‹ Monsieur ChéramiChapitre 36 sur 42 · LES PETITS GARÇONS DE MADAME CAPUCINE · texte numérisé non relu

LES PETITS GARÇONS DE MADAME CAPUCINE

Le petit garçon veMt d'abord aller prendre la badine du monsieur Cl courir à cheval dessus tout autour de la t:ib!e ; On ne parvient à le rendre sage qu'en lui promettant, s'il dit bien son compliment, de le laisser jouer avec un lapin qui n'est nullement farouche et que l'on fait quelquefois venir dans le salon pour récréer la société.

M. Aristoloche se pose enfin devant sa grand'lante cl récite tout d'une haleine :

Ahl quel bûnJjeur, en ce beau jour, De vous prouver tout mon amour!

MONSIEUR CHEllAMI 2S7

Du plaisir, je suis dans l'attente.

Quand je dois aller chez ma lanle!

En amour comme en amitié, Sachez tout mettre de moitié.

— On s'aperçoit que le papa connaît un faiseur de devises, se dit Gherami.

— Que pensez-vous des vers démon mari? demande madame Capucine.

— Je les trouve d'autant plus ingénieux, qu'ils peuvent s'adapter à toutes les fêtes possibles.

— Et vous, ma tante?

Madame Duponceau est enchantée du compliment, et, après avoir embrassé le petit garçon, elle lui dit : — Va trouver la bonne, dis-lui de te donner Coco pour jouer avec lui.

M. Aristoloche disparaît ; c'est au tour de son frère de réciter son compliment; mais le jeune Narcisse a de l'humeur, il fait la moue.

— Eh bien 1 monsieur, dit la maman, venez donc dire vos yers à votre tante !

— Non, ça m'embête, moi !

— Qu'est-ce que j'entends, monsieur Narcisse!... Que signifie celle réponse ?

— C'est vrai, ça, on laisse toujours Aristoloche jouer avec Coco, et jamais moi...

— Voulez-vous bien vous taire, un grand garçon comme vous!... qui commence à écrire en bâtarde... Vous voulez jouer avec le petit lapin!...

— Oui, oui, j'aime les lapins, moi, na! je veux m'amuser avec...

— Il me semble, dit Cherami, que vous ne pouvez pas trop en vouloir à cet enfant d'aimer les lapins... il est ici abonne école. A force de manger d'une chose, on finit quelquefois par y prendre goût. Moi, étant petit, je me rappelle que je ne pouvais pas souffrir la panade, eh bien ! on m'en faisait manger tous les jours pour m'obligera l'aimer...

— Et vous avez fini par y prendre goût?

— Non, je ia déteste.

Voyons, Narcisse, venez réciter votre compliment à votre

bien-aimée tante... sans quoi, elle ne vous donnera plus de beaux chapeaux à plumes !

— J'en veux plus, de ses plumes... elles m'éborgnent!...On m'a dit que j'avais l'air d'un chien savant, avec ce chapeau-là!

— Ah! monsieur Narcisse, nous allons nous fâcher! Votre compliment, tout de suite!

— Non, je ne veux pas.

— Ah ! tu vas voir, polisson!...

Madame Capucine quille la table, va prendre la badine de Cherami, qui était placée dans un coin, et se dirige vers monsieur son fils; mais le jeune Narcisse, qui voit ce dont il est menacé, se met à courir autour de la table, ce qui oblige madame sa mère à courir après lui, toujours armée de la redoutable badine, avec laquelle elle frappe à tort et à travers; et, en croyant frapper sur son fils, elle a déjà deux fois tapé sur les épaules de Cherami, qui trouve peu divertissant ce manège exécuté par la grosse dame et son fils, bien que cela rappelle un peu les exercices du Cirque.

Enfin, se voyant sur le point d'être atteint, M. Narcisse change de manœuvre, et se gli.sse sous la table. Un moment déconcertée par celte évolution, madame Capucine a bientôt trouvé un expédient; elle fourre sa badme sous la lable, en frappant au hasard, à droite ei à gauche. Mais, alors, c'est la vieille tante qui pousse des cris... sa nièce lui a fouetté les mollets. Heureusement (Hierami est parvenu à retirer M. Narcisse de dessous la table; on place le petit garçon devant madame Duponceau, et sa maman se tient à côté de lui, la bagu(?ite levée, en lui disant d'un ton me* naçant : — Voire complimeni, bien vite!

M. Narcisse, bien qu'en rechignant, se décide à obéir, et mur-* mure d'une voix trahianle :

Ah! que je suis... ahl que je suis donc content !..• De vous... de vous... de vous...

— De vous, quoi, imbécile?

— Je ne m'en souviens plus.

— Attends, je vais te donner de la mémoire, mauvais sujet!..

jtt vûua leier, objet cbarmani.^

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— Cela ne peut pas être objet charmant!... Je suis sûre que vous vous trompez?

— Mais, ma nièce, pourquoi donc ne veux -tu pas que ce soil objet charmant? dit madame Duponceauen se pinçant la bouche.

— Ma tante, parce que... Je sais bien qu'il y avait autre chose.

— Il me semble, dit Cherami, que objet charmant peut rester... le mot est à son adresse.

La vieille lante est si enchantée de ce compliment, qu'elle se lève et embrasse de nouveau son convive, qui se dit en lui-même;

— Ça m'apprendra!...

— Allons! monsieur, poursuivez votre compliment, reprend madame Capucine.

Le jeune Narcisse reprend :

De vous... de vous... féter en ce moment...

