‹ Monsieur Clown!Chapitre 6 sur 18 · AURIOL · texte numérisé non relu

AURIOL

Tout le corps de ballet !

Dans son livre Le Cirque à pied et à cheval^ M. Dalsème s'exprime ainsi sur le compte de Bibb:

« Bibb, c'est la goguette britannique dans son débordement, la balourdise voulue, la souple maladresse de niais qui s'anime ; Calino, privé de la parole, donnant une physionomie parlante aux crispations du corps mettant de la pantomime dans la gymnastique, et, avec ses pasquinades à froid entrecoupées de gloussements, faisant, sans y penser, du théâtre en

action. Les imitateurs l'ont pris pour modèle, dans chaque cirque du monde il a un Sosie. »

Il fait du théâtre en action ? Je le crois bien. Ne se charge-t-il pas de représenter, seul, des pièces en plusieurs actes, sans prononcer une parole, notamment dans cette excentrique pantomime ayant pour titre « la pêche ».

Bibb simule d'abord la natation en se couchant sur la piste, puis contrefait le baigneur qui, grelottant, sort de l'eau et s'habille.

Chaque mouvement est détaillé de manière à provoquer des effets prodigieusement comiques.

Son rival Sandy, né à Glasgow, engagé à l'âge de trois ans, dans la troupe Chantrelle, est l'un des clowns qui ont obtenu, en Angleterre, le succès le plus vif.

— Qu'avez-vous donc perdu, clown, lui demande le régisseur?

Après des hurlements sans fin et des recherches interminables dans le sol de la piste :

Un bôôton de chemise! clame-t-il, dans un hululement prolongé.

Gougou, un autre roi de la farce, le type de

la jovialité placide, dont on dirait que chaque mot annonce l'olympienne sérénité d'âme épanouie dans le rebondissement de toute sa personne.

Un clown français^ celui-là. Oiseau rare.

— A é ou u? C'est la question inévitable tombant, avec la régularité d'un battant d'horloge, après chacune de ses ébouriffantes sorties.

On m'a dit qu'il l'avait empruntée. C'est possible.

Mais il se l'est si bien appropriée !

A é ou u ?

C'est tout ce que, dans sa phrase, il peut articuler. Prononcer les consonnes lui imposerait un travail que son naturel ne comporte pas.

L'espagnol Médrano, aujourd'hui régisseur de Fernando, a débuté comme gymnasiarque, puis, aimant mieux risquer son esprit que sa peau, s'est fait clown.

Risquer son esprit c'est peut-être beaucoup dire. Médrano parlait peu. Comme nombre de ses extravagants confrères, il faisait jouer un rôle important au cochon dans ses entrées comiques.

M. Dalsème a écrit à son sujet :

« Lui aussi, le péninsulaire d'au-delà des Pyrénées, il tenait à préparer un porc pour une autre destination que le jambon ou le boudin. Et quelle fantaisie baroque, lorsque, juché sur la truie, plus victorieux en sa pose que Bidel et Alxiano devant Sultan, ou Pezon enfourchant Brutus, il s'écrie : « Henri IV sur le Pont-Neuf.»

« Ainsi défile une ribambelle de coqs-à-l'âne, gaudrioles à propos de tout et de rien, d'un changement de costume, d'une négligence d'un palefrenier, du papier d'un cerceau criblé de percées inégales.

« — Que veut dire ceci, monsieur l'écuyer? « — Ce sont des jours.

« — Des jours soit.

« — Est-ce qu'ils sont pareils entre eux? « — Non.

« — Eh ! bien, ça signifie : Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. »

Boswell représente la vieille école. C'est l'un des premiers clowns Anglais venus en France, le premier même, si je ne me trompe.

Raide, maigre, élancé, le vrai type de sa race, Boswell lui non plus ne parlait guère.

A son époque, vers le milieu du siècle, l'art oratoire était peu cultivé par les clowns. On se contentait de gesticuler et de faire, de temps à autre, entendre un gloussement quelconque, ce qui, paraît-il, allait directement à la rate du spectateur.

Boswell accomplissait un travail d'équilibre qui n'a pas été renouvelé depuis, « l'échelle brisée. »

Il grimpait sur une échelle et, à mesure qu'il s'élevait, en détachait chaque échelon. Parvenu au sommet il rejetait l'un des montants, et exécutait sur l'extrémité de l'autre l'équilibre de tête.

A é ou u?

Montero, le clown parisien ! Oiseau bien plus rare encore, malgré tout l'esprit du gavroche.

Un loustic du faubourg St-Martin, batifolant sur le tréteau de Franconi, quel rêve !

Il avait imaginé, le Parisien, avec ses deux compagnons, Verseck et Leroy, de se faire apporter une vaste boite à oublis comme il en

voyait, enfant, dans les jardins de la capitale, et de s'installer sur le couvercle à la place de l'aiguille tournante indicatrice des numéros gagnants ou perdants.

Et il tourbillonnait là-dessus, fallait voir.

Avec l'enfant de Paris, place au calembour !

— Qu'avez-vous donc, demande le régisseur au clown qui se trémousse comme un brûlé ?

— Oh ! pas grand'chose.

— Mais encore, quoi, qu'avez-vous?

— C'est que l'homme à la fourchette est à la porte et que le régisseur ne veut pas le laisser entrer.

— Allons donc et pourquoi cela?

— Parce qu'il a déjà avalé la fourchette et le régisseur craint qu'il n'avale l'écuyère.

Nommerai-je la suite de ces démons du rire qui ont fait de la blague l'idéal de leurs rêves : Tom Hall, Walker, Benhamo, Temple-Tom, les frères Forest, les Rafaelli, et le fameux sauteur Georges Delevanti, qui exécutait ce qu'on nomme la fricassée sans se reposer durant cinq minutes.

La fricassée se compose de tous les sauts exé-

cutés consécutivement sans repos sur les pieds.

Price — la reproduction achevée du type créé par Boswell et continué par Hayden — type du bouffon britanniquement impassible.

Petit, raide, le nez à angle obtus, froid et méthodique, Price représente le mime dans son artistique finesse.

La parole? Il la méprise, le geste lui suffit.

Nous l'avons revu dans cette scarronienne pantomime, le duel après le bal^ un peu vieilli sans doute, mais toujours scandant ses effets et étudiant jusqu'au moindre de ses mimiques.

Un coup d'œil en arrière :

Auriol, l'illustre clown français, le toulousain, né sous le premier Empire, a joué comme bouffon et sauteur le rôle de Franconi comme écuyer.

Dès son apparition sur la piste, il devint un modèle imité, copié, contrefait par une suite d'artistes devenus plus tard ses successeurs et ses rivaux.

La difficulté de trouver de bons mots, des scènes amusantes, difficulté facilement vaincue par les artistes de talent fait que tous ceux déjà trouvés sont religieusement conservés comme une réserve précieuse à laquelle on peut toujours recourir. Auriol a été le premier grand « fournisseur ».

Notre génération ne peut applaudir que son fils ou ses disciples, mais il nous est facile de juger du personnage par la réputation qu'il a

encore parmi les artistes, par le souvenir qu'il leur a laissé.

Troupe folle des champions de la blague nés sur notre sol contemporain pour arracher quelques instants nos cervelles atrophiées aux travaux qui les dévorent.

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