‹ Monsieur ChéramiChapitre 9 sur 42 · LE PUNCH FAIT SON EFFET · texte numérisé non relu

LE PUNCH FAIT SON EFFET

— Elles sont bien longtemps à revenir, ces dames I murmure Gustave, qui ne cesse pas d'aller et venir dans le corridor.

— Oh! mon bon ami, quand les femmes sont à leur toilette, on ne peut jamais être sûr du temps qu'elles y passeront. Un jour, dans le temps de mes prouesses... je me rappelle, j'attendais ma maîtresse pour aller au spectacle, voir une pièce nouvelle. Je croisque c'étaità l'Opéra-Gomique... peu importe. Elle avait fini de s'habiller, et cela avait été long, lorsqu'en se regardant encore dans sa psyché, elle s'écria : a Ma couronne de b ucls est placée trop bas sur mon front .. il faut que je change cela... c'est seulement une épingle à poser. — Boni dis-je, posez voire épingle; je vous attends... » Mon cher ami, cette épingle-là et toutes celles qu'on y ajouta prirent une heure et demie de

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temps; et quand nous arrivâmes au spectacle, la pièce nouvelle venait de finir.

Cherami, s'apercevant que son jeune comp&gnon est retombé dans ses rêveries et ne lui prête aucune attention, se décide à sortir du cabinet et s'aventure dans le corridor, en murmurant : * — J'aibesoiE de prendre un peu l'air... il fait une chaleur tropicale dans ces cabinets. Ohl... que vois-je là-bas? Des dames... *)eaucoup de dames. Allons un peu jeter un coup d'oeil par-là... ie beau sexe m'attire... c'est mon aimant, à moi.

Les dames de la noce de M. Monléard commençaient en effet à revenir, parées pour le bal. Pour rentrer dans la salle où Ton allait danser, elles devaient traverser le fond du couloir qui donnait sur un grand escalier. Cherami va se planter devant l'escalier, et là, faisant le joli cœur et saluant toutes ces dames comme s'il les connaissait, leur adresse la parole à mesure qu'elles passent devant lui : — Charmante! en vérité. Toilette divine!... Voilà des épaules d'une blancheur à désespérer Vénus!.'.. Ah I que nous allons donc faire de conquêtes!... Jolie coiffure... bravo! Ahl ceci est une maman qui veut encore faire la jeune. Chère dame, vous aurez de la peine à trouver un danseur, je vous en avertis. Voilà de jolis minois qui accapareront tous les cavaliers. Eh! eh!... les beaux yeux ! ce sont des escarboucies. Qui est-ce qui veut accepter ma main ou mon bras?... Je suis à Totre disposition, belles dames !...

Mais les dames, au lieu d'accepter la main que leur offrait ce monsieur, passaient sans répondre ou s'éloignaient vivement de lui, parce que toute sa personne avait quelque chose de débraillé qui ne s'accordait pas avec les toilettes du bal ; ensuite il sentait le punch et les liqueurs à tel point, qu'il était impossible de passer devant lui sans que l'odeur vous montât au nez.

Déjà plusieurs dames ont porté leur mouchoir devant leur figure pour passer devant ce monsieur, et quelques-une^s se sont écriées : — Mais qu'est-ce que c'est donc que cet homme-li?... d'où sort-il ? Il est gris !... Certainement il ne faisait point partie de la noce de M. Monléard. Que fait-il là comme en sentinelle?... 11 parle à tout le monde et avec un sans façon étonnant... 1 empoisonne le vin et les liqueurs. Est-ce qu'on ne pourrait pas le renvoyer de là, ce vilain homme ?

Les plainte» de ces dames arrivent bientôt jusqu'à ces mes-

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sieurs qui étaient restés à jouer. Plusieurs d'entre eux se sont Ie\és en disant : — Paibleul rous allons savoir quel est ce monsieur qui se permet de parler à des dames qu'il ne connaît pas!

Cherami venait d'offrir sa main à une jolie petite dame qui l'avait refusée et avait S'ir-le-champ porté son mouchoir devant son nez. Cette pantomime, qui s'était renouvelée très-fréquemment devant le Ijel Arthur, commençait à lui déplaire, et il s'écrie tout à coup : — Ah çal mais, qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces bégupules-là,à se cacher le visage avec leur mouchoir? Estce qu'elles croient par hasard que j'ai envie de les embrasser?. .• Ah! j'en ai vu de plus jolies que vous... et qui ne se sauvaient pas, mes infantes !

