‹ Monsieur de BoisdhyverChapitre 10 sur 30 · LA RETRAITE · texte numérisé non relu

LA RETRAITE

— Mon cher Cyprien, dit un jour l'évêque, ne retournerez-vous pas bientôt chez les Garnier?

Jamais parole ne causa plus d'émotion au jeune prêtre, qui rougit de ce que M. de Boisdhyver avait mis pour ainsi dire le doigt sur la plaie. Cyprien brûlait d'envie de revoir la mansarde où il avait passé des heures si heureuses; en même temps il se retenait, et se contraignait à chasser cette pensée. La crainte qu'on ne devinât son secret faisait qu'il retardait de plus en plus sa visite; il n'osait passer dans la rue des Garnier, car un matin il s'était trouvé en contemplation devant la porte de la mansarde; ses souvenirs s'étaient envolés là, et il lui eût été impossible de dire le temps qu'il avait passé dans la rue à regarder la maison. Y aller trop souvent, c'était peutêtre s'exposer aux commentaires des Garnier, qui pouvaient parler de ses visites fréquentes, le dire innocemment à madame Le Pelletier, à Suzanne !

Tout parlait d'elle au jeune prêtre maintenant. Son souvenir ne le quittait plus, ni la nuit, ni le jour... Quelquefois l'idée vint à Cyprien de se décharger de cette confidence dans le sein d'un ami, mais il n'avait d'autre

ami au séminaire que M. de Boisdhyver, et cette affection, si tolérante qu'elle fût, n'autorisait pas le jeune prêtre à de telles confidences. Que dire d'ailleurs? Cyprien avait rencontré une jeune fille. Entre elle et lui trois ou quatre phrases banales échangées, des regards furtifs rencontrés : c'était tout. Quant à rendre les sensations qui avaient assailli Cyprien, elles étaient trop vagues pour être analysées; la parole, les mots étaient aussi impuissants à les rendre que la plume l'est à vouloir traduire une symphonie, le pinceau à rendre le silence de la nuit.

Sous prétexte de fatigue, Cyprien demanda à M. de Boisdhyver l'autorisation de faire une retraite absolue pendant huit jours; l'ayant obtenue, il essaya de revenir à cette règle, à cette distribution du temps qui assoupissent les esprits les plus indomptables, et il reprit ses habitudes de séminariste, en se plongeant dans la prière et dans l'étude. De même qu'on dompte un animal féroce par la faim, les passions sont vite bridées par l'emploi exact et méthodique de chaque heure de la journée. Ceux qui s'étonnent de trouver le prêtre sans passions au milieu de la société, ne se rendent pas compte par quelle discipline sévère son corps a été de bonne heure rompu, assoupli et rendu propre à des privations que ne connaissent pas les heureux du monde. Ce n'est pas dans l'âge mûr qu'il est possible de faire subir un joug à ses passions, pas plus qu'on ne saurait habituer le corps à des gymnastiques faciles aux tendres et souples muscles de l'enfance ; mais la vie de séminariste commence de dix à douze ans, et dure quelquefois jusqu'à trente ans; beaucoup de prêtres subissent cette longue épreuve et n'en sortent que mieux attachés à la règle.

Cyprien, pendant le congé que lui donna l'évêque, se leva à cinq heures du matin et se joignit à ses anciens camarades du séminaire pour faire la prière en commun.

Ce pieux exercice ne durait pas moins d'une heure, et consistait à s'agenouiller un quart d'heure, à se relever un autre quart, à s'agenouiller de nouveau et à se relever encore. Les fraîcheurs du matin, le corps reposé, faisaient paraître cette prière la plus salutaire de la journée. C'était une purification pour ceux qui avaient eu le sommeil troublé; c'étaient aussi des actions de grâce au Seigneur de se réveiller plein de santé ; c'était encore la demande de passer une journée heureuse. La messe à la chapelle durait une demi-heure, après quoi chacun montait en cellule pour y apporter les soins domestiques les plus simples : Cyprien faisait son lit, se plongeait encore une fois la tête dans l'eau froide, et s'était donné la tâche de traduire du latin un des ouvrages les plus obscurs de Guillaume Durand, le Rational ou Manuel des divins offices^ un livre où tout est porté à un symbolisme mystique qui peut donner à travailler à l'esprit, mais qui le laisse dans un néant plein de troubles.

Le premier déjeuner, d'un quart d'heure, servait à couper un travail trop prolongé : Cyprien, ainsi que les autres séminaristes, ne mangeait qu'un morceau de pain, des fruits suivant la saison ; puis il rentrait à sa cellule et continuait sa traduction, s'appliquant à creuser le sens de symboles sans sens, car Guillaume Durand a écrit son Rational sans aucuns doutes : l'allégorie et l'image ne lui manquaient jamais; qu'elles fussent justes ou fausses, il trouvait explication à tout. Ce fut un auteur sacré très-heureux, qui ne paraît pas avoir connu le trouble et l'inquiétude. Cependant, craignant de se fatiguer et d'endormir son esprit dans une tension trop exclusive, Cyprien demanda à l'abbé Berreur la permission de suivre le cours de dogme, qui le menait jusqu'à dix heures; à ce moment, la cloche de la chapelle sonnait, et après une demi-heure, on rentrait à la cellule jusqu'à l'heure du dîner ^ Cette heure seulement coupait la jour-

MONSIEUR DE BOISDHYVEH.

née en deux et rompait le travail. Un silence profond régnait au réfectoire pendant le repas, et permettait de suivre plus attentivement la voix du lecteur.

Une soupe aux légumes trois fois par semaine , les autres jours une soupe grasse qui pouvait être rangée également parmi les soupes maigres, du bouilli, des pois ou des haricots, du fromage, du vin largement trempé qu'on appelait abondance, composaient le repas principal de la journée ; mais les séminaristes ne se trouvaient pas mal de ce frugal ordinaire. Il était facile de s'en apercevoir à l'issue du repas, où les cris, les poussées, les sauts des jeunes gens, qui pouvaient parler pour la première fois depuis le matin, témoignaient de la force de leurs corps. Les balles se croisaient avec une vivacité extrême , et rien n'était plus curieux que de retrouver sous les robes noires des séminaristes l'agilité et la pétulance des collégiens.

