UNE DEMOISELLE QUI CALCULE
Les cent sous donnés par le jeune Gustave à un garçon ont bien vite mis celui-ci dans les meilleures dispositions. Il établi: les nouveaux venus au premier étage, dans un cabinet au fond
d'un corridor, et c'est à TaiUre bout de ce môme corridor que se trouve la vaste salle où se donne le repas de noces de M. Monléard. Gustave aurait voulu être plus près de la salle du tosiiji, mais il n'y a pas moyen, et son compagnon lui fait comprendre qu'ils sont beaucoup mieux au fond de ce corridor, où mademoiselle Adolphine peut, si elle le veut, venir leur dire quelques mots sans être aperçue par des personnes de la noce.
— El maintenant, dînons ! s'écrie Gherami en accrochant son chapeau à une paière; je vous avouerai que j'en ai besoin... Ces événements... voire douleur... votre désespoir... tout cela m'a vivement émoiionné, et cela creuse... Vous devez avoir aussi besoin de vous refaire, car vous êtes bien pâle.
— Moi, monsieur, je n*ai pas faim du tout.
— On n'a pas faim d'abord ; mais, ensuite, on mange trèsbien... D'ailleurs, nous sommes venus ici pour diner, je pense?
— Tenez, monsieur, ayez la bonté de commander... demandez tout ce que vous voudrez... tout ce qui vous fera plaisir... mais ne m'obligez pas à m'occuper de cela.
— Eh bien!... j'y adhère... Au faii, je crois que cela vaut mieux ainsi ! Avec vos préoccupations, vos soupirs, vous ne sauriez pas commander un dîner; vous demanderiez du veau pour du poisson, des radis pour des creveltes, tandis que moi... j'excelle dans cette partie... Ah ! c'est que j'ai vécu, et bien vécu, je m'en vante ! Garçon, du madère d'abord... et faites-nous frapper du moëL ; pendant ce temps, je ferai notre menu.
Le madère est apporlé Gherami en boit sur-le-champ deux verres pour se remettre l'estomac, puis il écrit la carte du dîner ^t il a soin de commander tout ce qu'il y a de meilleur. Le garçon, qui examine la toilette de ce monsieur pendant qu'il écrit, montrerait probablement moins d'empressement à le servir, si la personne qui est avec lui n'avait pas commencé par lui glisser cinq francs dans la main. Mais cette générosité spontanée a donné une autre tournure aux idées du garçon, qui se figure que le monsieur au dessous à carreaux est un Ecossais qui n*a pas encore quitté son costume de voyage.
Pendant que Gherami fait la carte, le jeune Gustave ne peut pas rester une minute en place; il court à chaque instant à la porte du cabinet, fait quelques pas dans le couloir,puis revient interroger le garçon, auquel son compagnon recommande son menu.
— Garçon, est-ce que la noce esi déjà à table?
— Elle vient de s'y mettre il n'y a qu'un moment, monsieur,
— Nos filets pas trop cuils surtout ?
— Soyez tranquille, monsieur.
— Oiî est placée la mariée?
— Au milieu de la table, monsieur.
— Bien entourés de truifes?
— A côté de qui?
— Je crois que c'est d'abord son père, monsieur.
— Et puis?
— tJne truite saumonée.
— Monsieur, c'est une dame...
— Si elle n'est pas fraîche, nous ne l'accepterons pas...
— Comment est-elle coiffée, cette dame?
— Elle a du muguet sur la tête.
— Comment, du muguet sur une truite saumonée! Je n*ai jamais vu cela.
— Mais, monsieur, ce n'est pas la truite; je parle d'une dame... de la noce.
— Et le marié, où est-il placé?
— En face de sa femme, monsieur. *
— Le chapon au gros sel ensuite.
— La regarde-t-il souvent ?
— Cuit à point !
— Ma foi, monsieur, je n'ai pas eu le temps de voir cela,
— Comment, sapristi î vous n'avez pas le temps de recom- jr mander au chef de le cuire à point? ^
— Monsieur, pardon, c'est du marié qu'on me parle. Pardon, Je suis à vous. {
Et le garçon, pour échapper à ces questions dans lesquelles il ' l'embrouille, prend la carte et se sauve. Gherami se reverse du iiadôre, en disant à son nouvel ami :
— Voyons, mon cher Gustave, quand vous imiterez constamment l'ours de Berne, en allant de ce cabinet dans le corridor, ît en revenant du corridor dans ce cabinet, cela ne vous avancera à rien. On vient de vous dire que la noce était à lable. v'atureHement, elle y est pour quelque temps... Faites donc comme •lie. Placez-vous en face de moi, reprenez un peu de calme, et
dînons. Tenez, justement. ' -- "^**age, qui exhale un
fumet délicieux. Permettez-moi ae ik,^^ ^acv'ir.
Le jeune homme se met à table, avale quelques cuillerées de potage, puis repousse son assiette en s'écriant :
— Non, il m'est impossible de rien prendre.
