COQUETTERIES
Le jeudi était arrivé, et, ce jour-là, quelques amis fidèles et
quelques connaissances, moins fidèles, \enaient le soir faire la partie chez M. Gerbauli. Parmi les fidèles, on comptait M. Clairval et M. Balonnin ; parmi ceux qui n'étaient que de hasard, on avait encore quelquefois le jeune Anatole de Raincy, qui, en homme bien élevé, ne s'était pas formalisé du refus qu'Adolphine avait fait de sa main, et, toujours grand amateur de musique, ne voulait point pour cela renoncer au plaisir de faire encore des duos avec elle.
Depuis que Fanny était veuve, elle venait régulièrement dîner chaque jeudi chez son père; sa conversation piquanie. son humeur enjouée, que le veuvage avait fait taire quinze jours au plus, ne contribuaient pas peu à donner de l'entrain à la réunion du soir. La jeune femme, qui savait qu'Anatole de Raincy avait demandé la main d'Adolphine, qui l'avait refusé, n'avait pas manqué, en se trouvant avec ce mon>ieur, d^» lui lancer des œillades qui auraient bien pu lui tourner la léie, si, pour séduire ce jeune homme, il n'avait pas fallu avant tout posséder une jolie voix ; et Fanny ne chantait que fort peu, et ce peu n'était pas juste.
Aussi M. de Raincy n'avait pas répondu aux œillades de la jolie veuve, qui avait dit bientôt à sa sœur : — Décidéincï.t, c'est un véritable serin que ce 3L Anatole; il ne doit vivre que de mouron.
Ce jour-li, en se trouvant avec sa sœur, qu'elle n'avait pas vue de la semaine, Adolphine éprouve un malaise qu'elle s'efforce de surmonter, en lui disant bien vite ; — Je pense que tii verras ici ce soir quelqu'un dont la présence ne te sera pas désagréable.
— Ah!... Et qui donc attendez-vous ce soir?
— M. Gustave Darlcmonl,
— Gustave!... Il serait possible!... Quoil Gustave est de retour et tu ne me Ta vais pas dit ?...
— Tu ne fais que d'arriver ; je ne pouvais pas te le dire plus tôt.
— Mais, depuis quand est-il revenu?... Quand donc Tas-lu vu?...
— Il est venu nous voir lundi; je crois qu'il était arrivé de la veille...
— Quoi!... il est ici depuis lundi... et je ne le savais pas!... El il va venir... tu en es bien sûre?... Mon père l'a engagé pour ce soir?...
— Mon père ne l'a pas positivement engagé pour ce soir... mais il sait que nous recevons les jeudis... et comme il a témoigné le désir de revenir chez nous... Et puis, il sait qu'il t'y rencontrera.
— TVt-il beaucoup parlé de moi ?... A-t-il toujours l'air de m'aimer... Ohl conte-moi bien tout ce qu'il t'a dit, petite sœur; n'oublie rien... C'est très-important, il faut que je sache à quoi m'en tenir...
Adolphine fait un effort sur elle-même, et répond d'une voix altérée par l'émotion : — Oui, M. Gustave m'a dit qu'il l'aimait toujours, qu'il n'avait jamais cessé de penser à toi.
— Ohl que c'est gentil, cela... En voilà delà constance!... Et on dit que les hommes ne savent pas être fidèles!... Ces pauvres hommes, comme on les calomnie!... Ce cher Gustave... alors, il est bien content que je sois veuve?... -
— Tu penses bien qu'il n'a pas pu dire cela...
— Non, non, mais il le pense, cela suffit... El il va venir?.. Mon Dieu... suis-je bien coittée... il me semble que ce bonnelià me cache trop le front ?...
— Tu es fort bien... et, d'ailleurs, n'est-on pas toujours bien quand on plaît?...
— Oh! ma chère amie, pour plaire il faut toujours tâcher d'être jolie.
Et Fanny court devant une glace; elle se coiffe, se décoiffe, remet et ôtc son bonnet, puis finit par le jeter de côié en disant :
— Décidcmcni, je suis mieux en cheveux.
— Mais, ma sœur, je croyais que ton deuil exigeait...
'— Ma chère amie, il y a plus de six mois que je suis veuve,
j'ai le droit de me coiffer comme bon me semble, et, quand on a de beaux cheveux, ce n'est jamais un crime de les montrer.
Pendant le dîner, Fanny ne cesse^point de parler de Gustave; Adolphine se tait; M. Gerbault laisse parler sa fille aînée, mais il conserve un air sérieux et porte fréquemment ses regards sur Adolphine. Depuis que celle-ci s'est évanouie en croyant que Gustave étail mort, une lumière subite s'est faite dans l'esprit du père de famille; mais il n'a rien laissé paraître, il respecte le secret de sa plus jeune fille, quoiqu'au fond du cœur il soit d'autant plus touché de ses souffrances, qu'il ne voit aucun moyen de les faire cesser.
Fanny a trouvé le dîner horriblement long; elle demande le café avant que son père ait achevé son dessert, puis à chaque instant elle quitte la table pour aller se mirer. Gela se renouvelle si souvent, que M. Gerbault ne peut s'empêcher de lui dire en souriant : — Ma chère amie, pour une veuve, il me semble que tu es bien coquette!...
Mais Fanny s'empresse de répondre : — Mon père, je trouve qu'une veuve est plus excusable d'être coquette qu'une femme mariée; car, enfin, une veuve est libre.
— Oui, sansdoule, surtout lorsqu*il y a longtemps qu'ellel'eal.
— Mais, ce n*est donc rien que six mois?... El je suis dans le septième!...
— Si h'il si fait!... C'est égal, le conte de la Matrone d'Éphèse ne me semble plus invraisemblable!
^ — Qu'a-t-cUe fait, votre J/afrone d'Èphèse? Je ne connais pas cette histoire-là.
— C'est un conte, mais cela pourrait bien, en effet, devenir de l'histoire.
~- Ah! n'a-t-on pas sonné?