Cyprien profitait de cette heure de récréation comme les séminaristes, et il se faisait remarquer parmi les plus agiles et les plus vifs, mais c'était une fatigue qu'il s'imposait plutôt qu'un exercice. Ayant passé quelques nuits sans sommeil, il voulait briser son corps, le harasser, le rendre plus propre à l'esclavage du sommeil; aussi étonnait-il les professeurs, qui se promenaient tranquillement dans une allée couverte d'arbres, et qui auraient été fiers de l'avoir dans leur société.

La faveur dont M. de Boisdhyver avait honoré Cyprien était si grande que chacun lui faisait des avances; mais lui, ne tirant pas de vanité de sa position, ne soupçonnait guère qu'on pût le courtiser, et ne le remarquait pas. Ayant été froissé par ses supérieurs lors du procès du curé Caneva, maintenant il s'éloignait d'eux autant qu'il le pouvait, et préférait se distraire pendant la récréation avec les simples séminaristes, avec ceux qui n'en étaient encore qu'aux petits ordres. Là, du moins, il ne

trouvait ni fronts plissés, ni visages jaunis, ni paroles amères : il lui était permis de garder son secret devant des jeunes gens ignorant encore les troubles de la vie, et qui ne cherchaient pas ce que cachait sa vivacité apparente.

Après une retraite de huit jours, Cyprien se trouva plus calme, et il pensa que le doux fantôme qui lui était d'abord apparu trop distinct, et qui s'affaiblissait, finirait par s'envoler tout à fait ; mais l'invitation de M. de Boisdhyver d'aller rendre visite aux Garnier le replongea dans Tétat où il était avant sa retraite. Les macérations d'esprit et de corps qu'il avait essayées durant une huitaine devenaient inutiles : il hésita s'il s'ouvrirait à l'évêque, mais le charme était si puissant qu'il se dit : La revoir encore une fois, une seule fois, pour l'oublier à jamais.

— Qu'avez-vous, Cyprien? On dirait à votre air que vous ne vous souciez plus d'être mon aumônier... — Pardonnez-moi, Monseigneur, je brûle d'envie de recommencer mes visites. — Il est présumable que vous trouverez aujourd'hui le docteur Richard chez les Garnier ; je sais cela par une visite que j'ai faite aux dames Le Pelletier, deux femmes intéressantes... Vous les connaissez sans doute? * — Je les ai entr'aperçues seulement quelques minutes, dit Cyprien se sentant devenir confus. — Aujourd'hui, le docteur étudiera les yeux de l'aveugle : le délai qu'il s'était donné vient d'expirer. Vous me direz le résultat de cette visite... D'après l'avis de M. Richard, il est important que quelques personnes se trouvent là, afin d'occuper la malade, qui ne doit pas se douter que l'opérateur est présent. Il est donc entendu que vous irez chercher le docteur chez lui ; il vous instruira en route de ce que vous aurez à faire. Allez, mon cher Cyprien et rapportez-moi de bonnes nouvelles.

Cyprien alla chercher le docteur, comme il en était

convenu, avec la persuasion de rencontrer dans l'aprèsmidi, Suzanne et sa mère, et peut-être Suzanne seule.

— C'est bien, monsieur l'abbè, lui dit le docteur Richard, vous êtes de parole ; mon interne va venir tout à Fheure, et puisqu'il n'est pas encore arrivé, je m'en vais vous dire ce que j'attends de vous. Le père Garnier est prévenu du complot : vous entrerez le premier dans la chambre en faisant un certain bruit, afin que la femme ne nous entende pas marcher... L'inquiétude qu'elle manifesterait en sachant que le médecin l'observe pourrait m'empêcher de bien étudier l'état de sa vue; elle serait émue, agitée ; je la veux, au contraire, calme et à l'état ordinaire. Il s'agit, sachez-le, d'une opération grave et douloureuse, qui peut être inutile. A quoi bon des essais infructueux , si ce n'est à faire souffrir une femme qui n'en a pas besoin. Je vous prierai donc, monsieur l'abbé, d'entretenir la conversation de telle sorte que la malade soit très-occupée de vous répondre, et qu'elle ne puisse se douter qu'il est entré quelqu'un avec vous... Je ne veux pas lui donner d'espérances inutiles, encore moins l'assaillir de craintes... Si elle me savait là,

^ elle m'assiégerait de questions sur sa maladie ; elle voudrait connaître le jour où elle verra clair... Y verra-telle jamais? Je n'en sais rien ; j'attends tout de la nature bien plus que de mon art.

Claude Bernain arriva qui coupa court à ces instructions; tous les trois sortirent pour se rendre chez Garnier.

— Il est fâcheux, dit le docteur, que nous ne puissions faire transporter la Garnier à l'hôpital ; elle serait mieux soignée et j'aurais plus souvent l'occasion de suivre sa maladie. — Elle n'est pas mal chez elle, dit Cyprien, je crois qu'elle ne manque de rien. — Je sais, dit le docteur, les soins dont vous l'avez entourée, monsieur l'abbé. Suzanne me l'a appris, ainsi que l'intérêt que

porte à ces braves gens M. de Boîsdhyver; malgré tout, l'hôpital serait plus convenable â la malade.

Ces paroles cuisaient à Cyprien, qui entrevoyait une séparation absolue entre Suzanne et lui.