— A qui parlez-vous, monsieur? Est-ce à ces dames que vous vous perm.ettez de tenir de tels propos?

— Tiens, quel est celui-là? d'oîi sort-il ? Âh ! quelle bonne tète !

— Cest à vous, monsieur, qu'il faut demander cela... Allezvous-en bien vite, ou je vous jette à la porte.

— A la porte!... Apprenez que j'ai dîné ici... avec mon ami Gustave... Gustave chose... et que j'ai tout autant que vous le droit d'y rester... et que je ne m'en irai pas.

— On vous défend de parler à ces dames.

— Merci !... j'ai mon lièvre...

Les dames interviennent pour empêcher une querelle, et elles parviiniient à emmener ces messieurs en leur disant : — Vous voyez bien que cet homme est gris... Quelles raisons voulez-vous obtenir d'un homme qui n'a plus la sienne? Laissez-le là, et ne nous en occupons plus.

Les hommes cèdent aux désirs de ces dames, et on laisse la Cherami pour entrer dans la salle du bal.

Pendant ce temps, le garçon, qui a servi à dîner dans le cabinet, accourt dire à Cherami : — Le monsieur qui a dîné avec vous s'en va... on vient le chercher.

— Comment! il s'en va... mon ami Gustave?... Mus ce n'est pas possible! Une s'en ira pas sans moi; d'ailleurs, il attend la mariée... il nous faut la mariée, on nous l'a promise!...

• — Je vous assure que ce monsieur s'en va.

Le ci-devant séducteur se décide à retourner dans le cabinet» et il trouve à la porte son jeune ami et un monsieur d'un âge

mûr, de petite taille, mais dont la physionomie froide et sévère a quelque chose oui imnose. Ces messieurs sont sur le point de partir.

— Eh I que veut dire cela? s'écrie Cherami... Gomment! mon cher Gustave, vous partez... et sans moi?... voire intime. ..voire Oreste, votre Patrocle...

— Quel est donc ce nouvel ami que je ne connais pas... que je n'ai jamais vu avec loi? demande le petit monsieur au jeune homme qu'il lient sous le bras.

Celui-ci balbutie :

— Mon oncle, c'est... c'est une personne qui a eu la bonté de me témoigner de l'intérêt... J'étais si malheureux!... et de me tenir compagnie.

— Et à qui tu as payé à dîner probablement?... Il ne s'est pas ménagé, ce monsieur!

— Qu'est-ce que j'entends? Monsieur est votre oncle?...

— Oui, monsieur, je suis l'oncle de Gustave...

— M. Grandcourt, alors?

— Justement.

— Oh ! enchanté de faire connaissance avec l'oncle de mon ami...

— Je vous remercie, monsieur, mais nous parlons...

— Quoi ! vous parlez? Vous ignorez donc que votre cher neveu veut encore une fois parler à la mariée, la perfide Fanny?...

— Je le sais parfaitement, au contraire, et c'est justement pour m'opposer à cet entretien qui pourrait amener une scène scandaleuse que je suis accouru et que j'emmène mon neveu.

— Mais sa petite sœur, la charmante Adolphine, nous aurait procuré secrètement celte entrevue?

— Vous vous trompez, monsieur, car c'est mademoiselle Adolphine elle-même qui m'a fait savoir que mon neveu était ici, en me suppliant d'employer mon autorité pour IVmmener et l'empêcher de revoir sa sœur ; cette jeune personne comprenait biea tout ce qu'il y aurait eu d'inconvenant dans cet entretien.

— Comment I c'est la petite sœur qui vous a prévenu? Oh ! la peliie souris! Ces femmes s'entendent toutes pour nous attriîper.

— Dans cette occasion, monsieur, mademoiselle Adolphine a montré autant de raison que de prudence, et elle ne mérite que nos éloges. Allons, Gustave» dites adieu à monsieur, remerciez-

re des bons offices qu'il a eu sans doute Tintention de vous rendre, et partons...

— Ainsi, mon o.icle, c'est fini, vous m'emmenez sans me permettre de la revoj'r encore?...

