LES AMOURS DE GUSTAVE
— Je vous disais donc, monsieur Arthur, qu'ayant la permission d'aller chez M. Gerbault, vous devez bien penser que j'en profilai.
— Je le crois... Ce poisson est parfait, vous avez bien tort de n'en pas goûter.
— M. Gerbault, ancien employé dans un ministère, n'a qu'une fortune modique; il est resté veuf avec deux filles qu'il a fort bien élevées. Fanny a des talents, elle est musicienne, elle sait l'anglais et l'italien.
— Et sa sœur?
— Adolphine touche aussi du' piano ; elle chante assez bien... Elle est fort douce, d'un caractère très-aimable; mais vous comprenez que je ne m'occupais pas de sa sœur; je n'avais des yeux que pour Fanny... Sa grâce, son. esprit, ses beaux yeux, tout cela me tournait la tête. Elle le voyait bien, et, loin de me rebuter elle semblait chercher à redoubler de séduction pour me rendre encore plus amoureux.
— Diable I... c*est une fine coquette!
— Oh! non, monsieur; mais c'est dans son caractère de toujours se montrer charmante... elle ne peut pas s'en empêcher;
— Voilà le chapon au gros sel... C'est le moment de passer au Champagne frappé. Ahl corbleu! vous en boirez.
— Mais, monsieur...
— Cela vous donnera du nerf, de la vigueur... On ne sait pas ce qui peut arriver ce soir; un homme doit toujours se tenir prêt pour la parade...
— Une année s'écoula ; j'avais eu le bonheur de faire pour Fanny quelques opérations qui avaient été heureuses : elle avai^ gagné près de trois mille francs dans les chemins de fer; elle était
enchantée et rêvait déjà une immense fortune. Je lui avais dil que je l'aimais, et elle m'avait répondu en souriant qu'elle s'en doutait bien. Alors, je lui demandai si elle voulait m'acceplee pour mari, et elle me répondit : o Mon père ne donne à chacune de ses filles que vingt mille francs de dot, et vous savez ce que je possède avec cela... Ce n'est pas beaucoup. • « — Que m'importe! lui dis-je, je vous aime de toute moiï âmo; vous n'auriez rien en dot que je ne m'estimerais pas moins le plus heureux des hommes si on m'accorde votre main.
a Puis j'ajoutai : « J'ai douze cents francs de rente ; je gagne dix-huit cents francs par an chez mon oncle : vous voyez que nous aurons bien assez pour vivre heureux? »
« Fanny m'écoutait, elle semblait réfléchir; mais j'avais pris sa main que je pressais dans la mienne et elle ne la retirait pas.
« — Voulez-vous, lui dis-je, que je fasse, dès demain, ma demande à monsieur votre père?
a — C'est inutile, me dit-elle, nous avons encore le temps; et, d'abord, ne craignez rion de ce côté : mon père m'a dit cent fois qu'il ne me contrarierait pas dans le choix que je ferais; qu'il savait bien que je ne prendrais pour époux que quelqu'un qui pourrait me rendre heureuse. »
« Moi je voulais que notre mariage se fît sur-le-champ, mais Fanny désirait, avant dese marier, augmenter encore son capital, afin d'avoir une plus belle dot à m'offrir. J'avais beau lui dire que je n'y tenais pas, il n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison. »
— Si vous preniez cela pour de l'amour, mon cher Gustave, vous n'étiez guère connaisseur... Je bois à la vôtre!...
— Ah! monsieur... Fanny était toujours si aimable!... ses yeux se fixaient sur moi avec tant de douceur!... elle me faisait des petites mines si gentilles!...
— Oui... oui... connu! Tout le feu de file du cotillon!
— Six mois se passèrent encore, et je suppliais Fanny de fixer l'époque de notre union... Malheureusement les opérations de chemin de fer ne donnaient plus de bénéfice ; les actions qu'elle avait rachetées étaient en baisse; il fallait attendre; et Fanny se dé|)itait contre le cours de la Bourse... C'est vers ce temps... A-h! c'est alors que mon malheur commença.
— Du courage î cher Gustave., ei encore un verre de moêtl...
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Prenez donc une aile de ce chapon... un peu de blanc seulement... non... rien !,.. Eh bien ! sapristi ! je nne sacrifie et je le mangerai tout entier! Peu m'importe ce qui en résultera; seulement, je bois, car il faut arroser... A la vôtre!
« — Ainsi que je vous le disais, ce fut vers cette époaue que ce M. Auguste Monl^ard fit la connaissance... dans un bal, je crois, de la famille Gerbaull ; il demanda et obtint du père la permission, de venir quelquefois faire de la musique avec ces demoiselles... Je ne sus cela que plus tard, car je ne me rencontrais pas toujours avec ce monsieur. Dès la première fois que je le vis, je pressentis que ^a présence chez M. Gerbault serait fatale à mon amour. Ce V . Monléard faisait beaucoup d'embarras, il avait un cabriolet, UL nègre; enfin il avait, dil-on, quarante mille francs de revenu. Tout cela m'eût été bien indifférent, si je ne m'étais pas aperçu qu'il était très-empressé, très-galant près de Fanny. Cependant, celle-ci me souriait toujours d'une façon charmante; mais lorsque je lui disais : « Fixez donc l'époque de notre union, permettez-moi de parler à voire père?... » '
« Elle me répondait: a Oh! pas encore... nous avons le temps; il taul avant cela que j'augmente mon capital. »
« Un malin, je m'étais échappé de chez mon oncle, qui me grondait quelquefois sur ce que l'amour me faisait négliger les affaires... »
— Et au fait, votre oncle approuvait-il ce projet de mariage?
