LE BANQUIER
L*œil gauche de Clierami a été tellement endommagt? el conserve si longtemps les marques du coup qu'il a reçu, que, depuis six semaines, le bel Arthur est obligé de garder la chambre, parce qu'il ne veut pas sortir avec un bandeau sur la figure.
Madame Louchard, qui est souvent chargée de panser l'œil blessé, dit un jour à son locataire : — Mais, comment donc avezvous reçu cet atout-lk?
— Vous appelez cela de Vatout^ aimable hôtesse!... Ce serait un fichu jeu que celui où l'on aurait plein les mains de semblables atouts 1
— Vous vous êtes donc encore battu, mauvaise tête ?
— Cette fois, je dois avouer que l'on m*a battu... je n'ai pas été le plus fort... mais ils étaient un bataillon contre moi.
— Ce n'est pas un coup d'épée que vous avez reçu là ?
— Non... malheureusement!... Une épée vous crève l'œil, mais elle ne vous le fait pas sortir de la tête. C'est cependant pour deux jeunes filles que j'ai reçu cela 1
— Ah ! il vous en fallait deux à la fois 1... Dieu 1 que j'ai raison d'/iaïr les hommes!
— Entiu, cette retraite forcée m'a fait faire des économies... je vous ai donné un superbe à-compte?...
— Vingt-cinq francs !... Vous appelez ça un superbe àcompteV...
— Tout est relatif !... je ne vous donnais habituellement que cent sous. Dieu merci, mon œil se guérit... je vais bientôt reprendre mon élan.
— Et courir de nouveau après vos jeunes filles ?
— Non... foi de gentilhomme, je ne recommencerai pas !... j'en ai assez I... J'ai mon lièvre. Je vais tâcher de retrouver mon ami Gustave... il est peut-être à Paris depuis que je garde la chambre. Ma première visite sera pour son oncle... un «^^'»'^-
220 MOiNSIEUR CHERAMI
culier fort peu aimable, qui se permet de me regarder de Iravers ; mais, pourvu qu'il me dise où est son neveu, je lui permets de me tirer langue, si cela peut lai faire plaisir.
Quelques jours plus lard, Cïierami peut, en effet, sortir, et sans bandeau ; son œil a repris son aspect normal. Notre homme a soigné sa toilette, ses bottes sont cirées, son chapeau vergeté, son paletot brossé avec soin; il prend sa badine, monte dans l'omnibus qui descend de Belleville, prend une correspondance et arrive faubourg Montmartre, chez le banquier.
Cette fois, Cherami ne s'arrête pas chez le concierge; il va droit dans les bureaux et il retrouve le même commis occupé encore à faire des additions. Il y a véritablement dans les maisons de banque des employés qui passent presque toute leur journée à faire des additions ! Quand ces gens-là s'endorment, ils doivent voir sans cesse des chiffres danser et voltiger autour d'eux ; quelle douce existence ! et quels jolis rêves !
Cherami s'arrête devant le vieux commis, qui ne lève pas plus le nez que la fois précédente, mais fait entendre le môme bruit sourd qui accompagnerait une mécanique : six... huit... quatorze... vingt-sept... trente... etc., Qtc
— Dites-moi donc, mon bonhomme, est-ce que vous n'avez, pas quitté de là depuis la dernière fois que je suis venu? s'écrie Cherami en frappant avec sa badine sur le bureau de l'employé. Sapristi I mais, alors, vous n'êtes point un commis ordinaire, vous êtes un logarithme vivant, une machine à chiffrer pour laquelle on doit avoir pris un brevet d'invention!... Vous devez vous vendre fort cher.
Le vieil employé se borne à répondre, sans lever les yeux :
— Ne tapez donc pas comme ça sur mon grand-livre, vous voyez bien que vous faites de la poussière !
— Oui, certes, je vois que je fais beaucoup de poussière; vos garçons de bureau ne nettoient pas tous les jours, à ce qu'il parait ?
— Trente-cinq... quarante-quatre... cinquante-trois...
• Ah ! voilà que vos ressorts se mettent en mouvement ; je voudrais, cependant, ne pas être obligé de m'adresser à votre patron, M. Grandcourt, vu que nous ne sommes pas très-bien ensemble. Voyons, papa Double-Zéro, diles-moi si le neveu du banquier, si Gustave est revenu de sa tournée en AUema^ne/...
MONSIEUR CHERAMl 2?i
J'ai à lui parler... c'est important... fort important... c'est son i)onheur que je veux assurer! Eh bien?...
— Qui de cent soixante paye quatre-vingts, reste...
— Ah ! c'est trop fort ! ça passe l'imagination !... C'est à envoyer à l'exposition !
El, après avoir donné avec sa badine un nouveau coup sur le bureau, qui, celte fois, fait sauter la poudre et l'encre dans les yeux du vieux commis, Cherami se dirige à grands pas vers le cabinet du banquier, et trouve celui-ci en train de lire les journaux.
A Paspect de Cherami, qu'il reconnaît sur-le-champ, bien que son costume ait subi d'heureux changements, M. Grandcourt fait une légère grimace. Notre visiteur, au contraire, essaye de sourire et salue gracieusement : — Monsieur, j'ai bien i'hunneur dêtrele vôtre...
— Monsieur, je vous salue...
— Est-ce que, par hasard, vous vous souvenez de moi?
— Parfaitement, monsieur... D'ailleurs, vous n'êtes nullement changé... si ce n'est votre toilette, que je vous félidte d'avoir renouvelée...
— Ah! vous vous apercevez de cela?.. Vous faites attention au costume, à ce que je vois ?■
— Mais il me semble que cela saute aux yeux...
— Je veux dire que vous y attachez de l'importance, que vous jugez fhomme sur Thabit.
— Monsieur, est-ce pour connaître mon opinion à ce sujet «rue vous venez me trouver ?