— Ah! vraiment, mon neveu, vous me faites pitié avec votre amour, vos regrets pour une femme qui vous a dédaigné, joué comme un enfant!... Soyez donc homme! rendez dédain pou dédain, mépris pour mépris !... et rougissez d'avoir si mal placé vos sentiments! Partons.

— Permettez, cher oncle de mon ami, je désire vivement me lier intimement avec vous... Gustave vous dira que je suis digne de votre amitié... Je ne vous suis pas, parce que je veux aller à la noce de Blanquette... qui se fait au second. Votre idresse, s'il vous plaît? j'irai demain vous demander à déjeuner.

C'est inutile, monsieur, demain nous serons au Havre.

— Comment, au Havre? Eh bien! ça m'est égal... je vous accompagnerai... Ah ! mon cher Gustave, lâchez donc un peu le cher oncle ; j'avais deux mois à vous dire en particulier, rien que deux mots ; mais ils sont urgents.

Mais, sans plus écouter Cherami, M. Grandcourl emmène son neveu irès-vivement, et ils ne sont déjà plus chez le traiteur, lorsque le convive de Gustave leur adresse encore la parole dans le corridor.

Les joueurs d'écarté*

Lorsqu'il s'aperçoit enfin qu'il est seul, Cherami rentre dans le cabinet, retourne s'asseoir à la table, regarde dans le bol où il y a encore du punch et s'en verse en se disant : — Après tout! je saurai bien les retrouver... Cet oncle ne m'a pas l'air aussi aimable que son neveu, il a quelque chose de raide, de sec dans la physionomie. Il est arrivé là comme une bombe; c'est fâcheux, je me sentais disposé à enlever la mariée à la barbe des Athéniens, et de toutes ces pécores qui se cachaient la figure avec leur mouchoir... Si j'allais laver la tête à tout ce

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monde-là? Non, ils n'en valent pas la peine. Je préfère aller voir la noce de mon ami Blanquette ; là, je suis connu, on ne me Iraîlera pas comme un intrus. Sapristi! quel malheur que je n'aie pas eu le temps d'emprunter quelques "napoléons à mon nouvel ami... 11 me les aurait prêles, cela ne fait aucun doute ! Ah ! j'ai trop attendu... mais, je ne pouvais pas me douter qu'un oncle arriverait tout à coup... comme dans les vaudevilles, pour faire un dénoûment imprévu. Ah ! ah ! qu'est-ce que j'entends? C'est de la musique, on joue un quadrille... Eh! eh!... il me semble que je pincerais bien aussi une petite contredanse. Cette musique me met tout en train ! 0 pouvoir de l'harmonie ! Emolit mores nec simt esse feros... Allez donc dire cela à tous ces gaillards qui dansent là-haut!... Ils croiront que vous leur demandez un cigare! Jolie musique !... Sapristi ! il ne sera pas dit que je resterai seul dans ce cabinet, comme un ours dans sa cage, tandis que tout le monde s'amuse ici. Allons faire un tour à la noce de Blanquette.

Et Cherami, se levant brusquement, met son chapeau sur sa tête, prend sa petite canne et sort vivement du cabinet. Arrivé dans le corridor, il lui arrive plus d'une fois de se heurter contre le mur ; mais, avec cet instinct de l'homme habitué à se mettre souvent en ribolte, il se dresse, se raffermit sur ses jambes, et se dit :

— Qu'est-ce que c'est que cela?... Tu trébuches pour quelques petits verres de punch! Allons, Arthur, je ne te reconnais plus, mon bon, tu n*es pas gris! tu ne dois pas être gris.

Alors le moral remonte le physique, et il arrive d'un pas un peu plus assuré jusqu'à l'escalier.

Là, on entendait parfaitement l'orchestre de la noce du brdlant Monléard. Cherami s'arrête un instant en se disant :

— Si j'entrais brusquement... si j'allais faire une scène à la per- 3de Fanny de la part de mon jeune ami Gustave... quel coup de théâtre ! quel effet je produirais! Oui, mais ce monde-là ne me connaît pas; il ignore que j'ai eu irente-cinq mille francs de rente et que j'ai été l'homme le plus à la mode de Paris... On serait capable de me traiter comme un intrus 1 je me rebifferais, de là des duels!... Ne finissons pas tristement une journée si bien employée. Dies fasti, comme disaient les Romains. C'est étonnant comme le punch me rappelle mon latin!... Montons un étage, et

allons à la noce de Blanquette; là, du moins, je connais un peu le marié, et beaucoup son oncle... Je lui redois quatre à cinq cents francs pour du drap, raison de plus pour qu'il me reçoive bien ; on ne ferme jamais la porte à ses débiteurs...