— Je n'ai rien entendu.
^ Comme votre monde vient tard!...
— Y penses-tu?... Il n'est que sept heures...
— Vous croyez !... Votre pendule retarde...
— Elle va très-bien.
— Ah ! je ne sais pas ce que j'ai... je ne pui» pas tenir en place.
Adolphine suit des yeux sa sœur, en se disant : — Est-ce l'amour qu'elle éprouve pour lui qui la rend si coquette... si
impatiente !... C'est singulier; quand il devait venir autrefois, je ne pensais jamais à aller me mirer... je ne pensais qu'à lui et pas à moi 1...
Enfin, la sonnette se fait entendre : c'est M. Glairval, l'homme froid, flegmatique et peu parleur. Puis, c'est madame de Mi- ."allon, qui est, toujours en grande toilette, même lorsqu'elle va en jielite soirée. Puis arrivent uji avocat et un médecin, grands amateurs de whist, et qui s'y disputent toujours, l'un voulant que l'on joue le singleton, l'autre déclarant qu'un bon joueur ne se permettrait jamais cela.
A chaque coup de sonnette, Fanny a vivement regardé vers la porte ; elle fait une petite moue toute drôle en voyant que ce n'est pas celui qu'elle attend qui entre dans le salon. Elle murmure à demi voix : — Il se fait bien désirer, ce monsieur!... Puis elle court à sa sœur.
— Adolphine, es-tu sûre qu'on lui a bien dit jeudi? Vous avez peut-être dit un autre jour?
— Non... D'ailleurs, ii sait bien que nous avons toujours eu le jeudi...
— Il sait... il sait!... Quand on voyage tant, on peut bien oublier... Il est huit heures passées, ta vois bien qu'il ne vient pas...
— Ce n'est pas lard, huit heures... Sois tranquille, il viendra...
— Tu le crois?..,
— Oh! j'en suis sûre...
— Tu es bien persuadée qu'il m'aime encore, toi?
— Si cola n'était pas, pourquoi me l'aurait-il dit?
— Ahl ma chère... on dit tant de choses que l'on ne pense pas !
— En amour, je ne comprends pas qu'on mente...
— Ah! tu me fais rire... c'est surtout en amour que l'on ment !... On sonne... Ahl cette fois ce doit être lui...
L'attente de Fanny est encore trompée; c'est M. Bitonnin qui se présente, toujours le sourire sur les lèvres et cadençant ses paroles.
— Quel ennui I murmure la jeune veuve en faisant un bond sur sa chaise, c'est ce vilain Batonnin... l'homme à la poupée, comme nous l'avions surnommé dans nos cercles.
S44 MONSIEUR CHERAMI
— Tu n'aimes pas ce monsieur? Il allait chez toi, cependant...
— Eh bien! qu'est-ce que cela prouve ? Est-ce que dans le monde on aime toutes les personnes que l'on reçoit?... Les trois quarts du temps, au contraire, le plus grand plaisir que l'on prenne, c'est de passer en revue ceux que l'on a chez soi et de les dénigrer tous.
— Ah ! quel triste plaisir!... Mais, avec qui peut-on se le procurer? Car, enfin, si vous dites du mal de tout le monde...
— On prend un nouveau venu, on va s'asseoir avec lui dans un petit coin du salon, el là, sous prcHexte de lui faire connaître sa société, onhabille tout son monde... Ah! c'est bien amusant!...
— Mais, le nouveau venu, s'il n'est pas un imbécile, doit se dire : — Dès que je serai parti on en dira autant sur moi...
— Ah! on n^allend même pas qu'il soit parti pour cela.
M. Batonnin, après avoir salué M. Gerbault et les personnes qui jouent, s'approche des deux sœurs : — Comment se portent la charmante veuve et son aimable sœur ... La rose... et le bouton... ou plutôt deux boutons... ou deux roses... car l'une et l'autre .. étant des fleurs... et les fleurs étant sœurs... et ayant des épines... alors...
— Voyons, monsieur Batonnin, décidez-vous ? je voudrais bien savoir si je suis une rose ou un bouton, dit Fanny en regardant le monsieur d'un air moqueur.
— Madame, n'étant plus demoiselle, vous êtes nécessairement une rose...
— A la bonne heure, me voilà fixée ! Et ma sœur est un bouton ?...
— Oui, sans doute... seulement, je remarque avec peine que ce charmant boulon penche un peu sur sa tige depuis quelque temps...
— Adolphine, entends-tu? M. Batonnin trouve que tu penches sur ta lige, ce qui probablement veut dire que lu perds de ta Iralcheur...
— Ce n'est pas positivement cela que j*ai voulu dire...
— Ne vous défendez pas, monsieur Batonnin ; d'ailleurs, vous avez raison, depuis quelque temps ma sœur change. Elle nous assure qu'elle n'est poini m.ilade, qu'elle ne souffre pas... moi, je suis persuadi'e qu'elle a quelque chose... mais elle ne veut pas me prendre pour confidente.
— C'est parce que je n'ai rien à te confier, répond Adolphine d'un ton sérieux; elil me semble que monsieur aurait bien pu se dispenser de nous amener sur ce sujet...
— 3IademoiselIe, excusez-moi, je serais désolé de vous avoir fâchée ; c'est l'amitié que je vous porte qui m'a amené à...
— Monsieur, je n'ai jamais compris cette amitié qui fait que de but <in blanc on va dire aux gens : « Mon Dieu ! que vous êies ihangée! Vous êtes pâle, vous êtes donc malade?... vous avez bien mauvaise mine!...» Si la personne à qui Ton dit cela se porte bien, on a donc vu de travers; si elle est réelleaient souffrante, on risque d'augmenter son mal en l'effrayant sur son état. Dans l'un ou l'autre cas, vous voyez qu'on ferait mieux de se taire ? de tels témoignages d'intérêt ressemblent à ceux de ces amis qui accourent bien vite quand ils ont à nous apprendre une mauvaise nouvelle, mais que nous ne voyons jamais lorsqu'il nous arrive quelque chose d'heureux, dont il y aurait à nous féliciter.