— Non, ofi!... non... je me moque parfaitement de l'opinion des autres. Je sais ce que je vaux, et cela me suffit...
— Je vous félicite, monsieur, de savoir ce que vous valez; il est bien possible que le monde ne s'en doute pas...
Cherami se mord les lèvres et tortille ses favoris, tout en mur- Hïurant-. — Ce diable d'homme n'a pas changé non plus... toujours sardonique, railleur... Je ne méprise pas les esprits de «elle trempe... cela pique... cela émoustille. On riposte, et la conversation n'en a que plus de sel.
M. Grandcourt réprime un ]éi;er sourire et ?o renverse sur son fauteuil en croisant ses jambes, comme quelqu'un qui aticnd ce qu'on va lui dire.
— Je gagerais bien que vous devinez pourquoi je viens? dit enfin Cherami.
— C'est possible, monsieur... mais, cependant Je pourrais me
tromper.
— Je viens encore vous demander où est ce cher neveu, mon ami Gustave?
— Il voyage, monsieur.
— Il voyal^e encore?. .. Mais, enfin, il est quelque part?
— Il était à Berlin il n'y a pas longtemps...
— Il n'y a pas longtemps... ceci est assez vague. Enfin, il vous dcrit, et probablement vous lui répondez?..,
-- Cela ne fait aucun doute...
— Par conséquent, il vous dit où vous devez lui adresser vos lotlrcs. Eh bien! ayez la complaisance de me donner celte adress-e, afin que j'écrive à Gustave vivement. Il s'agit de lui annoncer une nouvelle qui le rendra irès-beureux, et probablement hâtera son retour à Paris. Quand on peut faire plaisir à un ami, il me semble qu'on ne saurait trop se presser ! Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis, cette fois?
— Peut-être, monsieur ; cola dépend des suites que peut avoir le plaisir que vous voulez procurer à votre ami... Quelle est celle nouvelle si heureuse que vous avez hâte de transmettre à mon neveu, pour qu'il se presse de revenir? Ne pourriez-vous m'en faire part?
— Je pourrais vous trouver bien curieux; mais vous ôtes l'oncle de mon ami, et, à ce litre, je vous excuse. La petite femme que Gustave adoraitl... qu'il adore toujours!... du moins, il mel'a dit avant de se remettre en voyage... celte charmante Fanny !... et le fait est qu'elle est fort jolie !... J'ai pu l'examiner tout à mon aise quand je suis allé chez elle... figure fine, spirituelle, «ne voix câline, un pied pour dire qu'on en a un...
— Enfin, monsieur, cette Fanny?...
— Eh bien 1 cher oncle, elle est veuve !...
— Eh ! monsieur, il y a longtemps que je sais cela. Elle est reuve, parce que son mari s'est brûlé la cervelle; ce qui n'annonce pas qu'il était bien heureux en ménage.
— Pcrmeitez, il s'est tué, parce qu'il s'était ruiné 1... de mauvaises spéculations à la Bourse... Mais ce n'est pas du défunt qu'il est question, c'est de sa veuve. Puisque la femme que Gus-
MOiNSIËUR CHER AMI 223
tave aJonit est libre, qui empêchera que, plus tard, je ne dis pas tout de suite... mais, enfin, quand ie deuil sera passé...
— Ainsi, monsieur, c'est pour raniuier cette sotte passion que mon neveu éprouvait pour une femme qui se moquait de lui, que vous voulez à toute force savoir où il est?... Vous espérez qu'au reçu de votre lettre il va tout quitter pour revenir à Paris?
— Je suis môme capable d'aller le chercher moi-même où il est !... si ce n'est pas trop loin !... et pas trop cher!... Je prendrai des troisièmes classes, ça m'est égal. II faut faire des sacrifices à l'amitié...
— Vous n'aurez pas celte peine, monsieur ; et comme je trouve, moi, que mon neveu reviendra toujours assez tôt pour revoir celte Fanny ; comme je me flatte surtout qu'alors il ne songera plus du tout à celle jeune femme, je ne vous do*nnerai pas son adresse.
— Ah! vraiment...! Vous êtes donc toujours aussi coriace, aussi tyran qu'autrefois?
— On n'est pas un lyran, monsieur, parce qu'on empêche les étourdis de faire des sottises... Je sais bien que, maintenant, on a Thabilude de donner ce nom à ceux qui veulent que l'on respecte les lois, les usages, les personnes ; que l'on honore encore la vieillesse, que l'on révère ceux à qui l'on doit le jour, que l'on souhaite encore la fête à ses parents, et que l'on ne fume pas dans une pièce où il y a des dames ; si vous l'entendez ainsi, oh ! je suis un tyran, monsieur, et je me fais gloire de l'être.
Cherami se promène avec impatience dans le cabinet, en murmurant : — Vous allez me chercher midi à quatorze heures ! Il n'est pas question de tout cela!... Une fois, deux fois, voulezvous me donner l'adresse de Gustave?
— Cent fois, non !...
— Alors, bonsoir 1... J'ai mon lièvre 1
Et Cherami sort furieux do chez le banquier, ea se disant : — Si j'avais un oncle comme celui-lf», je le déshériterais.
LA JEUNE VEUVB.
Pendant plusieurs jours, Cherami va tous les malins s'informer au cincicrgo de h maison du banquier, si un jeune voyagour esi arriv(î ; mais, comme il n'oblient que des réponses négatives, il so lasse de faire inutilement la même course, et se borne à y aller une fois par semaine.
Cependant le temps s'écoule, et Cherami, qui en est revenu à n'avoir plus que sa rente pour vivre, se voit de nouveau n'ayant pas en poche de quoi s'acheter un cigare.
Mais l'hiver a fait place au printemps, les beaux jours sont revenus, et le ci-devant bel Arthur se promène plus que jamais en cherchant des connaissances.
