ET DE DEUX
— Sapristi ! s'écrie Cherami, quand les témoins du comte sont partis, j'ai cru que nous n'en sortirions pas; ils ont eu de la peine à avaler mes seconds, et je le comprends.
— Est-ce que vous n'êtes pas content? dit le porteur d'eau; il me sembla que j'ai bien dit ce que vous m'ava enseigna.
— C'est-à-dire que vous l'avez dit quand il ne le fallait pas, et que vous vous taisiez quand il fallait répondre I
— Moi, dit le Piémontais, j'ai p^s soufflé z-un seul mot...
— C'est bien heureux !... Il n'aurait plus manqué que cela! Entin, voilà qui est fini pour aujourd'hui, vous pouvez retourner è votre tonneau; mais, demain, soyez ici, habillés de même, à sept heures et demie précises, ne Toubliez pas!.,.
— Toujours pour chinq francs partêtaî
— Puisque c'est convenu.
— Nous n'y manquerons pas.
Le lendemain matin les deux porteurs d'eau sont chez Cherami à sept heures du matin, dans leur costume de la vei'.le ; le Piémontais ayant l'habit vert et le chapeau gris de feu Lo'jchard, qu'il est obligé à chaque instant de repousser en l'air, afin de voir devant lui. Cherami sehâle de s'habiller; il soigne sa toilette, qui olfre un contraste parfait avec celle de ses témoins, puis il prie son hôtesse de lui chercher une voiture. Madame Louch ird est fort inquiète en reconnaissant l'habit et le feutre gris de son défunt portés par le garçon porteur d'eau. Elle dit à son locataire : — Pourquoi avez-vous ainsi paré cegirçon ?... Il va abîmer les effets de mon mari !... Je ne vous les aurais pas prêtés, si j'avais su que c'était pour lui... Vous allez donc à la noce dès le matin?
— Veuve Louchard, je réponds de la casse... laissez-nous tranquilles 1 La défroque de votre homme est trop heureuse de se trouver à pareille fête... En voiture, messieurs !
Et Cherami pousse dans le fiacre le porteur d'eau et son garçon ; il crie au cocher de les mener à la porte de Saint-Ma-idé, puis, se plaçant à côté de ses témoins, il leur dit : — Écoutez bien mes instructions pour ce matin et, mille cigares! tâchez de '- ne point faire de boulettes; je vais me battre avec un Iroisième monsieur que vous n'avez pas vu hier...
— ^\i\ s'il taut donner des coups de poing, cha nous va... nous sommes solides, n'est-ce pas, Piémontais!
— Oui, que je leur z-y en flanquerai de bonnes torgnol(\- ! .l'aimerais mieux ça que de rester /-à rî>?i dire conime z-unc oie.
— Il faut cependant que u te résignes à cela, mon garçon. Ce n'est pas pour vous battre que je vous mène avec moi, c'est comme témoins. Je me battrai à l'épée. V^ous mesurerez seu'tvuent
■ les armes pour vous assurer qu'elles sont d'égale grandeur.
— Avec quoi? Je n'ai pas apporté un mètre...
^^ — On mesure deux épées en les plaçant l'une contre l'aulne... C'est bien simple.
— Et faudra-t-il que je dise encore : « Très-bien, nous accep. tons? »
— Non, c'est inutile. Vous direz : a Tout est en règle, laissons aller. » Si je suis blessé, vous me reporterez dans ce fiacre, qui nous attendra, et me ramènerez chez moi... Si c'est l'autre aui est loujché... et ce sera l'autre, vous prêterez votre aide à ses tênoins pour le remettre dans sa voiture. C'est bien entendu?
— C'est arrêté comme cha !
On arrive à la porte de Saint-Mandé. Ces messieurs descendent de voilure et entrent dans le bois. Le temps est froid et sombre ; il n'est pas encore neuf heures ; on ne rencontre point de promeneurs...
