‹ Monsieur ChéramiChapitre 4 sur 42 · DES CURIEUX ET DES FLANEURS · texte numérisé non relu

DES CURIEUX ET DES FLANEURS

Une file de voitures, cochers avec les gants blancs, équipages semi-bourgeois, vient s'arrêter sur la place, devant la porte du rcHlaurani; c'est encore une noce qui vient se célébrer chez Deffieux.

T-'^aucoup de personnes s'amassent devant la porte du restaura-oi;.: tour voir entrer les nouvc.'ux: mariés; les curieux aboa-

J4 MONSIEUR CHERAMI

dent à Paris ; peut-être est-il plus juste de dire qu'ils abondcuî parloui. Pourquoi ce désir si général de voir une mariée, alors qu'elle n'a pas encore accompli tous les devoirs que ce titre impose? Est-ce simplement pour savoir si elle est jolie, et deviner sur ses traits si elle se prépare avec joie à devenir femme? Ceci est une simple question que nous posons, mais que nous ne nous chargeons pas de résoudre.

Parmi toutes ces personnes arrêtées là, les unes en passant, les autres sortant du bureau de correspondance des omnibus, les autres y allant, vient se placer un monsieur de haute taille, approchant de quarante-cinq ans, se tenant fort droit, se cambrant même un peu sur ses hanches, ponant la tête haute, le nez au vent et mettant son chapeau sur le côté, tout à fait en tapageur.

Cet individu, dont les cheveux châtains commencent à grisonner légêremenl, a les traits fort peu réguliers. Ses yeux sont petits renfoncés, d'un vert pâle, mais remplis de feu et de vivacité; son nez est de travers, légèrement retroussé et pourrait passer pour épaté. Sa bouche est grande, mais ses dents sont belles, et il ne lui en manque aucune; aussi son sourire est-il assez agréable, d'autant plus qu'il ne le prodigue pas. Son menton fuit un peu, ses pommeties, au contraire, sont trèssaillantes; son teint est coloré et couperosé, bien qu'il soit maigre de corps et de visage. Avec cet ensemble peu flatteur, ce monsieur a pourtant l'air de se croire un Apollon. 11 porte de gros favoris taillés en côtelettes et qui se rejoignent presque au milieu de son menton, ne laissant entre eux qu'une petite séparation parfaitement rasée qu'il caresse souvent avec alïccti«n et qu'il appelle sa fossette. Les manières de ce personnage annoncent autant d'assurance que d'habitude du monde; elles auraient même encore un certain reste de bonne compagnie, si, depuis quelque temps, il ne s'y éta't joint un dandinement dans la marche frisant un peu l'allure du tambour-major; mais, au lieu d'une grosse canne, ce monsieur n'avait qu'une badine àsscz mince, recourbée par en haut, cjui semblait avoir été peinte et dorée jadis, mais qui avait perdu une grande partie de ses enjolivements. C'était une badine très-souple, qu'il frappait fréquemment sur son pantalon.

La toilette de c« particulier n'annonce pas un dandy, bien que

celui qui la porte en affecte les manières. Son pantalon de laine à grands carreaux semble avoir été taillé dans le tartan d'unt portière. Son gilei, également à carreaux, offre des couleurs qu» ne s'accordent pas du tout avec celles du pantalon; il ne manque à ce monsieur qu'un plaid pour avoir tout à fait l'air d'un Ecos« sais; mais au lieu de plaid, il porte un large paletot noisette, qu'il laisse souvent ouvert afm qu'on puisse voir sa taille svelie, et dans lequel parfois il s'enveloppe hermétiquement comme si c'était un manteau ; inutile de dire que ce costume manque complètement de fraîcheur.

Ce monsieur, qui a l'habitude de parler toujours très-haut, atln que tout le monde puisse entendre ce qu'il dit et probablement être émerveillé de son esprit, manière d'attirer l'attention qui fait sur-le-champ deviner à qui l'on a affaire, ce monsieur pousse et bouscule quelques flâneurs en s'écriant :

— Qu'est-ce qu'il va? qu'est-ce que c'est? une noce?... Ehl mon Dieu! c'est donc quelque chose de bien curieux qu'une noce, que tout le monde s'arrête, se presse, se pousse, pour voir les mariés? Triples badauds de Parisiens!... en vérité, on croirait qu'ils n'ont jamais rien vu!

— Eh bien 1 pourquoi que vous me bousculez pour prendre ma place, si ce n'est pas curieux à voir? dit un jeune gamin en blouse que ce monsieur vient de repousser assez brutalement.

— Qui est-ce qui se permet de me parler?... Je crois, Dieu me pardonne ! que ce petit marmiton s'avise de murmurer 1 Prends garde que je ne t'apprenne à qui tu as affaire.

— D'abord, je ne suis pas un marmiton, entendez-vous? grand efflanqué!

L'épiihète de grand efflanqué fait bondir le monsieur au dessous écossais ; il se jette en arrière en relevant sa canne, et, dans ce mouvement, écrase les pieds d'une vieille femme qui se trouvait derrière lui, tenant en laisse un petit chien qui faisait lou* ses efforts pour ne point assister à l'arrivée des voitures delà noce.

— Ah! monsieur, prenez donc garde, vous marchez sur moi Un peu plus, vous écrasiez Abdalia!

— Désolé, madame, mais je n'ai pas des yeux daiis le dos. Ah! il a fui,le drôle qui se permettait de me répondre. Je ne le poursuis pas, parce que ce n'est qu'un enfant ; si c'était uq bomme, il aurait déjà reçu de ma badine sur les épaules.

— Monsieur, faites donc alîGiîtion, Abdalla est dans vos jambes!

— Eh ! qu'est-ce que c'est donc que votre Abdalla, madame?

— Mon joli épagneul. Allons, venez ici, coureur I

— Ça, un épagneul ?... G*esl un très-vilain barbet, et dont je ne ionnerais pas deux sous! Il y a des gens stupides avec leurs chiens! Ah! voilà sans doute la mariée... Peste! comme nous sautons lestement par terre. Très-bien! j'ai mon lièvre! Celle-ci portera les culottes, je vois cela au premier coup d'œil.

Une jeune femme, dans le costume traditionuelde mariée, vient, en effet, de descendre d'une des voitures; elle n'a pas attendu le bras que se disposait à lui offrir un gros papa joufflu, et déjà en nage, qui ne doit cependant pas être un des garçons d'honneur.

La mariée paraît avoir vingt ans; elle est petite, grassouillette, blou'le de cheveux, blanche de peau, rose de teint; ce n'est pas une beauté, mais c'est une figure mutine fort gracieuse, dont le sourire agréable prouve presque de l'esprit; mais les sourires ne tiennent pas tout ce qu'ils promettent.

Le gros papa, qui s'est présenté trop tard pour aider la mariée à descendre de voiture, arrive encore en retard devant la portière lorsqu'une autre dame vient de descendre, et il manque également une troisième, parce qu'il est fort occupé à essuyer avec son mouchoir la sueur qui roule de son front.

Le n:onsicur au dessous à carreaux, ayant alors jeté les yeux sur ce personnage, s'écrie, en s'avançant pour se rapprocher de la noce :

— Pardieu ! je ne me trompe pas, c'est mon brave Blanquette!... Ce cher monsieur Blanquette! Oh! làl hé... père Blanquette!... hé! donc, est-ce qu'on ne reconnaît plus les amis? Regardez donc un peu de ce côté !

Le gros papa, interpellé si vivement, cesse d'essuyer son front, et, levant les yeux sur la foule, aperçoit bientôt l'individu qui lui a parlé. Alors un sentiment, qui est plutôt de la contrariété que du |»laisir, se laisse voir dans sa physionomie; il répond aux bonjours de ce monsieur avec une politesse froide et contrainte.

— Ah ! bonjour, monsieur Cherami. .. je vous salue I...

— Vous Clos donc de noces, papa Blanqueite?... Vous voilà en

grande tenue. Vous étiez dans la même voilure que le mariée.

— Mais, il serait assez singulier que je ne fusse pas de noces, lorsque c'est mon neveu qui se marie!

— C'est votre neveu qui se marie? Oh! alors, je comprends.., j'ai nion lièvre. Comment, ce cher petit Adolphe... qui ne voulait rien faire... qui ne mordait à rien, autant que je me le rappelle...