— Comment ferait le père Garnier seul ? dit-il. — Sa femme ne l'aide guère dans les soins du ménage; elle ne lui donne que de l'embarras. Quand il s'agit d'un traitement sérieux, d'une opération grave, j'ai plus de confiance dans le succès une fois que le malade est à l'hôpital, car il obéit à mes prescriptions, il suit exactement le traitement ; je suis certain que mon ordonnance est exécutée, tandis qu'un malade en ville ne prend jamais ce que j'ai ordonné. Il se défie de moi ; il suivra mon ordonnance pendant un jour et aura une certaine confiance en moi jusqu'au lendemain, époque à laquelle il espère être guéri. Naturellement la maladie n'est pas envolée le lendemain, car elle est prompte à arriver, elle est longue à s'enfuir. Voilà donc un malade qui, n'apercevant aucune amélioration dans son état, se plaint de moi et doute de ma science ; il arrive malheureusement une commère ou deux qui, loin de lui faire prendre patience, l'enveniment contre le médecin et proposent toutes sortes de remèdes qui ne font pas de bien, mais qui peuvent faire beaucoup de mal... J'arrive, je demande si on a pris mon ordonnance, on ne manque jamais de me dire oui, et je continue, si l'état n'est pas aggravé, à recommander les mêmes prescriptions; aussitôt parti, les bonnes femmes accourent et m'injurient de plus belle , par la raison que je n'ai rien indiqué de nouveau ; le traitement des voisins continue, il ne produit pas d'effet, mais chose bizarre, les malades ne perdent pas la foi vis-à-vis de la science populaire. Le plus souvent on passe à une seconde invention, à une troisième, et je suis pris pour dupe, jusqu'à ce qu'un jour j'aperçoive quelque petit pot, quelque flacon, quelque drogue, qui

traînent, qu'on a oublié de ranger avant mon arrivée. Voilà, monsieur l'abbé, ce qu'est la médecine à domicile : personne ne l'exécute. Je serais trop heureux si mes malades ne voulaient rien prendre du tout, ni les drogues que j'indique, ni celles des autres. Mais les riches ont une autre manie, c'est de faire appeler un autre médecin, qui peut juger le contraire de ce que j'ai indiqué; alors ce sont des combinaisons de traitements, des mélanges de médecines, qui tueraient l'homme le mieux portant... Le malade, pour avoir la conscience pure, obéit un peu à chacun de ses médecins; il prend moitié d'une ordonnance, moitié d'une autre. Et on attaque la médecine, on se rit des médecins ; on prétend qu'ils n'entendent rien aux maladies. Tenez, monsieur l'abbé, j'ai souvent envié votre position : vous cherchez à guérir l'âme et on vous croit; nous, nous cherchons à guérir le corps, et on ne nous croit jamais. — La Garnier a l'air plus raisonnable, monsieur Richard. — Oui, jusqu'à présent je ne lui ai rien ordonné, mais si nous faisons l'opération chez elle, vous verrez quelle patience il me faudra. Claude, je vous recommande une extrême attention; ne perdez pas la malade de vue... Vous pourrez causer avec les dames Le Pelletier, qui ont dû annoncer qu'un de leurs cousins viendrait les retrouver; surtout ne vous laissez pas prendre aux beaux yeux de Suzanne ; certainement les yeux morts de l'aveugle sont moins séduisants, mais ils ont pour vous un côté intéressant... Peutêtre serai-je obligé de vous quitter dans une heure , et j'ai besoin que la Garnier soit étudiée pendant ce temps.

Cette conversation déplut à Cyprien, qui voyait avec peine un jeune homme de moitié dans un complot avec la famille Le Pelletier. Le mot du docteur relatif aux beaux yeux de Suzanne le blessa ; il sentit en un moment un épais brouillard gris s'élever lentement en lui et en-

velopper peu à peu le bonheur qu'il se promettait depuis le matin.

En entrant dans la mansarde, Cyprien fut surtout frappé de Tair réservé avec lequel madame Le Pelletier le recevait, tandis qu'elle faisait mille affabilités à son cousin Claude Bernain. Suzanne rougit en saluant l'étudiant ; quoiqu'invité à faire partie du demi-cercle qui se formait autour du lit de la malade, Cyprien préféra se retirer à l'autre bout de la mansarde où se tenait le pére Garnier, inquiet de l'issue de cette conversation muette. Le docteur Richard s'était placé près du chevet de la malade, non loin de son élève, et par ses regards, semblait inviter le jeune prêtre à causer avec la Garnier; mais des sensations désagréables et douloureuses emplissaient l'esprit de Cyprien, et le poussaient à ne pas se mêler au petit artifice qui faisait de l'étudiant un cousin de Suzanne. Au lieu de la conversation qu'avait préméditée le docteur Richard, un demi-silence régnait dans la mansarde; les questions étaient suivies de brèves réponses qui s'éteignaient aussitôt... La malade elle-même paraissait se douter qu'un événement inaccoutumé se passait autour de son lit ; elle était muette et résignée, contre son habitude.

Chacun portait l'embarras sur la figure ; le docteur le premier, car il craignait qu'avec l'instinct si fin des personnes qui souffrent, la Garnier ne soupçonnât sa présence. Maintenant M. Richard se repentait presque d'avoir employé ce moyen, et il hésitait, se demandant s'il ne devait pas prendre la parole, puisque ses auxiliaires lui faisaient défaut. Il faisait force gestes pour inviter madame Le Pelletier, Suzanne, Cyprien, Claude, à entamer la conversation, et personne ne répondait à son invitation.

Sans avoir rien confié de ses projets à madame Le Pelletier, le docteur avait assez longtemps parlé de son élève pour occuper l'esprit de la veuve du président. Suzanne,

MONSIEUR DE BOISDHYYEU.

qui avait assisté à cette conversation, ne trouvait pas dans la figure de l'étudiant en médecine les brillantes qualités dont le docteur l'avait doué ; Cyprien souffrait de voir prés de Suzanne un jeune homme lancé tout d'un coup dans son intimité par la ruse à laquelle il était associé.

De temps en temps, Garnier relevait la tête et cherchait, sans la trouver, une espérance dans les yeux du docteur mécontent du singulier état des esprits réunis dans la mansarde ; cependant, comme il était prés de Claude, il le poussa du coude, lui montra la malade et lui fit un geste qui signifiait : Allons, parlez? Claude ne put résister à cet ordre, et fit une question banale à la Garnier ; mais la distinction manquait au son de sa voix : l'intérêt que l'aveugle trouvait ordinairemant dans le timbre de ceux qui lui parlaient était absent. Elle fit un geste de surprise.

