‹ Monsieur ChéramiChapitre 37 sur 42 · LES TEMOINS DE CHERAMI · texte numérisé non relu

LES TEMOINS DE CHERAMI

Cherami coupe à travers champs, franchit le village de Bagnolet, gagne Belleville, et rentre chez lui, en donnant au diable la famille Capucine et ses lapins. 11 se couche, en se disant : — Pas de témoins, et c'est demain, à dix heures, que doivent arriver ceux du comte!... Enfin... dormons toujours... il fera jour demain.

A sept heures, Cherami se lève, s'habille, puis se met à sa fenêtre. Il est à peine jour, et la rue de l'Orilion est encore déserte. Sur les huit heures arrive une 'voiture de porteur d'eau. Le lonneau s'arrête devant la maison de madame Louchard, et bientôt le mailre porteur d'eau et son garçon montent dans l'escalier avec leurs seaux.

Cherami a ouvert sa porte ; il regarde monter les deux porteurs d'eau, les examina avec attention et se dit : — Voilà deux ç.-. illards solides... Sapristi! cela ferait bien mon affaire, des t»^nloin^ comme cela!... Eh! pourquoi pas?... Pardieu, en faisant qUL'.ques M'crifices, ei ici il ne s'agit plus d'économiser, mais de terminer honorablement mon duel... Allons! je crois que l'idée est bonne; d'ailleurs, je ne vois pas moyen de me procurer d'autres témoins.

< licranii jiltend que les deux industriels redescendent l'escalier; alors, il les arrête au passage, les fait entrer chez lui, et leur dit : — Messieurs, j'ai un service à vous demander.

Le maitie porteur d'eau, grand et robuste Auvergnat, répond avec l'accent de son pays :

— Una fontaine à poria ?

— Non.

— Vous voula de Teau?

— CVst quelque chose qui sort de votre besogne journalière. Cela vous changera.

— Il faut que nous chervions les pratiques.

— Écoulez-moi d'abord. Quand les pratiques seraient servies un peu plus tard, pour une fois, elles n'en mourront pas. J'ai un duel à faire régler. Savez-vous ce que c'est qu'un duel?

— C'est-il une pendule qui marque l'heure?

— Vous n'y êtes pas du tout.

Le garçon porteur d'eau, jeune Piémontais qui a près de six pieds de haut, s'écrie : — Si, si, je savais vendetta, basta! J'ai févu des amis qui avaient z^été pour se battre à coups de poing.

— Il comprend mieux, votre jeune homme; oui, un duel, c'est un combat, mais pas à coups de poing.

— Et là ousqu^on se bat? reprend le Piémontais.

Cherami fait la grimace en disant : — Sapristi !... j'aime encore mieux l'accent auvergnat. Enfin, voyons, messieurs, il s'agil seulement d'être mes témoins; j'attends à dix heures ceux de mon adversaire, il faut que vous vous trouviez tous les deux ici... Je vous offre à chacun cent sous pour ce matin; et à dix heures et demie vous serez libres, car le combat, je pense, ne sera que pour demain,

— Gha va!... cinq francs... cha val...

— Quoi-t'est-ce qu'il faudra faire?

— Toi, d'abord, mon garçon, tu me feras le plaisir de ne point parler du tout, parce que lu as une manière de prononcer les t et les s qui ferait un fort mauvais effet. Ton rDaitro dira que tu es un Polonais et que tu ne sais pas un de mot français. Ainsi, ton rôle est fait, rien à dire. Seulement, messieurs, il faut vous habiller... Je ne puis pas avoir de témoins en veste... As-iu un paletot, toi, mon garçon ?

— Oh! non, mais j'ai z-une veste plus belle.

— Je ne veux pas avoir de témoins en veste. Mon hôtesse doit avoir quelque paletot de feu son époux... nous en aorons un. As-tu un chapeau ?

— J'ai zunc casquette neuve.