— Nous sommes en avance, dit Cherami, mais j'aime mieux cela. Surtout, mes enfants, beaucoup de politesse avec ceux que n«)i)< niw'i^dcns : ôtez vosc'ii-pcaux et saluez, et ne remettez vos chapeaux qu'après ces messieurs.
— Et s'ils ne les remettaient pas?
— Soyez tranquilles... ils les remettront! Maintenant, nous n'avons pas autre chose à faire que de nous promener et d'attendre.
— El pourquoi que nous n'irions pas prendre un verre de vin au premier bouchon, en attendant la compagnie?
MONSIEUR CHERAMI 3M
— Ma fine, j'en suis t-assez, moi, d'un verre de vin!.
— Mais je n'en suis pas du tout, moi, messieurs. Après le combat, sous boirez tant que cela vous fera plaisir, mais pas
avant.
— Nous aurions payé un canon aux autres quand ils seraient
venus-, ch'est poli, cha!...
— Ceux qui vont venir ne boivent pas au cabaret!.. . Pas de bêtises, sacrebleul ou vous me compromettriez !... Mais, tenez, celle voilure que je vois venir là-bas, sur la roule, doit amener nosadversaires!... C'est une voiture bourgeoise!. ..celle du comte, sans doute. Oui, ce sont eux. Altenlion, mes témoins. Eh bien! qu'esi-ce que vous faites donc? Vous ôiez vos chapeaux avant que ces messieurs soient descendus de voilure !...
— Vous nous dites d'être polis...
— Je ne vous ai pas dit de saluer les chevaux.
Le comte et ses seconds soni descendus de voiture, et viennent vers Cherami. La tournure grotesque de ceux qui l'accompagnent semble beaucoup amuser M. de la Bérinière, qui ne peut se lasser d'examiner les deux porteurs d'eau. Ceux-ci, sur un signe de Cherami, s'empressent d'ôter leurs chapeaux quand les .icrniers venus sont près d'eux. Mais, dans sa précipitation à se découvrir, le grand Piémontais, oubliant que son chapeau esitrop large pour sa tête, l'envoie dans le nez de M. de Maugrillé, qui se trouve justement en face de lui.
Le vieux monsieur fait un mouvement d'impatience. Mais le grand garçon se hâle d'aller ramasser son chapeau, en s'pcriant:
— Excusez ! Je ne l'ai pas fait z-exprès... il m'est z-échappé. Le comte regarde ses témoins. Ceux-ci regardent Clirrami.
El celui-ci, qui meurt d'envie d'envoyer son pied dans 1" derrière du garçon porteur d'eau, lâche de se contenir, ei s'écrie :
— Monsieur est Polonais, il parle fort mal le français !... il Fécorche même...
— C'est^ce dont nous venons de nous apercevoir, répond le comte en souriant. Mais il ne fait pas chaud ici, et il me larde d'en finir!... Derrière ce petit mur, il me semble que nous serons fort bien.
— C'est aussi mon avis, monsieur le comte.
On fait une soixantaine de pas, puis on s'arrête derrière un mur qui peut cacher les combattants aux,promeneurs qui passeraient
par là. Pendant que les deux adversaires mellent habit bas, le plus jeune des deux témoins du comte présente aux deux porteurs d'eau deux épées qu'il tenait cachées sous son pardessus. L'Auvergnat les mesure si longtemps, que Cherami vient lui en ôter une des mains, en disant : — C'est parfait !... c'est trèségal!... Je prends celle-ci, à moins que monsieur le comte ne la préfère!...
Mais M. de la Bérinière prend aussitôt l'autre épée, tandis que le vieux monsieur murmure : — Mais qu'est-ce que c'est donc que res deux imbéciles de témoins, ils n'y entendent rien du tout!
Cherami s'empresse de. se mettre en garde, en disant : — Quand vous voudrez, monsieur le comte, je suis à vos ordres.
— M'y voici, monsieur.