— Mais il a très-bien mordu au mariage... D'ailleurs, Adolphe est maintenant un grand garçon.

— Quoi! c'est de votre neveu dont vous célébrez la noce... et je ne le savais pas?... Et moi, un vieil ami... car vous savez, papa Blanquette, combien je vous suis dévoué!... Vous m'avez vu dans l'occasion... et on ne me fait rien savoir... et je ne suis pas de h noce !... Savez-vous bien, monsieur Blanquette, que j'aurais le droit d'être choqué de ce procédé si j'étais susceptible?.., 31ais je ne le suis pas... je laisse ce défaut aux imbéciles.

Depuis quelques instants le gros monsieur n'écoutait plus qu'à peine le personnage dont nous savons maintenant le nom. L'on- <;le du marié regardait venir les voitures, et une autre ayant remplacé celle d'où la mariée était descendue, il ne veut pas cette fois être en retard pour donner sa main aux dames ; il court vers la portière, laissant M. Cheraini continuer de parler, et se bornant à lui faire une inclination de tête, en murmurant :

— Pardon, mot)sieur, mais je n'ai pas le temps ; voilà des dames auxquelles il faut que je donne la main... je ne puis pas causer davantage.

M. Cherami se pince les lèvres, fronce les sourcils et hausse les épaules en disant : — Ah ! c'est ainsi que tu es poli, loi, vieille ganache ! cela fait son embarras, parce que cela a gagné do l'argent dans le commerce des draps d'Elbeuf; ne voilà-t-il pas quelque chose de bien surprenant 1... Et moi qui lui ai envoyé plus de cinquante pratiques, entre autres, mon tailleur... on a l'air de me connaître à peine ! Tout cela, parce qu'on a de l'argent ; beau mérite!... Et qui est-ce qui n'a pas d'argent maintenant! Cela est devenu si commun, que les gens distingués n'en veulent plus.

— Je le crois fort distingué, alors, ce grand sec-là ! dit tout bas mademoiselle Laurette à son amie ; car les deux jeunes filles avaient aussi quitté le bureau de correspondance pour venir re-

garder les gens de la noce, et elles se trouvaient assez près de M. Cherami pour entendre ce qu'il disait. Ce qui était facile, même de loin, car ce monsieur parlait comme 31angin, lorsqu'il débite ses crayons au public.

Cependant les quatre voitures de la noce ont déballé leur monde, qui est entré chez le restaurateur, nuis les remises sont partis et les curieux se dispersent, excepté ceux qui ont affaire au bureau des omnibus.

lA FAMILLE CAPUCINE.

M. Cherami est resté sur la place, les yeux fixés sur ïa porte cochère du restaurant, et frappant son paniaion de sa badine avec des mouvements saccadés et nerveux ; il semble indécis sur ce qu'il veut faire et murmure, mais toujours de façon à ce qu'on puisse l'entendre : — Je ne sais qui me retient; j'ai envie d'aller prendre ma part de cette noce ; j'aurais bien le droit de me fourrer dans celte clique. Si j'élais en habit, je le ferais. Parole d'honneur ! je le ferais; ce n'est pas que je tienne au repas, je sais ce que c'est qu'un festin ! Dieu merci, j'en ai tortillé quelques-uns dans ma vie, et dont celui-ci n'approchera jamais. Sapristi ! Qu'est-ce qui me serre les jambes comme cela?

— Monsieur, je vous en pne, ne bougez pas ! c'est le cordon d'Abdalla qui s'est pris dans vos jambes, je vais le défaire.

— Corbleu ! madame, vous avez un chien bien insupportable !... Lorsqu'on tient un animal en laisse, on ne lui lâclie pas tant de cordon...

La vieille dame, étant parvenue à démêler son épagneul d'avec les jambes de ce monsieur, se décide à prendre Abdallasous son bras et s'éloigne avec lui en jetant des regards furiboudb sur tout le monde.

Mais M. Cherami. débarrassé du chien, vient, eu se retournant, d'apercevoir la grosse dame et les deux petits garçons qui attendent toujours des places pour aller à Belleville, 11 pousse alors de nouvelles exclamations et se confond en saluts, en s'é-

criant de façon à faire retourner toutes les personnes qui sont là :

— Eh I Dieu me pardonne 1... c'est madame Capucine que j'aperçois I Quelle heureuse rencontre ! Je ne m'attendais pas à ce bonheur. Comment, vous étiez là, belle dame ... et je ne vous avais pas encore aperçue !...

— Oui, monsieur Cherami, je suis là et depuis assez long, temps, hélas I Je vous assure que je m'impatiente beaucoup : éire forcée d'attendre une heure pour avoir des places dans les omnibus.

— Ne m'en parlez pas, c'est insupportable ! C'est pour ceh que je vais toujours à pied, moi ; je ne peux pas me résoudre à attendre... Voilà ces deux chers garçons, Narcisse et Aristoloche ; ils embellissent tous les jours... ils seront superbes... c'est tout le portrait de leur mère !

Un sourire, dans lequel on veut mettre de la modestie, vient so fixer sur les lèvres de madame Capucine, qui répond en minaudant ;

— Ah ! il y a bien aussi quelque chose de leur père !

— Vous croyez? Non, je ne trouve pas, moi ; Capucine n'est pas beau; figure insignifiante, tandis que sa femme... Ah! le ijaillard a su choisir, par exemple I Mais, je ne comprends pas comment vous avez pu vous décidera l'épouser; moi, femme, je n'en aurais jamais voulu; c'est Vénus et Vulcain.

— Ah! monsieur Cherami , vous exagérez tout; on croirait à vous entendre que mon mari est bossu !

— S'il ne l'est pas, il devrait l'être...

— Comment !... Que voulez-vous dire par là?...

— Chui ! je m'entends. Ah ! si Capucine n'était pas mon ami !

— Adélaïde! Adélaïde!... je crois que voilà la voilure verte qui vient, venez donc par ici.

La cuisinière sort du bureau et arrive avec son panier. M. Cherami lui fait un amiable salut, auquel elle répond à peine, en murmuram .

— Bon! v'ià le restant de nos écus ! Est-ce qu'il va venir avec nous, celui-là ? Alors, il n'y aura jamais assez de provisions !

— Est-ce que vous allez à la campagne, madame Capucine?

— Oui, monsieur i nous allons à Romainville.

— Vous avez adieié une maison de plaisance, une villa champêtre de ces côtés?

— Non, monsieur; c'est ma tante Duponceau qui possède une peiite propriété par là, et nous allons chez elle passer la journée de demain dimanche.

— Que vous commencez la veille, à ce que je vois.

— Elle m'a fait lui promettre de Venir le samedi avec mes enfants, Capucine viendra nous rejoindre demain.

— Ah 1 il n'est pas avec vous?

— Impossible; nous ne pouvons pas quitter tous, à cause de notre commerce : c'est déjà beaucoup que je m'absente avec ma bonne.

— Mais vous avez votre commis?

-- M. Ballot?... Oh ! oui, toujours; nous sommes très-heureux de l'avoir... un garçon très-intelligent... il est rempli de moyens.

M. Cherami sourit malicieusement en répondant : • — Oui, oui, j'ai vu tout de suite qu'il faisait très-bien votre affaire. Je suis certain que vous pousserez ce jeune homme-là.

— Oh! il se poussera bien de hû-méme !... 11 viendra nous rejoindre demain à Romainville avec mon mari.

— Fête complète, alors; mais, en attendant, vous êtes sans cavalier pour vous donner le bras, pour veiller sur vous.

— Il n'y a pas de dangers à courir sur cette route.

— Une belle femme court sans cesse des dangers. Tous les hommes ont envie de l'enlever. Ils ne cèdent pas toujours à cette envie; mais je vous garantis qu'ils l'ont. Ohl pardieul J'ai mon lièvre... une idée charmante me surgit : si je vous acompagnais à Romainville? votre tante Duponceau ne sera certes pas fâchée de me voir. Je crois même qu'elle m*a un jour engagé à aller la visiter à la campagne... oui, elle doit m'avoir engagé... Que pensez-vous de cette idée, belle dame ?

