LES ENGAGEMENTS
Frémissez bourgeois, employés, bureaucrates ; révoltez-vous, ronds-de-cuirs, chefs de bureau, fonctionnaires de tous rangs; grincez des dents, gratte-papiers, hommes de lettres, écrivains, vos appointements hurlent de misère auprès de ce que reçoivent les Arlequins de la piste.
Permettez-moi de vous en donner une idée.
Un premier clown, par exemple, reçoit, par quinzaine, 500 francs, soit mille francs par mois. Je prends ici une moyenne; je donnerai des noms et des chiffres officiellement exacts tout-à-rheure.
Un Auguste reçoit quatre cents francs par quinzaine, soit huit cents francs par mois ; un gymnasiarque, quinze cents francs par mois ;
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un écuyer de panneau, huit cents francs ; une écuyère de haute école, quinze cents francs, etc.
Faut-il ajouter que l'importance de la paye varie suivant la durée de l'encraûrement? Un bouffon quelconque recevra, s'il est engagé pour un mois seulement, une rétribution incomparablement plus élevée que s'il est engagé pour une saison entière.
Précisons maintenant.
Guion, de l'Hippodrome, recevait mille francs par mois.
Tony Grice avait, au Nouveau - Cirque, quinze cents francs, et deux mille à Hambourg, où il se trouvait récemment ; Foottit reçoit mille francs par mois. M^^^ Dupont, écuyère de haute école, avait deux mille cinq cents francs par mois, soit trente mille francs par an ; M^^^ Guerra, la Patti du genre, quatre mille francs, soit quarante-huit mille francs par an.
Montons encore.
Watson, le cornac de l'ours Caviar, recevait, au Nouveau-Cirque, cinq mille francs par mois, ce qui représente, si je ne me trompe, soixante mille francs par année, juste le traitement d'un ministre !
Rougissez à votre tour, ô excellences ! qui pouvez d'autant plus soutenir la comparaison avec le patron de l'ours Caviar que, vous aussi, c'est durant un, deux et trois mois seulement que vous recevez votre paye ! Après quoi, assez! à d'autres !
En avant la musique !
M. Hugues le Roux a établi la comparaison entre les sommes autrefois allouées aux artistes et les traitements qu'on leur octroie aujourd'hui :
« J'ai été consulter, dans les archives de M. Franconi, dit-il, un vieux manuscrit dont le titre exact est : Registre personnel du cirque et qui remonte tout juste à cinquante ans.
« On y voit qu'en 1838 les écuyers Auriol, Lalanneaîné, Lalanne (Pierre), Lalanne (Paul), Lalanne (Joseph), étaient payés, le premier cinq cents francs, les autres deux cent cinquante francs par quinzaine.
« L'écuyère étoile, M''^ Lucie Linski, recevait alors trois cents francs, ses camarades cent, cinquante et même vingt-cinq francs, également par quinzaine.
« Quatre ans plus tard, en 1842, Auriol, dont
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les succès vont croissant, a vu doubler ses appointements. Il touche mille francs par quinzaine, soit deux mille francs par mois, et l'écuyère, M^^^ Lilianne, sept cents francs.
« Aujourd'hui, une bonne écuyère à^panneau se paie fréquemment deux mille francs par mois, quinze cents francs un clown sauteur, trois à quatre mille francs une famille d'acrobates, de sept cents à sept mille francs un artiste isolé dont le travail est extraordinaire. Ces prix ont même été parfois dépassés. Le docteur Carver, le tireur, était payé quinze mille francs par mois aux Folies-Bergères. Léotard, à ses débuts, a signé des engagements de six mois au prix de cent mille francs. Les deux frères Lockhart, que l'agence Rosinski avait envoyés aux Indes comme clowns, sont revenus dresseurs d'éléphants, et aujourd'hui chacun d'eux, avec sa bête, gagne dans les soixante-dix mille francs par année. »
Et le sympathique chroniqueur termine par cette réflexion :
« L'énumération de ces chiffres ne va qu'à un but que j'avoue : frapper la foule de respect et lui faire entrer dans la tête qu'un bon acro-
bâte est dans sa partie un être aussi exceptionnel que, par exemple, M. Renan dans la sienne. Je nomme à dessein le savant historien entre bien d'autres intelligences d'élite, parce que, dans sa sagesse, il est certainement persuadé que Tacrobatie n'est pas moins utile que l'exégèse au divertissement des hommes. »
Un instant, toutefois !
Reprenez courage, chers concitoyens de tous les grades ! Vous n'avez vu que le beau côté de la médaille, le quart d'heure de la caisse, qui ne saurait soutenir la comparaison avec celui de Rabelais. Voyons le revers.