— Eh bien ! alors, parlez-moi. Tenez, pendant que je mangerai, puisque vous ne voulez pas en faire autant, voilà une excellente occasion pour me conter un peu l'histoire de vos amours... avec cette ingrate Fanny.
— Ah! oui, monsieur, volontiers. Je vais tout vous raconter, et vous verrez si j'ai tort de me plaindre de son inconstance.
— Les hommes n'ont presque jamais tort. Allez, mon cher ami, contez-moi tout cela... je ne perdrai pas un mot de votre narration, parce qu'on écoute très -bien en mangeant.
— Je me nomme Gustave Darlemont; j'ai vingt-cinq ans. Mes parents vivaient de leurs rentes; mais, afin d'avoir de quoi vivre plus grandement, ils avaient placé tout leur argent à fonds perdu.
— Diable! voilà des parents un peu égoïstes. Si tous en faisaient autant, le mot héritage deviendrait sujDerflu. Voilà un filet, qui vaut son pesant d'or. Goûtez-en un peu.
— Merci, monsieur... Moi, je n'en veux pas à mes parents d'avoir agi de la sorte : ils avaient gagné leur fortune par leur travail, ils m'avaient fait donner de l'éducation... que pouvais-je demander de plus?
— Il est charmant! Eh! pardieu ! vous pouviez demander de l'argent. Laissez-moi vous verser decebordeaux-léoville... C'est frais, c'est doux... cela rafraîchira vos idées. Continuez, je vous prie.
— Mes parents moururent, et, de ce qu'ils laissaient en meubles, bijoux, argenterie, je me fis douze cents francs de rente.
— C'est une vétille!... il n'y a pas là de quoi payer son tailleur... A la vérité, on peut ne pas le payer du tout.
— J'avais alorls dix-sept ans; je ne savais trop quelle carrière embrasser.
— Et, en attendant, vous embrassiez toutes les jolies femmes qui vous tombaient sous la main... Je connais cela.
— Oh! non, monsieur, j'étais bien sage; je n'ai jamais été ce qu'on appelle un garçon à bonnes fortunes.
lî MONSIEUR CIIERAMI
— Tant pis, jeune homme, tant pis!... Il n'y a rien au-dessus des femmes pour former la jeunesse... Vous m'e direz qu'elles la déforment aussi quelquefois. Mais quelle expérience on acquiert! Je pourrais me citer pour exemple; mais il n'est pas encore question de moi. Poursuivez, mon jeune ami, car je suis votre ami, moi... Bien qu'Àristote ait dit : a 0 mes amis, il n'y a point d'amis ! » je soutiens qu'il y en a. Et ceci n'est qu'un jeu de mots du philosophe grec, auquel, pour cette seule pensée, si j'avais été Philippe, je n'aurais point confié l'éducation de mon fils Alexandre... Mais, pardon, j'écoute.
— Heureusement, j'avais un oncle, un frère de ma mère, M. Grandcourt, Il me prit chez lui. C'était un homme assez original, mais serviable, obligeant. Il n'est pas vieux, il n'a maintenant que quarante-huit ans.
— Tant pis, tant pis! Décidément, vous n'avœ pas de chance pour les héritages. Est-il riche, cet oncle?
— Sans être riche, je le crois fort à son aise.
— Que fait-il?
— La banque.
— Tout le monde la fait un peu.
— Oh ! mon oncle est un homme prudent, qui ne s'aventure pas dans des spéculations hasardeuses; il est connu pour son exactitude et sa rigide probité.
— A la bonne heure! voilà un homme auquel je confierai des fonds lorsque j'en aurai de trop...
— J'entrai donc chez mon oncle comme commis. Je menais chez lui une existence très-heureuse. Nous allions souvent au spectacle, nux concerts, chez les meilleurs traiteurs; c'était toujours mon oncle qui payait.
— Pardieu! il aurait fait beau voir que c'eût été le neveu qui n^galât! Au reste, je vois que voire oncle n'est point un avare; il aime le plaisir. A la bonne heure! voilà un oncle comme je lesc>time... Je ferai volontiers sa connaissance.
— Me voici arrivé, monsieur, à ce moment qui a changé toute mon existence, qui m'a fait connaître un scniiment fiont jusqu'.^io: s j'avais ignoré la puissance. Car j'avais bien eu quelques aui il cites, mais je n'avais pas connu le véritable amour. Ahl niow-icur!... du moment oue je vis Fanny, je sentis naine en
mon âme comme une nouvelle vie... je n'étais plus le même... Non, jusque-là je n'avais pas existé !...
— Ceci est une manière de parler assez ordinaire aux amoureux. Ils n'ont point existé avant leur folle passion... les ingrats!... et ils oublient souvent les jours les plus heureux de leur jeunesse!... Ah! voilà notre truite saumonée... excellent poisson! Vous en goûterez bien une escalope?