M. Batonnin se pince les lèvres et cherche une réponse; mais on ne s'occupe plus de lui, caria porte du salon vient de s'ouvrir de nouveau, et, cette fois, c'est Gustave qv:i parait.
BONHEUR ET TOURMENTS d'AMOU».
Le jeune homme, après avoir serré la main de M. Gerbault, s'avance vers Adolphine et sa sœur; il est facile de voir combien il est ému, troublé, mais Adolphine, dont l'émolion eslpeiu-ètre plus grande, s'empresse de quilier sa place, et, a{)rès avoir répondu au salut de Gustave, va causer avec 3Ï. Glairval, qui, alors, ne joue pa?, de façon que rien ne puisse gêner l'entretien que Von voudrait avoir avec sa sœur.
Quant à Fanny, elle n'éprouve pas le moindre embarras; elle sourit gracieusement à Gustave, l'accueille comme si elle l'avait vu la veille, et lui montre une place à côté d'elle, en lui disant : — Vous voilà donc, monsieur le voyageur? Mon Dieu 1 mais vous imitez le juif errant, maintenant; vous marchez toujours, vous ne restez plus en place... Savez- vous, monsieur, que vos amis ne
s'accommodent pas de vos longues absences, et n'allez-vous pas mettre un terme à vos pérégrinations... à moins que vous n'ayez envie de découvrir un nouveau monde ? '
Gustave, tout étourdi du ton gai avec lequel la veuve lui parle, reste un moment sans rien trouver' à lui répondre. Fanny interprète son trouble à son avantage et reprend, mais en changeant de manière, cette fois, et en prenant un air presque sentimenidl :
— Depuis que nous ne nous sommes vus, il s'est passé bien des événements...
— Oui, madame; j'ai appris... la perle que vous aviez faite... et je vous prie de croire que j'ai pris part au chagrin que vous avez dû éprouver...
— Je n'en doute pas, vous êtes si sensible, vous, monsieur Gustave ! Oh! oui, j'ai été bien cruellement éprouvée, quoique M. Mouléard ne méritât guère les larmes que j'ai versées. C'était un homme orgueilleux... plein de vanité... un cœur dur... n'aimant que lui... fat... suffisant... mais il est mort, je ne veux pas en dire ue mal... quoiqu'il m'ait laissée dans une posiiion assez fausse... Ah! si j'avais su... si j'avais pu prévoir... J'ai bien regretté ce que je... ce que...
Puis, changeant tout à coup de ton et reprenant son enjouement
— Vous venez de Berlin, s'ïtmuse-t-on beaucoup parlà?...Le8 bals sont-ils brillauls? les femmes se mettent-elles avec goût? Le théâtre y est-il suivi?... On aime beaucoup la musique en Prusse... vous deviez aller souvent au concert, en soirée, au spectacle?... Ah 1 que les hommes sont heureux! Ils peuvent faire tout ce qu'ils veulent, tandis que les pauvres femmes sont obligées de rester chez r;lles, et souvent de n'avoir personne qui vienne leur tenir compagnie!... Voilà pourtant comme je vis depuis six mois... aussi je m'ennuie beaucoup... oh ! beaucoup!...
— Vous aviez du moins votre sœur pour prendre pan à vos peines...
— Ma sœur!... Avec ça qu'elle est gaie, ma sœur ; depuis quelque 'emps, je ne sais ce qu'elle a, mais c'est un véritable bonnet de nuit. ..Vous savez bien, d'ailleurs, que je n'ai pas le même caractère qu'Adolphine? elle est mélancolique, moi, je suis très-étourdie... Vous le rappelez-vous, Gustave?... Ah 1 mon Dieu, je suis folle, voilà que je vous appelle Gustave comme avant mon mariaî]re!... Gela vous fâche, peut-ûLre?...
— Ah! vous ne le pensez pas... cela nrie rappelle un Icmps si heureux!.,.
— Mais.c. il me semble que ce temi>s-]à est revenu... car nous sommes... dans la même position que nous élions alors.;, à \'Am de chose près.
Gustave ne peut s'empêcher de pousser un soupir en eniendanl cet : à peu de chose près. La jeune veuve s'empresse de reprendre : — El, maintenant que je suis libre, que je suis ma maîtresse, est-ce que vous ne me ferez pas le plaisir de venir me voir quelquefois, monsieur Gustave? Est-ce que vous n'aurez point un peu pilié des ennuis d'une pauvre veuve... qui désirait bien vivement votre retour... qui parlait de vous tous les jours avec Adolphine?...
— Quoi, madame, il serait vrai .. vous pensiez à moi?...
— Il le demande... il en doute!... Est-ce que vous m'aviez tout à fait oubhée, vo'^'^'^
— Moi, vousoulDliér?,.. Ah! cela m'éiail impossible!... Vos traits charmants étaient gravés dans mon cœur... dans ma pensée... Quoique éloigné, je vous voyais sans cesse... Ah! Faimy, quand on vous a aimée une fois... Oh ! mais, pardon, madame, je m'égare... je vous appelle Fanny... comme autrefois !...
— Gela ne me lâche pas du tout... au contraire, cela me fait plaisir. Oh I mais, voyez donc quels yeux fait M. Balonnin eu nous regardant !... Ou dirait qu'il veut nous jeter ses yeux à la tête... Dieu, qu'il est drôle ainsi!... Ah! ah! ah!.*, c'est à pouffer de rire.
— Madame Monléard est bien gaie, ce soir, dit M. Glairval en regardant M. Balonnin, qui répond ;
— Mais j'ai remarqué qu'elle est bien plus gaie depuis qu'elle est veuve.
— Ce M. Balonnin, ave* son air mielleux, a toujours quelque mauvaiselé à dire, murmure madame de Mirailon.