— Quelle force de liaisons tu as en parlant ! Nous trouverons bien un chapeau dans l'hôtel. Et vous, maître... votre nom?

— Michel.

— Eh bien! vous, Michel, avez-vous de quoi vous habiller?

— Ah! fouchlra, je crois bien, ma redingote elbeuf loule neuve... d'il y a trois ans... qui me descend jusqu'aux talons..

— Alors, je fais de vous un ancien militaire... Vous mettrez. un col noir... Allez vous habiller. Mettez votre tonneau en sûreté, et revenez vite avec votre garçon... que j'habillerai; soyez ici à neuf heures et demie, je vous dirai ce que vous aurez à faire, et ce sera bien simple... Vous accepterez tout et que vous proposeront les personnes qui viendront.

— Nous accepterons, ils payeront quelque chose?

— Il n'est pas question de rien prendre... Au reste... je serai là... je vous soufflerai. Allez, dépêchez-vous!

— Et les chinq francs ?

— Les voilà... je paye d'avance... vous voyez que j'ai confiance en vous!

— Oh! soyez tranquille, c'est chacré. Viens, Piémontais. Allons ranger le tonneau.

— Là z-oii ?

— Oh ! chez le voisin.

Les porteurs d'eau sont partis. Cherami descend trouver son hôtesse et lui dit : — Avez-vous un chapeau d'homme à me prêter pour ce matin et demain?

— Un chapeau d'homme? Qu'en voulez-vous faire?

— Soyez tranquille, je ne veux pas faire une omelette dedans comme les prestidigitateurs, c'est pour parer quelqu'un.

— Oui, j'ai encore un chapeau de feu Louchard... que je garde pour faire présent à mon filleul quand il sera grand.

— Faites-moi le plaisir de me le prêter, on en aura grand foin...

— J'y compte.

Madame Louchard s'éloigne et revient icntôt avec un feutre gris assez bien conservé.

— Tenez, j'espère que c'est élégant, cela.

— Ah! diable!... mais il est gris.

— Eh bien ! il n'en est que plus coquet.

— Je ne dis pas, en été... mais au mois de novembre, on ne porte guère de chapeau gris.

— Si vous n'en voulez pas, laissez-le.

— Si fait... je le prends... Un Polonais peut aimer ies chapeaux gris en tous temps... Maintenant, madame Louchard, il me faudrait une redingote ou un paletot.

— Je n'ai qu'un habit vert de feu Louchard, que je destine aussi à mon filleul.

— Un habit !... c'est dangereux, parce que ça laisse voir le pantalon!... Enfin, tant pis ! donnez-moi l'habit.

— Et vous en répondez?

— Je réponds de tout.

Cherami remonte chez lui avec les effets ; à neuf heures ei demie, les porteurs d'eau arrivent. L'Auvergnat a une grande redingote bleue qui lui descend sur les talons, un faux-col qui lui coupe le dessous des oreilles et un chapeau tromblon. C'est le type du blanchisseur allant dîner en ville. Le Piémontais est toujours en veste ; il a seulement un gilet fond blanc à ramages et un pantalon en velours olive. Cherami lui a fait endosser l'habit, qui lui est trop court par devant et laisse voir la moitié du gilet. En revanche, feu Louchard ayant probablement une fort grosse tête, le chapeau gris s'enfonce tellement, qu'il cache presque les yeux du jeune porteur d'eau. Ces préparatifs achevés, Cherami considère ses deux témoins et s'écrie : — Pour qui diable va-t-on vous prendre!... Enfin, tant pis! toi, Piémontais, tu salueras chaque fois qu'on te parlera, mais tu ne répondras pas un mot...

— Soyez tranquille!... Qu'est-ce que je leur z-y dirais, d'ailleurs ?

— Assez !... Tu es M. de Chamousky, gentilhonmie polonais.

— Non, puisque je suis né t-en Piémont.

— Mais tais-toi donc; c'est moi qui te fais Polonais !... Vous, Mjchel, vous êtes un riche propriétaire de l'Auvergne; au moins vous avez droit à votre accent.