— Mon oncle avait acheté des actions du chemin de fer d'Orléans pour M. Gerbault, le père de Fanny. Je fus chargé de les lui porter. M. Gerbault était absent. Fanny me reçut; elle m'engagea à attendre le retour de son père. Nous causâmes; je fus surpris d'entendre cette jeune personne me parler d'affaires de bourse tout aussi bien qu'aurait pu le faire un agent de change.
— Et ce fut ce qui vous charma ?
— Oh! uon, monsieur. Mais, pendant qu'elle me parlait, j'examinais Fanny. Ses yeux sont vifs, spirituels; son sourire est charmant. Il y avait dans toute sa personne une grâce enfantine qui mo charmait, et un naturel qui vous mettait sur-le-champ à voire aise. Il n'y avait pas une demi-heure que j'étais près d'elle, et déjà on aurait pu croire que nous étions d'anciennes connaissances. Je prenais le plus grand plaisir à l'écouter, et je crois qu'elle s'en apercevait, car elle trouvait toujours quelque chose à dire. Son père revint, et j'en fus désolé. M. Gerbault est un vieillard fort poli. Il sourit en voyant sa fille mo demander le cours de toutes les, valeurs, et me dit :
— C'est bien fâcheux pour Fanny que les femmes n'entrent plus à la Bourse, car je crois qu'elle aurait été s'y installer tous les jours; elle a un goût très-prononcé pour la spéculation. Je n'ose pas dire pour le jeu, j'espère que cela n'ira pas jusque-là. Enfin, monsieur, elle possède cinq ou six mille francs... ainsi que sa sœur; cela vient de leur mère. Adolphine a bien sagement placé son argent en rentes sur l'État; mais Fanny, oh ! c'est autre chose ! elle veut spéculer," elle veut acheter des actions, et probablement elle perdra son argent.
— Pourquoi donc cela, mon père? répondit Fanny; pourquoi la chance ne me serait-elle pas favorable? D'ailleurs, je ne veux rien acheter à terme, je ne ferai des opérations qu'au comptant; j'achèterai, je garderai, el je vendrai quand il y aura bénéfice. lime semble que tout cela est bien facile, el qu'il n'y a pas besoin
d'être employé chez un agent de change pour comprendre celte opération. Avec mes six mille francs, je ne serais jamais qu'une pauvre petite rentière; pourquoi ne chercherais-je pas à augmenter mon capital?
— A ton aise! dit M. Gerbault; oh ! lu es maîtresse de disposej à ton gré de ce qui t'appartient.
— Vous comprenez bien que, moi, je flattai les espérances de celle demoiselle, de laquelle je me sentais déjà vivement épris. Je lui proposai de la tenir au courant des cours de la Bourse, de la situation de place, des mouvements des valeurs. Elle accepta ; et M. Gerbault, sachant que j'étais le neveu de M. Grandcourt, me donna dès ce moment libre accès dans sa maison. Enfin, mon cher... mon cher... monsieur?... Ah! pardon!... mais je ne sais pas encore votre nom...
C'est, pardieu, vrai! je n'ai pas songé à vous le dire... Je
me nomme Arthur Cherami, ancien propriétaire, ci-devant premier viveur de la capitale. Je donnais le ton, je faisais venir la mode, et toutes les femmes raffolaient de moi. Oh ! mon histoire est très-courte : à vingt-deux ans, j'avais trente-cinq mille francs de rente ; à trente, je n'avais plus rien... Quand je dis rien, c'est une façon de parler; il me reste bien encore quelques petites rentes, des broutilles... mais ma fortune est mangée... Eh bien! parole d'honneur, jeune homme, si c'était à refaire, je crois que je le ferais encore. J'ai bien employé ma jeunesse, et tout le monde ne peut pas en dire autant. Faut-il donc qu'on soit vieux, goutteux, infirme, pour jouir de la vie? On ne peut plus casser des noisettes quand on n'a plus de dents... il ne faut donc pas attendre que l'on soit âgé pour faire le jeune homme. Maintenant, si j'ajoute à cela que je suis toujours un gaillard solide, brave comme César, galant comme François l", et philosophe comme Socrate, vous me connaîtrez comme si vous aviez été mon groom... J'ai dit.
— Très-bien!... Alors vous vous nommez?... PardoD, j'ai déjà oublié.. .
— Vous êtes distrait, cela se comprend; je me nomme Ciierami,etje suis le vôtre, ce qui fait un calembour; mais, pour éviter les équivoques, appelez-moi Arthur; c'est mon prénom, et toutes les dames me nomment encore ainsi... Sapristi! voilà ud «icellent poisson... mangez donc un peu.
MONSIEUR CIIERAMI 51
— Je préfère vous parler de mes amours.
— Soil!... Cela ne vous causera pas d'indigestion. Mdî, tant pis, je mange pour deux... el je vous écoute. Allez votre train !