— Et il les entoure de miel pour les faire passer, c'est l'usage. Adolphine s'est approchée machinalement du piano ; elle
souffre, elle voudrait pouvoir quitter le salon, mais elle ne l'ose pas; cela inquiéterait son père. Pour achever son enuui, M. Balonnin vient causer avec elle.
— Mademoiselle, est-ce que nous allons avoir le plaisir de vous entendre chauler?...
— Non, monsieur, cela me serait impossible; j'ai très-mal à la gorge.
— J'espère, mademoiselle, que vous ne m'en voulez plus... parce que je vous ai trouvé l'air de quelqu'un qui est malade?...
— Oh! nullement, monsieur; et, d'ailleurs, je crois que vous aviez deviné, car je ne me sens pas bien ce soir...
— En revanche, madaiie votre sœur doit bien se porter, car elle est d'une gaieté... elle cause beaucoup avec ce monsieur... N'est-ce pas celui qui était chez vous un matin que je suis venu avec monsieur votre père?...
— Oui, monsieur, c'est celui-là...
— Alors, il était fort triste; il paraît que cela s'est dissipé... il Bl beaucoup avec madame votre sœur... Ils se connaissent?
— Mais, sans doute, puisque M. Gustave est un ancien ami.
— Ah ! très-bien !... Je me disais aussi : « Voilà un jeune homme avec lequel madame Mon'éard est bien sans façon, ce doit être au moins une ancienne connaissance. »
Adoiphine, pour ne plus entendre M. Batonnin, va s'asseoir près des joueurs de whist et fait semblant de s'occuper du jeu ; mais à telle place qu'elle se mette, elle entend les exclamations, les chuchotements ou les rires de sa sœur, et cette soirée lui semble éternelle.
Enfin, onze heures sonnent, Fanny se lève et se dispose à partir ; Gustave la regarde et semble indécis sur ce qu'il doit faire, mais la jeune veuve s'écrie : — M. Clairval joue, je ne veux pas, d'ailleurs, qu'il prenne toujours la peine de me reconduire... et, puisque M. Gustave est là, je pense qu'il voudra me servir de cavalier jusqu'à ma porte.
La figure de Gustave s'éj)anouit ; il s'empresse de déclarer qu'il sera trop heureux d'offrir son bras. Et Fanny se hâte alors de dire bonsoir à son père et à sa sœur.
De son côté, le jeune homme s'est approché d'AdoIphine el lui dit tout bas- — Chèro petite sœur, vous me voyez bien heureux'.... Elle me permet d'aller chez elle... elle m'a même fait entendre qu'elle sereponiait de m'avoir autrefois refusé sa main... enfin, elle est touchée de ma constance...
— C'est bien... soyez heureux, c'est mon plus cher désir; et surtout... allez ch'Z ma sœur, croyez-moi, cela vaudra beaucoup mieux que de lui faire la cour ici.
Gustave va pour répondre, mais Fanny Tappolle et Temmène. Alors Adolphine se retire dans sa chambre, en se disant : — Des soirées comme celle-ci sont trop cruelles, je n'aurai pas le courage de les supporter souvent... Ah! qu'ils soient heureux ensemble... mais, du moins, qu'il ne vienne plus ici... que je ne sois pas forcée d'être témoin de son amour pour une autre !
ou GHERAUI SE CONDUIT COMME SAINT ANTOIMB
Gustave n'a pas manqué de profiter de la permission que Fanny lui a donnée. Deux jours après la soirée où il s'est trouvé avec elle, il se rend chez la jeune veuve, qui lui dit : — Je croyais déjà que vous vous étiez remis en voyage et que nous serions encore six mois sans vous revoir.
— Oh! je n'ai plus envie de voyager, je me trouve trop bien à Paris maintenant; surtout si vous me permettez de vous y voir.
— A quoi sert que je vous le permette, puisque vous ne venez pas?... Je vous attendais avant-hier, je vous attendais hier...
— J'ai craint d'être indiscret en profitant trop vite de la permission que vous m'aviez accordée...
— Je croyais que vous n'agiriez pas avec cérémonie, et que nous étions ensemble comme avant mon mariage avec M. Monléard.
Ces mots sont accompagnés d'un regard si doux, que Gustave ne doute pas qu'il ne soit aimé. Il prend une main de Fanny et la couvre de baisers; la jeune femme le laisse faire, et sa main répond tendrement aux pressions de la sienne. Un autre que Gustave porterait peut-être plus loin ses désirs et ses tentatives, mais il s'est habitué depuis longtemps à regarder Fanny comme celle dont il veut l'aire sa femme ; et, dans son amour, il y a une sorte de respect que le costume d'une veuve ne peut qu'augmea» ter encore.
Gustave se borne donc à répéter qu'il n'a jamais cessé d'être amoureux de celle qu'il avait espéré nommer sa femme, et qu'il sera bien heureux s'il voit enfin ses désirs se réaliser. De son
CÔlé, Fanny fait entendre qu'elle a pu être uiie fois légère, ambitieuse, mais qu'il taut mettre cela sur le compte de son âge, de son étourderie, et qu'au fond du cœur, son anïouf n'avait jamais été d'accord avec sa vanité.
Puis, tout en causant, la jeune veuve amène adroitement Gustave à parler de sa nouvelle position. Celui-ei a dix mille francs d'assurés en restant dans la maison de son oncle; il peut espérer plus dans l'avenir; à la vérité, M. Grandcourt ne verra pas avec plaisir son neveu se marier, mais cependant il ne mettra aucun obstacle à l'exécution de ce projet. On ne demeurera pas dans la maison du banquier, mais on prendra un joli appartement peuéloigQé de ses bureaux ; on n'aura point équipage ; on mènera souvent sa femme au spectacle, à la campagne ; on ne lui donnera pas des diamants, mais elle aura de jolies loilelles, et comme elle est déjà charmante par elle-même, elle sera toujours la plus belle, même sans être couverte de bijoux.