— Ah ! mais oui, que ja du terrain cheux nous, et tout planté de châtaigna.

— Ces messieurs vous diront à quelle arme le conite veut se battre, puif 'heure, l'endroit; à tout ce qu'ils proposeront, vous répondrez; « Très-bien, nous acceptons. » Vous entendez?

— Pardi 1 cha n'est pas diiûcile : « Très-bien ! cha noui chausse I... j>

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— Je ne vous ait pas dit: « Ça nous chausse ! » mais : « Nous acceptons. )>

— Bon, bon, c'est la même chosa...

— Non, sacrebleu ! ce n'est pas la même chose !... N'allez pas vous tromper... pas de bêtises !... Ah ! mon Dieu ! j'entends une voilure s'arrêter devant la maison... deux messieurs en descendent, ce sont eux... Attention!... Je laisse la clef sur la porte afin qu'ils puissent ouvrir eux-mêmes... J'entre un moment dans ce petit cabinet noir; je veux qu'on puisse croire que mon appartement ne se compose pas de cette pièce... Vous, ayez l'air sérieux, la tête haute et de l'aplomb !

Cherami disparaît. Les deux porteurs d'eau se regardent l'un l'autre d'un air stupéfait de se voir si beaux. Bientôt, on cogne à la porte; puis, comme on ne reçoit pas de réponse, on ouvre, et les deux témoins de M. de la Bérinière entrent dans la chambre.

L'un est un homme d'une cinquantaine d'années, grand, sec, l'air as>ez peu agréable, la démardie roide, la mise sévère. L'autre, plus jeime de quinze ans au moins, d'une figure gracipuso, d'une tournure élégante, a toutes les manières d'un don Juan moderne. C'est lui qui entre le premier dans la chambre, et, après avoir jeté un coup d'œil, s'écrie : — Ce n'est pas ici... cela ne peut pas être ici!... Cette femme nous aura mal indiqué.

— Mais, dit l'autre personnage, voilà du monde... il faut demander...

Et, s'approchant de l'Auvergnat, qui est resté au milieu de la chambre : — Monsieur Cherami, s'il vous plall?

Le porteur d'eau reulerme son menton dans sa cravate, el répond sans hésiter : — Très-bien! nous acceptons.

Le vieux monsieur se tourne vers son compagnon, qui lui dit :

— On ne vous a pas entendu.

Puis, s'adressant à son tour à l'Auvergnat : — Nous désirons savoir, monsieur, si c'est bien ici que demeure M. Cherami?

Et Michel répond avec sa grosse voix : — Très-bien... trèsbien... nous ncccptons!

Alors le jeune homme part d'un éclat de rire, en disant : — Ah çA, mais, c'est donc uno plaisanterie! une gageure!... Qu'en peusei-vous, monsieur de Maugrillé?

•— Je pense que nous ne sommes pas venus ici pour pkii*

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sanier, et que si je savais que l'on eût l'intention de se moquer de nous...

Clierami, qui écoutait, et qui voit que ses témoins vont gâter son affaire, s'empresse de sortir du cabinet, et salue les nouveaux venus avec beaucoup de courtoisie, en leur disant : — Pardon, messieurs, mille pardons! je vous demande un peu d'indulgence pour mes témoins... gens ires-honorables du reste... mais dont l'un, Polonais, nouvellement arrivé en France, ne sait pas encore s'exprimer dans notre langue. Quant à Tautre, M. de Saint-Michel, riche propriétaire des environs de Glermoni, en Auvergne... il n'a pas encore toutes les habitudes de ces sortes d'affaires. Mais, au reste, messieurs, comme je suis d'avance décidé à accepter tout ce que M. de la Bérinière me proposera, il me semble que cela simplifie beaucoup votre mission... ei que les choses doivent aller toutes seules ; mes témoins ne sont là que pour la forme.

