‹ Monsieur ChéramiChapitre 8 sur 42 · UN MONSIEUR QUI A BIEN DÎNÉ · texte numérisé non relu

UN MONSIEUR QUI A BIEN DÎNÉ

Cherami était arrivé au dessert; il avait amplement réparé son estomac souffrant par les privations de la veille, et si souvent arrosé ce qu'il mangeait avec du madère, du bordeaux et du Champagne, que son visage était devenu très-rouge, ses yeux très-petits, et sa langue plus épaisse, ce qui ne l'empêchait pas d'en faire un usage continuel.

Gustave n'avait bu que deux verres de Champagne; mais comme il n'avait pas mangé du tout, cela l'avait un peu étourdi, €t il recommençait à aller du cabinet dans le corridor, lorsque le garçon qui les servait accourut vivement leur dire :

—Monsieur, les dames commencent à quitter la table; je crois

qu'elles vont aller s'habiller pour le bal , car déjà quelques-une-» ont remis leurs chapeaux.

— Alors, courez ! Prenez à part la sœur de la mariée, maaomoiselle Adolphine, et dites-lui que... M. Gustave veut absolu, ment lui parler... que je suis au bout de ce corridor, où je l'attends... Dites-lui qu'il faut absolument qu'elle vienne! Vous entendez, il le faut absolument! Tenez, voilà encore cinq francs Dour vous.

— Très-bien, monsieur... La sœur de la mariée. C'est que je ne la connais pas?...

— Mademoiselle Adolphine.

— Ah! si... si... Je vais... j'y cours, monsieur.

Gustave rentre dans le cabinet où Gherami est en train d'ad» mirer le travail que le Champagne fait dans son verre.

— Elle va venir... je vais lui parler ! s'écrie le jeune homme.

— Bah!... Vraiment, elle va venir nous trouver ici ?

— Oui, oh! je suis bien sûr qu'elle viendra... Elle ne voudrait pas me pousser à faire quelque folie...

— Eh bien! tant mieux, sacrebleu! qu'elle vienne, nous lui dirons son fait..'. C'est une pécore, une coquette!

— Mais c'est Adolphine qui va venir, ce n'est pas Fanny.

— C'est Adolphine... la bonne petite sœur... Oh! c'est différent, je vais l'embrasser... je lui ferai même un doigt de cour, si elle le permet.

— Elles vont partir, s'hablUer pour le bal... mais, avant, je veux... Ah! quelqu'un vient par ici... une femme... c'est elle!...

C'était en efret la jeune Adolphine qui accourait toute troublée, tout émue, et qui entre dans le cabinet en s'écriant :

— Comment! monsieur Gustave, vous êtes icil... Mais pouri[uoi donc êtes -vous venu?

— Parce que je savais qu'elle y était... et que j'espère la voir encore...

— Ah! mon Dieu! quelle folie !... Et vous, monsieur, vous m'aviez promis de veiller sur lui?

— Eh! ]\iA îeihoiselle, je ne fais pas autre chose... je ne l'ai pas perdu de \u.' une minute... et si je n'avais pas été là, toujours pour le maintenir, il serait allé déjà vingt fois faire des cabrioles dans voire noce... et des cornes au marié

— Ah! Gusiave !...

— Non, Adolphine, non, ne craignez pas cela.

— Oh ! mademoiselle, ne vous fiez pas à ce qu'il vous dira, il a la tête montée; heureusement je suis là, moi, je suis calme, ^ suis prudent.

— Mais pourquoi êtes-vous venu ici ?

— Mademoiselle, nous y sommes venus pour dîner, ce qui n'u lait nullement défendu... Car, enfin, quoiqu'on ne soil pas di noce, cela n'empêche pas de dîner, et fort bien, je vous le certifie.

— Mais je ne puis rester davantage!... Nous allons partir pour nous habiller... je suis sûre qu*on m'attend... Que voulez-vous de moi, monsieur Gustave?

— Vous supplier de me faire encore une fois parler à votre sœur.

— A Fanny?... Mais c'est impossible!... D'ailleurs, que lui diriez-vous?

— Je lui dirai adieu pour jamais... je lui dirai que je désire qu'elle soit heureuse... quoiqu'elle ait fait mon malheur.

— Mais comment voulez-vous qu'elle puisse vous parler en secret... elle est sans cesse entourée... il y a toujours du monde avec nous... Que dirait-on? que penserait-on ?

— Si vous me refusez, j'irai lui parler dans le bal...

— Eh bien! non... Attendez ici, alors... et, en revenant pour le bal, je tâcherai... je lui ferai prendre ce corridor.

— Oh ! merci, merci mille fois!... Ahl vous êtes bonne, vous !

— Adieu, je me sauve; mais, de grâce, cachez-vous, ne vous montrez pas!

En disant cela, Adolphine fait un signe d'intelligence à Cherami, qui se figure que cette demoiselle lui envoie un baiser ; mais eWt a disparu au moment où celui-ci quitte la table pour aller l'embrasser, et, comme le garçon entre dans le cabinet juste au moment où celte demoiselle en sort, c'est sur la joue du garçon ijue ce monsieur applique un gros baiser.

— Ah 1 sacrebleu! qu'est-ce que cela? s'écrie Cherami en repoussant brusquement le garçon, qui, tout étonné de l'accolade p il vient de recevoir, est resté ébahi devant la porte.

— Pourquoi diable vous fourrez-vous sous mon nez, garçon?... La peste soit du maraud !... Je me disais : V^oilà une jeune per* sonne qui emploie du savon bien commun I

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— Pardon, monsieur, ce n'est pas ma faute, j'entre et vous vous jetez dans mes bras!... Je comprends bien que ce n'est pas moi que vous aviez l'intention d'embrasser.

