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L'HIPPODROME

Les deux établissements parisiens, le Nouveau-Cirque et l'Hippodrome sont sans aucun doute les plus beaux modèles du genre, le Nouveau-Cirque par son luxe étincelant, sa propreté et sa bonne tenue, l'Hippodrome par ses superbes dimensions.

Tous deux sont aujourd'hui éclairés à la lumière électrique.

Comme immensité, régularité et coquetterie, il n'existe pas de salle comparable à celle de l'Hippodrome parisien.

« La longueur totale de cet établissement est de 105 mètres, sa largeur de 70 mètres et sa hauteur, au milieu, de 25 mètres. La surface totale de la salle est de 6300 mètres carrés. Huit

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mille personnes environ peuvent y trouver place et y circuler librement.

« La piste, dit M. Hippolyte Fontaine, à qui nous empruntons ces renseignements, est éclairée par 20 régulateurs Gramme munis de puissants réflecteurs, la salle par 133 bougies Jablochkoff disposées autour des colonnes et sur le pourtour des loges ; 1085 lampes à incandescence complètent l'éclairage des diverses parties du théâtre.

« La puissance motrice est obtenue par deux machines à vapeur horizontales de 100 chevaux chacune. L'intensité lumineuse totale est de 12,000 becs carcels. »

S'imagine-t-on la magnificence de cette salle monumentale les jours de grande représentation populaire, quand sous le ruissellement intense des feux électriques huit mille spectateurs, garnissant les gradins, applaudissent à tout rompre et se livrent aux manifestations d'un enthousiasme frénétique ?

C'est là que les clowns, augustes, paillasses et autres désarticulés peuvent se donner libre carrière.

« J'ai souvent, dit M. Hugues le Roux, entendu émettre par des gens très superficiels l'opinion suivante : « L'Hippodrome c'est un cirque plus grand que les autres... » et notre confrère empruntant lui-même de curieux renseignements au livre de M. Dalsème, continue :

« Pour les amateurs qui se doutent qu'un hippodrome est un lieu de spectacle qui ne fait point double emploi avec le cirque, il convient d'indiquer rapidement où gît la différence.

« Un cirque, c'est unepiste circulaire àetreùe mètres de diamètre, entourée de banquettes. Mettez-vous en route avec une canne métrique, mesurez le diamètre du Cirque d'Hiver, celui du Cirque d'Eté, celui du Nouveau-Cirque ; passez la mer, voguez vers les Amériques, courez après Barnum et rayez sa piste en travers, continuez votre tour du monde par l'exploration de l'Australie et de l'Asie, rentrez enfin en Europe par le Caucase, soulevez la toile d'un des nombreux cirques ambulants qui viennent dresser leur tente à Astrakan au moment de la foire, — vous ne constaterez point une infraction d'un

centimètre à cette règle (i) des treize mètres de diamètre. Treize, ni plus ni moins, c'est le nombre fatidique.

« Une superstition, alors?

« Ne le croyez pas.

« La fixité des dimensions de l'arène répond à une double exigence : exigence de l'homme, exigence de l'animal. »

On a vu que la destinée de l'artiste est de courir interminablement de piste en piste :

« Il importe donc qu'en changeant continuellement de lieu il trouve partout, pour son « travail » un cadre identique. Cela est infiniment commode pour l'homme, cela est indispensable pour les bêtes. Un cheval savant veut trouver, en quelque lieu qu'on le présente au public, une piste de treize mètres, sablée à huit centimètres d'épaisseur, entourée d'une palissade ouverte en deux points seulement, et assez peu élevée pour qu'il en puisse faire le tour, les sabots de devant sur la banquette, les jambes dans Tarêne.

(i) Cette observation ne saurait être admise avec cette rigueur. Au Nouveau-Cirque la piste a 13 mètres 5o, mais la raison de l'observation n'en est pas moins juste.

« L'Hippodrome n'est pas prisonnier de ces règles métriques. Sa pisteest un parallélogramme élastique, seulement arrondi aux quatre angles pour inviter les chevaux à tourner. Par définition, c'est un champ de courses. Sa forme exclut tous les exercices de voltige équestre fondés sur l'appui que la force centrifuge offre aux acrobates du cirque.

« Ce n'est pas seulement un nom^ mais des principes d'art que l'Hippodrome a empruntés à la Grèce. Le Cirque est sans doute un lieu où Ton a l'occasion d'admirer le corps humain tel que l'éducation antique l'avait façonné pour la vie éternelle du marbre ; mais c'est à l'Hippodrome que l'on reçoit la plus pure leçon d'esthétique grecque. »

Cette fixité nécessaire dans les dimensions des pistes, fixité existant mêm.e à l'Hippodrome, puisqu'une piste circulaire a été, on le sait, établie au centre de l'antre pour l'exécution de certains exercices équestres, de la haute école par exemple, cette fixité, dis-je, ne constitue pas la seule différence entre le cirque et l'Hippodrome, au point des vues des exigences artistiques.

Une autre différence réside dans la composition du sol de la piste.

Au cirque ce sol est composé d'une couche de terre glaise sur laquelle on étend une couche de sciure de bois ; quand on procède à ce travail effectué toujours avec le plus grand soin, car des existences d'hommes sont ici en jeu, on arrose la sciure de bois et on laisse reposer le tout. Puis si l'on veut que le sol possède bien toutes les qualités requises, on renouvelle peu après la même opération.

A l'Hippodrome, une autre matière, d'une importance capitale, entre dans la composition du sol : le plâtras.

