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LE NOUVEAU-CIRQUE

Cette magique transformation de la piste qui, à un mioment donné, s'opère au Nouveau- Cirque, constitue sans aucun doute une originalité dont nulle autre n'approche.

Quelques esprits chagrins trouvent peut-être le progrès peu sensible et peu intéressant à la pensée des joutes offertes sur un lac de vin, à Rome, par l'empereur Héliogabale, mais tout vient à point à qui sait attendre.

Avant d'obtenir le vin, contentons-nous de l'eau.

Aussi bien sa transparence favorise davantage la perception des chairs rosées et frissonnantes des sveltes naïades, en rupture de promenoir,

évoluant entre les rives populeuses du lac évoqué par 011er.

Très curieuse en somme cette piscine de la rue Saint-Honoré.

Voici à son sujet quelques renseignements que m'a fournis avec la plus parfaite amabilité le savant ingénieur-électricien duNouveau-Cirque, M. Solignac :

Le centre de la salle est occupé par une cuve en béton de 25 mètres de diamètre intérieur et de 3 mètres de profondeur sur la plus grande partie de sa surface.

Au centre se trouve la piste de diamètre limitée par une couronne en treillis métalliques portée par 20 piliers en fer. Sur ces piliers viennent s'arc-bouterles arbalétriers également métalliques qui portent les gradins et les loges, surmontées d'un vaste promenoir.

Toute la charpente est entièrement démontable.

La cuve forme une piscine permanente, au centre de laquelle est placé un ascenseur hydraulique soutenant un plancher à claire-voie de même diamètre que la piste.

Sur ce plancher on étend un tapis de o"\o5

d'épaisseur en fibre de coco, destiné à remplacer la couche de tan des pistes ordinaires, et qui, tout en donnant au pied des chevaux un aussi bon point d'appui, a l'avantage de supprimer complètement la poussière.

L'eau qui remplit la cuve jusqu'à la hauteur du plancher filtre au travers quand on abaisse Tascenseur.

La première partie du programme consiste donc à enlever le tapis et à faire descendre le plancher.

La piscine constituée par la cuve centrale contient 1200 mètres cubes d'eau chauffée à 23° environ.

On la remplit une première fois à Taide de pompes puisant dans un puits de 80 mètres de profondeur, qui donne une eau à 12^, puis on la chauffe avec les eaux de condensation des machines à vapeur actionnant les appareils d'éclairage ; le volume d'eau chaude envoyé par heure est de 50 mètres cubes.

Quatre pompes conjuguées fournissent le volume d'eau nécessaire qui s'élève à 300 litres environ par manœuvre : la pression varie de 25

à 35 atmosphères suivant la plus ou moins grande hauteur d'immersion de la piste.

Le poids total de l'ensemble mobile est d'environ 30,000 kilogrammes et la hauteur de course est de 3 mètres.

La descente s'effectue en i à 2 minutes ; la montée est un peu plu^ lente, 5 à 6 minutes, et exige une force de 5 chevaux.

Merveilleux mécanisme, comme on voit^ et dont M. Solignac dirige le fonctionnement avec un soin minutieux.

Le Nouveau-Cirque est entièrement éclairé à la lumière électrique.

Donnons encore à ce sujet quelques détails également fournis par M. Solignac lui-même :

La piste reçoit la lumière de 500 lampes Edison, de 50 bougies et d'une étoile supérieure de 14 bougies Jablochkoff diposées horizontalement.

En outre, une guirlade lumineuse, composée de 400 lampes à incandescence Edison, et épousant les courbes des voussures, règne autour du promenoir.

Le vestibule d'entrée est éclairé par des lampes à incandescence qui forment autant de clous

d'or faisant ressortir les poutres apparentes qui encadrent les caissons du plafond.

C'est également à ce système qu'est emprunté l'éclairage des couloirs et celui des 60 loges réparties sur le pourtour du cirque au-dessus des gradins ; des tulipes à teinte rosée tamisent la lumière à l'extérieur, et la reflètent de l'intérieur.

Pour n'avoir à redouter aucune extinction totale, les lampes à incandescence, au nombre de 3,000, d'un demi-ampère chacune, sont placées sur trois circuits différents, de telle manière que si l'un d'eux vient à manquer, la lumière se trouve encore suffisante.

