‹ Monsieur Clown!Chapitre 3 sur 18 · LE PETIT TONY · texte numérisé non relu

LE PETIT TONY

Un drôle de rapprochement : les clowns se succèdent comme autrefois les empereurs romains, par l'adoption.

Rarement un fils succède à son père.

Auriol, le fameux Auriol fait une brillante exception ; son fils marche actuellement sur ses traces. Mais tout le monde sait bien que l'exception a toujours confirmé la règle.

Un grand nombre d'artistes, bouffons, sauteurs, paillasses ou même quelquefois écuyers ont donc leurs élèves ; Tony Grice en possède un aussi : Antonio, également appelé : le petit Tony.

Son histoire? Elle est courte, je vais vous la dire. Je suppose qu'elle ressemble à celle de tous

ou presque tous les apprentis dans cet ordre d'enseignement.

Antonio est fils d'un costumier de théâtre de Lisbonne.

Jusqu'à l'âge de huit ans rien ne vint troubler la cervelle enfantine de ce tendre Portugais qui fût peut-être devenu, qui sait? un Vasco de Gama si la rencontre qu'il fit avait été différente.

Vers cet âge de huit ans un événement imprévu traversa soudain sa tranquille existence : un cirque, oui un cirque avec de jolis petits chevaux, de ravissantes dames dont Antonio — oh! le farceur précoce, — eut bien voulu pouvoir embrasser rien que le bout du petit pied charmant, et des singes, et des chiens savants, et des pantins qui sautaient comme des diables de caoutchouc, un cirque avec tout cela étant venu s'installer non loin de la demeure d'Antonio, l'enfant. y fut conduit par son père un jour de congé.

Fin un clin d'œil, le coup fut porté.

Dès ce jour fortuné Antonio se dit : je serai clown .

Vous eussiez pu, en effet, dès ce moment, river le gamin aux murs d'une prison ; les chaînes

eussent été rompues. Au lieu de se rendre à son école, c'est vers le cirque que chaque jour l'écolier s'envolait.

Comment pénétrait-il ? Ah ! c'est là le secret du génie! Il voulait entrer et il entrait.

On voulait empêcher le navigateur en question d'avancer, est-ce qu'il n'avançait pas?

Sur ces entrefaites survint le clown Tony Grice dont le flair ne put s'y tromper. 11 remarqua Tenfant, et, voyez la malice, l'enfant vit qu'il était remarqué.

Alors, affaire conclue. Tony Grice alla trouver le père et la mère et signa avec eux un engagement.

Les parents n'opposèrent aucune résistance : ils en avaient compris d'avance toute Tinutilité.

Antonio qui dès lors prit le nom de <x petit Tony » a mis deux ans à s'instruire d'une manière complète. C'est à Lisbonne même qu'il a débuté, devant ce public dont il fit partie le jour où il fut conduit au cirque par son père pour la première fois.

Son succès qui fit mentir l'adage : nul n'est prophète en son pays, fut au contraire d'autant plus vif qu'un grand nombre, amxis et connais-

sances étaient venus juger le jeune artiste.

Le cirque partit quelque temps après.

Et depuis le petit Antonio qui a aujourd'hui près de vingt ans n'a pas revu Lisbonne.

— Ecris-tu au moins à ton père et à ta mère, lui ai-je demandé?

— De temps en temps, mais je n'ai pas achevé de m'instruire à l'école et je ne suis pas très fort pour écrire.

— As-tu toujours été content avec ton maître, est-il bon pour toi, ou voudrais-tu retourner dans ton pays ?

— Je suis parfaitement heureux ! mon maître me bouscule bien quelquefois, mais jamais brutalement, jamais il ne m'a fra.ppé ; en réalité il me considère comme son fils et il me traite comme tel.

— Et ton pays et tes parents, voudrais-tu les revoir?

— Je serais au comble de la joie de revoir Lisbonne et mes parents aussi que j'ai quittés depuis bientôt dix ans — c'est long dix ans — mais revivre comme autrefois dans mon pays, jamais !

Mon engagement avec Tony Grice arrivera

bientôt à son terme. Je ne le renouvellerai pas. Je veux travailler pour mon propre compte.

C'est le but auquel j'aspire maintenant. Et je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est à Paris que je voudrais rester.

Naturellement, parbleu!

Quand à Lisbonne le spectacle d'un cirv^ue révolutionna l'esprit du jeune Antonio, son instinct ne le trompait pas.

J'estime qu'il est à peu près impossible de

rencontrer dans un corps humain une plus prodigieuse agilité.

Tout Espagnol — ou Portugais — est doublé d'un toréador.

La « Foire de Séville » jouée au Nouveau- Cirque à Paris a fourni au petit Tony l'occasion de déployer ses talents dans le rôle des Frascuelo, Lagartijo et Guerrita, ces brillants héros des arènes espagnoles.

Page 1