LA SOEUR CADETTE
En ce moment, une des jeunes personnes qui étaient dans la même voiture que la mariée s'approche vivement de celui que cette noce rend si malheureux, et lui dit à voix basse, mais avec une voix remplie de douceur et de sympathie :
— Pourquoi êles-vous ici, Gustave? Pourquoi étes-vous venu? Yous m'aviez promis d'avoir du coiurage...
MOiNSlEUR CHERAMI
— J'en ai, mademoiselle; vous voyez bien que j'en ai... puisque je n'ai point accablé la perfide de reproches... ici, devant son mari... devant ses nouveaux parents !...
— Ah! c'eût été bien mal de votre part, et à quoi cela vous aurait-il avancé?... Je vous en prie, Gustave, soyez raisonnable.,. Monsieur, de grâce, ne le quittez pas?...
>s mots s'adressaient à Gherami, qui s'empressa de répondre •
— Moi! quitter ce cher Gustave dans l'état oiî il est! par exemple!... Pour qui me prenez-vous, mademoiselle? C'est-àdire que je m'attache à lui comme le lierre à l'ormeau... Il se jetterait à l'eau que je l'y suivrais!... Mais, soyez tranquille, il ne s'y jettera pas ! Oh! je suis là pour veiller sur ses jours... il n'a pas d'ami plus dévoué que moi!
En ce moment, plusieurs voix appellent :
— Adolphine!... Adolphine!... viens donc!... La jeune personne murmure :
— On me cherche... on m'appelle... Adieu, Gustave; mais si vous avez un peu d'amitié pour moi, vous ne vous abandonnerez pas au chagrin... n'est-ce pas?... Je vous en prie!...
Et, s'échappant avec la légèreté d'une gazelle, l'aimable jeune fille disparaît bientôt sous la porte cochère, ainsi que toutes les autres personnes que les voitures ont amenées.
— Voilà une petite personne qui me pi ait beaucoup ! s'écrie Gherami; c'est au moins la sœur ou la cousine de la mariée?... Pour mon goût, je la trouve plus jolie que la mariée. Elle n'a peut-être pas les yeux aussi grands ; mais les siens sont doux, tendres, bons... et puis, ils sont bleus... ce qui annonce toujours plus de vraie sensibilité : j'ai fait des études là-dessus. Elle n'a pas les cheveux aussi noirs que l'autre, mais ils sont d'une nuance chàlain-clair qui a bien son mérite... Elle n'a pas la bouche si petite, mais elle n'a pas les lèvres minces et serrées comme la mariée. Déficz-vous des lèvres minces, c'est l'insigne de Ici méchanceté, de rhypocri>ie... Elle est moins mignonne, enfin, que votre perfide Fanny, mais elle est plus grande ; sa taille a plus de noblesse, d'élégance... Au total, c'est une fort jolie p(>rsonne que cette demoiselle Adolphine... je dis demoiselle, car je suppose qu'elle l'est encore... Ai-je deviné? '
Mais Gusiave n'écoulait pas son nouvel ami; les yeux fixés suc
MONSIEUR CHERAMl 43
cette porte par où toute la noce était entrée, il semblait en proie à îîne vague hallucination.
Cherami lui secoue le bras, en lui disant :
— Eh bien ! mon cher monsieur Gustave... l'e sais voire nom maintenant, je ne l'oublierai jamais... vous devez en avoir un autre, vous me le direz plus tard. Voyons, que voulez-vous laire?... Tout le monde est entré; il n'y a plus que nous deux devant cette porte... les voitures sont parties, ou attendent rue de Bondy ; vous avez vu ce que vous vouliez voir. Je ne présume pas que maintenant votre intention soit de rester là jusqu'à ce que la noce aille se coucher... cela pourrait vous mener trop loin ! Voyons, saprebleu ! mon cher ami. .. permettez-moi ce titre, je le mérite par l'inlérêt que je vous porte, vous avez entendu cette charmanie jeune personne, qui est venue vous parler avec des larmes dans la voix et dans les yeux... oui, je veux être un cuistre si elle n'avait pas aussi des larmes dans les yeux ! Elle vous a prié, supphé d'avoir du courage, cette aimable Adolphine... j'ai retenu aussi son nom... Eh bien! ne ferez-vous pas ce qu'elle vous a demandé?... Que diable attendez-vous devant cette porte?... tous ces gens-là sont allés dîner, il faut faire comme eux... allons dîner... Je dis allons, parce que j*ai promis à cette bonne. Ad olphine de ne point vous quitter... et, vive Dieu ! je tiendrai ma promesse ! On m'attendait quelque part pour manger une dinde truffée... mais il y a des dindes truffées ailleurs, ce n'est pas cela qui m'inquiète... Eh bien! voyons... que voulezvous fair ..'?... On ne séduit jamais une femme en se laissant tomber d'inanition.
. — Je veux parler encore à la sœur de Fanny.
— La sœur de la mariée? Ah ! j'y suis, c'est mademoiselle Adolphine.
— Oui, c'est elle... J'avais bien des choses à lui... à lui demander... tout à l'heure... J'étais si troublé... je n'ai pas pensé, je n'ai pas eu le temps.
— Vous voulez parler encore à cette demoiselle... cela me semble assez difficile... toute la noce est entrée là... à moins que... Au fait, pourquoi pas? C'est un traiteur, et, quoiqu'il ait chez lui plusieurs noces, cela ne l'empêche pas de traiter aussi toutes les personnes qui viennent dîner chez lui. Allons dîner là... qu'en pensez-vous?
*i MONSIEUR CHERAMI
— Ah! oui!... oui... vous avez raison, entrons dîner là Nous demanderons un cabinet près de la uoce... et, pendant le bal... ou avant... je pourrai la voir encore... je pourrai parlera Adolphine.
— Pardieu ! une fois là, nous sommes chez nous... nous y établissons nos batteries, et on n'a pas le droit de nous renvoyer; nous pouvons y souper, y déjeuner demain matin ; tant que nous y mangerons, on sera même enchanté de nous voir rester.
— Ah! monsieur, que vous êtes bon de vous intéresser à mes peines !... de me prêter votre appui... sans me connaître, sans savoir seulement qui je suis !...
— Oh ! mon cher ami, je suis physionomiste... Dès le pre~ mier abord, vous m'avez intéressé; d'ailleurs, j'aime à obliger... je ne fais que cela !... Allons dîner...
— Monsieur, nous demanderons oij est la noce de ce Monléard; nous nous ferons mettre au même étage...
— C'est convenu î Allons dîner...
— Sans avoir l'air de rien, je questionnerai le garçon... D'ailleurs, avec une pièce de cinq francs, je le mettrai facilement dans mes intérêts ?
— Il vous sera tout dévoué... Allons dîner...
— Je lui dirai de nous placer le plus près possible de Tendroit où causent les dames...
— Mais, sâcrebleu ! si nous tardons encore, il n'y aura plus^ de cabinet près de votre nocel...
— Ah! vous avez raison!... Venez, venez...
— Enfin! se dit Gherami en emboîtant le pas au jeune Gustave, celte fois ; j'ai mon lièvre.