Madame Capucine, qui a examiné avec attention la mise de ce monsieur, ne semble pas se soucier d'emmener avec elle à la campagne un cavalier dont la toilette ne lui ferait p<3S honneur; aussi, au lieu de répondre à la question, s'écrie-t-elle ;

— A propos, monsieur Cherami, mon mari m'a chargée, quand je vous rencontrerais, de vous rappeler ce petit compte... vous savez? C'étaient des gilets de flanelle ; il y a déjà fort longtemps

MONSIEUR CHERAMl 21

que cela traîne ; vous aviez promis de passer solder cela... je crois que cela se monte à cent trente francs.

M. Cherami fait une horrible grimace et donne un coup de poing sur «on chapeau en murmurant :

— Eh,' nadame, je sais bien que j'ai un petit compte, une bagatelle, une misère ; mais j'ai dû m'occuper d'arfaircs bien plus importâmes que celle-là.

— C'est qu'il y a irois ans au moins, que ce compte est en arrière...

— Quand il y aurait vingt ans 1... ce n'en est pas moins une baoraielle !...

— Madame! madame I on appelle nos numéros, il y a des places.

— Ah 1 mon Dieu I me voilà. Allons, Aristoloche, marche donc... Bonjour, monsieur Cherami ; pensez à nous quand vous le pourrez. Mon Dieu î... je ne dis pas cela pour vous presser... Me voilà, conducteur...

Madame Capucine court avec ses deux petits garçons sur les pas de sa bonne, et bientôt tous les quatre entrent dans l'omnibus.

— Il y a encore deux places, mesdemoiselles, dit l'employé en s'adressant aux deux grisettes qui ont aussi des numéros pour Belleville ; mais mademoiselle Laurelte répond, en faisant un signe de tête négatif :

— Merci, nous cédons notre tour, nous en attendrons un autre ; je ne voyage pas avec du poisson, moi !... En bateau, passe encore ; mais, en voiture, cela vous parfume trop.

Quant à M. Cherami, c'est à peine s'il a répondu au boniour de madame Capuciae; il la regarde s'éloigner avec un air de déiiain, en disant :

— EsL-elle canaille, cette bonnetière ! aller me parler d'un restant de compte dans la rue, en plein soleil, lorsque j'ai la liooié de lui adresser des compliments, de trouver jolis ses deux petiis magots d'enfants! Va donc vendre tes bonnets de coton, Vénus hottentoie !... car cette femme me fait positivement l'effet (l'une charge de Vénus. Belle drogue que tes gilets de flanelle, il n'y a que trois ans que je les mets, et ils se déchirent déjà I Je comprends bien pourquoi tu ne te soucies pas que j'aille chez la lame Duponceau... cela pourrait gêner tes petits têteà-tête avec ton commis Ballot. Oh 1 pauvre Capucine 1... qua id

je lui ai dit à cette énorme femme que son mari devait être bossu... elie a bien compris ce que je voulais dire. Avec tout cela, je voudrais bien savoir où je dînerai aujourd'hui!... et même, pour m'exprimer plus franchement, car je puis bien être franc avec moi-même, je désirerais savoir si je dinerai aujourd'hui.

M. CHERAM.

C'est une bien triste chose que d'en éire à se demander si l'on dînera? El pourtant, dans Paris, il y a chaque jour des gens qui se trouvent dans cette position; mais ce qui est consolant à penser, c'est que ces personnes-là finissent ordinairement par dîner; quelques-unes fort mal, à la vérité, d'autres médiocrement, mais d'autres très-bien et comme si elles étaient encore au teiips de leur prospérité. Ceux qui arrivent à bien dîner v oarviennenl par quelque stratagème, par quelque nouvel effori de leur imagination, qui cependant devrait être à bout de ruses. Ce que je trouve de plus surprenant, c'est qu'ils dînent gaiement, de fort bon appétit, sans s'inquiéter du lendemain i On s'habitue à tout, dit-on : si c'est là de la philosophie, je n'envie point les philosophes.

, C'est surtout lorsque Ton est tombé dans la misère par sa faute, par son inconduite, par ses désordres, que cette misère doit être plus poignante, plus cruelle, plus pénible à supporter, et que la honte doit être sa compagne.

Ceux qui sont vraiment victimes de l'injustice du sort, ou de la sottise de leurs contemporains, peuvent du moins relever la tête et ne point rougir de leur pauvreté. Tels furent Hom?re, méconnu durant sa vie ; Piaule, réduit à tourner la meule d'un potier; Xylander, qui, pour obtenir un morceau de pain, vendait son travail sur Dion Cassius; Leiio Giraldi, auteur d'une histoire curieuse des poêles grecs et latins, qui fut réduit à la môme extrémité; puis encore Ussérius, savant chronologiste; Corneille Agrippa , qui a écrit sur la vaailé des sciencei

et l'excellence des femmes ; el le célèbre Michel Cervantes à qui l'on doit l'admirable roman de Don Quichotte.

Ajouterons-nous à cette liste Paul Borghèse, qui mourut de faim ; Le Tasse, qui vécut une semaine avec un écu qu'on lui avait prêté ! Ah I celui-là sortit pourtant de la misère, mais ce fut seulement la veille de sa mort ; Aide Manuce, qui était si pauvre qu'il se rendit insolvable pour avoir emprunté seulement de quoi faire transporter sabibliothèquede Venise à Rome, où il était mandé ; le Cardinal Bentivoglio, à qui Ton doit l'histoire des guerres civiles de la Flandre ; il ne laissa pas de quoi s^ faire enterrer. Baudoin, traducteur de presque tous les auteur*^ latins ; le grammairien Vauglas ; Du Ryer, auteur tragique et traducteur du Koran ; tous ont vécu dans l'indigence. Mais arrêtons-nous, les citations ne manqueraient pas : elles nous entraîneraient trop loin.., elles ne sont pas gaies et sortent de nos habitudes; c'est la position de M. Cherami qui nous a amené à les faire. Revenons donc à ce monsieur.

Ce personnage, que nous voyons maintenant si mesquinement habillé, et ne sachant pas s'il dînera, avait été dans une position fortunée, et cité pour sa mise, sa tournure et ses aventures galantes. Son père, qui avait brillé dans la magistrature consulaire, n'avait que cet enfant; Arthur (tel est le prénom de M. Cherami), Arthur avait été chéri, choyé, gâté, adulé, et l'on s'était promis d*en faire un grand homme. Pauvres parents 1 qui croient que l'on peut faire de son enfant un homme illustre, comme on en ferait un tailleur ou un bottier, Arthur devint grand, mais de taille seulement. On le mit au collège, on lui fit donner une brillante éducation; le jeune Cherami apprit assez bien . il avait de l'intelligence, de la facilité ; il devint surtout très-fort sur les arts d'agrément, comme l'escrime, l'équitalion, la gymnastique ; mais il avait la plus grande aversion pour toute espèce d'occupation sérieuse, et quand ses parents lui dirent : « Veuxtu être avocat, médecin, homma da lettres, agent de chano-e ou général?... »

Arthur répondit : « J'aime mieux me promener sur les boulevards et fumer de gros cigares à huit sous. »

Cette réponse, remplie de franchise, annonçait les plus heureuses dispositions pour manger la fortune que ses parents avaient si laborieusement amassée dans le négoce, et qu'en effet ils m

tnrdcVenl pas à laisser à leur fils bicn-aimé. A vingt-doux ans, i Arthur, qui n'avait fait encore que se promener et fumer, se L trouva orphelin et à la tôle de trentc-cinq mille francs de I HMiie.

^ Alors, il s'abandonna à son goût pour les plaisirs, au{?menl^' d'un penchant irôs-vif pour le beau sexe; et le beau sexe n'.'«^ jamais iii-rat envers un homme riche et gc^nt^reux. Arihur nVlaii pis beau : son nez de travers, ses petits yeux et son menton de galoche, nVn faisaient pas un bien joli garçon ; cepentlant, les femmes lui dirent, lui répétèrent qu'il était cnarmant, adorable, irrésistihle, et il le crui.

On croit si aisément ce qui flatte notre amour-propre! Pourtant Arihur n'était point un imbécile, il avait même de l'esprit; mais il manquait lotalementde bon sens, et, privé de bon sons, l'e;^ prit ne sert, en général, qu'à faire dos sottises. Lirochefou'caull mvi cHa au chapitre des femmes; moi, je crois que cela peul parfailement s'adresser aux deux sexes.

