L'AUGUSTE
Voici un personnage nouveau, j^entends de création récente. L'Auguste ! type étrange, que les cirques et hippodromes contemporains ont vu naître, que nos pères n'oiit pas connu, dont le rôle singulier, grotesque sans doute par luimême, se trouve néanmoins spécialisé au point de nuire souvent à l'inspiration bouffonne de l'artiste.
On connaît le rôle de ce personnage : paraître fabuleusement occupé tout en ne faisant rien, tout en entravant même, si telle est sa fantaisie, l'ouvrage des servants chargés des arrangements de la piste. .
A-t-il excité assez de folle gaîté dans les
masses populaires, le désopilant Guion, de l'Hippodrome, surnommé Gugusse par ce public parisien toujours folâtre et intarissablement gouailleur.
La science du rire a des secrets insondables.
Je livre ce fait aux chercheurs qui se sont adonnés à l'étude de ce phénomène physiologique :
Que Gugusse paraisse et la salle entière trépigne.
Avec ce personnage, nous descendons d'un degré dans l'échelle sociale.
Ne vous oubliez jamais au point de donner à un clown, en sa présence, le nom d'Auguste ; il vous tiendra pour le plus méprisable des ignorants, pour un vulgaire et inintelligent malappris.
Je vous autorise, en revanche, à donner à un Auguste le nom de clown ; il en sera flatté et vous tendra sa main en signe de reconnaissance. Certes ! ne croyez pas qu'en agissant ainsi, il pensera lui-même vous faire un déshonneur.
Un grave problème s'est posé.
Le personnage d'Auguste, on Ta vu plus haut, est de création toute récente.
Mais encore? quel en est le créateur? quel est l'Auguste original ?
Un débat s'est même élevé entre artistes. C'est l'Auguste de l'Hippodrome, ont dit les uns.
Erreur complète, ont répondu les autres, c'est celui de Fernando.
Ce n'est ni l'un ni l'autre.
Le premier Auguste a créé le rôle comme cet autre Schw^artz a, dit-on, inventé la poudre — sans le savoir.
C'est au cirque Renz, à Berlin, que cet ancêtre s'est révélé.
Le directeur du cirque avait pris pour le service de la piste un garçon qu'au premier abord on pouvait supposer taillé sur le modèle de tous les autres. Il s'appelait Auguste.
Sans doute, sa physionomie indiquait chez son possesseur un défaut d'intelligence assez prononcé. Cette physionomie, pourtant, était trompeuse, car la sottise du monsieur allait jusqu'à l'insondable.
Le premier soir, le malheureux fut à tel point ahuri, qu^il n'osa à peine toucher aux tapis ou agrès, objets de son service. Jusque là, il était encore naturel de penser que le nouveau venu était peut-être sous le coup d'une impression pénible, causée par la présence d'un nombreux public. Mais le second soir, l'ahurissement d'Auguste resta le même.
Notez que ce burlesque personnage faisait de son mieux et se remuait commie un beau diable^ mais quant à faire la moindre besogne, impossible! Ses moyens n'allaient pas jusqu'au déplacement d'un tapis, d'une planche ou d'un morceau de bois.
Vous jugez si le régisseur, impatienté, eut cent fois Toccasion de le réprimander sur la piste même et d'apprendre ainsi son nom au public qui ne tarda pas à faire chorus.
Le directeur du cirque sut merveilleusement mettre à profit l'incalculable bêtise d'Auguste. Il lui donna un costume spécial qui s'est conservé depuis, et que tout le monde connaît : habit noir démesuré, à basques invraisemblables, costume d'une gaieté douteuse, mais qui, pour le populaire, n'enlève rien, paraît-il, au comique achevé de l'individu.
La nationalité d'Auguste est plus difficile à établir que celle du clown.
Soit dit sans offenser mes concitoyens, le caractère de ce personnage a quelque rapport avec le nôtre, et, si Auguste a pris naissance sur le sol berlinois, la faveur avec laquelle nous l'avons accueilli montre que décidément il s'adapte assez bien à nos idées et à nos goûts.