UNE SECONDE FOIS
Fanny est assise près de son feu, en jolie toilette du matin, jear c'est une femme que l'on ne surprend jamais en négligé; mais son air est froid, pincé, et annonce quelqu'un quia pris une résolution et s'est préparé à une rupture.
— Je viens un peu tôt, peut-être? dit Gustave en s'asseyant et en cherchant à trouver un sourire aimable dans les traits de la jeune veuve; mais vous devez pardonner à mon impatience, j'avais hâte de vous revoir... Hier, j'ai pu à peine vous parier, et j'avais tant de choses à vous dire !...
— Moi aussi, monsieur, je désirais vous parler. J'ai aussi plusieurs choses à vous dire...
— Monsieur 1... Gomment, vous m'appelez monsieur, à présent?... Qu'est-ce que cela signifie?...
— De grâce, ne nous arrêtons pas à des mots. Si je vous appelle monsieur^ maintenant... c'est la suite des réflexions que ''■-ii faites depuis hier... Savez-vous bien que je n'aime point à
être suivie, espionnée... qu'un homme jaloux est pour moi ui être insupportable?...
— Ah ! vous me cherchez une querelle; madame...
— Non, je ne vous cherche pas une querelle, mais je vous dis franchement le sujet de mes réflexions... et le résultat de ces réflexions, c'est...
— C'est?... Eh bien! achevez, madame...
— C'est que je crains de ne pas vous rendre heuï'eux, Gustave. Mon caractère est léger... étourdi... mais je ne puis pas en changer... et il ne s'accorderait pas du tout avec le vôtre... Par conséquent, nous ferons beaucoup mieux... de ne pas nous marier. Oh !... c'est dans l'intérêt de votre bonheur que je prends celte résolution.
Gustave se lève si brusquement que la petite veuve n'est pas maîtresse d'un mouvement de frayeur. Il se place devant elle en croisant ses bras, et la regarde fixement en lui disant : — Voilà donc où vous vouliez en venir... à une rupture!... Et vous osez m'accuser d'espionnage, me chercher des torts! m'accuser, moi... lorsque ma conduite n'a été que la conséquence de la vôtre!... Ah! ne croyez pas m'abuser encore. Un autre motif vous guide... Vous avez formé d'autres projets...
— Monsieur, cela ne vous regarde pas !... Il me semble que je suis bien libre!... J'espère que vous me ferez grâce de vos reproches. Entre gens bien nés, on se quitte... et on ne se querelle pas pour cela...
— Soyez tranquille, madame, je n'oublierai pas que vous êtes une femme.. Mais, vous jouer ainsi de moi... ah! c'est indigne !... Farmy, est-ce bien vrai... l'ai-je bien entendu?... Il y a deux jours encore, vous formiez avec moi des plans pour notre existence à venir, votre main pressait la mienne... vous me demandiez si je vous aimerais toujours!...
— Justine, apportez-moi une bûche... mon feu va s'éteindre!...
Le ton avec lequel la jeune femme vient d'appeler sa domeslique, sans avoir écouté Gustave, achève d'exaspérer celui-«i ; il fait quelques tours dans la chambre, revient vers Fanny comme pour donner un libre essor à sa colère... mais il s'arrête, jette sur elle un regard qui peint toute son indignation, puis sort brusquement et sang regarder en arrière.
Pendant quelques heures, Gustave est comme un insensé ; il s'attendait si peu au nouveau coup qui le frappe, qu'il a peine à croire à sa réalité. Il rentre chez lui, s'y enferme; il craint de rencontrer son oncle qui lui dirait :
« Je t'avais prédit ce qui t'arrive. )^ II préfère être seul, il peut s'abandonner à sa douleur, et, pendant quelques moments, il ne peut s'empêcher de verser des pleurs sur son bonheur perdu, tout en se disant que Fanny ne mérite "pas les larmes qu'elle lui fait répandre. Puis il se creuse la tète pour deviner ce qui a pu causer ce brusque changement dans les idées de la jeune veuve.
Gustave forme le projet de s'éloigner encore de Paris, de partir sans rien dire à personne; mais, le lendemain, il court chez Adolphine pour lui conter ses nombreux tourments.