Un malin, devant le Châleuu-d"Eau, il aperçoit deux jeunes filles qui ont l'air de guetter un omnibus; il s'avance de leur côté, en se disant : — Par la sambleul je crois bien que ce sont mes gentilles plumassières... Eh! oui... ce sont elles, mesdemoiselles Laurette et Lucie I...
En s'enlendant nommer, les jeunes filles se sont retouméeg et regardent ce monsieur qui leur fait un beau salât. Tout à coup la brune Laurette s'écrie : — Ah! je reconnais monsieur, maintenant... c'est lui qui a causé avec nous à la Porte-Saint-Martin, l'été dernier...
— Oui, mesdemoiselles, justement... Est-ce que vous montez encore à Belleville?
— Oui, monsieur.
— Vous allez encore au restaurant du parc Sainl-Fargcau '^
— Non, monsieur; mais nous avons une amie qui demeure au village de l'Avenir.
— Qu'est-ce que c'est, s'il vous plaît, que le village de l'Avenir?
— Comment ! vous ne le connaissez pas?
— Je n'ai jamais su lire dans l'avenir, et j'ignorais qu'il eût uo village.
— C'est au bois deRomainviUe, un peu avant, sur des terrains d'où Ton domine une grande étendue de pays. On a bâti par là des maisons presque ternies pareilles, petites, mais bien gentilles, bien décorées, et qui ont chacune leur petit jardin. Comme cela n'est pas cher, et que l'on a de grandes facilités pour le payeoient, le village de TAvenir s'est élevé tout de suite et comme par enchantement.
— Pardieu ! j'irai acheter une maison par là... dès que je serai en fonds... Ah! mesdemoiselles, je vous ai bien cherchées! Si vous saviez ce que j'ai fait pour vous retrouver !...
— Nous, monsieur 1 Et pourquoi vouliez-vous nous retrouver?
— Pour vous offrir un spectacle et un souper...
— Tiens 1... cette idée... Mais nous n'aurions peut-être pas accepté ?..
— Ce peut-être rae rassure... Ma proposition n'avait rien d'inconvenant.
— Il est certain que monsieur a l'air trop comme il faut pour qu'on se méfie de lui.
— Fichtre ! se dit Cherami, quel malheur que je n'aie pas le sou!... Je gage qu'on accepterait maintenant.
— Et où donc nous avez-vous cherchées, monsieur?
— Mais chez tous les plumassiers du quartier Saint-Denis.
— Ah ! vous auriez cherché longtemps. Nous ne sommes plus dans Ifts plumes, nous avons changé.
— Dans quoi êtes-vous, maintenant?
— Dans les perles... nous enfilons des perles.
— Ah 1 c'est un fort joli étal... Je n'ai jamais travaillé dan? les perles, moi, et cependant je l'aurais bien voulu...
— Laurette, voilà notre voiture... viens. Adieu, monsieur...
— Quel quartier, s'il vous plaît?
-^ Rue des Arcis.
Les deux jeunes filles montent en omnibus, et Cherami le* voit de nouveau s'éloigner. Il pousse un iéger soupir, mnrmurp contre le sort, frappe son pnntalon avec sa badine et continue sa promenade. Mais il n'a pas fait C(Mit pas, qu'il se trouve vis-à vis d'une jeune dame en deuil qui s'arrête en lui adressant un gracieux salut. De son côté, Cherami s'incline profondément, car il vient de reconnaître la jeune veuve d'Auguste Monléard.
226 MO^'SIEUR CHERAMI
'! — Bonjour, monsieur... Me reconnaissez-vous? dit Fauny ea souriant.
— Ah! madame, il faudrait donc que je fusse myope de la première catégorie pour, vous ayant déjà vue, avoir oublié votre ravissante figure...
— C'est que ces vêlements de deuil changent beaucoup !
— Que vous portiez du deuil, que vous portiez du rose, que vous ne portiez rien du tout, je garantis que vous serez toujours charmante. Je préférerais même la dernière façon...
— Vous êtes galant, monsieur Gheramil
— Je suis heureux de voir que madame se souvient de mon nom.
Je ne l'avnis pas oublié, monsieur, et je désirais même
beaucoup vous revoir.
En vérité!... Si j'avais pu m'en douter, madame, je me
serais transporté chez vous depuis longtemps.
Je tenais d'abord à vous remercier de la complaisance que
vous avez eue de vous rendre chez mon père pour remplir une mission pénible...
— Oh ! ne parlons pas de cela, je vous en prie î Avez-vous quelque autre commission dont vous vouliez bien me charger? Je suis à vos ordres... je n'ai rien à faire, disposez de moi.
— Je vous remercie, monsieur Gherami. Vous connaissez M. Gustave Darlemont?
— Si je le connais I... C'est le meilleur de mes amis, mon Euriale, mon Oreste, mon Pythias... Oh ! oui, madame, je le connais, et je l'apprécie; c'est un charmant garçon qui mérite bien d'être aimé...
— Monsieur Gherami, dites-moi, franchement... et, maintenant, il me semble que vous n'auriez aucune raison pour me cacher la vérité?... est-ce Gustave qui vous avait prié de vous battre avec mon mari?
— Ah! madame sait que c'est moi qui...
— Qui avez eu un duel avec iM. Monléard, sans doute; oh! mais, rassurez-vous, je ne vous en veux pas du tout pour cela.
— Elle est charmante! se dit Gherami; je crois qu'elle ne m'en aurait pas voulu davantage si j'avais tué son mari.
— Seulement, monsieur, reprend Fanny, veuillez oie dîn»
MONSIEUR GHERAMI 227
pourquoi vous m'avez appelée pertide lorsque vous m'avez vue passer?