Le revers de la médaille, c'est d'abord l'obtention des engagements.
Oh ! les engagements ! terrible affaire, à coup sûr. Parbleu ! c'est pour l'artiste une question de vie ou de mort.
Etre ou ne pas être.
Affaire d'autant plus terrible que chaque jour, comme pour tout le reste, les concurrents augmentent dans de terrifiantes proportions.
Parfaitement ! les « pitres » se multiplient
avec une rapidité virtigineusement inquiétante. J.e talent court les rues ! circonstance dont le résultat le plus net est d'accroître les exigences du public et des directeurs.
Obtenir un engagement ! Nouvelle, affreuse et constante préoccupation de Tartiste. Le voici engagé pour un mois, deux mois, trois mois, mais ensuite? Où courir? Dans quelle partie du monde trouver un nouveau directeur?
Et ce n'est pas tout.
QuandTengagement est trouvé, tout n'est pas bénéfice. Quelles charges considérables s'imposent aussitôt à l'artiste.
S'il est clown, ce sont des variétés de costumes qu'il doit se procurer ; toute une série d'accessoires difficiles à trouver et d'un prix
exagère.
S'il est écuyer, ce sont des chevaux qu'il emmène avec lui et qu'il faut entretenir. L'administration ne fournit pas plus les chevaux que les accessoires ; chacun est obligé de traîner après soi, bêtes et matériel.
Et le chômage ! Gagner cinq mille francs par mois, c'est fort joli, mais le jour où l'engagement fait défaut, la dépense roule toujours, tandis que la recette est brusquement arrêtée.
Eh ! puis, croyez-vous, bonnes âmes qui vous pâmez devant les pantalonnades bouffonnes des pitres salariés, que vous avez affaire à des traîne-misère, vivant à quelque huitième étage d'une maison grouillante et enfumée.
AUez-donc voir Corradini, Tony Grice, Raiaelli, Mariani, du Cirque d'Eté, etc., chez eux, et vous verrez des hommes parfaitement élé-
gants^ qui tiennent à garder leur rang d'artistes, dont les enfants sont élevés dans les lycées, à côté des vôtres, pendant que les parents poursuivent leurs voyages à travers le monde.
Qui les reconnaîtrait ces étranges personnages, véritables caméléons, quand, après avoir mis de côté leur blanc-gras, leur rouge et leur bonnet pointu, ils remplacent leurs habits clownesques par leur costume civil, et, quelquefois, disparaissent au fond d'une voiture chaudement capitonnée comme les hauts barons de la finance ou de la gomme.
Cette circonstance de la multiplicité des engagements, de la préoccupation constante où se trouve l'artiste de songer à se pourvoir auprès d'un directeur, devait provoquer l'apparition d'une catégorie de personnages d'un ordre spécial : les agents.
L'agent est celui qui, s'étant mis en rapport avec les directeurs de cirques d'une part, les artistes de l'autre, sert d'intermédiaire entre les deux.
Ce sont les agents de change du métier, les coulissiers de la piste.
Chacun d'eux va errant de cirque en cirque, examine les exercices exécutés par les artistes, apprécie leur valeur, et se met en état de répondre aux avances des uns et des autres.
Le directeur du cirque Price, à Madrid, M. Parish, voudra-t-il renouveler sa troupe, il s'adressera, si bon lui semble, mais pour plus de facilité, à un agent parisien, je suppose, qui, de son côté, ira trouver les artistes dont il connaît la valeur, et leur proposera les engagements, sur le prix desquels il se réserve de prélever, pour son compte personnel, une certaine somme, la commission.
L'artiste n'est généralement pas l'ami de l'agent, je n'ai pas besoin d'en expliquer la cause, mais la force des circonstances le contreint presque toujours à se rapprocher de lui.
Une fois accepté par un directeur, l'artiste n'est pas encore au terme de ses peines : il doit avant de se voir définitivement engagé donner une audition .
La torture du malheureux ainsi placé sur la sellette est grande, car il a non-seulement à compter avec le directeur^ mais avec la mali-
gnité de ses futurs collègues prêts à lui lancer les plus mordants quolibets, durant cette séance de l'audition à laquelle ils n'ont garde de manquer.
Toujours la lutte pour la vie !
Pensez donc ! Si le nouvel arrivant est un artiste du plus haut mérite, quel désastre pour ceux du même genre ainsi menacés dans leur existence, sans parler de cette rivalité toujours en éveil, toujours à l'état aigu chez les artistes de cirque, et d'ailleurs.
Si l'audition a satisfait le directeur, ou le régisseur, alors seulement l'artiste est définitivement accepté et l'engagement signé par les deux parties.