Parvenu au second étage, Cherami entend bientôt un autre orchestre ; il traverse une grande pièce dans laquelle il n'aperçoit que beaucoup de chapeaux d'hommes accrochés à des patères; il se hâte d'accrocher aussi le sien et de placer sa canne à côté» en se disant :

— Soyons bien élevé ; on n'entre pas dans une noce comme dans un corpS'de-garde. Eh! que vois-je à terre, dans ce coin? un gant, un fort beau gant beurre frais, ma foi! Pardieu! il m'arrive fort à propos!... C'est de la main gauche, n'importe! je tiendrai l'autre dans mon gousset... Il me va, il me va vraiment fort bien ! Quel dommage que celui qui l'a perdu n'ait pas aussi laissé tomber la main droite; n'importe, ceci donne tout de suite un petit air paré, coquet qui vous relève son homme... Je tiendrai ma main droite sous le pan de mon paletot, je tiendrai même adroitement les deux pans dans ma m un, et on pourra croire que je suis en habit. En avant, marchons contre leurs canons !

Cherami pénètre dans une seconde pièce; celle-là est occupée par les joueurs : il y a deux tables de whist ei une d'écarté; excepté deux dames âgées qui font la partie de whist, il n'y a que des hommes dans ce salon ; et, comme ils sont tous occupés à jouer ou à juger les coups, on ne fait point att«ition à l'arrivée du monsieur en pantalon à carreaux.

Clierami sourit à tout le monde, bien qu'il n'aperçoive là personne de sa connaissance; les tables de whist sont peu entourées, cxfcplé quelques vieux amateurs qui suivent la partie, on en approche sans difficulé. Il n'en est pas de même de la table d'écarté; les jeunes gens se pressent autour, et il est assez difficile de voir jouer.

Clierami tourne autour de tout ce monde depuis quelques instants, grattant fort élégamment le bout de son nez avec sa main couverte d'un gant, et tenant toujours l'autre derrière son dos sous les pans de son paletot. Tout à coup un des joueurs s'écrie :

— Il manque vingt francs 1 Voyons, messieurs, qui est-ce qui los fait?

— Le plus souvent que Je les ferai, moi ! dit un jeune homme en

se lournant vers Cherami, ils ont une veine extraordinaire! Voilà six fois qu'il passent de ce côté-là!... Cependant je connais Minorât, il est très-heureux! Quand il s'y met, il est capable deoesser vingt fois de suite!

La même voix répète alors :

— 11 manque toujours vingt francs... voyons, qui est-ce qui les fait?

— Moi, s'écrie Cherami d'une voix retentissante. Je les fais, -'ai confiance dans la veine de M. Minoret.

Ces paroles attirent l'attention sur Cherami. Plusieurs jeunes gens l'exaniinenl, puis sourient, puis se disent entre eux :

— Qu'est-ce que c'est donc que ce monsieur-là?

— Quelle drôle de figure !

— Et sa mise, elle est encore plus drôle. Est-ce qu'on vient à la noce en pantalon et en gilet à carreaux!

— Et tout cela n'est pas frais.

— 11 n'était point au repas, à coup sûr!

— Non. Je voudrais bien savoir quel est ce personnage. 11 paraît qu'il connaît Minoret.

Au bout d'une minute, le joueur que l'on a nommé Minoret reprend ;

— Eh bien 1 quelle est donc la personne qui fait les vingt francs? Qu'elle les donne, alors.

— C'est moi, monsieur, qui fais ce manque! repond Cherami, en grossissant sa voix; et, sapristi! quand je disque je les fais, il me semble que c'est comme s'ils y étaient! Mais vous me donnerez peut-être bien le temps de chercher mon porte-monnaie... qui a glissé dans la doublure de mon gilet.