— Eh! mon Dieu ! belle dame, la chose est bien facile à comprendre. J'avais dîné avec ce pauvre Gustave chez le traiteur où se faisait votre noce. Pendant tout le repas, ce cher ami était si désolé, que cela faisait peine à voir... il ne mangeait pas, ne buvait pas... J'étais obligé de dîner pour deux, et, à chaque instant, de le retenir pour qu'il n'allât point vous chercher au milieu de votre noce...
— En vérité!... Pauvre garçon! il était si chagrin que celai...
— Le soir, il avait parlé à votre sœur et lui avait fait promettre qu'en revenant pour le bal, elle lui ferait avoir un entretien avec vous...
— Ma sœur ne m'a jamais dit un mot de tout cela... Cette Adolphine est singulière!...
— Il paraît, au contraire, qu'elle a fait prévenir l'oncle de Gustave, afin qu'il vînt chercher et emmener son neveu.
— De quoi se mêlait-elle?...
— L'oncle est venu, il a forcé son neveu à le suivre; je suig resté seul... J'avais bu pas mal de punch, j'étais monté à une noce qui se faisait au-dessus de la vôtre. En sortant de là, échauffé par la danse, et songeant toujours à mon pauvre ami, je vous ai aperçue et j'ai lâché ce mot... que je retire aujourd'hui, en vous demandant un million d'excuses de l'avoir prononcé.
— Vous êtes tout pardonué. Ainsi, Gustave n'est pour rieo dans ce duel?
— Il l'ignorait même complètement lorsqu'il est revenu d'Espagne.
— Et savoz-vous oiî il est à présent, Gustave?
— Hélas 1 non !... En Prusse, je crois. J'ai été plusieurs fois pour m'en informer ; mais il a un oncle qui est bien l'homme le plus désagréable !.. S'il ne tenait pas de si près à mon ami, je lui aurais déjà flanqué un bon coup d'épée. Mais il faudra cependant bien que Gustave revienne... je guette son retour.
— Quiind vous aurez de ses nouvelles, vous serez bien aimable de venir m'en donner. Voici ma nouvelle adresse.
— Croyez, madame, que je serai trop heureux de vous prott* Ter mon zèle.
2^8 l\IONSIEirR CHERAMI
— Adieu, monsieur Gherami.
— Madame, recevez tous mes hommages.
La jolie veuve s'(51oifrnc, et Gherami se dit : — Je ne sais pas si elle aime sincèrement Gustave, mnis, ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle grille de le revoir.
ORESTE ET PTLÂDB.
Il y a plus dp six mois que Fanny est veuve, lorsqu'un jour, en se rendant à la demeure de M. Grandcourl, Gherami en voit sortir Gustave. Il pousse un cri de joie, et va se jeter dans les bras du jeune voyageur, en s'écriant : — Tandem! denique!... le voilà donc enfinl... ce n'est pas malheureux!... Fichtre, l'absfence a été longue, mais il faut espdrer que ce sera la dernière.
— Bonjour, mon cher Arthur, dit Gustave en serrant la main de Gherami. Vous veniez donc chez mon oncle ?
— Votre oncle !... Ah! sapristi, il est gentil, votre oncle, parlons-en ! mais je suis venu cent fois... je voulais avoir votre adresse pour vous écrire, aller vous chercher... pas moyen d'obtenir de votre oncle le moindre renseignement!... Quand étesvous revenu ?
. — Hier soir, à neuf heures; mais pourquoi désiriez-vous tant savoir où j'étais?... Qu'avez-vous donc de si important à m'apprend re?
— Votre oncle ne vous a donc rien dit?
— Nous avons, ce matin, causé d'affaires... de négociation, voilà tout...
— Ah! le vieux renard... il n'y a pas de danger qu'il vous ail api)ris ce qui vous iiilc^Tesse le plus !...
— Alors, dites-le-moi vite, Gherami.
— Vo;re passion, cette peiiie femme que vous aimoz tant...
— Fanny!... Grand Dieu ! elle est morte?
— Eli! non, elle n'est p;is morle, elle se porte à ravir, elle est toujours aussi jolie et, de plus... elle est veuve.
— Veuve!... Ah! mon Dieu!... il serait possible !...
— C'est plus que possible, ça est; son mari jouait à la Bourse, il s'y était ruiné; alors, crac! un coup de pistolet... vous comprenez...
— Ah! quel malheur! Mais c*est affreux, cela; et depuis combien de temps?
— Presque immédiatement après votre départ...
— Pauvre Fanny ! elle qui croyait trouver le bonheur dans cette union... combien elle doit avoir éprouvé de chagrin.,, que de larmes elle a dû verser !...
— Mon cher Gustave, vous ne connaissez pas du tout cette jeune femme... Elle a une très-grande force de caractère... elle a reçu la nouvelle de la mort de son mari avec un courage, une sloïcilé dignes de ces Lacédémoniennes qui envoyaient leurs fils au combat en leur ordonnant d'ôire vainqueurs ou de ne point revenir.
— Comment pouvez-vous savoir cela, Cherami ?
— Pardieu !... parce que c'est à moi que son mari avait confié ses dernières volontés, et la commission d'aller apprendre sa mort à sa femme...
— A vous ! qui vous étiez battu en duel avec lui?
— Justement ! ce duel nous avait rendu les meilleurs amis du monde... Je vous dirai tout cela plus en détail une autre fois ; sachez seulement que la jeune veuve, qui est déjà Irès-consolée, ne cesse point de parler de vous, de demander de vos nouvelles, de s'informer si vous reviendrez bientôt...
— Est-ce bien vrai!... ne me trompez-vous pas?... Fanny pense à moi?
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, et, entre nous^ je crois qu'elle n'a jamais eu d'amour pour son mari... ce que explique pourquoi elle l'a peu regretté.