C'est en s'eniretenanl ainsi, en formant les plus doux projets pour l'avenir, que Gustave voit s'écouler les heures qu'il va passer près de Fanny, et ces heures-là passent bien vite. Ayant la facilité de voir celle qu'il aime chez elle, il va beaucoup moins chez Al. Gerbault. Qaant à Adolphine, elle ne va plus du tout chfz sa sœur, car elle sait qu'elle y rencontrerait Gustave, et, autant que possible, elle évite de se trouver avec lui.
Deux mois se sont écoulés ainsi, pendant lesquels Cherami n'a pu voir Gustave que fort peu, ce dernier passant près de Fanny tout le temps qu'il peut dérober aux occupations qu'il a chez son oncle.
Enfm, un malin, au moment où notre amoureux va courir près de sa belle, Cherami le saisit au passage et l'arrête.
— Par la sambleu 1 mon cher Gustave, il n'y a donc pas, moyen de causer avec vous?... Vous n'avez donc plus rien à dire à votre ami?... ou je ne suis donc plus votre ami?... On dirait que vous me fuyez 1...
— Non, mon cher Arthur, bien loin de là, j'ai toujours le plus grand plaisir à vous voir; mais vous savez bien que je suis amoureux, plus amoureux que jamais, et que je passe près de Fanny tout le temps que je puis dérober à mes occupations.
— Eh bicn^ voyons, et ces amours, sapristi! êles-vous con-
enl? Ça rnarche-t-il comme vous voulez, cette fois? Conte£- moi <3la, au moins.
— Âh! mon ami, je suis le pins heureux des hommes!... Fanny jî'aime, je n*en saurais douter cette fois... Dès que son deuil era fini, noos nous marierons, nous faisons ddjà nos plans, nos )rojets pour l'avenir; le mois prochain, comme dix mois seront presque passés, nous nous occuperons de chercher un logeneni que je ferai arranger, décorer d'avance... Oh! je veux que Fanny le trouve ravissant.
— Allons, je vois que tout va bien... La petite feinme est à vous cette fois... et vous y tenez tant!... Et sa sœur, cette bonne Adolphine, la voyez- vous toujours?
— Je l'ai peu vue depuis quelque temps ; elle ne vient jamais Jiez sa sœur, et cela me surprend; deux fois j'ai voulu causer
vec Adolphine, lui apprendre que mon mariage avec Fanny iiait décidé... je ne l'ai pas trouvée... elle était sortie... car je jc puis pas supposer qu'elle aurait refusé de me recevoir... moi, aon frère.
— Dans tout cela vous n'avez point songé à moi pour une D'ace?...
— Excusez-moi, j'en ai parlé à mon oncle... Il n'a pas l'air le croire que ce soit sérieuaûir.Qnt que vous cherchez un emploi.
— Ah! pardieu, s'il faut que votre oncle s'en mêle, je suis iiien sûr de n'être jamais placé!
— Soyez tranquille, je m'en occuperai, mais rien ne presse... Avez-vous besoin d'argent?... Parlez...
— Eh! non, je n'ai pas besoin d'argent... Croyez-vous donc que j'ai déjà mangé les mille francs que vous m'avez avancés?...
— Mais il y a plus de deux mois de cela... et...
— Oui, autrefois en huit jours je les aurais expédiés, je n'en aurais fait que huit bouchées. Aujourd'hui, ce n'est plus çal... je vous ai dit que je m'étais mis à la réforme. J'ai découvert sur le boulevard du Temple, tout à l'entrée, un marchand de bouillon qui donne à dîner ; parole d'honneur 1 c'est parfait ; vous n'avez pas une grande variété de mets, c'est vrai, mais tout y est bon! rosbeef excellent; on se croirait à Londres, et pour dix-huit sou£, on dîne confortablement. Dix-huit sousl... Je donnais plus que ça au garçon quand je dînais ailleurs.
— Mon ami, il ne faut point d'exag«^.fâllon en rien... i\ me semble que vous poussez votre réforme trop loin.
— Je m'en trouve bien; je crois que je finirai par vivre avec mes cinq cent cinquante francs de renie : ce jour-là, je veux me promener entre deux clarinettes, me faire voir.
— Après mon mariage, je vous trouverai uu emploi convenable.
— Mariez-vous donc, que j'aie mon lièvre. Ah çàl j'ose croire que cela ne se fera pas sans que j'en sois prévenu? Je ne demande pas à être de la noce... ce serait indiscret; mais je veux au moins saluer les conjoints à la sortie de l'église...
— Et, moi, je veux que vous soyez du festin... Nous ne donnerons pas de bal... son veuvage sera trop récent, mais un beau repas, et j'espère que, ce jour-là, vous oublierez votre réforme. Mais, adieu I... je suis en retard, elle doit m'atiendre... bientôt, vous aurez de mes nouvelles.
Gustave s*esi éloigné et Cherami se dit : — Brave garçon... il mérite bien d'être heureux!... Le sera-t-il avec sa Fanny?... Hum! je ne sais pas trop... Moi, j'aurais préféré l'autre; mais, puisqu'il est amoureux de celle-là... elle est fort jolie, c'est vrai, mais, moi qui suis un vieux renard, je ne m'y fierais ipas ! Ah! sapristi! qu'est-ce que je vois là-bas?... Mes deux petites perles, Lauretle et Lucie... et j'ai de l'argent dans mon gousseil... Eh bien 1 non, de par saint Antoine, je ne céderai point à la tentalion!... Filons avant qu'elles m'apergoivent.
C'étaient bien, en effet, Lauretle et Lucie, toutes deux mises avec coquetterie, toutes deux fort gentilles, qui venaient du côté où était Cherami; mais celui-ci, après avoir laissé échapper un profond soupir, s'éloigne avec tant de précipitation, qu'il se jetle dans ia portière d'un omnibus qui venait de s'arréier pour une dame, et, poussé par le conducteur, se décide à y œoiiier aussi.
MOiNSlEUR GHERAMI 253
BETOUR D^ITALUE.