La sœur de Fanny semblait attendre la visite de Gustave; elle lai tend la main dès qu'elle l'aperçoit, en lui disant : — Pauvre Gustave 1 je sais tout!... Ma sœur vous fait encore du chagrin !... Ah ! c'est affreux I ...
— Quoi ! vous ^vez déjà... qu'elle ne veut plus m'épouser!... Qui donc vous l'a dit?
— Mais, elle-même, hier, dans la journée, en venant nous apprendre... qu'aussitôt son deuil fini, elle va épouser...
— Elle va épouser?...
— Quoi !... vous ne le savez donc pas ?...
— Achevez, de grâce !... Elle va épouser...
— Le comte de la Bérinière.
Gustave se laisse tomber sur un siéjfe en murmurant : — Le comte de la Bérinière I
Et, cependant, il y a dans sa voix plus de surprise que de colère; car, en apprenant que c'est un homme de soixante ans sonnés qu'on lui préfère, il comprend bien que ce n'est pas un nouvel amour qui a fait changer le cœur de Fanny, ei il s'écrie bienlôt : — Ainsi donc, c'est toujours l'intérêt qui fait agir cette femme!... ainsi c'est une fortune, un litre qu'on me préfère!... Car cet homme est riche, n'est-ce pas?...
— Oui, très-riche!... Et comme, si elle redevenait veuve, Fanny ne veut pas se retrouver pauvre, il paraît qu'en l'épousant le comte lui assure vingt mille francs de rente!... Mais, ne croyez pas, mon ami, que nous ayons approuvé sa conduite ? lorsqu'elle est venue nous faire part de sa nouvelle résolution, mon père
lui a dit que la manière dont elle agissait avec vous était indigne, et que, comtesse ou non, il ne voulait plus la voir...
— El qu'a-t-elle répondu?
— Elle a dit qu'elle ne concevait pas que l'on blâmât sa conëuite, et elle est partie en répétant que l'on ne s'intéressait pas à son bonheur. Il paraît que le comte lui avait déjà fait la cour autrefois, et déclaré qu'il regrettait beaucoup qu'elle eût épousf Auguste... Voilà pourquoi, enle revoyant...
— Assez, ma bonne Adolphine, je n'ai pas besoin d'en savoir davantage... Ah ! que j'avais tort de me croire aimé !... Est-ce qu'on m'aimera jamais !... Non, il y a des êtres qui sont nés pour aimer seul, sans jamais rencontrer un cœur qui les comprenne...
— Gustave, pourquoi me dites-vous cela?
— Ah! qu'importe, après tout; on ne peut pas changer sa destinée ! Adieu, Adolphine.
— Vous partez, Gustave ? Où allez-vous ?
— Ah ! je ne sais, mais j'ai besoin de m'éloigner encore!... Je no puis pas être ici lorsqu'elle épousera ce comte !... Je suis un sot, je le sais bien... votre sœur ne mérite aucun regret... mais on ne perd pas impunément tomes ses illusions! Adieu! Présentez mes respects à votre père...
— Mais vous ne serez pas si longtemps absent, cette fois ? et, à votre retour, vous pourrez venir me voir sans crainte... vous ne la rencontrerez plus ici.
— Oui, vous me reverrez... Adieu I...
Gustave a quitté Adolphine, dont les yeux sont pleins de larmes en le voyant partir; mais il n'en comprend pas le langage. Il court annoncer à son oncle ce qui c'est passé, et le désir qu'il éprouve d'aller en Angleterre et d'y rester quelque temps.
M. Grandcourt se borne à dire : « Voilà une femme qui te fer.i faire le tour du monde. Espérons cependanL que ce sera ton dernier voyage. Va en Angleterre, va où tu voudras... mais ne reviens que guéri de la solle passion. »
Gustave a fait bientôt les préparatifs de son départ; il n'a plus que quelques heures à rester à Paris, lorsqu'il rencontre Cherami.
— Où courons-nous ainsi? s'écrie le bel Arthur en prenant la main de Gustave... Qu'est-il arrivé?... Nous n'avons pas la
physionomie aussi gaie, aussi heureuse que la dernière fois. Estce qu'il serait survenu des incidents dans les amours?