— Est-ce votre cousin qui me parle, madame Le Pelletier?

— Oui, répondit très-bas la veuve du président, qui se sentait honteuse de ce petit mensonge. Peut-être même n'eût-elle pas répondu si elle n'avait rencontré les yeux du docteur Richard. La Garnier sortit son bras de dessous la couverture et chercha hors du lit. Le médecin comprit le geste et fit signe à Claude de donner sa main à la malade. Les aveugles jouissent d'une délicatesse exquise de toucher qui les trompe rarement : la Garnier parcourut lentement de sa main celle de l'interne ; elle semblait l'étudier dans tous ses détails, et le résultat ne parut pas satisfaisant, à voir la singulière physionomie qu'elle prit après avoir palpé longuement la main de Claude.

Cyprien suivait cette scène avec un intérêt particulier; il eût été heure.ux que l'aveugle reconnût qu'on la trompait.

— Est-ce bien la main de votre cousin, demanda-t-elle. — Oui, répéta encore d'un ton de voix plus bas que le premier madame Le Pelletier. — Il s'appelle?

A cette question, le silence commença, car la veuve du président avait oublié le nom de l'étudiant en médecine.

— Parlez donc ! fit d'un geste brusque le docteur à son interne. — Claude Bernain, répondit l'étudiant. — Merci, monsieur, dit l'aveugle en laissant retomber la main de Claude. Mademoiselle Suzanne est là? ajoutat^elle. — Oui, madame Garnier, tout près de vous.

Etait-ce pour comparer les deux timbres de voix que la malade avait fait cette question? Peut-être cherchaitelle entre Claude et Suzanne les traces d'une parenté qui Fétonnait ; semblant poursuivre son examen, elle prit tour à tour les mains de Suzanne et de sa mére, et la jouissance qu'elle éprouvait dans cette pression fit évanouir l'impression désagréable qui avait paru un moment sur ses traits ridés.

Le docteur Richard suivait cette scène avec attention; quoique recouverts d'un voile, les yeux de l'aveugle étaient pour ainsi dire voyants. Le fait important était de constater que la vie n'avait pas quitté le siège de ce sens. Quant aux petits drames intimes qui se jouaient dans le cœur de chacun des personnages présents, le docteur n'y prêtait qu'un médiocre intérêt. Ce qu'il avait désiré se réalisait : mettre en présence Claude et Suzanne lui suffisait pour l'instant; plus tard, il interrogerait tour à tour chacun d'eux et recueillerait les observations de madame Le Pelletier sur l'étudiant. Mais si les trois personnages intéressés ne se rendaient pas compte des projets du docteur, il n'en était pas de même de Cyprien, qui, retiré dans un coin de la mansarde, assis prés du mari de l'aveugle, se sentait blessé par les mille serpents de la jalousie qu'il tâchait d'étouffer en lui-même et qui le mordaient sans relâche.

MONSIEUR DE BOISDllYVER.

Combien il trouvait amère cette punition, et combien son châtiment lui paraissait mérité ! S'il avait été seul dans sa cellule, il eût crié, pleuré. Dans cette mansarde, soumis à sa robe, il lui fallait affecter le calme, la tranquillité. Pour la dernière fois il venait chez les Garnierl A l'avenir il ferait passer les secours de M. de Boisdhyver, mais il ne mettrait plus les pieds dans cet endroit dangereux où il ressentait les tortures de l'enfer. Ainsi arriverait-il à oublier l'ovale pur de la jeune fille qui semblait à peine s'être aperçue de sa présence.

Tout à coup son nom le fit tressaillir et coupa court à ses réflexions amères. L'aveugle demandait si M. Gyprien était parti.

— Je suis ici, répondit-il.

— Pourquoi si loin? demanda la Garnier. J'aime tant à vous savoir près de moi; il me semble que j'ai un ange gardien. — Laisse M. Gyprien, dit le mari qui, en voyant un livre de prières ouvert sur les genoux du prêtre, s'imagina qu'il priait.

Madame Le Pelletier, qui le croyait aussi, le dit à l'oreille de l'aveugle.

— Alors, reprit elle, ne le dérangez pas.

Peu de temps après, le docteur Richard vint près da Gyprien en marchant sur la pointe des pieds et l'entraînant vers la fenêtre :

— Monsieur l'abbé, lui dit-il, je suis obligé de m'absenter; j'ai suffisamment observé la malade : je me décide à attendre... Veuillez donc, je vous prie, dire â Monseigneur qu'il n'y a encore rien à faire... Je vous laisse avec ces dames.

Après avoir serré la main de Gyprien, le docteur fit signe à Glaude Bernain de sortir avec lui ; l'étudiant, que cette scène intéressait médiocrement, prit congé des daines Le Pelletier en les appelant mesdames, Ge qui frappa la Garnier;

— Je ne vous avais pas encore entendu parler de ce cousin, dit l'aveugle.

Ne recevant pas de réponse :

— Est-ce qu'il habite Bayeux? — Oui..., depuis quelque temps, répondit Garnier, qui était tranquillisé par les paroles du médecin, et qui voulait éviter un nouveau mensonge à madame Le Pelletier.

Un poids avait été enlevé du cœur de Gyprien à la sortie de l'étudiant ; cependant, il ne se rapprocha pas tout d'abord des dames Le Pelletier. Fietiré dans l'embrasure d'une fenêtre, rafraîchissant sa tète à l'air pur, il regardait dans la rue.