Ce sont les courses de chevaux et de chars notamment qui nécessitent ce nouvel ingrédient dont l'absence peut avoir les inconvénients les plus graves.

Exemple :

Quand l'hiver dernier l'administration de THippodrome se transporta à Londres, on s'aperçut tout à coup que le plâtras se trouvait dans le sol de la piste en quantité manifestement insuffisante, ou faisait même totalement défaut.

On fit observer à 'M. Houcke que le moyen le plus simple était encore d'en commander immédiatement à Paris,

M. Houcke hésita quelque peu, et finalement reculant devant un surcroît de dépense, se décida à commencer les représentations sans s'occuper davantage de la question.

S'imagine-t-on quelles en furent les conséquences? En cinq mois un nombre considérable de chevaux tombèrent et se blessèrent au point d'être mis hors de service, — et on brisa dixhuit essieux !

Déplorable au reste pour l'Hippodrome, sa campagne d'hiver à Londres.

Un peu plus et l'illustre américain Barnum, jouant le rôle de démon tentateur, mettait purement et simplement dans sa poche l'administration et la troupe de l' Hippodrome et emportait le tout en Amérique.

Barnum proposait deux plans ; empocher l'Hippodrome^ comme je l'ai dit ; ou bien se contenter de louer une salle près de New-York, à charge pour l'administration de payer à Barnum une somme assez rondelette représentant le prix de location.

La direction a hésité longtemps. Mais, heureux Parisiens, votre souvenir l'a emporté dans l'esprit agité de M Houcke et bravement, prenant une résolution énergique, il s'est dit: Rentrons à Paris.

Et voilà pourquoi, vous avez revu l'Hippodrome cet été.

Soyez tranquilles, vous le re verrez encore. M. Houcke en a assez de Londres, des Anglais, et des voyages.

A l'Hippodrome comme ailleurs, le dressage des animaux appelle à la rescousse, le bâton et la chambrière. Pas toujours cependant.

Corradini, l'élégant dompteur, l'homm.e de cheval distingué, est complètement étranger aux moyens violents, ce dont nous le félicitons, lui d'abord, et ses intéressants élèves ensuite, parmi lesquels le fameux cheval Blondin.

Battre Blondin ! Allons donc ! pourquoi faire? Il n'est si stupide animal qui ne comprenne la douceur. Et il faut qu'il l'ait fichtrement comprise, pour arriver à marcher, sans trembler, sur un « fil de fer » .

C'est égal, voilà un fameux argument que Corradini a innocemment fourni à la société protectrice des animaux.

Le moyen employé par le dompteur pour le dressage de son éléphant Jocksi, ne mérite-t-il pas aussi d'être connu? Au lieu de lui administrer de sévères corrections, comme le faisait, paraît-il, le Cornac son prédécesseur, Corradini

s'affublait d'un tablier de jardinier et en bourrait de légumes la vaste poche de devant.

Le moyen pour Jocksi de résistera ce supplice de Tantale ! Mais avec Corradinion n'avait rien pour rien, et si sur Tordre de son maître, Jocksi ne mettait pas une jambe au moins en l'air, Jocksi pouvait être assuré de ne rien obtenir.

Ce n'était pas l'envie de <s tirer une carotte » à son doux patron qui lui manquait, je vous l'affirme.

Seeth, le dompteur de lions, depuis deux ans admiré et applaudi au cirque d'Eté, au cirque Price à Madrid, à l'Hippodrome ensuite, joint à son énergique impassibilité, à son sang-froid héroïque une aptitude toute spéciale pour le commerce.

Chaque année Seeth empoche quelques billets de mille francs, en vendant de petits lionceaux aux jardins d'acclimatation des diverses capitales européennes.

Artiste dompteur et commerçant en lions ! Quel féroce cumulard !

La course de chevaux ou de chars a été de tous temps la spécialité de l'Hippodrome.

Au risque de désillusionner bien des enragés parieurs qui poussent le délire du jeu jusqu'à engager des paris à ces luttes minuscules, je dirai que les péripéties mêmes de la course sont réglées à l'avance.

Ne vous en déplaise, le gagnant est connu avant le signal du départ.

On gagne à tour de rôle, comme on donne des prix à tout le monde dans certains concours.

Toutefois il arrive fréquemment, mais qui peut le savoir, qu'une rivalité éclate entre deux

artistes. Alors comme il faut bien qu'elle se manifeste sous toutes les formes et partout, le champ de courses devient une merveilleuse occasion de se mesurer, quitte à encourir une forte amende ensuite si un artiste non désigné a remporté la victoire.

Au Nouveau-Cirque, changement de décor.

Ici apparaît un progrès merveilleux de la science moderne qui fait du superbe établissement de la rue Saint-Honoré un cirque unique en son genre, d'une originalité incomparable.

Ce progrès, on le sait, consiste à substituer l'eau à la piste, à transformer le cirque en un lac où jusqu'à cette année, les nymphes de M. OUer venaient développer leurs muscles et leurs grâces aquatiques, sous les yeux du spectateur.

Expliquer ce vaste mécanisme? Je laisse ce soin au sympathique ingénieur-électricien du Nouveau-Cirque, M. Solignac, qui remplit, lui aussi, le rôle d'inventeur à jet continu; allez au cirque 011er — devenu depuis peu cirque

Loyal — et vous verrez ce que l'imagination de cet ingénieux esprit, a encore réussi depuis peu à mettre en œuvre.

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