— Tout ce que vous m'a|»prenez me surprend à un point... Je n'en reviens pas! Fanny veuve... Fanny libre...
— Oui, veuve, et depuis six mois passés déjà... A propos.. et c'est la première question que j'aurais uû vous faire... l'aimezvous toujours?
— Si je l'aime toujours!... Ah! mon cher Arthur, pouvez-vous en douter!
— Il me semble que vous auriez eu parfaitement le temps et le
droit de l'oublier... Je crois me rappeler que c*est dans celle espérance que vous étiez parti.
— C'est possible, mais je n'ai pu y parvenir. J'ai cherché à me distraire... à devenir amoureux d'autres femmes... Je croyais l'être un jour... mais l'illusion se dissipait bien vite; et puis, la dernière fois que j'avais rencontré Fanny, elle s'était montrée si aimable avec moi, que ce souvenir n'était pas fait pour dissiper mon amour...
— Alors, vous l'aimez... vous en êtes sûr?
— Ah ! çà, mon cher , pourquoi donc me demandez-vous cela?...
— Ah! c'est que... j'avais pensé à autre chose, et si vous n'étiez plus épris de la veuve... Mais, du moment que vous en êtes encore toqué, c'est bien, c'est fini; et je crois que maintenant les choses iront à votre gré.
— Dès aujourd'hui, j'irai voir Adolphine, la sœur de Fanny.
— Et pourquoi n'iriez-vous pas chez Fanny elle-même? il me semble que ce serait bien plus court... Je puis vous donner son adresse.
— Ah ! vous n'y pensez pas, mon ami ! que j'aille tout de suite chez celte jeune femme... moi, qui ne la voyais plus depuis son mariage... ce ne serait pas convenable! Il faut qu'elle m'y autorise d'abord.
— Pu:s lu'elle vous avait engagé à aller la voir étant mariée, il me semble qu'elle peut bien vous recevoir étant veuve...
— Sans doute, mais pas tout de suite; il faut que je la revoie avant chez son père... Elle doit y aller souvent, maintenant...
— J'aimerais mieux vous voir aller chez la petite veuve que chez son père.
— Pourquoi cela?
— Ah l pourquoi... C'est encore une suite de mon idée de tout à l'heure. Mais, enfin, faites comme vous l'entendrez; le prin( ipal est que vous arriviez h être heureux et à rester à Paris... parce que je m'ennuie pendant que vous voyagez. Parole d'honneur, il me manque quelque chose 1...
— (Je cher Arthur !... Je suis vraiment sensible à l'intérêt que vous i)rcnez à ce qui me touche... Et vous, mon ami, êles-vous lïeurcux... faites-vous de bonnes affaires?
MONSIEUR CHERAMl 231
— Je ne peux pas en faire de mauvaises, puisque je n'en fais pas du tout... Je suis content... parce que je suis philosophe ! Je suis heureux... quand j'ai mon lièvre... mais je ne l'ai pas depuis quelque temps...
— Je gage que vous n'avez pas d'argent?
— Vous gagneriez bien souvent en gageant cela,..
— Et vous ne m'en parliez pas! Ne suis-je plus votre ami?
— Mon cher Gustave, vous me rendez confus... mais je vous en dois déjà, et...
-'Qu'importe cela !... Est-ce que l'on compte, entre amis !... Le pïus heureux n'est-il pas celui qui peut obliger l'autre ?...
— Cré coquin!... si tous mes amis d'autrefois avaient pensé comme vous...
Gustave prend son portefeuille, en tire un billet de banque et le glisse dans la main de Cherami en lui disant : — Tenez, mon brave, quand vous n'en aurez plus, vous me le direz... Maintenant, adieu, je vous quille, je cours chez M. Gerbault; aujourd'hui, je dîne avec mon oriCle;mais, si vousvoulez dîner avec moi demain, trouvez-vous à six heures devant le passage de l'Opéra...
— Si je le veux I... Par la sambleu !... mais ce sera pour moi une fête...
— En ce cas, adieu et à demain.
Gustave est déjà loin, et Cherami le regarde encore en se disant :
— Voilà bien la perle des amis; je ne connais point les perles dans lesquelles mesdemoiselles Laureite et Lucie travaillent, mais un véritable ami est plus précieux que tous les très o^rs de Golconde, et plus rare aussi. J'ai été sur le point de lui parler de certaine idée qui m'est venue... relativement à la petite Adolphine, la sœur delà jolie veuve... mais j'ai rcflc'chi que je ferais mieux de n'en rien dire. A quoi cela servirait-il de lui apprendre que je crois la pauvre Adolphine amoureuse de lui... puisque c'est toujours Fanny qu'il aime ?... Cela lui ferait de la peine, et voilà tout; il n'oserait plus aller chez le papa Gerbauit pour parler de sa chère Fanny... Décidément, j'ai bien fait de me taire. Voyons donc ce qu'il m'a glissé dans la main... Généreux Gustave 1 il est capable de m'avoir encore prêté cinq cents francs...
Cherami développe le billet de banque qu'il tenait serré dans sa main et demeure tout saisi en voyant qu'il est de mille francs. Après s'être bien assuré qu'il ne se trompe pas, Cherami fourre le billet dans son porte-cigares, en murmurant : — Mille francs!... il m'a donné mille francs en me disant : r Quand vous n'en aiirez plus, vous me le direz... » Ah Isacrebleu! cette fortune inattendue me bouleverse... La conduite de ce jeune homme me remue... elle me fait presque rougir de la mienne !... Voyons, Arthur, mon bel ami, est-ce que lu vas continuer tes bamboches... les folies?... Etpirce que tu as rencontré un brave garçon qui te donne de l'argent sans compter, est-ce que tu vas, comme à ton ordinaire, manger cet argent comme tu as mangé la fortune? Eh bien! non, par la sambleu ! cela ne sera pas; je veux me montrer digne d'être l'ami de Gustave... à daler de ce jour je change de conduite, je deviens raisonnable, je mets de l'eau dans mon vin... et, pour commencer, je vais aller dîner à trentedeux sous.