M. de la Bérinière avait été très-bon tireur dans sa jeunesse^ mais l'âge lui avait ôté de son agilité et de sa vigueur. Il était facile de voir que Cherami ménageait son adversaire, auquel, tout en parant ses bottes, il trouvait moyen de dire : — Beau jeu, monsieur le comte, très-joli jeu I... Vous avez dû être un fort tireur autrefois I
Mais ces compliments, au lieu de flatier le comte, l'irritaient, le piquaient, parce qu'il s'apercevait qu'il avait affaire à quelqu'un qui le ménag^eait, et tout à coup il s'écrie : — Que diable! monsieur, attaquez donc, vous vous bornez à parer!... Est-ce qyo vous croyez vous battre avec un écolier?...
— Vous ir vouiez, monsieur le comier ue sera aonc pour vous obéir...
Et, renversant tout à coup l'arme de son adversaire, Cherami lui enfonce son épée dans le côté droit. M. de la Bérinière chancelle un moment, puis tombe.
— Ah ! fouchlra ! il a son compte ! s'écrie l'Auvergnat tandis que les deux témoins du comte cherchent à le secourir et à l'emporter. Mais, sur un signe de Cherami, le grand Piémontais court au blessé, et, l'enlevant dans s^s bras, comme s'il ne portait qu'un enfant, il court déposer ce fardeau dans l'élégant équipage, où attendait un chirurgien, venu avec ces messieurs, et que l'on n'avait pas jugé nécessaire de faire quitter la voilure.
— Voilà z-unc affaire faite t dit le jeune porteur d'eau.
MONSIEUR CHERAMl ^
C'est à peine si les deux témoins du comte ont pu suivre le blessé. Enfin, ils se placent près de lui dans la voiture, qui s'éloigne au pas.
Alors Clierami, resté avec ses deux témoins, leur dit : — La blessure ne doit pas être dangereuse!... c'est dans les côtes Î...I1 on aura pour quinze jours, trois semaines, à moJJ^s que celan'aii louché quelque partie essentielle!... Ah!... ils ont oublié de îeprendre leur épée... j'irai la reporter moi-même, et cela me fournira l'occasion d'avoir des nouvelles du comte.
— Ah ! fouchtra, vous êtes un gaillard ! vous en dégoisa!...
— Est-ce que, maintenant que c'est fmi^.j'allons pas l'aller nous rafraîchir d'un verre de vin au premier cabaret ?
•— Mes enfants, voici vos cent sous à chacun... Allez vous rafraîchir tant que vous voudrez ; moi, je remonte en fiacre et je rentre chez moi... Voyez si vous aimez mieux revenir en voi-
ture
— Oh ! que non pas l... La voiture, cha fait mal au cœur, n estce pas, Piémontais?...
— Oui, oui, j'aime mieux me promener.
— Mais n'oublie pas, toi, mon garçon, de rapporter tantôt cet habit et le chapeau gris à madame Louchard...
— Soyez donc pas finquiet... j'allons seulement rigoler un fpeu z'avec nos cent sous.
Rigolez, mes enfants. Bonjour!...
— Ah cha, monsieur Cherami, vous êtes content de nous n'est-ce pas?... Nous avons bien fait ce que vous vouliez?...
— Oui, mes amis, je suis très-conlent.
El Cherami ajoute en s'éloignant : — Mais que le ciel me pré serve de vous prendre encore pour témoins !.•• *
GHERÂUl CHANGE DE BATTERIES.
Le lendemain de celle affaire, Cherami, cachant sous son pale- ICI Tépùe qu'on lui a prèK^eia veille pour se battre, se rend à la
demeure du coix ' et demande de ses nouvelles au concierge, qui pousse un gros ^oup'" 'in répondani : — Groiriez-vousi monsieur, que, malgré son âge laisonnable... car enfin, quoiqu'il s'habille comme un jeune homme, on voit bien que M. le comte ne l'est plus... son valet de chambre assure qu'il a passé la soix.intaine... eh bien ! malgré son âge raisonnable, il s'est baitu en duel hier...