A t' ente ans. le beau Cherami avait mangé, dépensé, ongloulé tout son héritage. Mais il avait été cité pour ses toilettes*^ ses chevaux, SOS conquélrs, ses bonnes fortunes. Huit ai.s pour manger trente-cinq mille francs de revenu, ce n'était pas aller trop vile ; nous voyons souvent des jeunes gens qui, en beaucoup moins de temps, en mangent le triple; mais il est vrai que le Del Arihur ne jouait point à la bourse.

Obligé alors de vendre son mobilier, sos chevaux, son argenterie, Cherami vécut encore quelque temps de ces ressourcées; mais déjà ses amis ne le trouvaient plus si spirituel, si aimable' elles femmes ne l'appelaient plus : leur bel Arthur. C'est qu'ri ne pouvait plus faire do riches cadeaux à ces da.Pes, et qu'au lieu de prêter de l'argent à ses amis ou do payer pour eui dans une orgie, il les priait maintenant de payer pour lui, et sDuvent leur empruniait de l'argent.

A trente-cinq ans, Cherami était ce que ses bons amis appelaient enlièremenl dégomme ; autrement dit, ruiné. Après avoir vécu pendant quelque temps sur son crédit, il avait ce.sé d'cp obtenir chez son tailleur, chez son chemisier, chez son bottier; ai.TS il lui avait fallu porter des vêlements fanés, puis usés, pui? râpé ; d^s cliaponux qui du noir lournaicni au rouge; des botte* Oc'.îlôcs cl r:rLMn.>ni cirée?. Dans ce costume, lorsque Clieram

MONSIEUR CHEUAMl

i-^ail à quoiqu'une do ses iinciennrs connaissances : • J'ai ou-

iié ma b lurse, }»rtHrz-inoi doi c viu^l fianos. »

La O/niiaissance f.nsail la grimace, et, au lieu de vin{;i francs,

I no |.rêlail que cenl sous, cl quelquefois ne prôiail rieii du uuii;

f car un honune en iial)ii rapt^ n'inspire pas de confiance. On no

^ proie qu'aux riclies, parce qu'on pense quils rondronl.

f Au boul de quelque lemps, le ci-devani bel Arllinr se vii

rivé de celle dcrniùrc ressource. Il avail lellcmeni dii à ses aii-

cns amis : a Jai oublié ma bou^^e ! >» ou : • Je viens de m'a-

rcevoir que ma poche esl perct^e... » que ceux-ci le luyaieni

.a plus loin qu'ils l'apiTcevaienl ; beaucoup mtime cessôrenl de

liii rendre son saiul, el firenl comme s'ils ne le connaissaienl pas.

L'inforlunc esl l't^cueil de l'amiiiô !...

Cependant, de sa bnllanlc loriune, il «Hait resté à Cherami

lelque chose, bien peu de chose, mais, enfin, c'clail.i>sez pour

' poini mourir de faim, cl le hasard avail voulu que le bel

Arlhur ne pûl poinl disposer de ce léger dL4)ris de ses richesses,

sans quoi il n'cùi pas manijué de le dépenser comme le resle»

YII

Ll MAKCFTAND DE CRARBON.

Le père de noire dissipaieur avait, peu de temps avant de mourir, obligé un de ses serviteurs en lui prôtanl onze mille francs pour s'établir marchand de charbon de lerre. Et, pour seule condition de ce i)rôl, le négociant, qui connai.«>sait la i)robité de son obligé, lui avail dit : « Vous paierez à mon fils les intérêts de celle somme à raison de cinq pour cent par an. C'est donc cinq ceiit cinquante francs que vous lui servirez, tant que cela ne vous gênera pas; et seulement pendant une dizaine d'années... Après quoi, vous serez quille. Mais il esl bien entendu que je vous défends de rendre jamais le capital. »

Aucun engagement écrit n'avait cimenté ces conditions ; le négociant n'avail voulu recevoir aucun litre de son débiteur. Mais ce ui-ci avail fidèlement rempli les intentions de son ancien maî-

Ire. Tous les trois mois, il apportait à Arthur cent trente-sept francs cinquante centimes, iniérêt légal de l'argent qu'il aviiit reçu. Aux jours de sa prospérité, et lorsqu'il avait encore vingtcinq mille francs de renie, le jeune Arthur avait souvent dit à Bernardin, c'était le nom du marchand de coke : — Eh ! que diable ? veux-tu que je fasse de ces cent trente-sept francs, Bernardin Est-ce que je liens à ;ette misère!... Va donc manger avec cela une bonne matelote à la Râpée... avec quelque joli minois ! Cela vaudra beaucoup mieux. Je te tiens quitte, moi.

Mais le marchand de charbon, homme probe, économe, et rigoureusement exact en affaires , se contentait de répondre au jeune homme : — Monsieur, je vous dois cet argent, c'est l'intérêt de la somme que monsieur votre père a bien voulu me donner... je dis donner, car feu mon respectable maître ne voulait pas même que je lui en payasse les intérêts.

— Je sais tout cela, Bernardin; je sais tout cela... mais tu vois bien que je ne te les demande pas non plus, moi, les intérêts!... Tu peux les garder... acheter avec cet argent des bonbons pour tes enfants.

— Mes eofanls ont ce qui leur faut, monsieur, et moi je tiens à remplir mes engao^emenls...

— Il n'y a pas dt i-agement réel, puisque je n'ai aucun titre, aucun reçu de toi.

- Entre honnêtes gens, il n'y a pas besoin de titres, monsieur. J'en avais offert un à monsieur votre père, il l'a positivement refusé ; de même qu'il m'a défendu de jamais rendre le capital dont je vous paye l'intérêt.

— Et tu ne dois payer ces intérêts que pendant dix ans, je le sais aussi...

— Oh 1 quant à cela, monsieur, je n'ai rien répondu à monsieur votre père lorsqu'il a ajouté cette condition ; mais je ferai mon devoir.

Et l'honnête marchand de charbon s'éloignait en laissant dosant le jeune Arthur la petite somme qu'il avait apportée.

Lorsque les trente-cinq mille francs de rente furent dissipés, et que le bel Arthur en fut réduit à faire ressource de son mobilier, il reçut avec moins de mépris les cent trente-sept francs cinquante centimes que Bernardin ne manquait jamais de )ui apporter le premier de chaque mois où l'on paye son loyer.

Un jour, Cherami n'avait plus de meubles, de bijoux, ni de chevaux à vendre, et il s'était logé en garni, lorsque Bernardin Uii apporta le trimesire de sa renie. Le fidèle marchand de charbon connaissait la conduite du fils de son ancien maître; il avait TU le jeune homme dissiper follement cette fortune que ses parents avaient eu tant de peine à amasser; vendre la maison qu'on lui avait laissée ; puis passer d'un hôtel brillant dans un appartement plus modeste, puis, delà, dans un hôtel garni. Bernardin ne s'était jamais permis la moindre réflexion, la plus petite observation sur ces changements de situation ; seulement, à chaque nouvelle dégringolade du jeune homme, il poussait un profond soupir, et disait en lui-même:

— 0 mon pauvre maître ! c'est bien heureux que vous ne soyez pas témoin de la conduite de voire fils!

Or, ce jour-là, Arthur, qui n'avait plus le sou, vit avec joie arriver sa petite rente; mais, comme Bernardin allait le quitter, après lui avoir compté son argent, il le retint en lui disant :

— Écoute, mon cher Bernardin, je vais te faire une proposition.

— Je vous écoule, monsieur.

— Tu m'apportes fort régulièrement les intérêts des onze mille francs que tuas reçus démon père... tu aurais cependanMe droit de ne plus me les payer, car il y a déjà plus de dix ans d'écoulés, et...

— Monsieur, je crois vous avoir dit que je vous les payerais toujours... je ne me croirais pas quitte autrement.

— C'est très-bien... Je ne saurais blâmer cette rigoureuse probité ; mais je vais t'offrir, moi, le moyen de t'acquitter. Donne- fnoi mille écus... trois mille francs comptant, cela me fera plaisir, ça m'obligera même... parce qu'avec trois mille francs !... on peut faire quelque chose... tandis qu'on ne peut rien faire avec cent trente-^ept francs. Donne-moi donc cette somme, et 3 te liens quitte de tout et tu n'auras plus de rente à me payer.. Est-ce arrangé?