Pendant que Cherami prend ces belles résolutions, Gustave se rend en toute hâte chez M. Gerbault.
Adolphine était seule et tâchait, en travaillant son piano, de trouver quelques distractions à la peine secrète qui minait son cœur. Depuis quelque temps la sœur de Fanny était bien changée : on ne souffre pas impunément d'un amour véritable; à dixneuf ans, un tel sentiment occupe tous nos moments, revient dans toutes nos pensées. Les traits de la jeune ûlle étaient altérés ; sa figure, amaigrie, pâlie, conservait sans cesse une expression de mélancolie qu'elle s'efforçait, mais en vain, dans le monde, de cacher sous un sourire, et la société de sa sœur n'était pas faite pour la distraire, car celle-ci l'entretenait presque toujours de celui qu'elle aurait voulu oublier.
Madeleine, qui a reconnu Gustave, ne juge pas nécessaire de .annoncer et le laisse entrer dans la chambre de sa maîtresse, que l'on entend jouer du piano. Le jeune homme s'avance lout doucement, va se placer deriicre Adolphine, et ce n'est qu'au bout d'un moment, en regardatii daUv. la glace qui est au-dessus du piano, que la jeune tille aperçoit celui qui est derrière elle. Alors un cri lui échaj)pe; elle murmure le nom de Gust;ive, puis ses traits se couvrent d'une j)âlcur effrayante, el ses regards se Laissent vers la terre.
— Mon Dieu! chère Adolphine... qu'avez-vous? s'écrie le jeune homme effiayé; voulez-vous que j'appelle?...
Mais Adolphine lui fait signe de resler et lui presse la main en balbutiant : — Ce n'est rien... la surprise... l'émotion... je m'attendais si peu à vous voir!... Mais c'est passé... Comment, monsieur Gustave, vous voilà de retour?
— Oui, ma bonne petite sœur... Vous ne m'attendiez doac plus?... Vous pensiez donc ne plus me revoir?...
— Oh! je ne dis pas cela... je trouvais au contraire que votre absence était bien longue cette fois...
— J'ai été près de sept mois éloigné... et, pendant ce temps... j'ai appris qu'il s'était passé ici... bien des événements...
— Ah!... vous savez^?...
— Oui, je sais que votre sœur est veuve...
— Qui donc vous a déjà appris cela?
— C'est Cherami; vous savez, ce monsieur qui était avec moi... le jour de...
— Oh ! je connais ce monsieur... c'est lui aussi qui est venu nous apprendre la mort fatale de ce pauvre Auguste ; car, je ne sais comment cela se fait, mais votre M. Cherami se trouve toujours mêlé dans tout cela... tout le monde le prend pour confident!... Depuis quand êtes-vous de retour?
— D'hier au soir seulement.
— C'est bien à vous d'avoir pensé à venir ici... Mon père est flOrti, mais il ne tardera pas à rentrer...
— Tant mieux 1 car je serai bien aise de lui parler... J'espère que maintenant il ne trouvera pas mauvais que je vienne ici... comme autrefois?
Adolphine ne peut réprimer un mouvement nerveux, tout en répondant : — Ah! vous désirez revenir chez nous?... Oui... je comprends... vous ne craignez plus de vous rencontrer avec Fanny...
— Est-ce (jue vous pensez que je devrais encore éviter sa présence, dites, ma bonne Adolphine?
— Moi?...Ohlje ne panse rien... Pourquoi vouloz-vous que jo pense cela?... d'ailleurs, je ne puis pas lire dans votre cœur... et j'ignore s'il ressent toujours les mômes sentiments qu'autrefois...
— Ah! je puis bien vous le dire, à voi>s... qui m'avez toujours traité comme voire frère ; pourquoi, d'ailleurs, vous en
ferais-je un mystère.?... Oui, j'aime Faiiny comme autrefois, son image n'a pas cessé un seul jour d'être présente à ma pensée. Won amour, quoique sans espérance, était toujours le même..! Ah! jugez donc si je puis cesser de l'aimer, à présent qu'il m'est encore permis d'entrevoir le bonheur dans l'avenir!
Adolphine a passé sa main sur son front; elle fait un effort sur elle-même en répondant : - Ah! c'est bien d'aimer comme cela... avec une constance que le temps... l'absence n'ont pu rbranlerl... C'est bien... et une femme ne saurait payer par trop damour des sentiments aussi vrais... aussi purs que les vôtres !
— Et, maintenant que nous sommes seuls, dites-moi, ma chère Adolphine, croyez-vous que Fanny m'accueillera bien?... Pensezvous que ma constance la touchera?... que son cœur y sera sensible?... L'ambition, le désir de briller lui avaient fait me préférer M. Monléiird. Je puis bien pardonner à sa jeunesse d'avoir plutôt écouté la vanité que l'amour... car je ne crois pas qu'elle en ait jamais eu beaucoup pour son mari...
— Oh ! non, je ne le crois pas non plus...
— Alors, sa mort ne lui a pas ciusé un bien grand chagrin?...
— Elle a beaucoup regretté sa fortune, voilà tout!... °
— Quelle est sa position maintenant?
— Deux mille cinq cents francs do rente... Mon père lui avait offert de revenir demeurer avec nous, mais elle a préféré être
. chez elle.
— Deux mille cinq cents francs! C'est bien peu, quand on a eu un équipage à ses ordres.
— C'est bien assez pour quelqu'un qui ne place pas le bonheur dans la richesse.