— Mon ami, répond Gustave en poussant un soupir, tout est bien changé, en effet, depuis que vous ne m'avez vu. Il n'y a plus de mariage... plus d'amours!... 11 y a une nouvelle trahison de Fanny... Ah ! j'aurais dû m'y attendre!... Mais non... on ne peut supposer tant de perfidie dans une femme qui nous regarde en souriant... qui nous dit qu'elle nous aime!
— Qu'est-ce que vous m'apprenez, mon bon ?... La petitf veuve vous glisse encore dans la main?... Allons, ce n'est pas possible!...
— C'est la vérité. Elle va épouser le comte de la Bér inière... un homme vieux, mais très-riche... Elle sera comtesse... elle ne veut plus de moi.
— Mais, voilà qui est épouvantable!... On ne joue pa.: amsi au tonton avec le cœur d'un galant homme! Et vous n'avez pas tué votre rival?...
— Non... car je n'en serais pas plus aimé de Fanny. Mais je pars... je ne veux pas être encore là... comme à son premier mariage... Oh ! non ! c'est assez...
— Vous partez... où allez- vous?
— En Angleterre... en Ecosse... mais je serai moins longtemps absent.
— Eh! sapristi! mon cher, ne partez pas... l'affaire peut s'arranger, peut-être.
— Non, non, tout est fini, bien fini... Fanny ne sera jamais à moi. Adieu, mon ami!... l'heure du chemin de fer approche... au revoir!...
Gustave s'est éloigné. Gherami est resté tout saisi de ce brusque départ. Il demeure un moment pensif, puis frappe avec sa badine sur son pantalon, en se disant: — Comment, morbleu! mon ami Gustave sera malheureux !... On lui soufflera encore la femme qu'il aime, et je le souffrirais!... Moi. son Pylade, moi, à qui il prête de l'argent sans compter!... Non, par la samblcu ! je ne le souffrirai pas... Ah ! petite veuve... vous vous fichez d'un joli garçon !... Vous croyez que l'on peut ainsi se moquer du monde... Mais, patience... je suis là^ moil et j'ai mon lièvre.
tJir MONSIEUR AU LIT.
Le lendemain, sur les midi, Gherami va se promener devant la maison de madame Monléard; il s'est dit: « Je ne sais pas cij porche ce comle de la Bérinière dont Gustave m'a parlé hier; mais, en faisant sentinelle devant celle maison, je ne puis pas manquer de le savoir; ce comle doit venir faire sa cour à la peiiie femme qu'il veut épouser; il est riche, il viendra en équipage, et, par un domestique, je serai bien maladroit si je ne sais pas l'adresse du maîlre. »
Tout se passe, en effet, ainsi que Gherami l'a prévu : sur les une heure, un ^iégant coupé s'arrête devant la porte de la maison oîi loge Fanny; un monsieur qui n'est plus jeune en descend ; ce monsieur, malgré son âge, est mis à la dernière mode et répand après lui une forte odeur de parfums.
— Voilà mon homme ! 3e dit Gherami, qui, après avoir laissé le comte entrer dans la maison, s'approche du valet de pied qui bâille contre une borne et lui adresse la parole:
— N'est-ce pas M. le comle de la Bérinière que je viens de voir descendre de cette voiture?
— Oui, monsieur, c'est bien lui.
— Ah! je m'étais dit aussi : Mais voilà une ancienne connaissance ! cependant, craignant de me tromper, je n'ai point voulu l'aborder... mais j'irai demain matin renouveler connaissance avec lui. Où demeure ce cher comte, maintenant?
— Rue de la Ville-l'Évôque, tout à l'entrée, par la Madeleine,
— Très-bien... je vois cela d'ici... Jusqu'à quelle heure trouvel-on le comte, le matin?
— Monsieur se lève tard... Il ne sort guère avant midi.
— Infiniment obligé... Je suis sûr que ce cher comte sera enchanté de me voir demain malin.
— Si monsieur voulait me dire son nom, je préviendrais moa maître?
— Non pas... diable! Je veux lui faire une surprise, au contraire; ne lui dites rien.