— Non, monsieur, cela ne se peut pas.

— Pourquoi donc, puisque cela me convient ainsi?

— Il ne me convient pas, à moi, d'acquitter une rente de cinq cent cinquante francs en donnant mille écus, ce serait de l'usure.

— Qu'est-ce que tu me chantes, avec ton usure ! du momenl que cela m'arrange, que c'est moi qui le le demande?...

— Non, monsieur, je ne dois pas accepter celle proposition.

— Eh bien ! alors, donne-moi les onze mille francs que lu as reçus, puisque tu es si chatouilleux sur la probité... Comme ça, la conscience sera parfaitement en repos et nous serons d'accord tous les deux.

— Non, monsieur, je ne vous rendrai pas le capital que j'ai reçu, parce que monsieur volrepêreme Ta jadis expressément défendu. Ce fut sa première condition en me "^émettant cet argent... et qui sait s'il ne lisait pas alors dans l'avenir?,., s'il ne prévoyait pas qu'un, jour cette modeste rente serait une dernière ressource pour son fils?...

— Monsieur Bernardin, vous vous permettez de...

— Pardon, monsieur, je ne me permets rien. Mais monsieur doit bien penser que je connais sa position...

— Ma position?... Eh' pardieu ! c'est celle de tous les jeunes gens qui ont bien vécu... qui se sont amusés... qui ont été adorés des femmes...

— Oui, monsieur... mais vous avez peui-être été trop bon, trop généreux pour elles?...

— J'ai fait ce qui m'a plu... si c'était à recommencer, je le ferais encore!...

— Je n'en doute pas, monsieur; dVilleurs, vous êtes le maîiro de disposer de votre bien...

— Oui, certes... je le suis... c'est-à-dire je Tétais. Voyons, Bernardin, me donnes-tu les onze mille francs?

— Non, monsieur, car, de là-haut, votre père me blâmerait.

— Alors, dontie-moi mille écus.

— Pas davaniage; mais je payerai toujours la rente à monsi-'ur... et si demain je venais à mourir, mes cnfanls ronlinueraient de payer... Oh I c'est une chose sacrée et sur laquelle monsieur peut compter!

— El) bien ! voyons, paye-moi trois ans d'avance : seize cent cinquante francs.., Ah ! tu ne peux pas me refuser cela?

— Pardonnez-moi, monsieur, je refuse, et dans votre intérêt; car les trois années de votre rente vous les auriez dépensées avant six mois... et alors cette faible ressource vous manquerait encore.

— Monsieur Bernardin, vous no voulez rien m'avancer?

— Je ne le dois pas, monsieur.

MONSIEUR CHERAMl

— Eh bien! alors, fiche-moi le camp, j'ai mon lièvre I

Bernardin avait salué fort respectueusement le fil- de feu son maître, et s'était éloigné.

Quelque temps après, et lorsqu'il était tombé dans Tctat le plus précaire, Arthur Cherami avait recommencé près de Bernardin ses pressantes sollicitations pour obtenir une avance sur sa rente, ou une portion du capital ; mais toutes ses prières avaient été vaines. Le vieux serviteur était inébranlable, et d'autant plus inflexible dans sa résolution, qu'il savait bien qu'en agissant ainsi il ménageait une modeste ressource au fils de son bienfaiteur.

Les années s'écoulèrent. Loin de devenir plus sage à l'école ■de la pauvreté, le ci-devant bel Arthur avait conservé les mêmes passions, les mêmes défauts et la même impertinence qu'au temps de sa prospérité. Sans doute, c'est bien peu de chose que quarante-six francs par mois; ce qui donne, à peu de chose près, trente sous par jour; et lorsqu'il faut avec cela qu'un homme se loge, se vête et se nourrisse, il doit faire assez maigre 'Chè''e. Et pourtant, dans ce Paris où l'on prétend que la vie est si coûteuse, depuis ces bienfaisants établissements de bouillon €t de bœuf tout cuit, depuis surtout que ces éiablisscmenis ont eu l'heureuse idée de donner à manger chez eux, un homme peut dîner avec sept sous ; oui, lecteur, avec sept sous ! savoirs deux sous de bouillon, trois sous de bœuf, et deux sous de pain. El cet homme-là aura pris une nouriiure plus saine, plus confortable que celui qui, moyennant trente-deux sous, a un potage, trois plats au choix, un dessert, du pain à discrétion et une demi-bouteille de vin.

Mais, lorsque M. Cherami recevait le trimestre de sa rente, au lieu de ménager celte petite somme, sa dernière ressource, d'acquitter quelques dettes et d'aller diner à très-bon compie dans un établissement de bouillon, il se rendait chez un d-s meilleurs traiteurs de Paris, la tête haute, l'air arrog,mt, s'étalait devant une table, .appelait le garçon, et commandait un dîner fin, les mets les plus recherchés, les vins les plus généreux; tout cela de façon à ce que toutes les personnes qui (inaientlà pussent l'entendre. Enfin, il reprenait son rôle de lion, oubliant qu'il n'en avait plus la mise, et en imposant encore à la multitude par son air de grand seigneur.

Les uns se disaient : « C'est un original qui affecte de se yêlif pauvrement pour cacher qu'il est millionnaire. •»

Les autres : « C'est qcrelque étranger, quelque grand personnage qui veut garder l'incognito à Paris. »

Et les garçons servaient avec promptitude, avec une extrême politesse, ce monsieur en paletot râpé qui mangeait des perdreaux truftés et buvait du Champagne frappé; et, en payant sa cane, Cherami ne reprenait jamais la monnaie que lui rendait le garçon, y eût-il deux ou trois francs; il lui criait : — C'est bien... gardez cek; c'est pour vous!

Alors le garçon s'inclinait jusqu'à terre devant ce monsieur si généreux. Celui-ci sortait fièrement du salon, enchanté de l'effet qu'il avait produit. Et le lendemain il n'avait pas de quoi dîner.

Et que l'on ne croie pas que ce personnage est imaginaire, qu'il n'y a pas d'homme assez sol pour se conduire ainsi; il y en a, et beaucoup. Pour notre part, nous en avons connu plus d'un.

Mais, lorsqu'il ne restait plus rien du modeste trimestre, il fallait de nouveau vivre d'emprunts, de ruses ; il fallait se contenter du très-mince ordinaire d'une gargote dont la maîtresse voulait bien lui faire crédit parce qu'il lui contait des douceurs et la comparait à Vénus, bien qu'elle eût les yeux chassieux et le nez violet. Dans ce gargot, on ne pouvait pas demander du Champagne et des truffes, c'eût été perdre son temps; mais Ciierami trouvait encore le moyen d'y faire de l'embarras: criant plus fort que tout le monde, étourdissant chacun par son babil, ayant toujours à raconter une aventure dont il était le héros, et dans laquelle il avait fait des choses merveilleuses. Si l'un des auditeurs avait l'air de douter de Ja véracité de son récit, il le provoquait, l'injuriait, le menaçait, voulait absolument se battre sur-le-champ, et, pour rélabhr la paix et calmer ce monsieur, il fallait que celui qu'il avait apostrophé le régalât au moins d'une demi-tasse accompagnée de son petit verre. Quant aux garçons du cabaret, comme il n'avait rien à leur donner, il les traitait comme des chiens et levait sur eux sa badine lorsqu'ils ne le servaient pas assez promptement.

Si, au lieu de passer son temps à flâner et à fumer, M. Cherami avait voulu faire quelque chose, il aurait augmenté son revenu et pu vivre sans avoir sans cesse recours aux emprunts.

aJQNSIEUR CHERAMf 3,

II était assez in>lruiti il lui était resté de son éducation une légère souvenance de beaucoup de choses ; il en savait assez enfin, et pouvait passer pour savant aux yeux de ceux qui ne le sont pas. Son écriture était assez belle pour qu'il pût se mettre copiste. Dans sa jeunesse, il avait appris la musique, jouait un peu de violon; il aurait encore pu tirer parti de ce talent et trouver une modeste place dans un orchestre d'un théâtre de second ordre, ou bien encore faire danser à la guinguette la gnselte et l'ouvrier.