Le grenier de ces pauvres gens est situé au-dessus d'un troisième étage : c'est le dernier degré de la misère dans les petites villes, surtout à cette époque où une maison à trois étages était une innovation. De la fenêtre du grenier on plonge sur une rangée d'ormes tranquilles qui forment des voûtes de verdure sur la tête des rares promeneurs de Bayeux. Au-dessus des arbres, au bout de la promenade, se détache le clocher gothique de la cathédrale : l'esprit de Gyprien s'envola vers ce clocher qui lui représentait sa vie future, mais ce ne fut pas sans s'arrêter d'abord aux cîmes des ormes verdoyants. La nature apparut avant la société ; mille souvenirs du village où avait été élevé Gyprien se présentèrent en foule. Il retrouvait ses camarades, avec lesquels il avait joué dans les bois, arrivés à la jeunesse, devenant laboureurs, vivant à Pair pur, au soleil, menant une vie fatigante aux champs, rentrant à la ferme, trouvant la ménagère occupée à dresser la table, pendant que les enfants couraient autour en frappant la table de leurs couverts de bois. Son père n'était pas riche ; sa vie avait été une longue fatigue pleine d'inquiétudes sur la récolte ; cependant, il vécut en paix avec sa mère, et il vivait seul depuis longtemps sans regretter le passé et sans craindre l'avenir. La vue

de la cathédrale inspirait à Gyprien ces souvenirs : les pierres noires à l'extérieur, les murs verdàtres au dedans, les prêtres, les chanoines que la vie ecclésiastique avait marqués de son cachet austère, les mœurs claustrales lui apparurent en un moment froides et rigoureuses. Pour la première fois depuis son entrée au séminaire il se laissa aller à ces pensées qui l'étonnaient.

. Au bas de la maison des Garnier est un atelier de charron qui a établi en pleine rue des poteaux de bois à demeure pour ferrer les chevaux ; un ouvrier était occupé à cette besogne et sifflait en enfonçant des clous dans la corne d'un cheval : il était libre ! Le facteur passait avec sa boîte vernie sur la poitrine et portait ses lettres en ville : il était libre ! Dans les greniers voisins, on apercevait entre deux pots de fleurs des mères de famille qui, faisant danser leurs enfants sur les bras, les penchaient à la fenêtre pour leur montrer le mouvement de la rue : heureuses mères, elles étaient libres ! Au loin, tout au bout de la rue, les garçons revenaient de l'école en se poursuivant : libres aussi ! Un vieux militaire, débitant de tabac, assis sur un banc de bois adossé contre la maison, fumait tranquillement sa pipe dont la fumée se perdait dans le feuillage d'une vigne grimpante, libre encore ! Les oiseaux qui descendaient des tours de la cathédrale pour s'abattre sur les ormes verts, libres ! libres ! Et au bout de la promenade, le vieux clocher recouvrait un petit groupe d'hommes enchaînés pour la vie, renonçant à la société, privés des joies de la famille, enfermés dans l'étroitesse d'une vie mesquine.

C'est ainsi que s'amassent dans l'esprit des réflexions qui couvent longtemps comme une maladie, s'abattent sur le front, plissent les yeux, mordent les joues, et enlèvent aux lèvres ppretè des premières années de la jeunesse.

LA NOCE N0R3IANDE

Le vicaire que l'évêque envoya au village des Vertes- Feuilles en remplacement du curé Caneva avait ordre de tenir M. de Boisdhyver au courant de la situation des esprits à la suite des faits qui s'étaient passés dans le pays. Les dissensions aiguës commençaient à se calmer, mais le calme n'était pas encore revenu dans les familles, et le parti de l'ancien curé avait conservé un sentiment d'hostilité sourde que le vicaire ne jugeait devoir s'éteindre que longtemps après. Les haines subsistaient entre parents, entre amis ; elles tiraient leur force de ce que, journellement, les partis se trouvaient en présence et ne manquaient pas de les raviver par des paroles d'amertume.

C'étaient les partisans du curé Caneva qui se montraient les plus intolérants ; cela se voit surtout dans les petits pays où la religion, mal interprétée par des esprits étroits, leur montre leurs antireligionnaires comme des caco-démoniaques qui corrompent tout ce qu'ils touchent. En descendant des causes générales aux particulières, le Vicaire signalait à l'évêque divers faits isolés qui montraient la profondeur des dissensions, et Luce Niquet, la base et la victime du désordre. Fiancée à un garçon du village qu'elle aimait et dont elle était aimée, la famille de son futur s'opposait maintenant à son mariage. Les deux jeunes gens, dans le principe, avaient tenté d'échapper à l'autorité de leurs parents, et se donnaient des ren-

dez-vous ; mais une coalition de vieilles femmes s'était formée pour soustraire le jeune homme à l'influence de Luce Niquet, et la famille de Louis Clérin fut informée que toutes les nuits le garçon s échappait pour aller causer à la fenêtre de celle qui passait pour une diablesse.

Les propos les plus singuliers coururent sur le compte de la pauvre fille, qui était retournée à l'église accomplir ses devoirs religieux et qui faisait frissonner, disait-on, l'eau du bénitier, quand en entrant elle y trempait ses doigts : elle passait pour irréligieuse depuis le prêche du curé Caneva ; elle devint facilement sorcière. Son chat ne tarda pas à devenir son complice ; il avait l'habitude de la suivre jusqu'au bout de la rue, devinait quand elle rentrait et allait à sa rencontre ; si jusque-là on avait admiré sa gentillesse, il fut déclaré bientôt suppôt de Satan, et il eût péri victime de ses prétendues connivences diaboliques, si l'effroi qu'il inspirait n'eût empêché de s'en approcher.

A l'église, le vide se formait autour de la pauvre Luce ; chacun suivait de l'œil se?, moindres mouvements. La terreur même s'emparait de» esprits les plus faibles, qui craignaient que sa présence n'amenât un malheur, peut-être la chute soudaine de la voûte, pour châtier une fille hypocrite qui affectait les semblants de la religion. Les variations de la température étaient attribuées à Luce Niquet. Quand, au sortir de l'église, un grand vent s'élevait ou que la pluie commençait à tomber, on parlait des récoltes en secouant la tête, surtout si Luce avait passé près d'un champ ou d'un enclos, car on lui supposait la puissance d'empoisonner de son souffle les biens de la terre. Sans la protection vigilante du maire et du nouveau curé, Luce Niquet eût couru de grands dangers, car quelquefois dans les veillées on abordait la question de détruire la sorcière, Ton- emie du village.