— Pas trop; il m'avait dit plusieurs fois : « Tu es trop jeune pour le marier, attends encore... » e
« Mais quand il vit à quel point j'aimais Fanny, il finit par me dire : « Fais ce que tu voudras; mais, à ta place, je ne voudrais pas d'une demoiselle qui spécule sur les chemins de fer. »
— ■ Je suis beaucoup de l'avis de votre oncle.
— Et il ajouta : « Tu sais que je ne te donnerai pas un sou pour te maner?
o Je lui répondis : « Vous savez que je ne vous uemand» que votre amitié. »
— Superbe réponse I et qui n'engage à rien... Un verre de Champagne?...
— J'en ai déjà bu.
— Raisun de plus. Ohé! mon petit, faites-nous faire un macaroni-périgueux, puis un oarfail ù, la Y:miuô.
— Oui, monsieur.
— Garçon, où en est la noce à côté?
— Monsieur, ils sont au second service. ^- Ils n'en sont encore que làî
— Il est charmant, ce cher Gustave; parce qu'il ne mange pas, il croit que tout le monde est sans appétit!
--— Garçon, est-ce que la mariée mange?
— Oui, monsieur. Oh ! elle mange de tout, même.
— Elle mange de tout!...
Gustave se replace avec colère à table et tend son assielte à «on vis-à-vis, en lui disant : — Eh bien! je vais manger aussi, moi. Arthur, servez-moi de ce chapon; donnez-m'en beaucoup !
— Elil... à la bonne heure, donc... voilà un homme!... Vous redevenez un homme! 11 ne reste plus de ce chapon qu'un pilon et la carcasse; mais c'est le plus délicat.
— Donnez, donnez. Ah ! que j'étais sot, que j^étais imbécile! Me laisser aller au désespoir pour une femme qui se moque de moi, qui mange de tout, lorsqu'elle sait que le chagrin me dévote!
— Vous n'aviez pas le sens commun, et c'est ce que je me tuais à vous dire.
— Donnez-moi à boire!
— Bravo!... buvons!... Il est délicieux, ce Champagne, et je m'y connais!...
— Oui, je veux m'étourdir... je veux tout oublier... je veux aimer une autre femme !
— Eh ! pardiou, c'est le vrai moyen!... C'est surtout en amour •que je crois à Thoméopalhie.
Gustave avale son verre d'un trait, puis il mange quelques bouchées avec une espèce d'avidité; mais, bientôt il repousse son assiette et laisse tomber sa tête sur sa poitrine en murmurant :
— Oh! non, je n'en aimerai jamais une autre... je sens bien que cela me serait impossible !
— Allons! lo voilà retombé dans l'accès de sa passion... Nous aurons de la peine à le guérir, ce cher ami; mais nous en vien- <lrons à bout, dussions-nous, pour cela, pendant dix années, ne point le quitter d'une seconde ! Voyons, cher Gustave, revenez un pou à vous, et achevez-moi voire récit, qui, je le présume, doit tirer à sa fin et m'intéresse au plus haut degré?
— Ah! oui, vous avez raison!. . Je vous disais qu'un malin,
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^tant allé chez M. Gerbault, je trouvai mademoiselle Adolphine seule; elle me reçut d'un air si triste, que je ne pus m'empècher de lui demander ce qui causait son chagrin, et elle me répondit : * — Je souffre pour vous, je suis chagrine à cause do vous; car je sais combien vous aimez ma sœur, el je prévois quelle sera voire peine quand vous saurez qu'elle va se marier, et que ce n'est pas avec vous !
« — Mon Dieu ! m'écriai-je, serait-ce possible*? Fanny me tromperait!... Fanny se donnerait à un autre!
« — Oui, reprit Adolphine. Je trouve qu'il est surtout affreux de vous laisser encore de l'espérance, lorsque, depuis quinze jours déjà, son mariage avec M. Auguste Monléard est arrêté.
« — Elle épouse M. Monléard! m'écriai-je ; elle me sacrifie à
cet homme!... Et elle me souriait encore hier, lorsque je lui jurais de l'aimer toute ma vie!
< — C'est pour cela, dit Adolphine, que je m'étais promis de tout vous apprendre. Je ne voulais pas que vous fussiez trompé plus longtemps. »
« Je n'ai pas besoin de vous dire quel fut mon désespoir. Adolphine essaya vainement de me consoler; je ne pouvais pas croire à la trahison de Fanny, et je voulus la voir, apprendre de sa bouche qu'elle me préférait mon rival.