Mais le ci-devant bel Arthur regardait comme fort au-dessous de lui ce travail qu'on lui proposait; il aurait cru s'avilir en se faisant copiste ou ménétrier, et il ne rougissait point d'emprun ter cent sous lorsqu'il savait bien qu'il ne pourrait pas les rendre... Comment donc ces gens-là entendent-ils l'honneur? Convenons plutôt qu'ils s'en font un à eux, comme il y a deV peintres qui font des natures qui n'ont rien de naturel, mais qu'on est convenu de nommer natures de convention.

Un jour qu'à bout de moyens, s'étant vu refuser par tous ceux auxquels il avait emprunté, n'osant point aller à son gareot parce que la maîtresse de l'établissement était absente, Cheramî se voyait dans la dure nécessité de se passer totalement de dîner, Il lui vint l'idée de se rendre chez son payeur de rente- et \& voilà en roule pour aller chez le marchand de charbon de'ter^e se disant, chemin faisant : - Bernardin ne veut jamais me faire la moindre avance; mais, sacrcbleu ! quand je lui dirai qu^ je n'ai pas de quoi dîner, il n'est pas possible qu'il me laisse mourir de faim.

Le modeste commerçant allait se mettre à table avec sa fair^ille, lorsque Chorami se présenta devant lui en s'écriant : — Ah! diable ! il paraît que vous allez dîner, vous autres! Vous êtes bien heureux! Moi, je n'ai pas de quoi dîner. Bernardin, prete-moi un écu, afin que je puisse me restaurer aussi.

Le marchand de charbon répondit d'un ton respectueux :

— Je n'ai jamais d'argent à prêtei- mais si monsieur veut nous fairf Thonneur de s'asseoir à notre table, nous seron» heureux de lui offrir notre modeste^ dîner.

— Ah ! c'est comme ça !... Eh bien I sois répondit Cherami ea •e plaçant sur-le-champ à table.

Mais, chez Bernardin, le dîner était fort simple ; il se compo

32 MONSIEUR CHERAMl

sait de la soupe, le bœuf et un plat de pommes de terre. Quant au vin, c'éiaii de l'Argenteuil très-nouveau.

Cherami s'r^cria que le bouillon était maigre, le bœuf dur et le vin très-mauvais ; le dessert ne se composait que d'un morceau de fromage de Géromé, qu'il prélendil n'être bon que pour des maçons; et il s'élonna beaucoup qu'on ne prît point de café après !e re^as; enfin, il se leva de table de fort mauvaise humeur, en disant à Bernardin et à sa femme : — Mes enfants, vous vous nourrissez très-mal ; vous vivez comme des pleutres, je ne viendrai plus dîner chez vous.

Ce fui son seul remercîment à ses hôtes.

LE RESTAURANT DU PARC SAINT-FARGEAf,

Arthur Cherami se trouvait donc ce jour-là dans une de ces positions perplexes qui s'augmentait d'une circonstance aggravante, c'est qu'il s'était passé de dîner la veille.

Il ne tenait cependant qu'à lui de se rendre chez Bernardin, et là il éiait bien certain qu'à défaut d'argent on ne lui refuserait point à dîner. Mais, vous savez que notre ancien viveur avait été fort peu satisfait du repas qu'il avait pris une fois chez le marchand de charbon; non-seulement il avait trouvé tout mauvais, car ce monsieur, dans sa misère, était resté fort difficile ; mais encore il s'était aperçu que, chez son payeur de rente, ce serait en vain qu'il essayerait de blaguer; c'est-à-dire de faire de l'embarras, de mentir, de vouloir se poser. La famille du marchand de charbon ne souriait même pas aux histoires extraordinaires qu'il contait, et c'était cela, plus peul-Ôtre que la simj)licité du dîner, qui avait froissé Cherami. Dans la gargote où il était forcé d'aller quelquefois, il se contentait d'un méchant plat, mal accommodé, parce qu'en le mangeant, il pouvait crier bien fort, pérorer et se faire écouter par la plupart des habitués «le l'endroit. Nous savons comment il se faisait payer du café par ceux qui se permettaient de ne pas croire tout ce qu'il racontait.

Arthur n'avait nullement affaire au bureau de correspondance des omnibus, mais il savait que, dans ces endroiis-là, on rencontre fréquemment quelque personne de connaissance. Dans ce mouvement continuel de gens qui vont et viennent, qui partent, qui arrivent, il n'est point rare de se trouver avec quelqu'un que l'on n'a pas vu depuis longtemps et que parfois on ne «roit plus être à Paris. Arthur, qui n'avait rien à faire, se rendait donc très-souvent à une gare de chemin de fer, se promenant de long en large devant les bureaux où l'on prend ses billets, comme s'il at4,endait quelqu'un... et, en effet, il attendait toujours que le hasard fît arriver là une personne de sa connaissance à laquelle il pourrait emprunter cent sous.

Ou bien, il allait se poser devant un bureau de correspondance d'omnibus, toujours dans la m.ême espérance. Cette fois, il avait bien en effet rencontré des connaissances, mais le résultat n'avait pas répondu à son attente. Mal accueilli par le papa Blanquette, repoussé avec perte par madame Capucine, il commençait à croire qu'il ne ferait pas ses frais, et se disait, mais en lui-même lîiaintenant :

— Sapristi! dans quel temps vivons-nous? Le monde devient indécrottable!... Plus de politesse, plus d'urbanité, plus de bonnes manières!... Autrefois, quand je rencontrais un ami, ma première parole était: o Tu vas venir dîner avec moi. »

« Il acceptait ou il n'acceptait pas, mais l'offre était faite... Aujourd'hui, je ne rencontre que des pleutres qui se garderaient bien de m'offrir la moindre chose... beaucoup même se permettent de passer raido et de fiire comme s'ils ne méconnaissaient pas... Il y en a d'autres qui poussent l'insolence jusqu'à, oser me demander quelques misérables pièces de cent sous qu'ilg m'ont prêtées et que je ne leur ai pas rendues... Pardieu ! j'en ai prêté bien d'autres jadis 1... et je ne les redemandais jamais, parce que je savais bien que ce serait inutile... Entre aais, est-ce qu'on doit se rendre l'argent prêté?... Est-ce que ce qui est à l'un ne doit pas être à l'autre?... Voilà comme j'entends ramitié,moi!... cette belle, cette véritable amitié que pratiquaient Castor et Pollux.., Pythiasei Damon, Achille et Patrocle, Ores'.e et Py* lade. Est-ce que nous voyons dans l'Iliade que jamais Patrocle ait dit à Achille : « Je t'ai prêté cent sous... ou vingt francs, rends-les moi. i. Fi donc! oa n'v est cas : on n'a aucun exemple

de ces choses-là!... et je défie tous mes anciens compagnons de plaisir de m'en citer un seul ! Avec tout cela, je sens aujourd'hui que la néeessilé du dîner se fait senlir... je ne puis aller à mon petit cabaret de la rue Basse-du-TempIe, la maîtresse du logis est indisposée... son mari la remplace au comptoir, ei celui-là est toujours indisposé contre moi... il se peripet de me demander de l'argent!*. Gargotier, si j'en avais de l'argent est-ce que j'irais manger chez toi?... Ah!... il y a bien Bernardin... là, je suis sûr de trouvera dîner ; mais je m'ennuie beaucoup chez ces gens-là... Et puis, dîner chez un ancien serviteur de mon père, cela humifie mon amour-propre... Coiblou ! est-ce que, comme Titus^ j'aurais perdu ma journée?...

Et, tou^ en frappant encore son pantalon avec sa badine, Cherami portait les yeux autour de lui. Il remarqua alors les deux jeunes filles qui attendaient d'autres places pour Belleville.

— Voilà deux minois de grisettes qui me plaisent assez, se dii-il, en se rejetant sur sa hanche gauche, une brune et une blonde... chair de procureur, comme nous disions jadis au club. Elles sont drôlettes touteè deux... la blonde a l'air niais, mais la brune a de l'esprit dans la prunelle... Si j'essayais de faire leur conquête en leur proposant un dîner fin... je gage qu'elles accepteraient!... Je connais le sexe... ces jeunes filles sont si gourmandes!... Oui, mais, ensuite... il faudrait qu'elles payassent le dîner... cela pourrait les gêner... et je ne veux pas mettre des femmes dans l'embarras ! Ce ne serait pourtant qu'une revanche que je prendrais!...