Un seul moyen était offert à Luce Niquet et à son pére de recouvrer leur ancienne tranquillité : quitter le pays ; mais le père Niquet, sans fortune, vivait entièrement du travail de ses bras, et il entrait dans d'énormes fureurs quand on l'entretenait de ces propos.

M. de Boisdhyver suivait ces rapports avec un cuisant intérêt, soucieux du mal qu'avait causé le curé Caneva dans cette commune si tranquille. Un matin l'évêque fit prévenir Cyprien de se disposer à l'accompagner au village des Vertes-Feuilles; il était rayonnant, car il croyait avoir trouvé le véritable moyen de ramener la concorde dans ces cœurs troublés. L'abbé Ordinaire était du voyage : ce fut la seule vengeance que tira l'évêque de la conduite de son vicaire général aux assises du tribunal de l'officialité. Seulement celui-ci ne fut pas prévenu de robjet du voyage de l'évêque; aussi sa physionomie bilieuse prit-elle d'abord une expression de joie mal dissimulée.

L'abbé Ordinaire se croyait victorieux ; dans le fond de sa pensée il s'imaginait que ses actes et ses discours avaient inspiré quelque crainte à M. de Boisdhyver, qui, pour ne pas l'avoir pour ennemi, préférait à l'avenir l'initier à ses projets; mais sa joie fut de courte durée lorsqu'il s'aperçut que le cocher prenait le chemin du village des Vertes-Feuilles. Sans comprendre le but du voyage de M. de Boisdhyver, il sentait qu'un événement allait se passer qui ne cadrait pas avec les idées qu'il caressait.

On arriva bientôt au village, situé à deux lieues seulement de Bayeux ; aussitôt l'évêque se fit conduire à la cure, pour se faire rendre compte de vive voix des moindres petits faits que le nouveau curé n'avait pu faire entrer dans sa correspondance. Un autre que M. de Boisdhyver, après avoir écouté tous ces rapports, eût dit à l'abbé Ordinaire :

— Voyez, monsieur, à quoi peut mener un zèle reli-

MONSIEUR DE BOISDHYYER.

gieux mal compris ; jugez maintenant la conduite de l'abbé Ganeva ?

Mais révêque n'employait pas ces moyens trop directs; il n'aimait pas à sermoner. Sa vie se résumait à étaler d'un côté le bien et le mal, à en démontrer les bons et les méchants côtés, et à faire en sorte, par sa douceur, que l'on choisît plutôt le bien que le mal. Le vicaire général feignit de ne pas comprendre cette leçon et ne dit pas un mot en faveur du curé Ganeva, son protégé; mais cette nouvelle enquête n'était pas seulement le but de M. de Boisdhyver, qui pria le curé des Vertes-Feuilles d'envoyer chercher le maire. Gelui-ci arriva bientôt, qui confirma l'état de désordre des esprits : il avait assisté aux premières étincelles de l'incendie, l'avait vu se développer peu à peu, enfin gagner tout le village. 11 déplorait le mal sans accuser le curé Ganeva, son principal auteur. L'évêque lui demanda si l'on pouvait faire venir à la cure Luce Niquet. 11 avait le dessein d'entendre de la propre bouche de la victime ses souffrances ; mais le maire ouvrit un avis plus favorable.

— Monseigneur, si vous le désirez, j'enverrai chercher la famille de Louis Clérin, et la jeune fille avec son pére. Il se peut qu'en votre présence les parties perdent cette aigreur et cette hostilité devant lesquelles jusqu'ici mon bon vouloir a été impuissant.

Le maire était un homme de sens; n'ayant pas réussi par l'autorité civile, il espérait que le pouvoir religieux pénétrerait plus vivement au fond de ces esprits naïfs ; des ordres furent donnés pour que les Glérin et les Niquet vinssent au presbytère, sans connaître par avance le but de leur démarche.

La cure des Vertes-Feuilles est située presque en haut du village qui s'étend et se déroule sur un versant de monticule. De là on aperçoit presque toutes les maisons des paysans qui, dans cette partie de la France, sont ai-

ItO MONSIEUR DE BOISDÎIYVER,

ses. La portion du village la plus pauvre est occupée par les chasseurs de mulots et de taupes, célèbres par leur adresse dans toute la Normandie. C'est aux Vertes-Feuilles qu'a été composée la fameuse chanson :

Taupes et mulots Sors de mon clos Ou je te casse les os.

A cette saison, les chasseurs de taupes étaient partis : aussi ne voyait-on que peu de cheminées laisser échapper de petits flocons de fumée qui montrent la vie à l'intérieur.

L'évêque regarda longtemps ce village aux toits d'ardoise et de tuiles qui semblaient n'abriter que la tranquillité : les clos étaient entretenus avec soin, les pommiers et les poiriers couverts de fruits. Un grand soleil inondait toute la vallée ; un petit vent fm de mer aidait à supporter les ardeurs du midi. On eût juré que cet endroit était le plus heureux de la terre, qu'il n'y avait qu'à s'y laisser vivre et que les agitations de la ville ne pouvaient pénétrer dans ce riant séjour. Cependant, par la faute d'un seul homme, sous ces toits de chaume, dans ces vergers fertiles, la discorde avait introduit son poison.

M. de Boisdhyver,' pour réfléchir plus paisiblement à sa mission, entra dans une petite allée d'arbres faisant partie du jardin de la cure. Là il échappait à l'ardeur pénétrante du soleil, et il se promena à grand pas jusqu'à ce qu'il fût averti par la sonnette de la cure que quelqu'un venait d'entrer. Bientôt le curé lui présenta la famille du jeune homme qui faisait tant d'opposition à Funion de Luce. Il ne fallut pas une longue conversation à l'évêque pour s'apercevoir que des intérêts ra^tériels, bien plus que religieux, séparaient les deux familles.

MONSIEUR DE BOISDIIYVER.