« Le lendemain, je la trouvai seule. Croiriez-vous qu'elle me reçut avec le même calme, le môme sourire? C'est au point que je m'écriai : . On m'avait trompé, n»est-il pas vrai, Fanny, vous n'allez pas devenir l'épouse d'un autre?... » Alors, elle me fit une petite mine qu'elle essayait de rendre triste, en me répon- ! dant: « —Non, Gustave, on ne vous a point trompé... Oh! mon Dieu, il ne faut pas m'en vouloir!... D'ailleurs, cela ne servirait à rien, mon ami; j'ai réfléchi. Nous n'avions pas assez de fortune pour nous marier ensemble ; nous aurions mené de ces existences qui vous^ forcent toujours à calculer, avant de prendre aucun plaisir, si cela est compatible avec vos moyens; et, franchement, ee n'est pas amusant de calculer si l'on peut se donner un plaisir... si l'on peut s'acheter un chapeau... un bijou qui plaît. J'ai donc cru qu'il était plus sage d'épouser M. Monléard, qui a une belle fortune, et j'ai accepté sa main. Mais il me semble que vous ne devez pas m'en vouloir, parce que j'ai agi raisonuable- «lent, et que uous pourrions toujours rester amis. »
« — Moi, votre amil lui dis-je en fondant en larmes, lorsque TOUS vous donnez à un autre, lorsque vous faites le malheur de toute ma vie!...
« Je ne sais ce qu'elle me répondit; mais on vint l'avertir que Ton apportait des étoffes pour sa toilette de mariée, et elle me quitta précipitamment. Son calme, son sang-froid m'exaspéraient. Resté seul, je ne sais quelles idées vinrent m'assaillir, mais je voulais mourir... Je sortais fermement résolu à ne point survivre à la trahison de Fanny, lorsque tout à coup je me sentisentouré par deux bras caressants, tandis qu'une voix amie me disait avec l'accent de la prière : « — Soyez homme, Gustave, soyez courageux... sachez supporter ce malheur qui aujourd'hui brise votre cœur !... Le temps adoucira votre peine... vous aimerez une autre femme qui vous aimera aussi, qui comprendra votre cœur, et, plus tard, vous serez heureux... bien plus qu'elle, peutêtre, qui ne pense qu'à la fortune!... Mais, je vous en supplie, promeltez-moi de vivre ! »
« C'était Adolphine qui me parlait ainsi... Ses larmes coulaient. En voyant ma douleur partagée, je me sentis un peu soulagé, car le malheur rend égoïste, et, quand nous en éprouvons un, il nous semble que les autres doivent en souffrir comme nous. Je promis à la sœur de Fanny de renoncer à mes funestes idées, et l'e sortis de cette maison, dans laquelle je ne retournerai jamais!
— Je bois à la santé de celte bonne petite Adolphine!,.. Je l'aime, moi, cette sœur sensible... je la porte dans mon cœur. Et, le cher onc'e, quedit.-il en apprenant le résultat de vos amours?
— Mon oncle!... Ah! il ne croit pas à l'amour, lui.
— il avait bien raison de ne point croire à celui de votre demoiselle Fanny!
— 11 n'a pas de confiance dans les femmes...
— 11 les aura étudiées, probablement!...
— Enfin, quand je lui contai que Fanny en épousait un autre, il eut le cœur de me lépondre que c'était heureux pour moi.
— Franchement, je suis de son avis; car, enfin, mon bon, puisque la demoiselle ne vous aimait pas?...
— Mais si, elle m'aimait, avant de connaître ce MonléardL
— Elle vous donnait la préférrnce quand vous élioz sen*.
— 11 l'aura éiourd'.o pcr son luxo, par ses présents.
— 11 vaui encore mieux pour vous que ce soit arrivé aftnt
fotre mariage qu'après!... A votre sanlél... Ah! voilà le macaroni-périgueux... des truffes dessus... c'est cela! Connaissezvous cette manière d'accommoder le macaroni?
— Ensuite, il paraît qu'il aura pressé la cérémonie, car il n'y a pas plus de douze jours que j'ai eu cette dernière entrevue avec elle, ei, aujourd'hui ; j'apprends que le mariage se fait à l'église de Notre-Dame-de-Lorette, puis le repas, le bal, ici...
— Oh! alors on se monte la tête !... On se dit : « Je veux être là, je veux voir la figure que fera l'inconstante lorsqu'elle m'apercevra. »
— Oui, monsieur, oui. Mais, sans doute, on m'avait mal dit Theure de l'église, car, lorsque je suis arrivé, la cérémonie était finie... ils venaient de partir.
— Tant mieux ! c'est un coup de poignard de moins.
— Alors, je suis parti comme un fou ; j'ai couru jusqu'ici en me disant : « Il faudra bien que je la voie!... » Et vous savez le fesle, monsieur...
— Oui, vraiment; et, si je n'avais pas été là, Dieu sait ce qui serait arrivé!. ..-Mais j'ai de la chance, j'arrive presque toujours quand on a besoin de moi. Arrosons le macaroni!^.. Je défie toutes les noces de l'établissement de dîner mieux que moi !