Quelques semaines se sont encore écoulées. C'est un jeudi ; et Fanny, qui n'a pas été chez son père depuis assez longtemps, dit à Gustave, qu'elle voit dans la journée : — Mon ami, il faut que j'aille aujourd'hui dîner ^chez mon père; mais j'espère que vous y viendrez ce soir?
— Puis"4ue vous y serez, vous pouvez être certaine que je m'y rendrai. Ah! j'ai vu qu'il y avait un appartement à louer dans une jolie maison de la rue Fontaine... Vous aimez assez ce quartier?
— Beaucoup.
— Eh bien! j'irai tantôt voir ce logement, et, s'il me parait convenable, je vous le dirai ce soir pour que vous alliez aussi le voir... Car dix mois sont écoulés... le moment n'est pas bien éloigné oîi je pourrai vous nommer ma femme !... il n'est donc pas trop tôt pour que je m'occupe de faire arranger un appartement.
— Faites, mon ami; vous me direz ce soir si vous avez trouvé ce qu'il nous faut.
Vers cinq heures, la jeune veuve s'est rendue chez son père ; M. Gerbauli accueille toujours bien sa fille. Adolphine fait ce qu'elle peut pour sourire à sa sœur.
— Tu vas donc épouser Gustave, cette fois? dit M. GerbauU à Fanny.
Pourquoi pas, mon père? Trouvez-vous que j'aurai tort?
— Non... seulement, je regrette que tu ne l'aies pas épousé il y a un an.
— Mais, mon pcre,il me semble que j'ai agi fort sigemont ' Gustave n'avait que de très-médiocres appointements... M. Monlôard m'offrait une fortune, je ne devais pas hésiter ; les événements n'ont pas répondu à mes espérances... certainement on ne pouvait pas les prévoir!..,
— Mais tu es bien heureuse de rencontrer un homme qui l'aime encore après avoir été dédaigné !
— Mon Dieu, mon père, si Gustave ne m'avait plus aimée, il s'en serait présenté un autre, voilà tout.
— C'est possible... Je vois, d'ailleurs, que tu as réponse à tout. Adolphine écoute sa sœur d'un air étonné, mais elle ne se
permet pas une seule réflexion ; elle garde pour elle les pensées que font naître dans son esprit les discours de Fanny; mais elle évite, autant que possible, de s'entretenir avec elle de son prochain mariage avec Gustave.
Le soir ramène chez M. Gerbault ses fidèles joueurs de whist, puis Gustave, qui va presser la main de celui qu'il regarde déjà comme son beau-père, et prendre amicalement celle d'AdoU phine; celle-ci, par un mouvement involontaire, a d'abord retiré ses mains; mais bientôt elle s'efforce de sourire et tend ellemême sa main à Gustave, en lui disant : — Ah ! pardon... je vous avais pris pour M. de Raincy.
— El elle ne veut pas absolument lui donner sa main, à celuilà, dit Fanny en riant, quoiqu'il lui oftre son nom en échange... Ne trouvez-vous pas, Gustave, qu'elle a bien tort de refuser ce Jeune homme?...
— Pourquoi donc, sT elle ne l'aime pas...
— Est-ce qu'on se marie par amour!...
S'apercevant qu'elle vient de dire quelque chose qui peut faire de la peine à Gustave, la jeune femme se hâte de reprendre : — Quand on est demoiselle, on doit être raisonnable... quand on est veuve, c'est différent ; on a le droit d'obéir à son cœur.
Ces mots ramènent bien vite la sérénité sur le front de Gustave, qui s'était un peu rembruni. Après un morneni, arrive M. Batonnin qui, après avoir salué toute la société, dit d'un air radieux : — Je viens de rencontrer quelqu'un... que probablement vous verrez ce soir... car, lorsque je lui ai dit : « Je vais chez M. Gerbault passer la soirée, » il s'est écrié : « Ohl je veux y aller aussi.. .^e lût-ce que pour un moment 1... »
— Quelle est donc cette personne? demande M. Gerbault.
— Quelqu'un de bien aimable... qui arrive d'Italie. Comment I vous no devinez pas?... M. le comte de la Bérinière...
— Ali! ce cher comte 1... Comment, il est de retour?...
— b hier seulcmeul... 11 m'a sur-le-champ demandé des nou-
MONSIEUR CHEHAMl
velles de tout le monde. Quand je lui ai dit que madame Monléard était veuve, il a poussé un cri de surprise... il n'en rêve nait pas !
— jlon Dieu, que cet homme est bête! murmure Gustave en regarda:) L Fanny.
Depuis que l'on a annoncé le retour du comte de la Bérinière, celle-ci semble troublée et en proie à une sorte de préoccupation. Au bout de quelques instants, et comme pour prendre un peu l'air, elle quitte la place qu'elle occupait entre sa sœur et Gustave, va un moment contre une fenêtre, puis, au lieu de revenir s'asseoir où elle était, elJe va se mettre près des joueurs de whist.
Adolphine a suivi sa sœur des yeux ; elle n'a pas perdu un seul de ses mouvemenis. Quant à Gustave, voyant Fanny s'asseoir plus loin, il se rapproche d' Adolphine, en lui disant : — Votre sœur veut, je le vois, que je vous conle nos amours et nos charmanls projets pour l'avenir ; car, depuis quelque temps, chère Adolphine, je n'ai pu causer avec vous... je suis venu plusieurs fois sans vous rencontrer.
— Oui, je le sais...
— Je pense que vous n'êtes point indifférente à ce qui me regarde... que vous prenez part à mon bonheur... Vous m'avez vu si malheureux 1... Oh! je suis bien siàr que vous désirez me voir heureux maintenant!
— Oui, sans doute, je le désire... Un amour comme le vôtre mérite bien d'être payé de retour.
