L'APPRENTISSAGE
Tout le monde s'est demandé, au spectacle des acrobaties et contorsions accomplies par certains maîtres du métier, combien de temps il leur a fallu pour arriver à transformer aussi radicalement leur physique, à l'assouplir au point de rendre, dans quelques cas, le travail de l'artiste désagréablement impressionnant.
On s'est demandé aussi par quelle série d'exercices préparatoires doit passer l'apprenti pour atteindre ce degré de force, de souplesse et d'agilité, auquel nous voyons parvenus tous les artistes.
Voici les réponses. Que le lecteur me par-
donne la sécheresse à peu près obligée de mes explications.
Prenons un apprenti^clown de sept ans, si vous voulez. Inutile de faire observer, n'est-ce pas, que Textrême jeunesse est un élément indispensable à la réussite de l'apprentissage. Toutefois, il est une limite, au-dessous de laquelle les essais seraient sans aucune portée.
Prenons donc l'apprenti à sept ans.
Premier travail :
Il sera tout d'abord placé devant un mur, debout, à un mètre environ. Cette position prise, l'instructeur le fera se porter en avant, placer ses mains sur le sol et relever ses deux jambes, de manière à^Ieur faire toucher le mur. L'élève aura ainsi esquissé le « flip-flap » ou « saut de singe », base de tous les exercices et qui consiste en un saut périlleux en arrière exécuté en touchant terre avec les mains.
Durant ces journées de premiers essais, et entre chaque exercice, a lieu le^^travail d'assouplissement, commencement de dislocation.
L'instructeur s'efforce de provoquer l'écarté-
ment des jambes dans la plus large mesure possible, dans le sens du grand écart, tout en les roidissant successivement, de manière à obtenir la ligne droite entre l'aine et l'extrémité du pied.
Ce travail peut durer de deux à cinq mois. On comprend que les sujets variant à l'infini, la durée des exercices peut, en somme, varier dans les mêmes proportions.
Ce progrès obtenu, il s'agit d'accomplir le saut de singe entier et unique, résultat auquel on parvient en attachant l'apprenti avec une
courroie ce qui aide l'instructeur à faciliter, chez son élève, l'exécution complète du mouvement.
Ce second progrès est déjà beaucoup plus long à réaliser que le premier. Et c'est souvent pendant de longs mois que le malheureux apprenti, commençant toujours bien son mouvement, retombe interminablement en arrière par suite du contre-coup.
Au bout de six mois — je continue à prendre la moyenne — notre jeune élève doit exécuter selon les règles, sans courroie, sans instructeur et sans aide d'aucune sorte, le saut de singe complet.
Le voilà plus fier qu'Artaban.
Pauvre garçon !
Il faut maintenant qu'il passe au saut périlleux.
Après les progrès déjà effectués, la difficulté, ici, ne sera pas trop grande ; mais, voici où notre apprenti doit se préparer à de nouveaux, nombreux et pénibles efforts.
La question, pour lui, est, en ce moment, d'entreprendre cette série d'évolutions imman-
quablement servies au public par tous les acrobates à leurs entrées sur la piste.
Cette série d'évolutions consiste, on l'a compris, en une longue suite de sauts de singe, compliqués, au gré de l'artiste, de sauts périlleux.
Le terrible de l'affaire, c'est d'arriver aux trois premiers sauts L'apprenti doiteffectuer d'abord un saut de côté, point de départ, puis un premier flip-flap, suffisamment vif, pour que l'élan permette d'opérer le second. C'est à vaincre cette difficulté que nombre d'élèves passent des journées et des mois et se consument en efforts impuissants.
Pendant toute la durée de ces exercices, et, entre chaque répétition, notre acrobate en herbe doit occuper ses loisirs à marcher d'une toute autre manière que vous et moi — à marcher sur les mains.
La réalisation parfaite de ces derniers progrès nous amène à deux ans pour les clowns de naissance, pour les prédestinés — car on naît clown comme on naît poète ou rôtisseur, — à deux ans et demi et trois ans pour d'autres, à quatre ans même enfin pour ceux qui entrent
dans le métier sans disposition aucune, et dont tout autre emploi ferait beaucoup mieux l'affaire.