Tout en faisant ces réflexions, Cherami s*est cependant rapproché des deux jeunes filles; il va se posicr devant elles en fredonnant un air de lanlaisie, et leur lance un regard dans lequel il a mis tout ce qui lui reste de séduction. Ces demoiselles se regardent et partent d'un éclat de rire ; mademoiselle Laurelte se permet même de dire d'un ton goguenard : — C'est quelque uyan de l'Opéra-Comique qui a une fuite par ici... cela vaut toujours mieux qu'une fuite de gaz !...

— Ah ! ah! nous sommes spirituelle et sardoiiique ! dii Cherami en s'adressanl à mademoiselle Laurette ; je l'avais deviné rien qu'en admirant votre minois piquant!...

— Mais, monsieur, je ne s^is pas ce que vous voulez dire! répond la jeune fille en tâchant de prendre un air sérieux.

— Je réponds à la réflexion que vous venez de faire au sujet d*une roulade que je me suis permise... et qui p'était peut-être pas entièrement perlée.

— Moi, monsieur, je ne sais pas seulement si vous avez chanté ; je disais 9 mon amie Lucie que nous arriverions bien tard au restaurant du parc Saint-Fargeau, et que je ne savais pas si on y dansait le samedi...

— Ahl ces demoiselles vont au parc Saint-Fargeau?... C*est au-dessus de Belleville, je crois?

— Oui, monsieur...

— Et il y a maintenant par là un restaurant, où l'on danse?.., Prrdon, je vous demande cela pour me renseigner... étant trèsamateur des endroits où l'on dîne bien.., et où l'on s'amuse; et il y a longtemps que je ne suis allé de ces côtés.

— Alors, vous y trouveriez du changement. Oui, monsieur, dans le parc Saint-Fargeau, il y a maintenant un restaurateur qui a un grand jardin dans lequel il y a une pièce d'eau... Mais ce n'est pas de l'eau pour rire... elle porte bateau, on peut se promener dessus... c'est grand, il y a une île dont on fait le tour avec précaution, car la pièce d'eau est profonde I...

— On peut s'y noyer ! dit mademoiselle Lucie.

— Ah! on a aussi le droit de s'y noyer!...

— Dame !... si l'on tombait dans l'eau!

— C'est juste... Il y a aussi une salle de danse?

— Oui, monsieur, une salle en plein air et une à couvert en cas de pluie.

— Allons, je vois que rien ne manque, et si avec cela la cuisine est bonne...

— Très-bonne, et on mange là des matelotes excellentes, parce qu'on prend le poisson dans l'endroit même.

— Décidément, ce restaurant champêtre aura incessamment ma visite; j'y serais même allé aujourd'hui... heureux, mesdemoiselles, de faire la route avec vous, si.., je n'attendais pas ici quelqu'un... qui ne viendra pas, je commence à le croire. C'est diabolique!... on nous attend à dîner au Palais-Royal... cinq heures approchent... il sera cause que nous manquerons au rendez-vous et on dînera sans nous!

— Vous dînerez ailleurs, voilà loutl... Il ne manque pas de traiteurs à Paris.

36 MOiNSIEUR CHERAMI

— Vive Dieu f... qui le sait mieux que moi I... Aussi je ne suis pas embariassé, c'est-à-dire je n'ai que l'embarras du choix, et si ces demoiselles voulaient me faire l'honneur d'accepter un petit dîner dans ces environs...

— Merci, monsieur,, nous n'acceptons pas comme ça des dîners; d'ailleurs, on nous attend au parc Saint-Fargeau.

— C'est bien pour cela que je les invite, se dit Gnerami. Puis il répond : — Ces demoiselles sont dans le commerce?

— Oui, monsieur, nous sommes plumassières; nous travaillons dans un des meilleurs magasins de la rue Saint-Denis ; mais, aujourd'hui, c'est la fête de la patronne... voilà pourquoi nous avons notre journée à nous.

— Enchanté d'avoir fait votre connaissance. Ahl vous êtes dans les plumes... charmant état pour une femme !... Elles en ont la légèreté : qui se ressemble s'assemble.

— Est-ce une sottise qu'il nous dit là, ce monsieur ? murmure mademoiselle Lucie à l'oreille de son amie.

^ Mais non, bêtasse, c'est un compliment, au contraire.

— Belleville!... Bellevillel les voyageurs!

— Laurette, voilà la voiture de Belleville et on nous fait signe cpi'il y a des places pour nous...

— Oh! courons, alors. Bonjour, monsieur

— Ah! vous partez si vile; je croyais que... je pensais... Les deux jeunes filles sont déjà dans l'omnibus qui bieniôl dis-

paraît. Gherami fait une demi-pirouette sur jlui-même en murmurant : — Elles ont eu bon nez en refusant mon diner. Peste !... Gomment m'en serais-je tiré? Je ne sais pas f.lché d'avoir causé avec ces petites... l'une s'appelle Laurclîe, l'autre Lucie ou Lucile, ce seront des connaissances dans l'occa^sion; cela peut servir, si j'ai jamais besoin d'acheter des plumes.

UNE AUTRE NOCB.

TTn jeune homme de vingt-cin([ ans à peu près, d'une loiir- ■ure élégante, mais dont la toilette est un oeu en désordre,

MUNSiÊÏJK CIJEKaMI 37

vient d'arriver précipitamment à cet endroit de la porte Saint- Martin. Il marche vivement et ne s'arrôie que devant la porte cochère de la maison du restaurant Deffieux. Là, ce jeune homme regarde avec inquiétude, avec anxiété môme sous la porte cochère, puis autour de lui, puis sur le boulevard. A la pâleur de son visage, à l'altération de ses traits, à l'expression de ses yeux, il est facile de voir qu'il est en proie à une vive douleur qu'augmente encore l'attente d'un événement prochain. Cherami vient à peine d'apercevoir ce jeune homme, que celui-ci court \ lui, en lui disant d'une voix émue : — Monsieur, est-ce que vous êt/es là depuis quelque temps?

— Mais, oui, monsieur, depuis assez longtemps même.

— Pardon... mais, alors, vous pourriez me dire... Avez-vous vu arriver une noce ici, ciicz ce restaurateur?

— Une noce?... Certainement, j'en ai vu une... il n'y a mémo pas bien longtemps quo les voitures sont reparties.

— Elle est arrivée... déjà!... Je croyais être ici avant eux.

— Non, vous êtes en relard.

— Ils sont entrés là?

— Oui, monsieur ; j'ai môme fort bien vu la mariée.

— Vous avez vu Fanny?

— Je ne sais pas si elle se nomme Fanny... je rignorais; mais, ce que je sais, c'est qu'elle est fort gentille.

— Oh! oui, monsieur; elle est charmante, n'est-ce pas?

— C'est une jolie mariée, sans être une beauté.

— Oh! monsieur, il n'y en a pas au monde de plus belle.

— Ceci dépend du goût... Je ne veux pas vous contrarier làdessus !

— Éait-ellepâle... tremblante... avait-elle l'air d'avoir pleuré?

— Mais, pas du tout!... Elle était fraîche, rose, gracieuse... elle a sauté en bas de la voiture en riant; alors, j'ai pu voir sa taille qui n'est pas mal, bien que la jeune personne soit un peu boulotte.

— Boulotte!... Mais non, elle est mince, petite.

— Je vous assure qu'elle est grassouillette... Mais ça ne fait pas mal pour une blonde... les blondes maigres, ça tourne au i plumeau... !

— Blonde?... Fanny est brune! Vous vous êtes trompe, mon- * sieur, ce n'est pas la mariée que vous avez vue.

38 MONSIEUR OHERAMI

— Ce n'est pas la mariée que j'ai vue? Oh! pardonnez-moi, monsieur; je ne peux pas m'êlre trompé, puisque j'ai causé avec l'oncle du marié que je connais beaucoup, le père Blanqueile, marchand de draps en gros.

— Blanquette I... Ah! pardon, monsieur... je me trompais; la noce que vous avez vue n'est pas celle que j*allends...

