‹ Monsieur ChéramiChapitre 33 sur 42 · SOUVENT FEMME VARIE · texte numérisé non relu

SOUVENT FEMME VARIE

Gustave est revenu à son bureau de mauvaise humeur. Il s' (étonne que, pour une migraine, Fanny refuse de le recevoir; il se dit que, s'il était malade, lui, la présence de celle qu'il aime ne pourrait que lui faire du bien et le guérirait beaucoup plus vite. Puis, malgré lui, il se rappelle la conduite que Fanny a tenue la veille chez son père, le plaisir qu'elle semblait prendre à causer avec M. de la Bérinière, tandis qu'elle écoutait à peine ce qu'il lui disait. Tout cela l'ailriste, l'inquiète. Il ne peut pas être jaloux du comte qui a soixante ans, mais il est mécontent de Fanny et, tout en cherchant pourtant à l'excuser, en se disant qu'il n'est point défendu à une jeune femme d'être un peu coquette, d'aimer à briller en société, il craint qu'elle ne sache pas aimer comme lui.

On a, dit-on, des pressentimen:s... le plus souvent, ces pressentiments ne sont que la réunion de nos souvenirs qui forment une lumière nouvelle qui éclaire notre esprit, qui détruit nos illusions, qui détrompe notre cœur. Avec cette nouvelle lumière, on prévoit les trahisons qui nous attendent, et on se dit : c J'en avais le pressentiment. »

Gu-',tave retourne le soir chez Fanny; il est tout naturel qu'il sache si la migraine est passée. La domestique lui apprend que madame est sortie.

— Sortie!... s'écrie Gu^tave, elle va donc mieux?

— Dame!... oui, monsieur; il faut croire que madame a renvové SI migraine.

— Kt où est-elle allée?

— Je n'en sais rien, monsieur.

— Comment! elle ne vous a rien dit pour moi, si je venais?

— ilien du tout...

— i-si-elle chez son père?

— Puisque je ne sais pas.,.

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— C'est bien ; je vais revenir... Priez-la de m'attendre quand elle rentrera.

Le jeune homme s'empresse de courir chez M. GerbauU. Il trouve Adolphine seule. Celle-ci voit sur-le-champ sur ses traits qu'il Gp»3uve quelque peine; elle lui prend la main en lui disant : — Qu'est-il arrivé, mon ami? Vous avez quelque chose...

— J'ai... Avez-vous vu votre sœur, aujourd'hui? ~ Non...

— Pas du tout?

— Non, elle n'est pas venue ici... Pourquoi cette question?

— C'est que moi non plus je ne l'ai pas vue aujourd'hui. Ce matin, je me suis présenté chez elle... on m'a dit qu'elle avait la migraine... qu'elle dormait. Mais, ce soir, j'y vais, elle est sortie...

— Eh bien!' elle sera allée chez quelqu'une de ses amies... Elle a conservé de ses connaissances du temps de son mari... elle va les voir quelquefois. Je ne vois rien là d'inquiétant...

— Mais, après toute une journée sans nous voir, sortir le soir sans dire où elle va... sans laisser un mot pour moi...

— Fanny est si étourdie, elle Taura oublié...

— Bonne Adolphine! vous cherchez à excuser votre sœur... mais, au fond du cœur, je suis sûr que vous la blâmez. Hier au soir, vous rappelez-voi'S comme elle a été peu aimable avec moi?

— M.iis.. je n'ai pas remarqué...

— Si, si, vous avez très-bien remarqué qu'elle nous quittait pour aller causer avec ce M. delà Bérinière. Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?... d'oîi le connaît-elle?

— 11 était ami de son mari... puis, il s'est lié avec mon père...

— Il est riche ?

— Il a quarante mille francs de rente.

— Est-il marié?

— Non, il est célibataire... il avait demandé ma main à mon père...

^ Et vous l'avez refusé ?

— Oui.

— Vous l'avez trouvé trop vieux, n'est-ce pas?

— Ce n'est pas pour cela... mais... je l'ai refusé.

— Tenez, Adolphine, je ne sais pas ce qui se passe dans la tête de Fanny... mais tout ceci n'est pas naturel. Au point où nous en sommes... nous devons nous marier dans six semaines... libres tous deux... on ne passe point une journée entière sans avoir échangé un coup d'œil, sans s'être donné la main... oh!... il y a quelque chose!... Me tromperait-elle encore?... Oh! non, ce n'est pas possible, ce serait trop affreux! trop indigne!... Non, je rougis d'avoir eu celte pensée... elle est sans doute rentrée et m'attend.,. Au revoir, petite sœur!

— Gustave, s'il arrivait quelque chose... vous me le diriez bien vite, n'est-ce pas?

