‹ Monsieur Clown!Chapitre 11 sur 18 · TRUC ET DRESSAGE · texte numérisé non relu

TRUC ET DRESSAGE

Des trucs? Pourquoi faire?

Marchandise inconnue. Au rancart les ficelles, au théâtre les machinistes.

Le trompe-l'œil n'a pas cours chez les Loyal.

Le truc et la piste sont d'ailleurs inconciliables.

Comment dissimulerait-on la plus innocente des supercheries sur un manège environné de spectateurs j devant un public qui, semblable à un hydre aux mille têtes, braque de toutes parts ses yeux sur vous.

Agoust, l'habile metteur en scène du Nouveau- Cirque, qui essaya de transporter sur la piste ses procédés de théâtre, a été hanté de l'idée

d'exécuter lui-même cette farce de large envergure accomplie à l'Eden par M. Buatier de Kolta, l'escamotage d'une femme.

L'apparition de ce personnage a troublé les rêves d'Agoust.

Escamoter une femme. Surprenante découverte.

Comment M. de Kolta, ce divinateur, avait-il pu combiner son affaire ?

Je le saurai, se dit Agoust.

Et il passa à l'Eden des soirées à suivre des yeux et dans tous ses moindres détails, l'accomplissement de cette merveilleuse opération, de cette fumisterie gigantesque.

Les soirées succédèrent aux soirées.

Enfin, triomphe de la patience, Agoust vit le secret, et ce n'était que ça, ô humiliation ! Un fil de fer en forme de dôme, se trouvait disposé au-dessus de la chaise énigmatique et quand M. de Kolta avait recouvert d'un voile la femme assise, cette dernière pouvait tranquillement quitter la place sans provoquer dans le voile le moindre pli. •

J'ai trouvé la fraude, pensa Agoust, je l'exécuterai.

Les répétitions commencèrent au Nouveau- Cirque. Mais, hélas ! comment dérober au spectateur la vue de ce fil damné.

Des yeux ! des yeux ! partout.

Je le vois encore l'infatigable chercheur, tournant, retournant sa chaise, la changeant de position, plaçant et déplaçant le voile!

Des yeux ! partout des yeux !

L'imagination surchauffée du malheureux Agoust était aux abois. Il fallut renoncer au projet.

Non, le truc proprement dit ne saurait être en usage aux représentations du Cirque.

Le clown peut quelquefois dans ses acrobaties se servir d'accessoires fabriqués de manière à faciliter ses exercices, mais c'est tout.

Les chaises en bois que l'artiste superpose jusqu'à de vertigineuses hauteurs sont en général — pas toujours — taillées près des angles afin de permettre leur mutuelle adaptation. Elles sont quelquefois aussi légèrement creusées en forme concave dans certaines parties, ce qui rend possible l'équilibre de tète.

Le « truc ^> — truc mitigé toujours — trou-

vera mieux sa place dans les exercices des animaux savants devenus aujourd'hui, plus que jamais, la grande ressource de l'artiste en détresse.

Il arrive, en effet, que Tanimal quelqu'il soit, chien, cheval, éléphant, âne, cerf, cochon, bufîfle, coq, perroquet, serin, etc., etc., n'obéit à son maître que sur l'octroi d'un argument essentiellement frappant, et énergiquement donné, seul capable de le convaincre.

« Tout le mystère de certains dresseurs, nous dit M. Dalsème, réside dans ce subterfuge : ordonner le mouvement lorsque déjà il est exécuté ; crier « à droite » quand le sujet oblique vers la droite, et commander « à gauche » dès quec'estvers lagauche qu'il lui plait d'évoluer.

« Un de ces primesautiers qui en quelques syllabes notent une situation, a résumé le système.

« Pour exhiber une oie savante, il faut se résoudre à être plus bête qu'elle, voilà tout.

« Et il appliquait l'adage bravement. La stupide volaille s'accroupissant de cinq pas en cinq pas, il s'était muni d'œufs. A chaque

reprise, il se baissait, en saisissait un entre le

pouce et l'index et déclarait :

« — Elle s'arrête pour pondre. »

M. Dalsème ajoute cette observation curieuse :

« Les sages, au surplus, se gardent bien de vouloir trop apprendre aux animaux. Un montreur de chiens acrobates se repentait d'avoir forcé la dose. Un soir, devant les gestes de son maître, l'étoile de la troupe demeurait inerte. Ni exhortations, ni appels, ni menaces, ne l'arrachaient à sa torpeur. L'intelligent caniche avait perdu la mémoire î Tristes retours du surmenage intellectuel. La cervelle, fourrée

outre mesure^ avait craqué comme un cerveau humain subitement frappé d'amnésie. ^>

Pour les sauts des obstacles, interrogez au flanc les malheureuses bêtes, et elles vous apprendront le rôle douloureusement passif qu'on leur impose avant l'exécution du saut.

