‹ Monsieur ChéramiChapitre 40 sur 42 · AMOUR RÉCOMPENSE · texte numérisé non relu

AMOUR RÉCOMPENSE

Gustave demeure fort longtemps plongé dans ses pensées; ce que Gherami lui a dit au sujet d'Adolphine l'a violemineni ému. Avec un cœur aussi sensible, une âme faite pour aimer, Gustave n'avait encore rencontré que mensonge et trahison... Il se rappelle maintenant mille circonstances dans lesquelles la sœur de Fanny lui a montré le plus vif intérêt ; pour lui, elle éiait toujours bonne , elle avait toujours des paroles consolantes ; il se rappelle aussi sa mélancolie habituelle, son sourire mêlé de tristesse, et, quand il lui tenait la main, les soupirs qu'elle cherchait à dissimuler. Après avoir rassemblé tous ces souvenirs d 'ns sa mémoire, le jeune homme sort vivement en se disant : — Kr-"^dons-nous près d'elle... je verrai bien dans ses yeux s'il y a vraiment de l'amour.

Adolphine travaillait dans sa chambre à de la broderie; ^f?deleine tournait et rangeait autour de sa maîtresse. Madeh -5 était une brave fille qui devinait bien que sa maîtresse avait "■ amour au cœur. Elle ne l'avait vue sourire et paraître heureuv^ que lorqu'elle avait reçu des visites de Gustave ; mais ensuite elle avait entendu dire que ce jeune homme allait épouser la sœur de sa maîtresse, et elle avait vu celle-ci retomber dans sa tristesse; plus tard on avait dit que ce mariage était rompu, et.

ii36 MONSIEUR CHEKAMI

pourtant, Adolphine ne souriait plus; il est vrai que 1? jeune homme qui ramenail le sourire sur ses lèvres avaii aussi cessé de venir.

xMadeleine aurait bien voulu que sa jeune maîtresse lui confia son secret ; mais celle-ci gardait tout au fond de son cœur un amour qu'elle croyait bien caché. Cependant la jeune servante trouvait moyen, en prenant des détours, d'attraper parfois quelques paroles dont elle faisait son profit.

— Mademoiselle, disait Madeleine, c'est pourtant bien singulier que madame votre sœur ne vienne plus du tout vous voir?

'- Tu sais bien que mon père est fâché avec elle.

— Ça ne l'a pas empêchée de venir depuis, quand elle voulait savoir qu'est-ce qui avait eu Taudace de se battre avec son comte... Elle était persuadée que c'était M. Gustave. Mais vous lui avez bien dit qu'elle se trompait... Vous aviez raison. Pourquoi donc M. Gustave se serait-il battu pour cette dame... qui se moque toujours de lui?... On ne se bat que pour les gens que l'on aime; et je suis bien sûre, moi, que M. Gustave ne pense plus du tout à madame votre sœur.

— Tu crois, Madeleine 9...

Ces mots sont dits avec ur. élan qui aurait trahi le secret d'Adolphine, si sa bonne ne l'avait pas déjà deviné

— MaisFanny n'est pas remariée ! murmure tristement Adolphine, au bout d'un moment.

— Eh bien! mademoiselle, je trouve que c'est bien fait, ntoi! Elle aurait fait trop de poussière si elle avait été comtesse.

— Mais quand Gustave reviendra?...

— Eh bien, est-ce que vous croyez qu'il voudra encore épouser votre sœur?

— Pourquoi pas?... 11 l'aimait tant!...

— Ohben! moi. je gagerais que non... Par exemple, mam'selie, après deux affronts comme ça ! car vous m'avez dit que c'était la seconde fois qu'elle rompait avec lui. Mais il faudrait qu'il fût tout à fait bêle : Est-ce qu'il est bête, xM. Gustave?

— Oh! non... au contraire...

— Eh ben ' alors...

En ce moment, la sonnette se fait entendre ; Adolphine tressaille sans savoir pourquoi, et Madeleine s'écrie : — Tiens, s c'était lui?... Quand on oarle du loup...

C'élail, en effet, Gustave; et Madeleine est rayonnante en venant l'annoncer à sa maîtresse. Le jeune homme se présente avec un certain embarras causé par la confidence de Gherami. Mais Adolphine lui tend sa main ; il la presse dans les sienne? avec tant de force, que la jeune fille en éprouve une vive émolior>, car jamais Gustave n'avait témoigné tant de joie en la revoyant.