Mais Gustave ne l'écoute plus, il est déjà au bas de l'escalier, il court chez Fanny... Elle n'est pas rentrée; il se rappelle ce logement qu'il lui a recommandé d'aller voir, et, quoique ce ne soit guère l'usage d'aller voir des logemonls le soir, il se dit :

« Elle est peut-être là. » Et en quelques minutes, il a franchi la dislance qui le sépare de la rue Fontaine; il va s'informer au concierge qui montre l'appairtemetU; celui-ci répond qu'aucune dame ne s'est présentée dans la journée pour voir le logement à louer.

C'est encore un espoir de déçu, et, puisque Fanny est sortie, pourquoi n'a-t-elle pas été voir ce logement dont il lui a tait l'éloge la veille, en lui disant qu'il fallait se hâter, de peur qu'il ne fût loué par d'autres? Gustave se dit tout cela en retournant à la demeure de madame Monléard. Elle n'est point encore reniée, mais il n'est que neuf heures; il faudra bien qu'elle rentre, et Gustave n'ira pas se coucher avant de l'avoir vue, de lui avoir parlé, lors même qu'il faudrait passer une partie de la nuit à faire faction devant sa porte. Mais une femme seule ne doiL pas rentrer tard ; elle ne peut pas être allée au bal : une dame ne va pas non plus au spectacle seule; elle est donc en soirée... on la reconduira peut-être... mais il saura par (4ui elle se fera reconduire.

Combien de pensées passent, en quelques secondes, dans l'esprit d'un homme amoureux, inquiet, jaloux !... L'imagination va si vite, qu'elle ne sait où s'arrêter, où se fixer. Chaque minute qui s'écoulait sans que Fanny rentrât chez elle, augmentait le» tourments, les inquiétudes, les soupçons de Gustave. Enfin, èur les dix heures et demie, un fiacre s'arrête devant la demeure de

;a jeune veuve. Gustave court, il est devant la portière avant que le cocher soit descendu de son siège. Fanny est dans la voiture, elle y est seule. En reconnaissant Gustave dans celui qui lui ouvre la portière, elle pan d'un éclat de rire et sécrie : — Tiens!..- vous ouvrez les voilures maintenant?... Ah! ah ! je vous fais mon compliment sur votre nouvelle profession.

Cet accès de gaieté parait au moins déplacé à Gustave, qui répond : — Il faut bien que j'attende les voitures, puisque je ne vous trouve pas chez vous... puisque vous sortez sans laisser iiiêmeun mot pour moi, afin que je sache où vous êtes...

— Ohl mon Dieu !... quel grand crime! Est-ce que je ne suis plus maîtresse d'aller où bon me semble sans vous demander la permission?... Ce serait amusant!

— Fanny, vous savez bien que ce n'est pas cela que je veux dire... vous savez bien que vous êtes maîtresse de faiie toutes vos volontés. Ne cherchez donc pas de détours... Au point où nous en sommes, il est assez naturel que l'on se dise ce que l'on fait, car on ne doit pas avoir de secret Vnn pour l'autre... Ce nvitin, je suis allé chez vous, et vous ne m'avez pas reçu à cause de votre migraine.

— Eh bien ! monsieur, est-ce qu'il ne m'est plus permis ■ l'avoir la migraine?... Payez donc ce cocher... une course; car je viens de chez madame Delabert... voilà tout. Est-ce que je ne puis plus voir mes amies?...

— Voyons, Fanny, ne vous fâchez pas!... j'ai peut-être eu tort d'être inquiet. Mais il vous eût été si facile de laisser un mot pour moi 1... Songez donc que je ne vous avais pas vue de la journée, et une journée entière sans vous voir!... c'est bien long maintenant.

— Ce n'est pas ma faute, si j'ai eu la migraine!... Je m'en ressens encore... aussi, je vais me coucher, je suis très-fatiguée...

— Est-ce que je ne puis pas monter un moment avec vous?

— Oh ! par exemple!... si tard, ce serait inconvenant.

— Il n'est pas onze heures,

Mais je vous répète que je me ressens encore de ma migraine, et que je vais me coucIkt tout de suite...

Pourquoi donc n'avei vous pas été voir cet appartement

dont je vous ai parlé... rue Fontaine, près de la place Saint- Georges ?

— Pourquoi?... Mais parce que je n'y ai plus pensé...

— Comment pouvez -vous oublier quelque chose de si important? Car, si ce logement nous convient, il faut l'arrêter surle-champ.

— Ah ! mon cher ami, je n*ai pas envie de rester plus longtemps dans la rue... De quoi a-t-on Tair^de parler devant une porte ?

— Alors, laissez-moi monter un peu....

— Non, je vous dis que je veux me coucher !

— Fanny, vous avez quelque chose... Tout ceci n*est pas naturel. Vous n'êtes plus avec moi comme vous étiez il y a deux jours...

— Vous me direz tout cela demain. Bonsoir!...

— Eh bien I à demain donc, madame. J'espère que vous serez visible, au moins?

