‹ Monsieur ChéramiChapitre 35 sur 42 · LA JOURNÉE AUX LAPINS · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE AUX LAPINS

Arthur Cherami, en sortant de la rue de la Ville-l'Évêque, suit le boulevard en retournant du côté de la Bastille ; il n'a pas pris l'omnibus, cette fois; d'abord, parce que rien ne le presse, ensuite, parce qu'il s'est dit : — Si je pouvais en chemin rencontrer quelque ancien ami... quelque bon lapin... je le prierais de me servir de témoin. A la rigueur, s'il le faut, je ferai un sacrifice... je payerai à déjeuner ou à dîner... mais toujours chez un débitant de bouillon. •

Cependant, Cherami est arrivé jusqu'au boulevard du Temple sans avoir rencontré ce qu'il cherche; là, il se dit : — Remonterai-je chez moi?... A quoi bon! Ce n'est pas dans mon hôtel que je trouverai ce qu'il me faut... les pauvres diables qui y logent ne portent guère d'habit... Je suis sûr que ce comte de la Bérinière va m'envoyer des gentilshommes fort distingués. .. ils feront déjà une singulière grimace en entrant dans l'hôtel de la veuve Loiichard ; il faut que je les mette en iface de gens qui représentent... Cré coquin! je n'ai pas mon lièvre!... c'est bien embarrassant ! Peste soit de l'entêtement de ce comte qui tient à des témoins!...

Tout en continuant sa promenade, Cherami voit venir devant lui un petit monsieur armé d'une assez jolie canne en bois de merisier, et il se dit : — Voilà une tournure grotesque qui me rappel e un pantin que j'ai vu quelque part!... Eh! oui, pardieui... c'est Courbichon... Saisissons-le au passage.

Le petit monsieur chauve demeure tout saisi en voyant un grand homme lui barrer le chemin, et il ne paraît nullement satisfait lorsqu'il reconnaît en lui le monsieur avec qui il a dîné aux Champs-Elysées.

M.jis Cherami lui prend la main, la secoue avec force en lui disant : — Heureuse rencontre! c'est ce brave M. Courbichon!... Bone Deusl Nous ne sommes donc plus en Touraine?

MONSIEUR CHERAMl 281

— Ah! monsieur, j'ai bien l'honneur... non... comme vous voyez, je suis à Paris;..

— Et de plus en plus frais et gaillard!... Je suis lenlé de vous réciter la fable... Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!,,.

— Oh! c'est inutile, je la connais...

— Et vous avez là une jolie canne !... Ce n'est pas la même?...

— Non, monsieur, ce n'est pas celle que vous avez brisée, à coup sûr.

— Est-ce que vous ne l'avez pas fait raccommoder ?

— Elle n'éiait pas raccommodable, monsieur...

— Laissez-moi donc tranquille!... On raccommode bienlaporeelaine ! Celle-ci est en merisier... voyons un peu,

Cherami veut prendre la canne, mais M. Gourbichon fait surle-champ passer sa main derrière son dos en s'écriant . — C'est inutile, monsieur, je n'ai pas envie que vous cassiez aussi cellelà... c'est bien assez de la première.

— Eh! mon Dieu!... mon bon et digne ami, qui vous parle de casser votre canne?... On ne vous jette pas, en ce moment, des boules dans vos quilles... et je crois que celte badine vaut bien votre merisier.

— Est-ce qu'elle vient aussi de la Chine?

— Non, mon petit. Ne renouvelez pas mes douleurs!... Ma nadine chinoise ne sera jamais remplacée ; mais c'est assez parier de cannes... j'ai un service important à vous demander, cher monsieur Courbichon, un de ces services qu'on ne se refuse jamais, entre gens d'honneur...

— Monsieur, je n'ai point d'argent en ce moment, et il me serait impossible...

— Qui diable vous parle d'argent!... Est-ce que j'ai l'air d'ua homme qui emprunte de l'argent, mordieu!...

M. Courbichon examine Cherami, qui s'était fait très-beau pour aller chez M. de la Bérinière ; il lui ôie son chapeau en murmurant :

— Pardon ! en effet, je n'avais pas remarqué... Mais, alors monsieur, quel service comptez-vous me demander?

— Un rien... une bagatelle... de me servir de second, demain, dstns un duel...

— Un duell... c'est pour un duel!... Et vous osez me proposer

d'en 6lre !... Qii*est-ce que je vous ai fait, monsieur, pour que vous me proposiez de ces choses-là?

— Encore une fois, monsieur Gourbiclion, ce n'est que par formalité... Les témoins ne se battent pas.

— Moi, me trouver dans un duel I Apprenez que je ne me suis jamais battu, monsieur ? j'aimerais mieux mourir que de me baltro!...

~ Vous êtes comme Gribouille, alors, qui se jette à l'eau de peur de la pluie.