— Vous, Adolphine, qui n'avez pas les goûts de votre sœur, vous pensez ainsi ; mais, toutes les femmes ne vous ressemblent pas.. .Fanny aime le monde. ..elle est peut-ôlre un peu coquette... c'est un défaut bien excusable. Grâce au ciel, ma position me met maintenant à même de satisfaire les goûts de celle qui sera ma compngne. Je gigne dix mille francs ; je ne lui donnerai p;is une voilure dans sa remisi', des chevaux dans son écurie, mais elle aura le moyen de ne pomt sortir à pied quand cela lui S(>ra agré;ib!e... Adolphine, vous ne me répondez pas?... Pensez-vous que Fanny voudra bien être ma femme?
— Oh ! maintenant que vous gagnez dix mille francs par an... elle agréera sans doute votre recherche.
Gustave pousse un soupir en murmurant : — Alors... si je n'avais pas cela à lui offrir, elle me refuserait encore?..i Voilà ce que vous voulez dire?...
— Mais, non... Mon Dieu, je n'ai pas voulu vous faire de la peine, monsieur Gustave; j'ai eu tort de vous dire cela... Fanny doit vous aimer... pourquoi ne vous aimerait-elle pas?... Elle serait donc bien ingrate !... vous qui lui avez donné la preuve de tant d'amour, de tant de constance... qui lui avez pardonné le chagrin qu'elle vous a causé... certainement qu'elle vous aime... vous serez heureux avec elle... mais... voyez-vous... je ne puis pas toujours parler de cela... parce que <;a m'inquiète... ça me tourmente pour vous... Mon Dieu !' je me sens toute étourdie...
Gustave examine plus atieniivement la jeune iiile, et s'éciie :
— Mais je n'avais pas encore remarqué... Comme vous èles changée... maigne!... Vous avez donc été malade, ma peiiie sœur?
— Ah! vous vous en apercevez maintenant ?... Mais, non, je ne suis pas malade... je n'ai rien... j'ignore pourquoi je change...
— Souffrez-vous quelque pari?
Adolphine lève ses beaux yeux vers le ciel, en disant :
— Non... je ne souffre pas...
— Oh ! je ne veux pas que vous soyez malade, moi !... Je veux que vous repreniez vos belles couleurs d'autrefois, et, à présent que me voilà de retour, je veillerai sur votre santé...
— Merci... merci 1... Vous viendrez donc nous voir souvent? -^ Je l'espère bien-, et voire sœur, vient-elle souvent ici?...
— Les jeudis, parce que nous avons du inonde... quelquefois encore dans la journée...
L'arrivée de M. Gerbault met fin à cette conversation, il accueille fort bien Gustave, et celui-ci ne lui cache pas tout le jçJlaisir qu'il aura à revenir chez lui ; il ne lui parle pas de Fanny, ne voulant pas, pour la première fois qu'il le revoit, l'entretenir déjà de ses nouvelles espérances; mais il trouve adroitement le Tîîoyen de faire connaître sa position qui lui permettra, en se mariant, d'offrir un sort heureux à celle qui portera son nom.
Maintenant que sa fille aînée est veuve, M. Gerbault ne voit plus aucun inconvénient à ce que Gustave se retrouve avec elle;
et il est le promier à engager le jeune homme à revenir chez lui comme autrefois. Gustave est enchanté; il serre la main de M. Gcrbauli, presse celle d'Adolphine, et s*éloigne sans remarquer que rabattement de celle-ci s'est encore augmenté-
RÉFORME COHPI^ÈTB.
Le lendemain, à six heures, Cberami, mis avec une recherche qui lui rendait sa belle tournure et son él(^gance d'autrefois, se promenait devant le passage de TOpéra. Déjà, quelques-uns de ses amis de plaisir, qui ne le saluaient plus depuis qu'il avait un paletot râpé, s'étaient arrêtés en le regardant et avaient fait le mouvement d'aller à lui; mais Cherami faisait alors une demipirouette sur ses talons, en se disant : — Passe ton chemin, canaille !... Je sais ce que lu vaux, toi !... Tu ne me regardais pas quand j'étais panel... Tu me reconnais parce que je suis bien mis .. rétro f,.. j'ai assez de tout ce monde-là!
Gustave ne tarde pas à arriver ; il ne peut retenir une exclamnt on de surprise en considérant celui qui maintenant pourrait encore se dire : le bel Arthur.
— Sapristi, mon clierl Excusez Tétonnement que je manifeste, dit Gustave; mais, en vérité, dans le premier moment, jo ne vous reconnair,5ais pas... Vous êtes superbe, là, sans compliment; vous portez on ne peut mieux une belle toilette.
— C'est un reste d'habitude d'autrefois...
— Et pourquoi vous êles-vous fait si beau?
— C'est bien le moins que je fasse honneur à un ami tel que vous!...
— Allons dîner, et nous causerons.
— Je suis à vos orircs.
Ces messieurs enfrent au Caf»' Anglais, et Gustave dit à son compagnon : — Commandez, vous vous y entendez bien.
— Pardon, mais je ne commanile plus, lépond Cherami; j'y alla's comme une corneill'' (pii abat des noix... je ne veux plus suivre celle marche; à vous de commander.
MOiNSIEUR CHERAMI 237
— Que signifie cela?... Vous, un homme qui entendait si bien la vie I...
— Je Teniendais fort mal, au contraire, et je change tout cela... rélorme complète : il vaut mieux tard que jamais.
Gustave se décide à faire le menu du dîner ; mais à chaque instant son convive lui dit : — Assez... en voilà bien assez!... et nous ne changerons pas de vin.
— Oh 1 ma foi, mon cher, vous ne prendrez que ce que vous voudrez ; mais je veux demander ce qui me plaît; je ne suis pas devenu ermite, moi !
— Faites, vous êtes le maître... Je me griserai si vous l'exigez, je dois vous obéir.
Pendant tout le premier service, Gherami met de l'eau dans son vin et se montre irès-sobre.