— Voyez-vous!... s'écrie la grosse dame, je savais bien que ce n'était pas objet charmant...

— Ce n'est pas la peine de l'interrompre pour cela, ma nièce... Continue, mon ami.

Mais le jeune Aristoloche vient d'entrer dans la salle à manger, en tenant dans ses bras un petit lapin blanc qu'il asticoie avec une baguette. Cette vue donne de grandes distractions à M. Narcisse, que sa mère menace toujours de la badine pour qu'il achève de dire ses vers; mais, tout en les débitant, Narcisse se retourne à chaque instant vers son frère.

Quand je me trouve à votre table... à votre table...

— Tu verras, toi, si tu ne me donnes pas le lapin tout à l'heure...

— Non, c'est à moi qu'on l'a donné, tiens...

A votre table... à votre table...

Ah! que le temps...

— Je te ficherai des giffles...

Est agréable!...

Maman, mon frère dit qu'il me battra..

Ne l'écoute pas, petit chéri ; c'est lui q

qui sera battu s'il ne

dit pas mieux les vers pour sa tanie... Allons, monsieur Narcisse...

Youlez-vong lire dans mon cœar...

— Demande- moi encore mon bilboquet...

— Je m'en moque, papa m'en donnera un autre l

Dans mon cœur...

— Lâche Coco...

— Non, je ne le lâcherai pas...

— C'est bon, tu verras tout à l'heure.-

Dans mon cœur... vous y verrez mon ardeur.

— Ah ! voilà un compliment bien mal dit, monsieur! mais il faudra le réciter mieux que cela demain au déjeuner.

— Ah! là, là 1 maman, il veut me prendre Coco.

M. Narcisse, ayant achevé son compliment, venait de courir sur son frère et essayait de prendre le lapin ; madame Capucine se lève, et, pour terminer cette dispute, met son fils aîné à la porte de la salle à manger, avec accompagnement de coups de pied au derrière, puis elle revient s'asseoir à côté de Cheramien disant : — Avec tout cela, mon mari n'est pas venu 1

— Et il est probable que, maintenant, il ne viendra pas, car fl est près de neuf heures. Cela me contrarie beaucoup... j'avais à lui parler...

— Pour cette petite note t.. . Oh ! cela ne presse pas.

— C'était pour autre chose...

— Moi, cela va me rendre bien malheureuse cette nuii!... Il faut vous dire qu'à la campagne je suis extrêmement peureuse... Je sais bien que j'ai tort... car, enfin, il n'arrive rien à ma tante, qui y demeure seule avec sa bonne ; mais, que voulez-vous ! on n'est pas maîtresse de cela... Quand mon mari est couché près de moi, cela me rassure et je dors un peu. Mais sans lui... je ne ferme pas l'œil... Si du moins nous avions un homme dans la maison. .. mais rien que des femmes et des enfants!... Que deviendrions-nous si on nous attaquait !...

— Que signifie ce piège dans lequel en cherche à me prendre? se dit Cherami en caressant ses favoris ; le plus souvent que je

passerai la nuit ici, pour manger encore du lapin demain au déjeuner!... Il me tarde de filer, au contraire.

— Eh bienl monsieur Cherami, répond madame Capucine en lançant un tendre coup d'œil à son voisin, est-ce que vous rcfu» seriez de nous garder cette nuit?... Vous êtes votre maître, qf. vous empêcherait de coucher ici ?... Oh ! alors, je serais si tranquille !... je passerais une nuit paisible !... Il y a une chambre d'aaiis justement en face de la mienne.

Ces mois sont accompagnés d'un regard oblique qui se tf rniine en soupir. Cherami se met à tqusser d'une façon significative, ^n murmurant : — Sur le môme carré ?

— Mais oui, vous comprenez combien je serai rassurée !...

— Je comprends parfaitement...

— Vous allez rester avec nous, c'est convenu? Quand les enfants seront couchés, nous ferons un loto...

— Tout cela est bien séduisant...

— C'est vous qui tirerez...

— Vous m'en direz tant !...

En ce moment, la domestique de madame Duponceau entre tout effarée dans la salle à manger, en s*écriant : — Ah! madame, madame ! si vous saviez !...,

— Quoi donc, Françoise?... Vous m'effrayez!...

— Il y a bien de quoi!.,.

— Serait-ce le feu?

— Des voleurs?

— Mais, non, ce sont vos lapins... Ce petit mauvais sujet de Narcisse a été ouvrir toutes les cages, si bien que tous vos lapins sont sortis; ils se sauvent de côié et d'autre... dans la cour, dans la cave, dans les escaliers.

— Ah! mon Dieu!... que me dites- vous là!... Mais il faut les rattraper 1... Ma nièce, monsieur Cherami, venez vile, je vous en prie!... Prenez des flambeaux... Ah! mes pauvres lapins!...

Tout le monde se précipite vers la cour. Dans ce tumulte, Cherami ne manque pas de prendre son chapeau et sa badine; mais, au lieu de rentrer dans la cour, il se dirige vers It porto d'entrée, en s'écriant : — En voilà deux qui re sauv^inl sur la route... Je vais courir après.

— Comment... vous croyez?.,,

— Je les ai vus...

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— Par où ont-ils pu passer?

— Par-dessous la porte... En grattant, ils ont fait un trou... Mais, soyez tranquille, je les. rattraperai, dussé-je courir jusqu'à Vincennes!...

Et Cherami s'élance sur la route, laissant les dames et la tonne faire la chasse aux lapins.

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