— C'est heureux que vous compreniez cela.

— Garçon, que font ces dames, maintenant?

— Elles parlent toutes, monsieur.

— El les hommes ?

— Il y en a qui sont partis aussi ; mais beaucoup sont restés et se sont mis à des tables de jeu.

— Et à la noce de Blanquette, garçon, que fait-on en ce moment?

— Monsieur, à la noce Blanquette on est encore à table et on chante.

— Ah! je les reconnais là... Ils tiendront table jusqu'à dix heures, ceux-là ; des petits bourgeois, cela chante au dessert, c'est mauvais genre. .. Cependant, j'avoue que je me suis quelquefois laissé aller à fredonner aussi ma chanson; j'en faisais même dans l'occasion : j'en ai fait que Panard et Collé n'auraient pas désavouées... Mais, j'aime la gaudriole, moi; ne me parlez pas de ces chansons fadasses sur les roses, les zéphirs et le printemps... Ne me parlez pas non plus des chansons politiques! je les abomine, celles-là... et, pourtant, c'est avec cela que se font les grandes réputations... el tel n'aurait été qu'un chansonnier ordinaire, s'il n'avait pas flatté les passions et les»partis, et que l'on a porté au pinacle parce qu'il avait toujours à la tin de ses couplets les mots jmtrie ou liberté. 0 Armand Gouffé! ô Désaugiors!... vous n'avez pas employé ce moyen... aussi, on a bien peu parlé de vous ! Vous n'en êtes pas moins de véritables chansonniers français; votre verve féconde a su trouver et chanter mille sujets divers, ce qui est bien plus difficile que d'entonner toujours le même refrain !

— Mais, dites-moi, mon cher monsieur Arthur, maintenant que je vais attendre ici le retour de la mariée... à laquelle je dirai un dernier adieu, si vos occupations vous appelaient ailleurs, ne vous gênez pas ?... Quittez-moi, je n'ai déjà que trop ibusé de votre complaisance.

— Moi, vous quitter !... Par exemple... Pour qui me prenezrous?... Comment... après avoir accepté le dîner que vous m'avez proposé, j'irais vous quitter comme cela tout de suite au des-

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sert?... Fi donc! Ce sont les cuistres qui se conduisent ainsi, et. Dieu merci, je sais vivre, moi ! Voyons, est-ce que je vous gêne?... Esi-ce que ma présence vous est désagréable?

— Ah! bien loin de là, mon cher monsieur; vous m'avez témoigné un intérêt... que je n'oublierai jamais.

— Nous étions faits pour être amis... nous le sommes; c'est fini, vos affaires sont les miennes, ce qui vous touche me louche... Où il y a péril pour vous, il est de mon devoir de veiller; et, vous comprenez, pendant que vous jaserez avec la mariée, si par hasard son nouvel époux venait rôder par ici, je me mets en travers et je lui dis : « J'en suis fâché, mon bon, mais on ne passe pas ! »

— Ah ! merci mille fois pour tant de dévouement. Garçon!,.. garçon!... notre carte?

— Voilà, monsieur.

— Vous payez le dîner, c'est fort bien; mais puisque nous devons rester ici, encore assez longtemps peut-être, il nous faut prendre quelque chose pour nous occHper.

— Demandez tout ce que vous voudrez.

— Garçon, faites-nous un joh pun -h au rhum, c'est excellent pour la digestion; les Anglais mangent beaucoup, mais ils boivent du punch au dessert, et s'en trouvent très-bien. Voulez-vous faire une partie de cartes, pour tuer le temps?

— Merci, mais il me serait impossible de penser à mon jeu.

— Je n'insiste pas... Moi, j'aime assez le jeu, sans cependant pousser celte passion à l'excès. Pardieu! je ne dis pas que plus lard je n'irai poini faire une partie à la noce de Blanquette... Je vous ai dit que je les connaissais?... Ce sont des marchands de drap... cela joue encore assez gros jeu... mais ce n'est pas cela qui me fait peur. Ah! voilà notre punch!... Je le devine au fumet... on est très-bien servi dans cette maison.

Cherami se hâte de verser du ounch. Gustave refuse d'abord ■S'en boire ; enfin i\ consent à en accepter un verre.

La nuit est venue ; on allume partout. Avec la nuit les pensées (lu pauvre amoureux sont devenues plus tristes, ses peines plus anières; il appuie sa tète dans ses mains en murmurant : — lout est fini 1...0 Fanny ! .. Fanny !... vous serez à un autre !... Ah ! je mourrai de ma douleur !...

— Sapristi! se dit Cherami en avalant coup sur coup plusieurs

verres de punch, ce petit est bien plaintif... il n'a pas le punch gai!... Moi, c'est bien différent, je suis d'humeur à danser à toutes les noces, et à y jouer aussi... seulement, il faudra que j'emprunte quelques napoléons à mon nouvel ami, afin de pouvoir tenter la fortune... J'ai idée que j'aurai une veine l...Hé ! là-bas, cher ami, est-ce que nous ne buvons plus?

— Oh 1 non, monsieur, merci !

— Alors je boirai donc pour nous deux... tle punch est trop doux!... Holà! garçon, remettez du rhum là-dedans... beaucoup de rhum !

— Mais, monsieur, il n'y a plus de punch dans le bol.

— Eh bien ! alors refaites-en d'autre, mais qu'il soit plus raide. Un autre punch est apporté.

Après en avoir bu deux verres, Gherami, en voulant se lever, est obligé de se retenir à la table pour ne point tomber; cependant, bien qu'il sente ses jambes chanceler sous lui, il veut avoir bonne contenance et fait de son mieux pour garder son équilibre, tout en st dirigeant vers la porte.

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