Le ion avec lequel Cherami vient de parler impose à tous ceux qui entourent la table d'écarté. Il est bien rare qu'en parlant trèshaut on ne produise pas cet effet sur la multitude, et si, sur un champ de bataille, la victoire est presque toujours pour les gros bataillons, dans une discussion, il est bien rare qu'elle ne reste pas aux grosses voix.

Les joueurs ont donc pris le parti de donner les cartes et de se remoilre à jouer. Pendant ce temps, Cherami sa livre à une pantomime fort curieuse. S'étant décidé à retirer sa main droite de derrière lui, et la fourrant dans son gousset, puis dans un autre, et la faisant ensuite entrer dans les poches de son rîiQtaloa, il

feint de chercher quelque chose qu'il est bien sûr de ne point :rouver; mais il y met une ardeur qui tromperait les plus incrciules, enlremêlani ses recherches de ces mots entrecoupés :

— Où diab'e ai -je donc mis mon porte-monnaie?... C'est incontevable... il suffit qu'on cherche quelque chose pour ne plus savoir te qu'on en a fait!... Pourtant, je lai tenu encore tout à l'heure pour payer mon cocher... L'aurais-je mis à côté de ma poche, en croyant le remettre dedans? Voyons de ce côté; il me semble que je sens quelque chose. Oui... je le tiens enfin. Ah! sapristi! ce n'est pas lui, c'est mon porte-cigares... Je crois que je n\n point fouillé par ici.

Mais, ainsi que notre parieur l'espérait, la partie d'écarté s'achève avant qu'il ait terminé ses recherches, et bientôt ces mois viennent frapper ses oreilles et dilater son cœur :

— J'en étais sûr, c'est encore Minoret qui a gagné! Aussitôt Cherami, se précipitant vers la table d'écarté, présente

sa main gauche fermée au joueur pour lequel il a parié, en lui disant :

— Je viens enfin de retrouver mon- porte-monnaie, et voilà les vingt francs que j'ai pariés de votre côté, monsieur.

— C'est inutile, monsieur, vous n'avez plus besoin de les mettre, puisque nous avons gagné; répond le monsieur qu'on appelle Minoret, et voilà au contraire vingt francs qui vous reviennent

En disant ces mots, le monsieur présentait à Cherami une pièce de vingt francs. xMais, pour la prendre, il aurait fallu ouvrir la main que celui-ci tenait fermée, et alors on aurait bien vu qu'il n'y avait rien dedans. En homme habile, il comprend le danger de 9b position, et la tranche hardiment en répondant à son tour :

— Eh bien ! monsieur, gardez ces vingt francs, je continue de parier pour vous.

Et à ceux qui trouveraient que e'était bien imprudent à ce monsieur, qui n'avait pas un sou, de jouer ainsi d'un coup les vingt francs qu'il venait de gagner, nous répondrons qu'en général ce sont ceux qui ont le plus besoin d'argent qui aiment surtout à jouer gros jeu. Dans cette circonstance, d'ailleurs, Cherami avait son excuse dans la position embarrassante où il s'était trouvé.

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La veine de M. 3Iinorei ne se dément pas; il passe encore six fois et n'est renvoyé qu'à la septième. Cherami, qui avait coniinué de parier du même côté, se trouve donc possesseur de cen: vingt francs en s'éloignant de la table d'écarté, de laquelle il s'était approché sans avoir un sou sur lui. C'était là le cas de parler latm ; et notre parieur, après s'être dit, suivant son habitude : « J'ai mon lièvre ! » ne manque pas d'y ajouter : Audaces fortuna juvatl Jamais dicton n'avait été mieux appliqué; peut-être même pourrait-on trouver que, dans cette circonstance, ce monsieur avait été un peu plus qu'audacieux.

— lî faut avouer que j'ai bien fait de parier ] se dit Cherami en faisant sonner dans son gousset les pièces d'or qu'il vieiH de gagner. Pardieui... j'ai envie d'aller m' acheter un gant de la main droite... Bah ! à quoi bon? Je puis bien avoir perdu l'autre. Le premier possesseur de celui-ci doit se trouver dans le même cas. Entrons dans le bal, je me sens très-disposé à polker, et s'il y a par-là quelque femme sensible, je la fascinerai par mes regards.

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