Gustave se met à énumérer à Adolphine tous les plans qu'il forme pour l'avenir, lorsqu'il sera son beau-frère. Adolphine ne l'écoute qu'à demi ; elle paraît bien plus occupée d'examiner sa sœur, qui feint de prendre beaucoup d'intérêt à la partie de whist; mais l'arrivée du comte de la Bérinière cause bientôt un mouvement général. Chacun fait compliment au voyageur ; on le félicite sur l'heureuse intluence que le climat d'Italie semble avoir eue sur sa santé. '
— Oui... je me porte fort bien, dit le comte ; qui, après avoir salue assez froidement Adolphine, s'empresse de s'approcher de sa sœur.
— C'est un fort beau pays que l'Italie, mais tout cela ne vaut pas la France, et surtout Paris!,.. Décidément, il n'y a rien au-
dessus de nos Parisiennes ! et, moi, ce que je cherche avant tout dans un pays, ce sont les femmes.
— Cependant, vous êtes resté bien longtemps absent, monsieur le comie? dil la jeune veuve en faisant signe à M. de la Bérinière de s'asseoir à côté d'elle, et ce signe est accompagné du plus charmant sourire.
Le comte s'empresse de se placer près de Fanny, et lui dit, mais presque à demi-voix : — En effet, il y a plus d'une année que je suis absent., et, pendant ce temps, il s'esi passé des événements que l'on ne pouvait prévoir... Permettez-moi de vous adresser un compHment de condoléance sur votre veuvage...
— Oui, je suis veuve... je suis redeveuue libre... il y a déjà dix mois que... cela m*est arrivé. En effet, on ne pouvait guère prévoir cela 1... Vous devez me trouver bien changée, n'est-ce pas?... Je suis maigrie, vieillie.. .et puis ce costume est si trisle 1...
— C'est-à-dire que vous êtes toujours ravissante; si cela était possible, je dirais même que vous êtes encore plus jolie que vous n'étiez... Quant à ce costume... qu'importe ! vous embellissez tout ce que vous portez.
— Ahl monsieur le comte... vous me flattez... vous ne pensez pas ce que vous dites !...
— Moi?... Je le pense et je l'éprouve... vous êtes une enchanteresse !
— C'est en llalie que vous devez avoir vu de jolies femmes !
— Oui... il y en a beaucoup... mais, je vous le répèle, tout cela n'approche pas des Parisiennes, en général, et de vous, en particulier...
— Ah! taisez-vous 1... EstKîe que vous n'êtes plus amoureux de ma sœur?...
— Mademoiselle votre sœur?... Ma foi 1 non... elle a refusé ma main; je ne lui en veux pas, mais, franchement, j'en suis fort aise maintenant.
— Poun^uoi donc cela?
— Ah! je ne puis pas vous dire cela ici.
— Eh bien l vous viendrez me le dire chez moi, alors...
— Vous me permettez donc d'aller vous faire ma cour?...
— Je lais plus, j'y compte.
— Vou^ élcs adorable !...
Gustave trouve que la conversalion du comte et de Fann}' se
prolonge beaucoup. Il ne peut pas voir toutes les petites mines coquettes dont la veuve accompagne ses paroles, parce que celleci a eu soin de tourner sa chaise de façon à ne pas être en face de celui qu'elle doit épouser; mais il lui semble smgulier que Fanny puisse rester si longtemps sans s'occuper de lui, sans désirer qu'il soit près d'elle. Le jeune homme se promène' dans le salon, regarde la jeune femme, et s'arrête parfois près d'elle... Celle-ci n'a pas l'air de faire attention à lui.
N'étant plus maître de son impatience, Gustave se décide à interrompre la conversation du comte et de Fanny, en disant tout haut à celle-ci :
— Ma chère Fanny, je suis allé voir ce logement dans la rue Fontaine... vous savez... dont je vous ai parlé ce matin?
La veuve est visiblement contrariée. Cependant, elle répond d'un air tout surpris :
-- Comment!... quel logement?... je ne me souviens pas !... Ah!... oui.., oui, je sais ce que vous voulez dire...
— Eh bien! cet appartement est fort joli, fort bien distribué... je crois bien qn'il vous plaira ; mais il faudrait le voir tout de suite, car il est probable qu'il sera loué promplement.
— C'est bien, c'est bien, on ira le voir... Ah! monsieur de la Bérinière, vous avez été à Naples. Avez-vous vu le Vésuve jeter des flammes?.,. Ah I voilà une chose que je serais bien curieuse de voir... Contez-moi donc comment est fait un volcan?
Gustave s'éloigne peu satisfait. Il trouve que sa future femme prend trop d'intérêt, à l'Italie. 1! retourne tout pensif s'asseoir près d'Adolphine. Celle-ci ne lui dit rien, mais elle le regarde ; elle lit dans sa pensée.
M. Gerbaull parvient enfin à causer avec le comte. Gustave revient alors vers Fanny pour lui dire :
— Partons-nous?... Vous avez dit que vous rentreriez de bonne heure.
Mais la petite veuve, qui ne veut pas que le comte la voie partir avec Gustave, répond :
— li est trop tôt... cela fâcherait mon père si je partais déjà.
— Mais vous aviez dit...
— Mon Dieu ! vous êtes donc bien pressé Je partir? Gusiave se mord les lèvres et se tait. M 2:^:^unin s'approcha
de lui en souriant :
— Vous ne faites rien, monsieur Gustave... vous ne joue* pas?...
— Je n'aime pas le jeu, monsieur.
— Vous préférez causer avec les dames, je le conçois. Vous avez voyagé aussi... les dames aiment les récits de voyages. Avezvous vu des volcans, vous?
— Non, monsieur.
Et Gustave tourne le dos à Batonnin qui se sourit à lui-même en se regardant dans une glace.
Bientôt le comte prend son chapeau cl va discrètement s'éloigner sans rien dire, ainsi que c'est l'usage dans le monde; mais Fanny, qui le su'vait des yeux, trouve moyen d'êlre sur son passage ot lui dit bien bas :
— Je vous attends demain. M. de la Bérinière lui répond par une gracieuse inclination et disparaît.
Au bout de quelques minuies, Fanny dit à Gustave :
— Eh bien ! monsieur, je suis à vos ordres, puisque vous voulez partir.