Clierami s'éloigne et regagne son hôtel du Bel-Air en se disant: — Gustave ne veut point se battre avec son rival, je gage que c'est encore par un reste de délicatesse, de bonté pour cette petite pécore de Fanny 1 il se dit : « Laissons-la être comtesse, puisque cela peut faire son bonheur. » Sottise que tout cela ! Moi, qui n'ai aucune raison pour être agréable à cette dame; j'espère bien, au contraire, l'empêcher de faire ce nouvel affro«it à mon jeune ami.
Le lendemain, après avoir soigné sa toilette, Cherami prend l'omnibus de Paris, puis la correspondance de la Madeleine ; et, à dix heures et demie, il arrive chez le comte de la Bérinière, reconnaît son valet de la veille, et lui dit : — Me voilà, introduisez-moi près de votre maître.
— M. le comte est encore couché.
— Eh bien! éveillez-le.
— Il est éveillé, car il a déjà pris son chocolat à la vanille.
— Alors, puisqu'il est éveillé, il n'est pas besoin qu'il se lève pour me recevoir; je lui parlerai fort bien dans son lit. Allez lui dire qu'un de ses anciens amis désire le voir.
— Votre nom, monsieur?
— Je vous ai déjà dit que je voulais le surprendre ; par conséquent, je ne veux pas dire mon nom.
Le valet va trouver son maître et s'acquitte de sa commission. M. de la Bérinière ne songeait pas encore à se lever , il avait conduit la veille la jeune veuve à l'Opéra, il avait tait le galant, l'empressé toute la soirée, et il est un âge où ce servicelà fatigue beaucoup. Il se reposait donc dans son lit des faiigue;; de la veille, en se disant :
— Cette jeune veuve est adora'oleJ... Le mariage me fixera ; j,o. serai sage, et cela me fera du bien.
C'est donc avec un peu d'humeur qu'il entend son (lo^nesiique lui annoncer un ancien ami qui désire lui parler, et iJ s'écrie : — Les anciens amis pas plus que les nouveaux r.t doivent venir si matin... Que diable ! on laisse les gens dormi ;• tout à leur aise... Et comment se nomme-t-il, cet ami si maiinal?
— Il n'a pas voulu dire son nom pour su endre monsieur..,
— Il ip,érilcrail que je ne le reçoive pa
— Il était hier dans la rue quand monsieur est entré chez madame Monléard... Il a reconnu monsieur lorsqu'il descendait de
oitiire...
— Allons ! fais entrer cet homme à surprise...
Le domestique introduit Cherami dans la chambre de son maître et se retire. M. de la Bcrinière, avec son foulard chiffonné sur sa tête et ses yeux encore en papillote, se tenait alors tout ramassé en bloc dans son lit, ne laissant passer que son nez au-dRssus de sa couverture, et, dans cette position, il était entièrement dépourvu d'agréments. Aussi Cherami, après l'avoir considéré quelques instants, se dit en lui-même : « Comment! c'est cette vieille pomme cuite que l'on préfère à mon jeune et gentil Gustave!... Cré coquin!... les femmes aiment encore plus l'argent que nous!... car, nous autres, si nous voulons de l'argen!, c'est pour avoir des femmes, tandis que ces dames en acceptent pour nous quitter. »
Et, pendant que Cherami faisait cette réflexion, le comte, qui regardait avec curiosité son visiteur, lui dit enfin, d'une voix tant soît peu nasillarde : — Mon cher monsieur, j'ai beau vous examiner des pieds à la tête... j'ai beau chercher dans ma mémoire... je ne me rappelle pas avoir eu aucun ami qui vous ressemblât!...
Cherami salue très-gracieusement le comte, en lui disant : — Ne cherchez point, monsieur le comte, ne vous donnez pas celte peine... ce serait inutile; car, en effet, voilà la première fois que j'ai le plaisir de me trouver avec vous.
— Comment, diable... qu'est-ce à dire? Mais, alors, vous -n'êtes donc pas l'ancien ami qu'on m'annonçait?