Les Clérin avaient laissé leur fils Louis se porter comme prétendu de Luce, espérant qu'à la première occasion il serait facile de hâter une rupture. Le père de Luce était pauvre et il ne donnait pas de dot à sa fille, fait aussi mal vu au village qu'à la ville ; mais comme les Clérin ne voulaient pas faire mine de peser sur la volonté de leur fils, ils attendaient une brouille quelconque entre les promis pour essayer de ramener Louis vers un meilleur parti. L'anathème lancé par le curé Caneva servit merveilleusement les vues des fermiers qui devinrent tout à coup les plus zélés défenseurs de la religion : une partie des troubles qui éclatèrent dans le village des Vertes- Feuilles fut leur ouvrage, car ils avaient intérêt à envenimer Faffaire et à faire naître de tels désordres, que Luce fût obligée de quitter le village. Quoique rusés, les fermiers laissèrent passer dans la conversation le bout de l'oreille, et M. de Boisdhyver feignit de croire qu'ils avaient été réellement emportés contre Luce par une dévotion outrée.

— Voilà des gens bien pieux, dit-il à M. Ordinaire qui l'assistait pendant cette conversation. — Oui, Monseigneur, répondit le grand vicaire triomphant d'avoir rencontré dès l'abord des partisans du curé Caneva. — Cependant je regretterai toujours que cette malheureuse fille soit sacrifiée à une sorte d'intolérance.

M. Ordinaire répondit en parlant de la foi dont on ne pouvait trouver la preuve que dans l'intolérance.

— Ces paysans ont-ils la foi ? demanda en souriant M. de Boisdhyver.

Pour s'en assurer, étant retourné à Bayeux, il chargea de nouveau le curé des Vertes-Feuilles d'offrir, de sa part, une dot à Luce Niquet, et de rendre le fait assez public dans le village et les environs pour que la pauvre fille fût vengée des attaques dont elle avait été l'objet.

A la première nouvelle que l'évêque avait doté Luce, la

renommée publique voulut que la fille du bûcheron devint tout à coup une riche héritière : c'était cependant une dot modeste, mais, dans les circonstances actuelles, elle prenait de l'importance par la qualité de celui qui l'offrait.

Les Clérin oublièrent aussitôt leurs rancunes religieuses, et d'après les menées adroites du nouveau curé, qui, suivant les instructions de M. de Boisdhyver, employait son influence à rapprocher ses paroissiens autant que M. Caneva en avait dépensé à les séparer, une réconciliation eut lieu entre les deux familles.

A quelque temps de là le curé annonça à l'église les bans de Luce Niquet et de Louis Clérin. Un murmure bruyant et joyeux se fit entendre à cette nouvelle, car chacun était embarrassé de la situation pénible où il se trouvait depuis l'anathème.

La moitié des familles étaient divisées ; on se rencontrait à chaque pas avec un adversaire ; les affaires en souffraient. Aujourd'hui, le mariage annoncé rapprochait amis et ennemis ; la joie éclatait sur tous les visages. Mais la surprise et la stupéfaction furent poussées au plus haut degré quand le prêtre fit suivre la lecture des bans de cet avertissement inusité : (( Monseigneur de Boisdhyver, évêque de Bayeux, viendra bénir l'union des époux. » C'était la réhabilitation la plus complète que Luce eût jamais pu espérer; l'honneur de cette bénédiction dissipait les tortures morales par lesquelles la jeune fille avait passé. Elle s'évanouit de joie dans cette église dont elle s'était vue chasser six mois auparavant ; mais l'évanouissement ne fut pas de longue durée. Les femmes l'entourèrent, s'empressèrent auprès d eJle, lui prodiguèrent mille soins, et les mêmes vieilles qui l'avaient dégradée précédemment auraient regardé comme une faveur de tomber à ses genoux à cette heure.

— Ah! disaient en sortant les vieilles superstitieuses,

MONSIEUR DE BOISBIHYER.

Luce n'a pas marché sur la patte d'un chat. — Ni sur la queue, disait une autre.

Dans cette partie de la Normandie, on croit que la fille qui a marché sur la patte d'un chat ne se mariera pas avant quatre ans, si la queue a été atteinte du même coup.

Les cérémonies particulières qui entourent une noce normande sont trop longues pour être décrites ici ; on les avait augmentées encore pour la réception de M. de Boisdhyver. Le pays, d'ailleurs, se prêtait tout entier à cette noce : il fallait effacer la discorde qui séparait les habitants, et l'année semblait devoir être pommeiise. On ne voyait pas sur les routes de tas de quétines, qui sont des pommes tombées avant la maturité ; et la récolte s'annonçait avec abondance.

Tous les jours, maintenant, Louis voyait Luce et remplissait ce qu'on appelle dans le pays la bienvenue; la dot convenue, les parents s'étaient donné les bonnes paroles. Tout le village se préparait à cette solennité, qui devait laisser dans le pays des souvenirs imposants. M. de Boisdhyver vint de Bayeux avecM. Du Pouget, qui pouvait lui expliquer le mieux les coutumes du pays; Cyprien et les serviteurs ordinaires de l'évêque le suivirent également.

Si un village est mis en émoi par une simple noce, on pense quelle curiosité emplissait les esprits. Chacun était avide de contempler l'évêque officiant avec ses habits de pompe. Le suisse de l'église avait peine à contenir la foule turbulente qui s'entassait devant la porte de la sacristie, attendant la sortie de M. de Boisdhyver avec une curiosité telle, que rien n'aurait pu la déloger de ce poste ; cependant le cortège triomphal s'avançait au dehors.

Les mariés se placèrent d'abord au milieu de la nef, sous le crucifix pendu à la voûte, suivant le cérémonial usité; ensuite, ils allèrent entendre l'Évangile au maîtreautel et firent une station à l'autel de la Vierge pour y déposer leurs cierges.

Les anneaux échangés, M, de Boisdhyver monta dans la môme chaire d'où le curé Caneva avait anathématisé la jeune fille qui, à cette heure, était triomphante, près de son fiancé, subissant l'inlluence de la belle physionomie de l'évêque. Autant les voûtes avaient retenti des cruelles paroles du précédent curé, autant M. de Boisdhyver prit h tâche de les effacer, pour ainsi dire, en prenant pour texte la Miséricorde.