Bientôt la cicatrice qu'elle aperçoit fait pousser un '^n d^effroi à Adolphine : — Ahl mon Dieu ! monsieur Gustave^ vous êtes blessé !

— Non, puisque c'est guéri.

— Mais vous avez été cruellement blessé... Qu'est-ce que c'est que cela ?

— Un coup de sabre.

— Vous vous êtes battu?...

— Oui, avec un officier irlandais... J'étais à Lonares alors.

— Et pourquoi?... Pour... qui vous êtes-vous battu?

— Oh!... pour peu de chose... Une querelle à la suite d'un déjeuner.

— Mon Dieu ! si Ton vous avait tué!...

— Je ne serais pas maintenant près de vous,

— Cette blessure était grave?

— Oui, car elle m'a retenu six semaines chez moi. Sans cela, il y a déjà plus d'un mois que je serais de retour.

— Plus d'un mois !... Ah! vous vouliez revenir tout de suite, quand vous avez su ce... ce qui est arrivé?...

— Quoi donc?

— Mais... ce qui est cause que... enfin, vous savez bien ?

— Non, je ne sais pas... Je voulais revenir, parce que j'avais terminé les affaires de mon oncle; parce que je m'ennuyais en Angleterre, et que je n'avais aucun motif pour rester plus longti;iiij)S loin de Paris.

— C'était là tout ?

— Sans doute. Quel motif supposez-vous donc ?

— Est-ce '"ue vous ignorez que le comte de la Bérinicre est mort?

— Pardonnez-moi, je le sais.

— Et avant d'avoir épousé... ma sœur?

— Je sais tout cjla.

— Ah! ce n'est pas cela qui vous fait revenir?

— Ah ! mademoiselle, est-ce que vous croyez que je puis encore aimer votre sœur... moi!... Oh! non, vous ne le pensez pas, car vous me mépriseriez, si vous aviez de moi celte opinion...

— Il serait possible!... Comment, Gustave... moi;sieur Gustave... vous n'aimez plus ma sœur ?... Oh ! quel bonheur !... Ah! mon Dieu !... je ne sais plus ce que je dis ! C'est que je pense que vous serez plus heureux maintenant... et je vous ai vu si longtemps triste et rouffrantl...

— Oui... je l'ai élé longtemps... Et ne pensez-vous pas que je mi^rile d'être récomJ)cn^c de ma constance en rencontrant enfin un cœur qui me comprenne... une femme qui ait pour moi... un peu d'amour?...

— Un peut... Oh!... c'est beaucoup d'amour que l'on aura pour vous!... Du moins, il me semble... parce que vous le méritez bien!...

— Chère Adolphine... Ah! pardon, mademoiselle... si j'ose encore vous appeler ainsi !...

— Mais cela ne me fâche pas, au contraire...

— Vous avez toujours été si bonne pour moi !... Si vous saviez quel plaisir j'éprouve en ce moment à me retrouver près de vous... à vous regarder, à lire dans vos yeux si beaux et si doux !.. Oh ! ne les baissez pas ! . .. Laissez-moi y trouver l'espérance d'un bonheur pur et d'une affection sincère!

— Oh ! mon Dieu !...vousme rendez toute tremblante... Ahl ne me dites pas de ces choses-là... si vous ne les pensez pas.,. «ar, voyez-vous... moi aussi j'ai été bien longtemps malheureuse... Je souifrais en silence... car je n'osais pas avouer ce que j'éprouvais .. et il me fallait être témoin du bonheur d'une auire... qu'on aimait, qu'on adorait, quoiqu'elle ne méritât pas cet amour; et moi... je devais cacher celui que je ressentais !

Gustave prend les mains d'Adolphine et tombe à ses genoux en s'écriant : — Il est donc vrai... vous m'aimez I... Ah ! toute ma vie ne suffira pas à payer cet amour !... Combien ne vous dois-je pas de journées de bonheur en échange des chagrins que je vous ai causés !

— Mais ce n'était pas votre faute, Gustave ; vous ne pouviez pas deviner que je vous aimais... D'ailleurs, vous aimiez ma sœur alors; mais, maintenant, vous ne l'aimez plus, n'est-ce pas ?,•• Ah ! dites-moi encore que vous ne l'aimez plus I...