— Eh! mon Dieu, monsieur, je suis toujours visible quand je ne souffre pas... Mais, ne venez pas trop tôt, cependant; car je ne me lève pas comme l'aurore.

Fanny a frappé : la porte cochère s'ouvre. Elle entre bien vite et referme sa porte sur Gustave, qui reste toujours là.

Le pauvre amoureux ne peut se résoudre à s'éloigner de la demeure de Fanny; il ne sait à quelle pensée s'arrêter. Il se demande s'il n'a pas eu tort d'adresser des reproches à Fanny; elle était allée voir une de ses amies, elle est oien revenue seule • il n'y avait pas grand mal dans tout cela. Et pourtant il souffre il est inquiet ; son cœur lui dit qu'il y a quelque chose, et que celle qu'il aime n'est plus avec lui comme autrefois.

Enfin, après s'être promené pendant près d'une heure devant la maison de Fanny, regardant ses fenêtres où il y a de la lumière, lorsque cette lumière s'éteint, il se décide à s'éloigner, en se disant :

— Je voudrais être déjà à demain.

Gustave ne ferme pas l'œil de la nuit; dans sa position, quel est l'amoureux qui dormirait?... Ce serait celui qui ne serait pas amoureux. A huit heures du matin, le jeune homme descend dans les bureaux, où. pas un commis n'est encore arrivé ; mais il y trouve son oncle qui est toujours matinal, et qui lui dil : —

Diable î te voilà de bonne heure, est-ce l'amour du travail qui l'a réveillé ?

— Oui, mon oncle... j'ai des comptes à examiner...

— Comme lu es pâle!... défait!... On croirait que tu as passé ianuit...

— Je viens de me lever.

— Je parie que tu n'as pas dormi... Est-ce qu'il y a du nouveau dans les amours?.,.

— Mais... non, mon oncle.

— Ta chère Fanny ne l'a pas joué quelque nouveau tour ?

— Ah! mon oncle, au point oii nous en sommes...

— Cela ne m'étonnerait pas du tout

— Vous avez bien mauvaise opinion d'elle.

— Quand une femme s'est moqué d'un homme une fois, elle s'en moquera encore... elle s'en moquera toujours !... Au resle, il vaudrait mieux que ce fût avant le mariage qu'après. Viens déjeuner avec moi...

— li est trop tôt, mon oncle, je n'ai pas faim... Ahl... Avezvous pensé à Arthur ?

— Q l'est-ce que c'est que cela, Arthur?

— Arthur Cherarni... un brave garçon qui cherche une place...

— Ah 1 ton grand escogriffe, qui a l'air d'un si mauvais sujet... toujours prêt à vous sauter aux yeux?,.. En vérité, tu n'es pas heureux non plus en amitié ! Quelle place veux-tu que l'on donne à ce monsieur-là?... Il ne m'inspire pas la moindre con- ■6ance ; il était riche, il a tout mangé : belle recommandation !...

— El moi, je crois que vous jugez mal cet homme-là. On peut avoir faii des folies et se corriger... Avec vous, mon oncle, le repentir ne servirait à rien.

— Le repentir a un grand tort à mes yeux... c'est qu'il ne vient jamais qu'après les fautes. Si on pouvait se repentir avant de mal Tnire, c'est-à-dire s'arrêter avant de tomber... alors j'estimerais beaucoup plus le repentir... Eh bien! où vastu... tu quittes déjà ton bureau?

Gustave ne peut pas tenir en place. Il sort, et court jusqu'à la demeure de Fanny. Là, il s'arrête, regarde sa montre. Il est à peine neuf heures... Impossible de se présenter déj^i chez elle. Le jeune homme monte le faubourg Poissonnière; il marche toujours, il passe la barrièr?; neu lui importe où il va, pourvu

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que le temps passe... Tout à coup il se cogne contre un arbre, que les réflexions dans lesquelles il est plongé l'ont empêché de voir. Alors il s'arrête, regarde autour de lui, s'aperçoit avec élonnement qu'il est en pleine campagne. Mais il sent cependant qu'il règne un air plus vif, plus pur, un air qui rafraîchit l'esprit et calme les mouvements du cœur, et il s'assied au pied de l'arbre ; il respire plus librement, se sent mieux... Oh ! quel habile médecin que l'air, et comme on lui doit de belles cures !...

Gustave reste assez longtemps assis au pied de l'arbre qut. n'a plus beaucoup de feuilles, car on est à la fin d'octobre. Il repasse dans sa mémoire toute la conduite de Fanny depuis les deux jours qui viennent de s'écouler, et se dit : « Mon oncle aurait-il raison ! » Enfin, i) se lève et retourne à Paris. Il est près de onze heures lorsqu'il se retrouve devant la porte de la jeune veuve. Mais il n'a plus la force d'attendre; il sonne avec violence, et la domesli^ue l'introduit près de sa maîtresse.

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