— On se bat en duel quand cela convient... il n'y a point de prescription pour cela.
— Non, monsieur, on ne se bat plus... et àTépée, surtout, quand on n'a plus le poignet solide... et il paraît que l'adversaire de M. de laBérinière était un grand escogriffe... un ferrailleur... de ces gens qui passent leur temps à se battre... joli étati
Cherami renfonce l'épée sous son paletot, regarde le concierge comme s'il voulait l'avaler, et s'écrie d'un ton bref: — Vos réflexions m'ennuient beaucoup... je monte chez le comte...
— Mais, monsieur, on ne monte pas... Monsieur le comte est blessé tJ'ès-horriblement à ce qu'il paraît... Il est défendu de lu, parler...
— Ce n'est pas à lui non plus que je parlerai, mais à son valet de chambre, qui, je l'espère, est moins bête que vous.
Et Cherami monte rapidement l'escalier, ouvre la porte de l'antichambre en tournant un bouton et se trouve devant le domestique qui le connaît déjà; il lui présente l'épée qu'il cachait, en lui disant :
— Tenez, mon ami, voici une épée que votre maître avait prêtée à la personne avec laquelle il s'est battu hier et que cette Dersonne m'a chargé de lui rapporter, en m'informant de son état. La blessure da comte est-elle dangereuse ?
— Non, monsieur... Oh ! le chirurgien a bien déclaré qu'elle n'était pas mortelle et que monsieur guérirait.
— Ah ! tant mieux!... V^ous me faites plaisir de m'apprcudre cela.
— Seulement, cela peut être long; cela exigera de grandes précautions... Monsieur a perdu beaucoup de sang... il est considérablement aftaibli, cl, entre nous, il n'est plus jeune !..
— Entre nous, cl même riure tout le monde.
— On lui a défendu aujourd'hui de parler, de recevoir des visites!...
— Aussi, n'ai-je point rintention de demandera être introduit, ye lenais seulement à savoir de ses nouvelles; il guérira, c'est le principal... Que ce soit long, qu'importe ?... Le comte est riche, il peut se dorloter dans son lit tant qu'il le faudra...
— C'est vrai, monsieur ; mais cette blessure vient cependant bien mal à propos... car... je puis vous dire cela... ce n'était déjà plus un secret... mon maître est sur le point de se marier...
— Se marier?...
— Oui, vraiment, et avec une dame jeune et fort jolie I...
— Eh bien ! mon garçon, à l'âge de votre maître... se marier, c'est bien plus dangereux qu'un coup d'épée... surtout lorsqu'on prend une femme jeune et jolie... circonstances aggravantes!...
— Eh ! eh... je crois que monsieur a raison.
— Bonjour!... je reviendrai savoir des nouvelles.
— El malmenant, se dit Cherami, si je savais où est Gustave je lui apprendrais que son rival est sur le dos... Allons chez lui nous informer... Il a son logement à part... et, à la rigueur, si le portier ne peut rien me dire, nous affronterons encore la mine agréable de l'oncle.
Le concierge de Gustave sait que celui-ci n'est pas à Paris, mais il n'en sait pas davantage. Cherami se décide à pénétrer encore dans le cabinet du banquier, que l'on était toujours sûr de trouver le matin à son bureau.
M. Grandcourt fait la grimace en reconnaissant la personne qui entre chez lui. Cependant la mise de Cherami est encore plus soignée que la dernière fois qu'il l'a vu. Avec les mille francs qu'il avait reçus de Gustave, et son nouveau système d'économie, le bel Arthur était parvenu à ne plus être un ci-devant beau^ il avait à peu près reconquis son élégance d'autrefois.