— Esl-ce que cela serait possible? Ohl mon cœur ne se partage pas, et, mainlenant, il est à vous, à vous seule I...

— r Mon Dieu! je crois rêver... je suis si heureuse!... Madeleine I... Madeleine... viens donc!... C'est moi qu'il aime... c'est moi qu'il veut épouser mainlenant... et il sait bien que je ne le refuserai jamais moi!

Madeleine n'était pas loin... Les bonnes ne sont jamais loin des personnes qui causent. Celle-ci entre en sautant, en faisant mille folies, car elle est vraiment heureuse du bonheur de sa maiiresse, et elle dit à Gustave : — Nous pariions de vous quand vous êies arrivé, monsieur ; j'en parlais souvent à mam'selle, parce que je voyais bien que c'était le bon moyen pour me faire écouter. Ah! dame ! je suis de la campagne ; mais j'avais tout de même deviné... ce qui rendait mam'selle si triste... et, maintenant, je snis bien sûre qu'elle sera gaie comme moil... et qu'elle chantera et dansera comme moi !

L'arrivée de M. Gerbault met fin aux gambades de Madeleine. Il est toujours surpris quand il retrouve Gustave chez lui ; mais, celte fois, ce qui le frappe surtout, c'est la joie, le bonheur qu'il lit sur toutes les figures.

— Eh! mon Dieu 1 dit-il en tendant la maia à Gustave, est-ce que vous revenez de la guerre, mon ami ? En tout cas, vol"> avei reçu une blessure qui prouve que vous ne tourniez pas le dos à l'ennemi!...

— Non, monsieur, ceci est la suite d'un duel... Je ne suis pas querelleur, vous le savez... mais on ne peut pas toujours répondre 4e soi.

— Et revenez-vous pour quelque temps à Paris ?

— Oh ! pour toujours ! Maintenant, je n'ai plus envie de voyager... Mon oncle, qui a la bonté de prétendre que je m'entends fort bien aux affaires, m'a déclaré hier qu'il me faisait son associé.

— Diable!... C'est fort joli, cela, car votre oncle fait beaucoup d'aifaires?...

— Le plus bas de ses bénéfices est de soixante mille francs par an,..

— Dont vous aurez la moitié... Vous voilà un riche parti !... A propos départi, Adolphine, j'en ai un à te proposer; et, cette fois, tu accepteras peuMtre;car, enfin, tu ne veux pas mourir fille T..»

Adolphine regarde son père avec anxiété ; Gustave lui-môme éprouve une crainte vague; M. Gerbault les examine avec une certaine finesse et reprend : — Oui, ma fille, un nouveau prétendu se présente. II n'a pas vingt-cinq ans, il n'est pas fort riche; mais sa position est aisée, honorable... Enfin, c'est M. B^iionnin.

— M. Batonnin!... Ah ! je n'en veux pas... Je ne veux de personne... c'est-à-dire... de ceux que je...

Gustave se hâte d'interrompre Adolphine, et s'avance vers M. Gerbault en lui disant avec gravité cette fois : — Monsieur... il y a longtemps que je devrais être votre gendre... Les circonstances s'y sont opposées... et... s'il faut l'avouer, je crois que je dois en remercier le destin. Aujourd'hui, je viens encore vous demander à faire partie de votre famille... Mademoiselle Adolphine consent à être ma femme, et quelque chose me dit qu'elle ne se dédira pas...

— Oui, mon père, oui... Oh ! je ne refuse pas Gustave... El TOUS voulez bien qu'il soit mon mari, n'est-ce pas?...

— D'autant plus, répond M. Gerbault, en embrassant sa fille, Iju'il y a longtemps que tu l'aimes, celui-là!...

— Comment, mon père, vous saviez?... Oh!, c'est singulier! Je n'avais dit mon secret à personne, cependant...

— Mais les yeux d'un père sont clairvoyants, chère petite, et, maiiitenanl, j'espère que tu retrouveras ta gaieté.

— Oh! mon père, je suis bien heureuse!

— Gustave, épousez Adolphine; celle-là ne vous refusera pas pour un autre. Car, alors même qu'elle ne pouvait espérer d'être votre femme, elle refusait tous les partis pour être libre de vous aimer. Quant à M. Bitonnin, j';Hais sûr d'avance de la réponse : mai-, pi.ur adoucir ion relus, •-: lui dirai : — Vous venez trop tard, elle épouse Gustave.

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