— Je ne vous reconnais plus, dit Gustave.
— Tant mieux! je vise à ne plus être reconnaissable; mais parlons de vos affaires : avez-vous été chez le papa Gerbaull?
— Oui; j'ai vu Adolphine, la jeune sœur de Fanny, toujours bonne, aimante, disposée à me servir.
— Je la crois très-sensible, en effet.
— Seulement, je Tai trouvée fort changée ; elle est maigrie, sa fraîcheur a disparu... On dirait que cette jeune tille a un fond de chagrin.
— Il n'y aurait rien d'impossible à cela... pauvre petite! Et vous lui avez dit que vous aimiez toujours sa sœur ?
— Certainement; je lui ai laissé comprendre toutes les espérances que la nouvelle position de Fanny me permettait de concevoir... Ohl je ne lui fais pas un mystère de mon amour pour sa sœur.
— Cela a dû lui faire bien plaisir!...
— Adolphine s'intéresse à mon bonheur ; si elle peut me servir près de Fanny, elle le fera, j'en suis certain...
— Elle en est capable... Mais, voyez-vous, si vous m'en croyez... vous irez directement chez la jeune veuve sans que la petite sœur serve toujours de témoin à vos amours... c*est un métier dangereux pour un cœur de dix-neuf ans I Quand on voit les autres s'aimer, cela peut donner envie d'aimer soi-même.
— Mon cher Arthur, je ne demande pas mieux que d'aller chez madame Monléard , mais encore faut -il auparavant que ja
l'aie revue chez son père... qu'elle m'ait permis d'aller chez elle.
— Soyez tranquille, elle vous le permettra; et votre oncle, lui avez-vous parlé de vos nouvelles espérances?
— Non, vraiment! il n'aime pas Fanny... il sera toujours asse» temps quand les choses seront prêles à se conclure.
— Ah çà ! si on veut vous voir maintenant, où vous trouveral-on?.. Car je ne veux plus m'adresser à votre oncle; c'est un vieux taquin avec lequel je ne m'entends guère... il a une façon de me regarder 1... Si ce n'élait pas votre oncle, je vous ceriitie <}ue nous aurions déjà dégainé.
— Mon cher, je vous assure, moi, que mon oncle est un excellent homme... très-juste au fond... un peu entêté quand il a mal jugd les personnes ; nuiis qui revient fort bien sur ses jugements lorsqu'on lui a prouvé qu'il a tort.
— Bel effort qu'iFfait là !
— 11 a de la prévention contre Fanny ; il la croit incapable d'aimer: lorsqu'elle me rendra heureux, il sera le première convenir qu'il avait tort. Quant à moi, j'ai accepté un fort joli logement dans sa maison, oiî je resterai jusqu'à ce que je me marie,
— Dans la maison de votre oncle I... Alors, on ne pourra pas vous voir sans sa permission?
- Détrompez-vous : mon logement est tout à fait séparé du sien, au second, sur le devant.
— Et le concierge vous connaît-il, maintenant ?
— Oui, soyez iranquille, il sait mon nom... Voyons, mon brave, buvons du Champagne à mes amours... à' mon union avec Fanny !...
— Vous tenez à boire du Champagne?
— Certainement.
— Si vous y tenez !.., Nous aurions pu nous contenter de ce Bordeaux, qui est parfait.
— Mais que signifie cette sagesse 1 et quelle révolution s'est op'irée en vous ?... Qui donc a fait ce miracle ?
— Oui?... Vous ne vous en douiez pas?
— .Ma foi ! non.
— Eh bien! c'est vous, mon cher Gustave...
— Moi?... Pas possible!...
— ( "est pourtant la vérité. Voilà deux fois que vous m'obligei... f:l avec lam de grâce... de générosité...
MONSIEUR CHERAMl 239
— Ah! je vous en prie...
— Laissez-moi parler, sacrebleu! ce n'est pas de la blague que \e veux faire ici, ei vous me croirez, parce que rien ne m'oblige à mentir. J'ai fait un retour sur moi-même... je me suis dit que si je n'éiais plus jeune, cependant, je n'étais pas encore assez vieux pour vivre aux crochets des autres. Enfin, je ne veux plus jeter l'argent par la fenêtre... Il y a mieux : j'éprouve maintenant le déïirde faire quelque chose... de travailler et de m'occuper. Je me moquais des commis... des gens employés dans les bureaux... eh bien! trouvez-moi une place comme cela, mon ami, et je vous certifie que je la remplirai de façon à ce qu'on ne me mette pas .1 2a porie.
Gustave prend la main de Cherami, et la presse dans la sienne, en lui disant : — C'est bien, ce que vous voulez faire là... je ne saurais vous blâmer de ces bonnes résolutions... Si vous y persistez, eh bien ! je chercherai., je vous trouverai quelque chose.
— Oh! je persisterai, c'est un parti-pris.
— En attendant, comme il ne faut jamais pousser les choses à Texcès, il n'est pas défendu de boire du Champagne, pourvu qu'on ne se grise pas avec.
— Soit, buvons-en.
— A mes amours 1
— A vos amours!... Mais, croyez-moi... faites vos affaires voua- .méme... et n'en chargez plus la petite sœur.
— La croyez-vous doofi caûabla de me desservir près de Fanny?
— Non... Ohl Dieu m'en garde!... elle vous aime trop pour fOUS desservir près de personne!... Mais... en amour, j'ai remar- Qué qu'il ne fallait jamais employer d'ambassadeur... c'est du temps de perdu.
— Je suivrai vos conseils. Jeudi, je verrai Fanny chez so i I ère, et j'^ lui demanderai la ])crmission d'aller chez elle.
Cummc cela, se dit en lui-même Cherami, cette pauvre peme n'aura pas au moins leurs amours sous les yeux.