Dans les loges, par exemple, sur cinq lampes, deux sont sur une dynamo Edison de 25 chevaux, deux sur une autre, et une sur une batterie de 60 accumulateurs, qui se chargent pendant le jour au moyen d'une des dynamos. Les bougies Jablochkoff sont alimentées par deux machines alternatives Gramme.

Les machines motrices sont au nombre de trois ; deux d'entre elles font chacune 60 chevaux et sont accouplées sur le même volant qui transmet le mouvement par une

série de câbles en chanvre à une poulie à gorges multiples qui actionne les machines électriques.

La troisième machine est de la force de 80 chevaux et peut, avec l'une des deux premières, suffire à réclairaore.

Rangées des deux côtés d'un étroit et long couloir, les loges des artistes ont été ainsi

disposées : à Tune des extrémités sont situées les loges des artistes hommes, à l'autre celles des femmes.

Brutal assemblage de loques enfarinées, amoncellement charentonesque de poudreux accessoires de tous les genres, ballons, échasses, clochettes, vessies, cages à singes, crosses de fusil, violons démanchés, flûtes désemparées, mandolines en détresse, mannequins en retrait d'emploi, tonneau en déconfiture ; sur le mur un miroir qui surmonte une table inondée de blanc-gras, de saindoux, de fard rouge, noir, vert, partout des inscriptions dans toutes les langues de l'Europe, accompagnées de croquis d'un goût affreusement clownesque ; confusion macaronique, chaos de fin de monde, tel est le spectacle qui s'offrira à vos regards si la curiosité vous invite à pénétrer dans un de ces réduits, réservés plus particulièrement aux bouffons de la troupe.

La loge de l'écuyer est moins carnavalesque. Celle de récuyère Test moins encore : les quatre murs sans fresques mythologiques, l'armoire, la table aux couleurs et le miroir, c'est tout.

Mais une faveur spéciale vous dévoilera

seule ce que renferment ces silencieuses enceintes dans l'une desquelles les lutins du lieu ont pu contempler sans mesure les attraits de la ravissante M}^^ Lagoutte.

Vous remarquerez que je n'émets aucun doute sur la sévérité de la consigne.

Si la gravité morne préside aux répétitions des artistes, dans les coulisses la blague reprend ses droits.

Ici c'est le débordement, non pas des mots d'esprit, encore une fois, cette monnaie est exclusivement réservée au public^ mais des appels, des cris, des plaisanteries, des farces en action faites aux uns ou aux autres, par les jeunes ou les enragés de la troupe.

Des farces en action? pourquoi pas? Le public s'amuse bien, lui.

Un soir Chocolat fut le héros d'une de ces plaisanteries de haute volée habituelles aux échappés de la piste.

Plusieurs de ses confrères s'étaient saisis d'un mannequin à tête de nègre, l'avaient costumé en Chocolat, puis installé sur une chaise contre une porte de loge.

Tous les artistes passant à leur tour s'y trompaient et adressaient une plaisanterie plus ou moins saugrenue au prétendu Chocolat tandis que, derrière la porte, l'original se livrait à la plus délirante gaieté.

La rigueur du règlement appliqué au personnel est parfois excessive dans quelques manèges.

La représentation est-elle annoncée pour huit heures, et demie, tous les artistes sans exception, ceux mêmes qui n'ont pas été portés sur le programme, doivent être au cirque à huit heures très précises. Chaque minute de retard entraîne une amende.

Même histoire pour l'entrée sur la piste : il faut que l'artiste soit à son poste. Si à l'instant même où l'orchestre attaque les premières mesures le clown, l'écuyer ou autre ne se trouve pas prêt à paraître, les dix, vingt, trente francs d'amende ne se font pas attendre.

Cette circonstance a parfois pour résultat le fait suivant : un clown porté sur le programme à tel numéro entend tout à coup son air joué par l'orchestre, alors qu'un long espace le se-

pare encore de la piste. Pour éviter l'amende, il pousse d'une voix de stentor et bien avant son arrivée à l'entrée de la salle, ses hurlements accoutumés, afin de faire croire au régisseur qu'il n'est nullement en défaut ; ce truc a réussi plus d'une fois.

Devant l'amende tous les artistes sont égaux, comme tous les Français devant la loi.

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