— Ordinairement, monsieur, répond M. de Maugrillé, ce n'est point avec l'adversaire lui-même que se règlent les conditions d'une rencontre, mais avec ses témoins.

— Je lésais, monsieur. Par lieu! vous ne m'apprendrez pas comment les choses se passent dans un duel... ce n'est pas la première fois que je me bats.

-^ Alors, monsieur, dit le jeune homme en souriant, pourquoi avez-vous pris des témoins qui ont l'air de ne rien comprendre à ce qui se passe ici ?

— Parce que je n'en ai pas trouvé d'autres sous ma main, probablement î répond Gherami en se mordant les lèvres avec colère. Voyons, messieurs, finissons-en... Est-il donc si difticile de nous dire oii. quand ?.i comment le comte veut se battre ?

— r'ardoa, moiisieur, reprend M. de Maugrillé ; mais comme je tiens, moi, à ce que les choses se fassent suivant les usages établis par les duels, c'est à vos témoins que je le dirai.

— Dites-le à mon portier, si vous y tenez; je m'en fiche pas mal, après tout!...

— Monsieur, que signifie ce ton?

— Cela signifie que vous m'ennuyez beaucoup S\'«c toutes vos simagrées, et que si vous n'êtes pas content du ton que je prends... je vous en rendrai raison dès que j'aurai fini avec le comte, et môme avant, si cela vous plaît.

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m MONSIEUR CHERAMI

h — Monsieur!...

P La discussion est sur le point de mal tourner, lorsque l'Auvepgnat, qui voit que l'on a l'air de se quereller, se met à crier d'une voix de sienlor : — Très-bien, fouchlra, très-bien!... Nous ttccepions, c'est cha I...

> Cette phrase est dite d'une façon si originale par le porteur d'eau, que le jeune témoin du comte part de nouveau d'un éclat de rire, et Gherami lui-même ne peut y résister; il se retourne en tenani son mouchoir devant sa figure. Le vieux monsieur, seul, conserve un air mécontent; mais son jeune compagnon s'empresse de lui dire : — Voyons, monsieur de Maugrillé, n'enbrouillons pas une affaire qui, en effet, me semble toute simple. M. de la Bérinière a choisi pour arme l'épée ; il désire se battre demain, sur les neuf heures du matin, au bois de Vincennes; le rendez-vous sera à l'entrée du bois, à la porte de Sainl-Mandé, par h grande route.Voilà nos conditions, messieurs; vous conviennent-elles?

C'est le cas ou jamais pour le porteur d'eau de répondre la phrase qu'on lui avait apprise; mais, ainsi que cela arrive au Ihéàtr^', oîi, lorsqu'un acteur a dit sa répliqu trop tôt, il se tait ensuite quand il devrait parler, l'Auvergnat contemple tout le monde et ne souffle plus un mot.

Cherami, qui regarde l'Auvergnat avec impatience, s'approche enfin de lui par derrière et lui donne un coup de poing dans les cAles en lui criant : — Eh bien! monsieur de Saint-Michel, estce que vous êtes devenu muet, à présent?

— Ah ! nom de nom ! à quoi que je pencha donc! Très-bien! Irès-bien ! nous acceptons tout cha, dit entin le porteur d'eau.

Alors le jeune homme prend le vieux monsieur sous le bras et l'eniranie, riant encore, on murmurant : — Il me semble que maintenant nous pouvons nous retirer, puisque tout est convenu.

Cherami salue ces messieurs et les reconduit, en leur disant : — Soyez persuadés, messieurs, que nous serons exacts au rendezvous... nous ne vous ferons pas attendre... Ah! vous seriez bie aimables aussi d'apporter des épées, car j'ai brisé la mien n dernièrement... et je ne l'ai pas encore remplacée.

— Il suffit, monsieur, nous en aurons.

Le jeune homme s'incline d'un air fort aimable; le monsie»;âgé fait un léger mouvement de tète en conservant son air •

mauvaise humeur, et tous deux sortent et remontent en voiture.

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