Adressez-vous notamment aux flancs du cerf Bibi dressé par Paul Loyal. A chacun de ses retours devant l'obstacle une pointe acérée raffraîchit brusquement la mémoire de l'animal.

Autre circonstance concernant le truc dans les sauts d'obstacles :

L'homme ou l'animal — cette observation est également vraie pour les sauts accomplis par les écuyers ou écuyères — déploie sans aucun doute, une agilité sans laquelle rien ne serait possible, mais le comparse détenteur de l'obstacle, doit accomplir les trois quarts de la besogne dans ce qu'on nomme le « passé » et qui consiste à faire glisser rapidement l'obstacle sous le sauteur, opération extrêmement délicate d'où dépend absolument la réussite de l'exercice exécuté.

Sans ce truc du « passé » le plus étourdissant sauteur, le plus prodigieusement agile des ani-

— loi

maux, n'arriverait jamais à franchir certains obstacles.

Le dressage s'opère suivant les mêmes procédés ou à peu près.

C'est toujours le système normal du châtiment et de la récompense à forte dose.

Si l'animal manque son coup, en avant la chambrière ou le bâton ; s'il réussit, vivent le sucre et la carotte.

Mais quelle patience, justes dieux !

Les Parisiens ont pu voir l'année dernière au Cirque d'Été, le coq dressé par Billy Hayden.

Six longs mois ont été nécessaires au stoïque artiste pour arriver à assouplir le caractère farouche de cette bête rétive.

Et peu s'en est fallu que le clown perdant patience n'envoyât promener le coq dans sa cuisine, sous forme de fricassée. C'est même par le seul fait du hasard , à la suite d'efforts surhumains et après avoir dix fois tout donné au diable, que Billy-Hayden réussit enfin.

Il s'était d'abord muni d'une ficelle, d'une longe, de manière à pouvoir, en attachant le coq par la patte et s'installant lui-même au

centre du manège, conduire l'animal dans sa course le long de la barrière.

A peine le premier essai commencé, eh! là, jamais volatile possédé de tous les démons des enfers ne manifesta une agitation comparable à celle de ce malheureux coq ,

Avec des mouvements convulsifs il allait, venait, courait, voletait dans tous les sens. Impossible de s'en rendre maître. Que faire?

Billy-Hayden eut une idée extraordinaire. Il attacha l'animal à la fois par la patte, le cou et les ailes-; on allait bien voir s'il n'obéirait pas.

Rien n'y fit et le clown ne réussit qu'à mettre au bout de quelques jours son rébarbatif élève dans un état lamentable. Dix fois je le répète, il jura d'abandonner la partie, quand un hasard inattendu vint le servir.

Comme il se disposait à prendre la longe en question pour procéder à une dernière tentative, il constata à sa grande surprise qu'elle avait disparu. Il la chercha vainement ; alors, en désespoir de cause, avisant une corde rencontrée par hasard , il s'en saisit et attacha l'élève indiscipliné avec ce nouvel et formidableengin.

Bizarrerie merveilleuse du sort. La trouvaille était incomparable.

Le coq complètement ahuri par la pesanteur de la corde se tint tranquille et des essais fructueux commencèrent.

L'animal tourna docilement autour de la piste si bien qu'au bout de quelques mois^ quand la corde fut enlevée, il continua à exécuter tous les mouvements prescrits, croyant sans doute être toujours attaché.

Le cochon est l'animal le plus facile à dresser ; l'un des plus rebelles, comme le plus stupide d'ailleurs, chacun sait ça, c'est le cheval .

L'âne a des particularités étranges ; une fois dressé, il n'oublie rien. Si le cheval reste à l'écurie au repos complet durant un certain temps, la moitié de l'ouvrage est bientôt à recommencer. Laissez l'âne trois mois tranquille, le jour où vous le reprendrez il n'aura rien oublié.

Le singe, lui, a une mém.oire prodigieuse... mais pour la méchanceté... une mémoire de singe, quoi...

Ne l'assommez pas trop car il se souviendra de tous les coups reçus et quand vous aurez le dos tourné, il vous les resservira.

Interrogez à ce sujet le roi de nos fêtes foraines, le maître du genre, le dresseur de singes, l'illustre Corvi, et il saura vous dire les coquineries invraisemblables de ces grimaçants animaux.

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