— C'est indigne, ce que vous me proposez là ! Je vous prierai, ïionsieur, de ne plus me parler à l'avenir... Je ne fréquente pas les gens qui ont des duels, moi. Ne me- retenez pas... ou je crie à la garde.

Le petit monsieur chauve s'éloigne presque en courant. Gherami hausse les épaules, en se disant : — Vieille pintade ! j'aurais dû deviner que le mot seul de duel le ferait fuir!... Ce n'est pas encore celui-là qui sera mon témoin. Sapristi ! je n'ai pas mon lièvre !

Et Gherami est arrivé presque au bout du boulevard Beaumarchais, lorsqu'une voix s'écrie : —Mais, oui... c'est lui... le voilà, ce monsieur qui se fait attendre inutilement pour dîner ! Dieu merci! vous mettez du ten^ps à fumer votre cigare.

A ces accents bien connus, le bel Arthur se retourne et aperçoit madame Capucine, toujours entourée de ses deux moutards • l'aîné ayant encore son chapeau à la Henri IV, dont les plumes lui retombent sur les yeux , le plus jeune mangeant du pain d'épice, et trouvant moyen de fourrer en même temps ses doigts dans son nez.

— Eh ! vraiment, c'est la belle madame Capucine, dit Gherami en s'approchant du groupe.

Et la grosse dame, considérant la mise élégante de son débiteur, lui fait un aimable sourire, en lui répondant : — Je ne devrais plus vous parler!... C'est joli, ce que vous avez fait à Passy : nous quitter, soi-disant pour fumer un cigare ! Monsieur ne devait être absent que quelques minutes... et il y a onze mois de cela.

— J'ai été coupable... je le sais... j'ai des torts envers vous!... Mais si vous saviez quels événements m'attendaient 3e jour-là dans le bois de Boulogne...

— Ma tante vous en veut ! Oh ! elle est furieuse contre tous!...

— Je ferai ma paix avec cette respectable madame Duponceau. Et, la première fois que j'irai au bois de Boulogne...

— Mais non, il ne faut plus aller au bois de Boulogne pour cela. Ma tante n'est plus à Passy; elle ne s'y plaisait pas... C'est une campagne oiî il faut faire trop de toilette, cela devient ruineux.

— Ah ! cette chère tante a encore changé de villa ? Elle est tant soit peu inconstante. Et oii a-t-elle transporté ses moulons, autrement dit, ses lares champêtres ?

— A Saint-Mandé... Vous voyez bien que nous allons prendre l'omnibus qui va nous y conduire.

— Quoi ! vous allez chez votre tante?... C'est très-plaisant! Il est donc écrit que je vous rencontrerai toujours, belle dame, lorsque vous vous rendez chez votre tante? Mais, cependant, ce n'est po'nt aujourd'hui samedi?

— Non; mais c'est demain la fête de ma tante, la Sainle-Élisabeth; et notre devoir est d'aller la lui souhaiter.

— Ah! je comprends, maintenant; madame Duponceau ^se nomme Elisabeth.

— Voulez-vous faire votre paix avec elle?... Le moyen est tout trouvé... Venez avec nous; vous souhaiterez la fête à ma tante, et vous dînerez à Saint-xMandé. Mon mari doit venir nous yretrouver à cinq heures.

Cherami réfléchit quelque temps. 11 se rappelle que Capucme était caporal <ians la garde nationale, et pense qu'il consentira peut-être à lui servir de témoin. Cet espoir le détermine; il sourit à la grosse dame en lui répondant : — Vous faites de moi ce que vous voulez. J'avais à Paris une affaire majeure ; mais votre mari pourra, je crois, m*aider à la terminer. Je suis des vôtres ! Allons à Sainl-Mandé.

— Allons, vous êtes gentil I... Si vous continuez, je vous pardonnerai aussi.

Ces mots sont accompagnés d'une œillade infiniment prolongée. Elle (ail frémir Cherami, qui se dit : — J'ai bien peur quelle ne veuille que je continue Ballot 1

Madame Capucine appelle Jacqueline. Une vieille bonne, toute tordue, arrive en boitant, tenant un énorme panier à son bras.

— Tiidieu! se dit Cherami, voilà une soubrette qui ne donnera pas de distractions au jeune commis bonnetier.

— La voiture est-elle là, Jacqueline?

— La v'ià qu'elle arrive, madame.

— Montons sur-Ie-e6amp nous placer, monsieur Cherami. Voulez-vous donner la main à Aristoloche?

— Volontiers.

— Ah ! que ma tante Duponceau va être agréablement surprise \ Elle vous aime beaucoup, homme volage 1...

— Elle n'a point affaire à un ingrat.