Il en est de la pitrerie et de l'acrobatie comme du reste. Un certain nombre de sujets restent en route tandis que les autres continuent et perfectionnent leur art.
Le vulgaire paillasse s'en tient aux derniers exercices indiqués plus haut ; le véritable artiste va plus loin.
Au lieu de se contenter d'une série de sauts de singes, il les entremêlera de sauts périlleux ; il prendra un cerceau garni de papier et passera au travers pendant l'exécution d'un saut périlleux.
Un autre encore, mais ici nous touchons aux grandes difficultés, du domaine seulement des artistes consommés, un autre, dis-je, opérera le « saut arabe », le saut en tire-bouchon, un troisième le « saut-plongeant », « la cascade », « le double saut-périlleux », etc.
Enfin viendra l'équilibre de tête que, seuls, exécutent quelques célèbres privilégiés.
Les répétitions équestres ont, en général, lieu
le matin ; les autres entre midi et quatre heures.
Rien de plus lugubre, à ce moment, que
le manège sous la lumière du jour, tamisée par les vitres salies, lumière blanche et terne qui augmente encore la macabre tristesse des toiles grises dont les places sont recouvertes.
Cette impression je l'ai ressentie durant une après-midi au cirque de la rue Saint-Honoré, à Paris :
Ce vide à peu près absolu à l'endroit même où l'on a coutume d'admirer l'étincellement des lumières, l'incarnat des velours, l'éclat des dorures, le luxe des costumes aux couleurs criardes et multiples, d'entendre l'agitation de la foule joyeuse, le bruit de l'orchestre et le mouvement continu, donne l'idée d'une chambre mortuaire.
Est ce un effet du jour blême qui y pénètre, mais tout y semble moisissure et poussière : ajoutez que les accessoires, les maussades costumes de répétitions sont abandonnés çà et là, et n'atténuent naturellement pas le morne désarroi qui semble régner dans la salle : On dirait que la désolation et la mort y ont passé.
La présence de tous les pitres de la troupe ne modifie guère l'impression ressentie au spectacle de la salle silencieuse et vide.
Les clowneries, quolibets et lazzi sont inconnus dans les répétitions. C'est là une monnaie dont on ne peut connaître la valeur qu'en présence du public. Les applaudissements et les rires des spectateurs en sont l'unique m.esure.
Les bons mots ne font jamais l'objet de leçons ; l'esprit est un don et se développe de luimême si le ciel en a gratifié l'artiste.
Hors des représentations on garde donc pour soi son esprit.
Chacun au surplus, agit pour son compte personnel.
Le travailleur se réfugie dans un coin de la piste et là, silencieusement, travaille sans fin à dompter son corps, à perfectionner son art. Auprès de lui, un autre fait de même et sans qu'aucun d'eux échange ses impressions. Fort souvent la raison en est simple : ils ne se comprendraient pas. L'un est Anglais, le second Espagnol, le troisième Autrichien et le quatrième Russe.
La troupe est un composé de toutes les nations. Souvent deux artistes se rencontrent, se ient quelquefois l'un et l'autre, puis au bout d'un, deux, trois mois, retounent dans leur pays
OU continuent leurs voyages et c'est fini. Monde cosmopolite perpétuellement errant à travers les pays de l'Europe et de l'univers ; l'un aujourd'hui à Paris, dans trois jours sera à Moscou, et après quelques jours encore dans une ville américaine dont il apprendra le nom la veille m.ême de son départ ; peuple étrange et curieux, vivant de sa vie propre et sans se mêler jamais ou presque jamais à la population. A-t-il donc l'artiste le temps de s'arrêter, de se créer des rapports avec les habitants de la ville qu'il traverse ? Non. Son destin est de marcher toujours, de courir de cirque en cirque, de capitale en capitale, et comme sa passion l'attache à la piste, le rive à son travail, de mourir enfin d'épuisement ou par accident, avant de connaître les journées moins enivrantes mais plus heureusement tranquilles, de la retraite et du repos.