— C'est moi qui suis aux vôtres, madame.
— Partons.
Cette fois, Adolphine s'approche de Gustave et lui serre affeolueusement la main.
En chemin, le jeune homme dit à Fanny :
— La conversation de ce M. de la Bérinière vous intéressait donc beaucoup?... Vous ne causiez plus qu'avec lui... vous nous avez quittés... votre sœur et moi... vous ne vous êtes plus occupée de nous.
— Mon Dieu I je prenais plaisir à écouter ce que ce monsieur me disait de l'Italie... Il est ; imable, il est amusant à entendre... Je ne pens:iis p.is que vous verriez du mal là-JcJans.
— Je ne vois aucun mal dans cette conversation; seulement, je m'ennuie beaucoup, moi, quand vous êtes longlem[)sprès d'un tnire. Je regrette qu'il n'en soit pas de môme de vous.
— Ah! quel enfantiHa'^e ! Comme si je n'étais pas toujours là!... Ah! que j'ai mal à la lôte ! J'aurai ma migraine demain, j'en suis bi^n sûre..
— Vous irez voir ce logement ?
— Si je n'ai pas la migraine; car si je l'ai, certes, je ne bougerai pas de mon lit.
On est arrivé chez Fanny, et les futurs époux se séparent beaucoup plus froidement que de coutume.
Le lendemain, la jeune veuve donne cet ordre à sa domesqne :
— Si M. le comte de la Bérinière se présente, vous l'introduirez sur-le-champ près de moi. Si M. Gustave vient, vous lui direz que j'ai la migraine, que je dors, et, sous aucun prétexte, vous ne le laisserez entrer. Vous entendez?
— Oui, madame.
Et la jeune femme donne les plus grands soins à sa coiffure, à sa parure, à toutes les parties de sa toilette ; rien n'est, oublié pour captiver, éblouir, s(^duire.
A une heure de l'après-midi, M. de la Bérinière est introduit dans le boudoir de la jolie veuve qui l'attend, assise gracieusement sur une causeuse, et lui fait signe de se placer près d'elle.
— Vous voyez, belle dame, que je profite de la permission? dit le comte en baisant galamment la petite main de Fanny.
— C'est peut-être indiscret à moi de vous avoir dit que je vous attendais... mais je désirais causer avec vous, et, dans le monde, on ne peut guère causer.
— Vous me procurez le bonheur le plus doux... un tête-àtête avec vousî... C'est une faveur qui m'est très-précieuse... Il est très-vrai que dans le monde il est difficile de se dire... tout -ce qu'on pense... et, hier, chez monsieur votre père... il y avait un jeune homme qui semblait s'impatienter de notre entrelien.
— Ah! Gustave... C'est un ami d'enfance...
— Un ami d'enfance?... N'est-il pas plus encore?...
— Comment?... Que voulez-vous dire?...
— Tenez, chariiiante veuve, je vais m'expliquer sans détours. Hier, eu m'apprenant votre veuvage, M. Batonnin m'a dit aussi que vous allez bientôt vous remarier.
— Eh! mon Dieu, que ce M. Batonnin est bavard ! de quoi se mêle-t-il!...
— 11 est possible qu'il soit bavard... mais, voyons, a-l-il dit la vérité?... Allez-vous épouser ce M. Gustave... l'ami d'enfance?
— Il a été question de mariage entre nous... oui... c'est vrai; mais de là à se marier réellement... il va loin encore!...
— Vraiment... vous n'êtes pas entièrement engagée?.,.
— Moi?... Pas du toutl...
— Mais.. . ce logement dont il vous parlait hier en vous priant de l'aller voir?...
— Eh bien! c'est un appartement qu'il veut prendre pour lui, et il désire avoir mon avis sur la distribution... parce qu'une femme s'entend mieux à cela qu'un homme, voilà tout. Mais, à votre tour, monsieur le comte, pourquoi tenez-vous tant à savoir si je jmis disposer de ma main?
— Pourquoi, femme cliarmaule? ne le devinez-vous pas!... Ne vous rappelez- vous point ce que je vous dis un jour, chez vous, dans les premiei*s temps de votre mariage : « Monldard a été plus adroit que moi, il m'a devancé, car, sans lui, je vous aurais proposé d'être comtesse de la Bérinière?... » Eh bien! ce que je n'ai pu faire alors, je serais bien heureux de le faire aujourd'hui.. Oh! celte fois, vous le voyez, je ne veux pas perdre de temps et me laisser encore devancer par un autre; je vais tout de suite au but. Et, si vous n'êtes point engagée, je vous offre mon nom et ma fortune, je fais de vous une charmante comtesse.
— Ah! monsieur le comte... dois-je vous croire... est-ce bien réel, tout ce que vous me dites là?... Certainement, je ne suis pas engagée du tout... mais, ma sœur., vous l'aimiez?...
— Je n'ai pensé un moment à votre sœur que pour entrer dans votre famille. En m'acoeptant, vous ne pouvez pas craindre de lui faire de la peine, puisqu'elle m'a refusé.
C'est vrai... petite sotte!... Je ne vous aurais pas refusé,
moi!.
— Eh bien! alors, vous m'acceptez maintenant... vous consentez à être comtesse?... Laissez tomber votre main dans la mienne, en signe d'acquiescement.
Fanny fait une petite mine embarrassée... elle baisse les yeux, mais elle donne sa main au comte, qui se jette à ses genoux en s'écriant : — Je suis le plus heureux des hommes!
Et, pendant que cette conversation avait lieu, Gu.stave s'était présenté pour voir Fanny; mais la suivante lui avait dit : — C'est impossible, monsieur, madame a sa migraine... elle dort, et elle a bien défendu de la réveiller.
— Quoi! cet ordre me concerne aussi?
— Oh! oui, monsieur; vous ne pouvez pas entrer chez madame... sa migraine est três-forlc.
MONSIEUR GHERAMI 261