^ —C'est-à-dire, monsieur le comte, que je me suis permis ce léger mensonge, afin d'être plus certain d'arriver ce matin jusqu'à vous. M. de la Bérinière fronce les sourcils, fait la grimace, ce qui ne l'embellit pas ; examine Cherami avec une espèce de méfiance, et reprend d'un ton sec : — Et qu'avez-vous donc de si pressé de si urgent à me dire, monsieur, pour venir me déranger de si grand matin... pour employer la ruse afin d'être miroduit?
— Vous allez le savoir; mais, permettez-moi de m'asseoir i'abord... La chose mérite la peine que l'on se mette à son aise.
Et, sans attendre de réponse, Cherami prend un fauteuil qu'il
îlace en face du lit et s'étale dedans. L'aisance de ses manières, qui ne manquent pas de distinction, commence à chasser les mauvais soupçons qui étaient venus un moment à l'esprit du comte; il sent sa curiosité vivement piquée, tout en regardant faire le singulier personnage qu'il a devant les yeux.
Ce dernier, étant assis, reprend la parole : — Monsieur de la Béiinière, vous voyez devant vous Arthur Cherami, ami intime du jeune Gustave Darlemont... Je pense que vous connaissez Gusiave Darlemont?...
— Ma foi ! non... Ah !... attendez donc!... Gusiave... Voulezvous p:ir]er de ce jeune homme qui était l'ami d'enfance de madame Monléard, et que j'ai vu chez M. Gerbault lorsque je m'y suis rendu l'autre soir?...
— Précisément; c'est-à-dire, je ne sais pas si Gustave était l'ami d'enfance de madame Monléard, mais je sais qu'il était devenu l'ami du cœur... Enfin, sans aller plus loin, il allait épouser la jeune veuve lorsque votre arrivée a changé tout cela. Vous êtes comte, vous êtes riche, la petite femme est une coquette premier numéro; elle a tourné comme une girouette. Du reste, ce n'est pas la première fois qu'elle tourne. Le roi François /«' a dit : Souvent femme varie, bien fol est qui s^y fie /... Ce qui prouve que ce roi avait fait du beau sexe une élude particulière... étude qui lui a coûté un peu cher 1 mais., passons; vous êtes donc cause, monsieur le comte, qu'au lieu d'épouser mon ami Gustave, on lui a fort brusquement signifié son congé. Et, maintenant, commencez-vous à deviner ce qui m'amène
— Mais, oui, je crois que je devine; vous êtes envoyé par ce jeune Gustave, qui veut se battre avec moi ?
— Ce n'est pas tout à fait cela... Vous brûlez, mais vous n'y êtes pas entièrenient. Voilà ce que c'est : Gusiave ne pense pas à se battre, lui ; non pas qu'il manque de courage... Oh ! ce jeune homme a du cœur, j'en répondrais comme de moi-même!... rnais il a tant de faiblesse pour la petite veuve qu'il craint peut-être, s'il vous luaii, de lui faire de la peine... Le pauvre garçon est désolé, et, quand il est désolé, il part, il quitte Paris, il \'js chercher des distractions sous un autre climat... et, ce que je Qe comprends pas, c'est qu'il revient tout aussi amoureux que quand il est parti ; car je dois vous dire, monsieur le comte,
que vous n'êles pas le premier qui lui coupiez, comme ou dit, l'herbe sous les pieds; il devait déjà épouser mademoiselle Fanny Gerbault lorsque M. Auguste Monléard s'est présenté; il s'annonçait avec de la fortune, une position brillante, et le pauvre Gustave fut éconduit. Aujourd'hui, c'est donc une seconde représentation de la même pièce, avec celte variante, que, maintenant, mon jeune ami a une très-belle position dans la maison de banque de son oncle ; mais que vous avez un titre, un équipage, et que vous êtes beaucoup plus riche que lui.
— Eh bien ! monsieur, puisque votre jeune ami ne songe pas à se ballre... ce qui, du reste, est assez sage, car je ne pense pas qu'il serait plus aimé pour cela ; et, entre nous, puisqu'il a déjà été éconduit une fois, je m'étonne beaucoup qu'il se soit présenté une seconde...
— Je suis de votre avis, par la sambleu! Ce n'est pas moi qui aurais agi ainsi!... Une femme qui m'aurait dédaigné pour un autre... c'est bien pis que trompé ! Trompé, cela se fait tous les jours, et cela se pardonne; mais, dédaigné!... Enfin, que voulezvous!,., les passions sont les passions!... Il faut plaindre Gustave!