— Ah! ma foi! ce n'est pas ma faute... Vous me demandez s'il est venu une noce chez ce traiteur, je vous dis ce que j'a. vu, moi! A présent, ce n'est plus cela qu'il vous faut, expliquezvous mieux, alors!...

— Ah! monsieur, excusez-moi... il m'est bien permis de me tromper... je souffre tant!...

Vous souffrez?... Oh! diable l... En effet, vous êtes bien

pâle... Et où souffrez-vous?

— C'est au cœur 1...

— Au cœur... Mais, alors, il faut prendre quelque chose... Venez avec raoi dans un café... je sais ce qu'il vous faut... j'ai eu souvent mal au cœur...

— Non, non... je ne quitterai pas cette place que je ne l'aie vue... la perfide !... l'infidèle !...

— Vous attendez une infidèle? Cela ne devrait pas vous empêcher de prendre quelque chose pour vous remettre... Vous êtes horriblement pâle, vous allez vous trouver mal... Quand on attend une femme perfide, il fsfet de la force, du courage... du nert t... Venez prendre un consommé, il y a ici près une entreprise de bouillon...

— Ah ! les voilà 1... les voilà ! Oh ! oui, je suis sûr que ce sont eux, cette fois... je le sens à ce que j'éprouve ! Tenez, monsieur, voyez-vous ces voilures sur le boulevard?...

— En effet, c'est encore une noce... Peste! cela me semble fort élégant, ceci...

— Les voilures viennent ici... voyez-vous, monsieur...

— Des équipages... remises avec laquais à livrée... c'est beaucoup mieux que la noce de Blanquette.

— On arrête le... Venez... approchons...

— Oui... oui... Oh ! soyez tranquille, je ne vous quitte pas... Est-ce que votre infidèle serait?...

— Fannv 1 Elle s'est mariée avec un autre.., j^ i'aimais

— Pauvre garçon î je comprends maintenant voire douleur.,.

— Ah ! je voudrais mourir sous ses yeux...

— Pasdebêlise!... Esl-ce qu'il faut mourir pour une femme?... Allons donc!... il n'y a rien qui se remplace plus facilement!..^

La première voiture de celle autre noce venait de s'arrêter : il en descend quatre hommes tous jeunes, élégants, de bonne tournure; l'un des quatre semble le héros de la cérémonie, c'est lui qui donne des ordres, envoie ses garçons d'honneur vers d'autres voitures, ou leur indique à quelle personne ils. doivent offrir la main. Celui-là est un peu plus âgé, il approche de trente ans et sa vie a dû être bien employée, car ses traits, fortement dessinés, mais fatigués, annoncent l'excès du travail ou des plaisirs. C'est un joli garçon, grand, mince, l'air distingué ; mais ses grands yeux bruns sont cerclés de noir, sa bouche est mince, ses lèvres sont serrées, son sourire a plus d'ironie que de gaieté, son front accuse déjà des rides assez nombreuses, ses sourcils se contractent souvent pour peu qu'il s'anime en parlant; enfin, ses cheveux, d'un beau noir et taillés en brosse, son déjà assez rares sur le devant de la tète et ne présentent plus au milieu qu'une petite pointe pour garantir encore le sommet.

— C'est lui!... c'est Auguste Monléard ! murmure en frémissant le jeune homme auquel Cherami s'est attaché ; et, en prononçant ces mots, il presse le bras de son compagnon avec une sorte de fureur. Mais, bien loin de se plaindre de cette liberté, Cherami presse à son tour son bras sous celui de sa nouvelle connaissance, en lui disant :

— Ah!... ce jeune homme... est Auguste Monléard... Tiensi tiens !... Monléard... j'ai connu un Monléard... il y a vingt ans.., ce n'est plus celui-là... Est-ce que ce serait là le marié ?

— Uui... c'est pour lui qu'elle m'oublie... qu'elle me repousse...

— Elle a tort... Ce jeune homme est bien, mais vous ête«j plus jeune... et puis, ce gaillard-là me fait l'effet d'avoir diablement connu les joies de l'existence 1... Je ne lui en fais pas un crime... seulement, il lui faudra de bonne heure un faux toupet,..

— Ah 1 j'ai bien envie d'aller le frapper au visage !...

Déjà le jeune homme avait fait un mouvement pour s'élancer vers le marié, mais Cherami le relient, en le prenant à bras-leeorp».

— Qu'est-ce que vous allez faire... des sottises?... Je ne le souffrirai pas... Entre gens bien élevés, on ne boxe pas. Si vous voulez vous battre avec le marié... trcs-bien... j'y consens... je serai même votre second; mais vous avez tout le temps... et vous conviendrez que le moment serait très-mal choisi

Le pauvre amoureux n'écoutait plus; une autre voiture venait de s'arrêter devant la porte cochère. Dans celle-là, il y a des dames, et entre autres la mariée, qu'il est facile de reconnaître à sa coiffure en fleur d*oranger. C'est une petite femme toute fluette, toute mignonne. Ses cheveux sont bruns comme ses yeux qui sont grands, bien frangés par de longs cils et surmontés de sourcils minces, mais parfaitement dessinés. Sa bouche est petite et spirituelle ; elle laisse rarement voir ses dents qui sont mal rangées. C'est une femme gentille, et voilà tout; il faut en être amoureux pour prétendre qu'il n'y en a pas au monde de plus belle. Mais, pour un homme bien épris, il n'y a qu'une femme au monde; alors, elle est nécessairement la plus belle. Ce que la mariée avait de plus remarquable, c'étaient ses pieds et ses mains, qui étaient d'une petitesse extraordinaire et dignes de servir de modèle à un statuaire.

Le marié a couru offrir sa main à sa femme pour l'aider à descendre de voiture. Celle-ci s'appuie à peine sur le bras qu'on lui présente, et, légère comme une plume, elle est déjà à terre ; où elle semble fort occupée de regarder si sa toilette n'a pas été ciiiffonnée dans la voiture.

— La voilà!... c'est elle!... c'est Fanny!... murmure le jeune homme en s'appuyant sur Cherami.

— Elle ne me fait pas du tout l'effet d'avoir pleuré 1... reprend celui-ci.

— Mon Dieu!... Est-ce qu'elle ne regardera pas de mon côté?... -

— A quoi bon?... Elle vous verrait pâle, défait, avec une mine de déterré : ce n'est pas ainsi qu'il faut se présenter devant une lernine pour qu'elle vous regrette...

— Elle verrait combien je souffre... elle devinerait que la douleur me tuerai...

— Et je vous réponds que cela ne l'empêcherait pas de danser ce soir... Je me connais en physionomies... et je juge cette fcmme-là... tempérament see... le cœur idem ; il n'y a pas beau-

coup de sensibilité sous cette enveloppe-là î„. ou cela m'étonnerait infiniment.

Cependant d'autres dames sont descendues de voiture, puis des jeunes personnes qui s'empressent autour de la mariée : Tune lui railache une épingle ; celle-ci rajuste les plis de son voile; une autre raffiermit son bouquet, et, pendant que l'on se livre à ces petits détails de toilette , si importants aux yeux d'une femme, et surtout d'une nouvelle mariée, celle-ci promène ses regards autour d'elle, et bientôt ses yeux se fixent sur le jeune homme pâle, défait, souffrant; car il avait écarté, repoussé toutes les personnes qui se trouvaient devant lui et qui l'auraient empêciié de contempler tout à son aise celle pour Isiquelle il était venu là.

Une légère émotion se peint sur le visage de la jeune mariée; il y a dans ses yeux un sentiment de compassion, de pitié; mais cela ne va pas jusqu'à la tristesse, et, comme presque au même instant, son mari, qui a remarqué sa préoccupation, s'avance vers elle d'un air empressé, elle change bien vite de physionomie, prend un air aimable, riant, et accepte le bras de son époux, en lui faisant de petites mines fort gentilles.

Alors le jeune homme, que Cherami retient par le bras, ne peut maîtriser un mouvement de fureur, en s'éçriant :

— Ah! c'est affreux... pas un regard de regret... d'adieu pour moi! Elle voit ma souffrance... mon désespoir, et elle sourit à cet homme 1 et elle s'éloigne à son bras, le bonheur, la joie dans les yeux!...

Page 1