On monte en omnibus. Cherami consent à tenir sur ses genouj le jeune Aristoloche, afin d'éj>argner six sous à sa maman. On essaye de mellre Narcisse sur la bonne; mais le eonducleui déclare que cet enfant-là doit payer, ce qui semble causer une vive satisfaction à Jacqueline. Enfin, on part j et on arrive bientôt à Saint-Mandé.

La nouvelle acquisition de madame Duponceau est lout à l'entrée de 1 avenue. La maison est encore plus petite que celle do Passy ; en revanche, il n'y a pas de jardin : il est remplacé par une cour dans laquelle on ne voit, de tous côtés, que des cages à lapins : c'est une véritable bibliothèque à lapins.

La tante arrive, toujours en remuant la têle. Eile pousse un en de surprise en apercevant Cherami, puis lui tend ses joues en lui disant : — Embrassez-moi, et je vous pardonne votre disparition de Passy.

Cherami trouve la punition un peu forte, mais il s'exécute ; et, pondant cpi'il est en train, madame Capucine en profite pour lui tendre ses joues en lui disant : — Faites -m'en autant, pour que je vous pardonne aussi.

— Bigre l voilà un dîner qui me coûte cher, se dit le bel Arthui après avoir embrassé les dames.

— Vous allez voir comme ma nouvelle propriété est jolie ! s'écrie madame Duponceau; quel dommage que vous veniez touours me voir l'hiver !

— Je ne \ois pas trop quelle différence cela fait ici, puisque vous n'avez pas de jardin.

— Mais j'ai des lapins I

— Est-ce qu'ils sont plus beaux l'été que l'hiver?

— Non, mais ils se font voir davantage, parce qu*ils n'ont pas froid.

— Je trouve qu'ils se montrent bien assez comme cela! Je me rafraîchirais volontiers.

— Et puis, vous nous conterez ce qui vous est arrivé à Passy, qui vous a empoché de venir dîner avec nous?

Gherami se laisse conduire dans toute la maison; on ne lui fait pas même grâce du grenier. Il trouve tout ravissant, admirable, jusqu'à la soupente dans laquelle couche la bonne. Enfin, la visite terminée, on le prie de raconter ses aventures du bois de Boulogne. Il conte tout, en ayant soin seulement de taire les noms des personnages ; et, lorsqu'il a fini de narrer, madame Duponceau s'écrie : — Voilà ce que c'est que de se battre en duel au pistolet!

— Corbleu de mordieu !... se dit Gherami, donnez-vous donc la peine de raconter quelque chose à des huîtres pareilles ! Gela m'apprendra; j'aurais dû leur raconter Barbe-Bleue !

L'heure du dîner est arrivée, et M. Capucine ne l'est pas. On patiente une demi-heure encore ; mais les deux petits garçons crient tant qu'ils ont faim, que l'on se décide à se mettre à table.

On sert un potage au maigre, puis une gibelotte de lapin, on apporte ensuite un lapin rôti.

Gherami, qui ne voit que du lapin, fait la grimace, en se disant : — Il paraît que l'on est ici au régime de cet animal... Et ce polisson de Gapucine qui ne vient pas!... Ne pas trouver un témoin et ne manger que du lapin 1 que suis-je venu faire dans cette galère !...

En guise de légumes qui manquent, on apporte un hachis de lapin, farci de marrons.

— G'est bien singulier que mon mari ne vienne pas ! dit la grosse dame ; il faut qu'il lui soit survenu quelque commande pressée !

— Et puis, il n'aime peut être pas le lapin? dit Gherami.

— Pardonnez-moi; il en mani^^e...

— Eh I par la sambleu ! et moi aussi j'en mange depuis une heure, et je ne l'aime pas plus pour cela !...

— Ah! vous ne l'aimez pas? Quel dommage.,, nous en avons encore I...

— Une crême au lapin, peut-être?

— Non, mais un pàlé.

— Merci; si vous le permettez, on le remplacera agréablement par du fromage. Ah 1 je ne m'étonne pas si votre cour est tapissée de cages à lapins; il paraît que cola rapporte!

— Beaucoup plus que les arbres fruitiers.

— Allons, je vois que vous finirez par en faire des confitures... Mais votre vin est bon, et c'est quelque chose.

— A la santé de ma tante !

— Volontiers... Vive Elisabeth!...

— Aristoloche, Narcisse, vous allez réciter vos compliments!...

— Comment, ces chers enfants ont appris des compliments?

— Oui, ma tante, vous allez voir...

— Ah ! ces chers amours, que c'est aimable ! El de qui sont les compliments ?

— De mon mari, ma tante... et en vers !

— Ton mari fait des vers? Je ne lui connaissais pas ce talent; et depuis quand est-il poète ?

— Depuis que nous avons pour pratique un homme de lettres qui fait des devises, et nous en apporte chaque fois qu'il vient à la maison... Voyons, Aristoloche, commence... Viens te placer devant ta tante ; et surtout prononce bien.

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