— Je le plains de tout mon cœur; mais j'en reviens à me demander ce qui peut alors vous conduire près de moi.
— Eh ! mon Dieu ! c'tit bien simple... Je suis l'ami dévoué de Gustave... il pardonne un outrage, une trahison... moi, je ne veux pas qu'on l'outrage, ni qu'on le trahisse. Le mal qu'on lui fait me blesse, m'ofiense, et, comme je n'ai jàmaj;? souffert une offense, je me bats... Par conséquent, je viens vous demander raison de la trahison de la petite veuve... trahison dont vous êtes l'auteur ; c'est-à-dire, pour parler plus juste, c'est bien la petite veuve qui, dans celte affaire, est la vraie, la seule coupable... C'est elle qui se moque de ce pauvre Gustave d'une façon par trop décolletée; mais, comme il n'y a pas moyen de dem.inder raison à une femme, je viens vous la demander, à vous, monsieur le comte, comme son complice et représentant dans cetie affaire.
Le comte sort entièrement sa tête de dessous sa couverlure, afin de mieux examiner la personne qui vient lui faire celle proposition, et, après a\oir bien regardé Cherami, il lui répond d'un air Kiilleur : — Mon cher monsieur, j'ai beau vous examiner... je ne vous connais pas du tout...
— Nous ferons connaissance en nous ballant.
— Et pourquoi voulez-vous que je me balle avec vous?... Vous ne m'avez nullement offensé...
— S'il ne faut que vous offenser pour que vous consentiez X vous battre, soyez tranquille, je vous offenserai; cependant, j'avoue que je préférerais que la chose se passât gentiment, poliment, comme il convient entre gens bien nés ; et, quoique je ne sois pas noble comme vous, monsieur le comte, je vous prie de croire que vous ne croiserez pas votre épée avec un goujat... Je suis de bonne famille, j'ai été bien élevé... j'ai hérité d'une jolie fortune ; mais j'ai fait des folies pour ce sexe charmant qui aime considérablement les cachemires et les truffes !... Je me suis ruiné... à peu de chose près, mais je n'ai point oublié comment on se sert d'une épée... et ce pauvre Auguste Mouléard en a su quelque chose.
— Gomment ! vous vous êtes battu avec le premier mari de ma jolie veuve?
— Le lendemain môme de ses noces ; et je lui ai donné un joli coup d'épée dans l'avant-bras...
— Ah! cette chute qu'il disait avoir faite dans un escalier?..,
— C'était le résultat de notre duel.
— Ah çà 1 monsieur, vous avez donc juré la mort de tous les maris de la ratissante Fanny?
— Si elle avait épousé mon ami Gustave, je vous cerlitie que je ne me serais pas battu avec celui-là 1
~ Monsieur, vous me permettrez de vous dire que votre conduite n'a pas le sens commun...
— Et pourquoi cela, monsieur, s'il vous plaît?
— Parce qu'on ne pren i pas ainsi fait et cause pour un autre, ^ui est bien d'âge à faire ses affaires lui-même. Votre ami Gustave ne juge pas à propos de se battre ; pourquoi vous mettezvous en tête de vouloir vous battre pour lui ?
— Je vous ai expliqué tout à l'heure les motifs de ma conduite. Si vous ne m'avez pas écouté, je vais recommencer...
— C'est inutile, monsieur; je ne me battrai pas avec vous... Et le comte se renfonce sous sa couverture, se retourne du
côté de la ruelle, et se ramasse dans son lit de façon à ne plus former qu'un tas assez volumineux.
Cherami s'est levé, il se promène à grands pas dans la ciiani-
bre, puis va chauffer ses pieds à un boa feu aliumé dan^ la cheminée, en disaut : — Il faii ce malin un froid assez piquant ; vous avez parlai lemenî fait d'ordonner que Ton allumât du feu dans votre chamore... on s'enrhume ai facilement... cette pièce est pourtant fort bien close ; mais un vent coulis est sitôt attrapé!... Au bout de quelques minutes, ennuyé de voir que son visiteur ne s'en va pas, le comte se retourne et se met sur son séant, en s'écriant avec impatience :
— Ah çà 1 monsieur, est-ce que vous comptez passer votre journée chez moi?... Faites-moi le plaisir de vous en aller et de me laisser dormir.