Cherami salue le banquier avec cette aisance qui lui est naturelle, mais à laquelle sa toilette ajoute plus de charmes. M. Grandcourt lui répond par un salut de tête assez froid. Comme il ne quitte pas son fauteuil, Cherami prend un siège et commence par se mettre à sou aise. Ces messieurs se regardent quelques instants sans rien dire : le banquier conservant son air rogue; Cherami souriant comme s'il était au théâtre du Palais-Royal, écoulant jouer Arnal.
— Et comment cela va-t-il ce matin, mon cher monsieur Grandcourt? dit enfin Cherami, en se dandinant sur sa chaise.
— Cela va très-bien, monsieur, je vous remercie. N'est-ce que pour avoir des nouvelles de ma santé que vous venez à mon bureau aujourd'hui ?
— Oh ! je vous l'affirmerais, que vous ne me croiriez pas...
— C'est vrai. Mais je me rappelle que mon neveu m*a dit que vous désiriez trouver un emploi... Vous me paraissez cependant, monsieur, dans une position beaucoup plus heureuse que lorsque je vous ai vu pour la première fois?...
— En effet, nx)n cher monsieur, ma situation s'est un peu améliorée... Mais cela ne m'empêche pas de chercher une place... convenable... Je commence à me lasser de ne rien faire. J'ai vraiment envie de m'occuper.
— Voilà une envie qui vous prend un peu lard...
— Vous connaissez le proverbe ; Il vaut mieux tard... Et puis, après tout, j'ai quarante-huit ans... je ne suis pas un vieiilard. Vous avez bien cet âge-là, vous, et vous travaillez!
— Mais, moi, monsieur, j'ai toujours travaillé; c'est chez moi une habitude, un besoin... Je n'ai pas à en faire une étude qui rebute souvent quand on la commence tard...
— Est-ce que vous avez une place à m'offrir, monsieur ?
— Non, je n'en ai aucune.
— Eh bien ! alors, pourquoi me faites-vous toutes ces questions? Je présume que votre intention n'est pas de me faice poser!
— Esl-ce que la vôtre est de me chercher une querelle?
— Eh ! non, sapristi 1 je ne vous cherche pas querelle.. . L'oncle de Gustave, de mon meilleur ami !... Ah ! si vous n'étiez pas son oncle! je ne dis pas que... mais vous êtes son oncle... Allons au fait : je suis venu pour vous demander où est voire neveu en ce moment.
— Mon neveu voyage... Il est tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre.
— Ah! je vois que nous allons recommencer la même cliansou que la dernière fois!. ..Vous ne voulez pas me donner son adresse?... Mais si '}(' veux lui écrire, pour lui apprendre quelque clioso qut kii fera grand plaisir... qui le rendra heureux?..,
— Dites-le moi, je le lui ferai savoir.
— Ce n'est pas la même chose... C'est égal, je veux bien vous le dire. Vous n'ignorez pas que sa. passion... qu'il croyait bien épouser celte fois... vient encore de l'envoyer à l'ours, et cela pour lui préférer un vieux comte fort riche?
— Je sais tout cela, monsieur.
— Oui ; mais ce que vous ne savez pas, c'est que je ne veux pas que l'on se joue impunément démon ami. C'est pourquoi j'ai été trouver le comte de la Bérinière; je l'ai provoqué; nous nous sommes battus en duel, et il est maintenant dans son lit avec un fameux coup d'épée dans le flanc droit.
M. Grandcourt fait un bond sur son fauteuil et frappe de son poing sur son bureau en s'écriant :
— Est-ce bien possible !... Vous avez fait cela?...
— Comme j'ai l'honneur de vous le dire... Vous avez envie de m' embrasser?
— C'est-à-dire, monsieur, que j'aurais plutôt envie de vous jeter par la fenêtre!...
— Ah ! comme nous sommes au rez-de-chaussée, si cela peut ^ous être agréable...
— Mais, monsieur, c'est affreux , ce que vous avez fait là!... Et vous vous dites l'ami de Gustave 1... Mais c'est son malheur que vous cherchez à faire... Est-ce que vous ne voyez pas que cette Fanny est une odieuse coquette, qui n'aime que la fortune, les plaisirs, et qui n'a jamais eu le plus léger sentiment d'amour pour mon neveu?...
