriier dit : — Vous avez raison, il faut tirer cela au clair ; car cela m'a tout l'air d'une farce que l'on est convenu de vous jouer. Je vais aller avec vous.

Ces messieurs sont bientôt instruits des visites que Cherami a faites la veille dans quatre magasins ; mais on acquiert aussi la certitude qu'il n'a pas été ailleurs. Les plumassiers sont avertis les uns par les autres ; ceux qui n'ont pas reçu la visite du mauvais plaisant se disent : — Ce monsieur va peut-être recommencer demain soir, il faut nous préparer à bien le recevoir.

Les plumassiers chez lesquels on a été demander casquette, habit, chemises et jambon, ('isent à leurs confrères : — Permetteznous d'aller aussi chez vous ce soir attendre ce monsieur, afin de prendre notre part dans la réception que vous comptez lui faire.

Tout étant bien convenu, le soir, on se divise, on se partage par groupes, et l'on attend avec impatience que le monsieur de la veille se présente.

Notre chasseur de plumassières entrait dans la rue Saint-Denis bien loin de se douter de tout ce que l'on y avait comploté contre lui ; il gesticulait avec sa badine, regardait adroite et à gauche puis se disait ; — Je suis entré là... et là aussi... Oh! je reconnais parfaitement les magasins... Bon! voilà mon troisième... Il n'y en a plus qu'un à passer... le quatrième... le voilà ; oui, je reconnais la dame du comptoir qui a eu l'aii- très-aimable en riant avec tout le monde.. Maintenant j'entre dans lepremierquej'aper- '.çois... et nous allons un peu rire. Oh! ma demande sera si bouf- Ifonnel... ces jeunes filles vont s'en donner à gorge déployée]., moi-même, je ne réponds pas de pouvoir conserver monsérieux... Ahl voilà un plumassier. Superbe magasin... en avant 1

Cherami ne fait qu'un bond jusqu'à la boutique qu'il aperçoit; il entre, se pose avec grâce, en lorgnant les demoiselles, sans remarquer quelques jeunes gens qui, à son entrée, se sont retirés derrière des perles.

La première dame du comptoir le regarde d'une façon singulière, mais lui demande cependant d'un ion forl poli ce qu'il désire.

Alors Cherami répond, tout en faisant le joli cœur : — Ce que je désire?... Mon Dieu, belle dame, c'est une chose bien simple... je voudrais avoir... j'aime à croire que vous en avez... je voudrais avoir un manche à balai...

— Certainement nous en avons, monsieur, répond aussitôt la dame. Oh! comme cela se trouve bien!... Nous venons justement d'en faire provision... Vous ne pouviez pas mieux vous adresser.

Pendant que Cherami écoule avec étonnement cette réponse, à laquelle il était loin de s'attendre, les jeunes gens qui, à tout hasard, s'étaient justement munis de manches à balai, pour donner une roulée au farceur qu'ils attendaient, sortent de leur cachette et tombent sur celui-ci à bras raccourcis, en criant : —Ah! lu veux du balai... eh bien ! tu en auras!... pour t'apprendre à entrer dans les magasins, comme tu as fait hier au soir, pour te moquer des marchands. Très-bien, voilà du balai!

Cherami, qui ne s'attendait point à cette attaque, veut parer avec sa badine les coups qu'on lui donne, mais sa badine ne peut pas lutter contre l'arme de ses adversaires ; il ne songe donc plus qu'à la retraite, tout en criant : — Messieurs, je vous attends dans la rue... je vous défie tous, les uns après les autres.

Mais on ne lui répond pas, on le pousse dehors et on referme la porte sur lui. Un peu honteux du résultat de sa plaisanterie, notre homme, qui a reçu sur l'œil gauche un coup de balai trop bien, appliqué, s'éloigne en tenant son mouchoir sur la partie hiessée, et en se disant: — Quelle fichue idée ai- je eue de demander un manche à balai 1... Celle fois, j'ai mou lièvre

MONSIEUR CHERAMI 2t9

Page 1