— Et vous, monsieur le comte, faites-moi le plaisir de rentrer sous voire couverture... vous allez vous enrhumer I
— Trêve de plaisanteries, monsieur!... Je vous ai dit que je ne me battrais pas avec vous... je vous le répète ; rien ne vous retient donc plus ici.,.
— 0 mon cher monsieur de ia Bérinière... car je crois que c'est bien là votre nom... de la Bérinière?...
— Oui, monsieur, c'est mon nom...
— Mon cher comte de la Bérinière, quand j'ai mis quelque chose dans ma tête, je vous assure qu'il faut que cela se fasse. Je me suis promis de me battre avec vous... à moiiis, cependant, que vous me donniez votre parole d'honneur de renoncer à épouser la veuve d'Auguste Monléard... Alors, je suis satisfait. Cela vous va-t-il ainsi?
— En vérité, c'est trop fort!..,
— Qu'est-ce qui est trop fort?
— Vous me faites suer, monsieur 1...
— Je vous fais suer... Fichtre ! vous n'êtes pas à plaindre, par le temps qu'il fait !... Alors, voui ne renoncez pas t...
— Pour qui me prenez-vous?...
— Alors vous consentez à vous battre?
— Allez au diable !...
— Alors, ihfaut donc en venir aux grands moyens?...
Et Cherami, levant sa badme, la fait siffler sur la tête du comte sans pourtant le toucher ; mais ce mouvement a sufli pour que M. de la Bérinière se redresse furieux, et se mette sursoû séaul» en s'«''cri;tnt :
— Monsieur, vous êtes un drôle I...
— Eh! allons donc, vous vous réveillez, enfin!...
— Monsieur, vous me rendrez raison de celle indécente con duitel...
— C'est ce que je vous demande depuis une heure.
— Meltez-là votre adresse; demain, mes témoins seront che« vous à huit. heures... ayez soin que les vôtres s'y trouvent
Ici, Cherami se gratte l'oreille et murmure :
— Mes témoins.,, Esl-ce que nous avons besoin de témoins? Pourquoi ne pas régler tout de suite cette affaire-là entre nous ?
— Ah çà! monsieur, vous n*avez donc jamais eu de duels?...
— J'en ai eu plus que vous, je le parierais.
— Alors, vous devriez savoir que Ton ne se bat pas sans témoins; cela est défendu...
— Je sais très-bien que c'est l'usage d'en avoir; mais on ne se conforme pas toujours à l'usage... Tenez, avec M. Monléard, nous nous sommes battus sans témoins.
— Et moi, monsieur, comme je n'ai pas envie, à cause de vous, de me mettre une vilaine affaire sur les bras; je vous répète que je ne me battrai pas sans témoins.
— Soit! Puisque vous y tenez... nous en aurons...
— Votre adresse, monsieur?
— La voici : Cherami, rue de l'Orillon, hôtel du Bel- Air, à Belleville...
— A Belîeville!... Ahl vous ne demeurez point à Paris?...
— Je suis dans la banlieue. Cela vous contrarie?
— Cela m'est parfaitement égal , seulement, mes témoins ne seront chez vous qu'à dix heures, car je ne veux pas les obliger à se lever au point du jour...
— A dix heures^ soit, on les attendra. Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi de vous présenter mes hommages...
— Bonjour, monsieur... bonjour!
M. de la Bérinière s'est refourré dans son lit, assez mécontent de la visite qu'il vient de recevoir. Quant à Cherami, lorsqu'il se retrouve dans la rue, il se dit :
— J'ai mon lièvre! Il se battra... oui, mais des témoins... il m*en faut deux... Il me les faut absolument, sans quoi le duel n*aura pas lieu. Où vais-je en trouver?... C'est bigrement embarrassant!... J'ai beau chercher dans m?, tète... Sapristi !... où
pourrai-je me procurer deux témoins?... Il n'y a pas à dire... il m'en faut deux, et un peu propres, pour demain matin 1