— Quant à cela, je suis parfaitement de votre avis.
— Eh bien! pensez-vous donc qu'un mariage a\ ce cette femme ferait le bonheur de Gustave ?
— Dame !... puisqu'il l'adore!...
— Eh! monsieur, ai-je besoin de vous apprendre que l'amour ce dure pas toujours... Et, d'ailleurs, à quoi sert ce sentiment dans un ménage lorsqu'il n'est pas partagé?... Gustave est bon, sensible, aimant... beaucoup trop aimant... Il lui faudrait une "compagne douce, modeste, tendre...
— C'est vrai !.., murmure Cherami, et j'en connais une comme celai...
— Et vous voulez qu'il épouse une femme qui, deux fois, l'a dédaigné?... Mais, ne point devenir le mari de cette Fanny, c'était le plus grand bonheur qui pouvait lui arriver!... Tous ses vrais amis
devaient s'en féliciter... Et vous allez, vous, monsieur, renverser cet obstacle qui s'était élevé entre mon neveu et cette veuve !... Vous vous battez avec celui qu'elle préfère à Gustave 1... Ah!... monsieur, cessez de vous dire son ami, car son plus grand ennera n'aurait pas agi autrement!
Gherami se promène à grands pas dans la chambre; il se mordille les lèvres en murmurant :
— Sacrebleul... c'est vrai... Il y a du bon dans ce que vous dites là!... Moi, dans le premier moment, je n'ai pas réfléchi... Je n'ai vu qu'une chose : empêcher la petite veuve de se moquer de Gustave.
— Eh! monsieur, elle s'en moquerait bien davantage s'il devenait son mari.
— Après tout... je n'ai pas tué le comte, un coup d'épée dans le côté... ce n'est rien ; il guérira; le médecin l'a assuré.
— Oui, c'est possible ; mais qui sait si ce duel ne changera pas ses projets, ses idées?... A l'âge du comte, une blessure, une maladie vous vieillit quelquefois de dix années... et puis, l'amour s'envole et avec lui le projet de mariage.,..
— Oh ! le comte était très-amoureux, et quand le feu se me* dans une vieille maison, elle brûle plus vite qu'une neuve.
— Trouvez-vous encore, monsieur, qu'il soit bien urgent d'apprendre à monneveu la belle chose que vous avez faite?... Avezvous envie de le voir accourir de nouveau près de celle Fanny?
— Vous m'avez totalement retourné, cher oncle... J'ai uîae mauvaise tête... mais je ne suis pas un entêté! Quand je sens que j'ai fait une sottise, j'en conviens.
— C'est encore quelque chose,
— Mais, je vous le répète, la blessure du comte n*esl pas dangereuse, il guérira.
— Je le souhaite, monsieur, et surtout qu'il épouse cette Fanny.
— Alors, vous n'aurez plus envie de me jeter par la fenêtre?
— Alors, je vous pardonnerai cette nouvelle équipée.
— Adieu, cher oncle! Tenez, vous êtes dur avec moi... Eh bien, au fond, je ne vous en veux pas... p.Tce que je vois que vous aimez votre neveu.
— Ah ! vous voyez cela seulement à orésenl?
— J'aurai soin de m^informer de lasa.ilé de notre vieil amou*
reux. Dès qu'il sera sur pied, je viendrai vous le dire... Et alors, s'il no voulait plus épouser la petite veuve, ah ! par la sambleu ! il faudrait dégainer de nouveau!
— Monsieur, je vous en supplie, ne vous mêlez p/us de rien; c'est le seul moyen pour que cela se termine bien.
— Vous avez peu de confiance en moi, cher oncle ; mais je vous forcerai à me rendre justice.
Et Cherami quitte le banquier en se disant :
— Ce diable d'homme a raison... J'ai fait une boulette; je vais maintenant agir différemment.