Ayant commencé par faire une allocution aux nouveaux mariés, maintenant il s'adressait aux paysans, qui l'écoutaient comme le Messie. M. Du Pouget eut, à propos du sermon, un de ces mots heureux qui peignent tout à la fois l'évêque et ses auditeurs : ~ « Si l'oreille ne comprend pas, disait-il, l'âme entend. )) Suivant- son habitude, le discours de M. de Boisdhyver fut court; rarement il dépassait un quart d'heure dans ses prêches, et il recommandait instamment aux prêtres de ne jamais parler plus de dix minutes, certain qu'ils produisaient plus d'effet dans ce bref espace de temps.

Certainement, ce conseil n'eût pas été suivi par les orateurs de profession, qui ont besoin d'un temps plus considérable pour préparer leurs effets, s'échauffer, et arriver à de certains mouvements oratoires que M. de Boisdhyver n'ambitionnait pas. Ses discours ne ressemblaient en rien à des discours préparés : l'artifice de la parole en était chassé ainsi que les grands mots, les citations latines, et tout ce qui sert d'ordinaire à provoquer l'admiration des masses. L'évêque parlait simplement et savait se faire entendre des gens de toutes les classes. Ses discours roulaient presque constamment sur des sujets à la portée de tous, et il se gardait d'entrer dans les abst.^actions théologiques. Aussi les paysans des Feuilles- Vertes écoutaient-ils le prélat avec admiration ; on pouvait dire d'eux qu'ils él aient suspendus aux lèvres de l'évêque.

MONSIEUR DE BOISDHYVEH.

Cependant la cérémonie touchait à sa fin ; déjà on entendait à la porte de l'église le tumulte du cortège, précédé du sonneur de violon, qui attendait la mariée. Quand Luce et Louis sortirent, fiers de la solennité avec laquelle ils avaient été unis, des décharges de vieux mousquets et de boites les accueillirent. Suivant l'usage, un garçon présenta la main à la mariée, la fit danser un moment et en reçut un ruban; un autre garçon eut le privilège de prendre Luce par la taille et de la porter sur la selle d'un cheval ; ainsi que le premier, il fut payé de ses soins par un ruban que la mariée détacha de sa ceinture.

Tout l'attirail des grandes noces était préparé sur la place : l'armoire couchée sur une charrette, la fameuse armoire qu'apporte en mariage toute fille à son fiancé ! C'est une haute armoire, sculptée par un habile ouvrier, qui représente la consécration du mariage mieux que lo oui prononcé devant le maire. N'est-ce pas le symbole de l'économie, de l'emmagasinement, que cette armoire envoyée par la fiancée à la maison des noces avant d'y entrer elle-même? Le symbole est encore plus vivement confirmé par la présence de la sœur de la mariée sur le devant de la charrette, assise sur les oreillers du lit nuptial, tenant en main un rouet et une quenouille. Luce n'avait pas de sœur; mais une de ses cousines avait accepté avec empressement de jouer le rôle de la personnification du travail dans cette heureuse noce. Avec ce rouet et cette quenouille, on comprenait que la grande armoire sculptée serait bientôt remplie de linge tissé par une habile ménagère. Sur le chemin, d'après le cérémonial usité, la couturière distribuait des paquets d'épingles aux jeunes filles qu'elle rencontrait.

M. de Boisdhyver et son cortège de prêtres suivaient la noce, car il restait encore quelques cérémonies religieuses à accomplir, quoique, au sdrtir de l'église, les symboles profanes prissent le dessus. La porte du fiancé

iMONSIEUll DE BOISDHYVER.

était défendue par trois barrières de rubans, de chapelets, de fleurs, que la mariée devait franchir; ensuite le cortège entra dans la chambre, où Févêque bénit le lit nuptial, et pendant que la mariée rendait visite aux voisins et aux voisines, leur portant des épingles et recevant en échange des quenouilles de chanvre et de lin, M. de Boisdhyver rentrait au presbytère pour dépouiller ses habits épiscopaux, car il avait promis d'assister au festin, au premier repas seulement, l'habitude étant de rester trois jours et trois nuits sans se lever de table. Déjà le mari aidait le cuisinier pour hâter la réussite de ce gros repas, et les pauvres se présentaient, réclamant la part à Dieu sur les rimes d'un vieux couplet orné d'une mélodie touchante. Par les soins de Luce, de la soupe et des pains avaient été préparés pour les pauvres, qui doivent être les premiers servis, pour que le mariage tourne à bien.

Des masques, des follets, des cavaliers montés sur des chevaux de bois emplissaient la rue des mariés de leur sauvage musique. Une coutume singulière fit que M. de Boisdhyver, qui revenait du presbytère, fut accompagné par ces masques grotesques, qui s'imaginaient naïvement lui rendre hommage en soufflant deux fois plus fort qu'à l'ordinaire dans leurs cornets et leurs trompes. C'étaient les mascarades qui avaient poussé si loin l'indignation du curé Ganeva. Qu'aurait pensé le vicaire général Ordinaire s'il eût vu un évêque suivi et acclamé par une bande de masques? M. de Boisdhyver sentait quel singulier rôle le hasard lui avait ménagé ce jour-là, et il pria le curé des Feuilles-Vertes d'engager les masques à ne pas le suivre ; mais les garçons du village, croyant que leur coi'tége était le plus grand hommage qu'ils pussent rendre à M. de Boisdhyver, ne voulaient pas entendre les remontrances de leur curé. L'évêque sourit et prit cette burlesque cérémo.iie en patience. D'ailleurs on approchait de

la maison des fiancés, où les masques n'avaient pas le droit d'entrer avant la nuit.

Déjà la noce était à la danse ; car les Normands ne perdent pas de temps les jours de fête, où Ton ne quitte la table que pour la danse et la danse que pour la table. Danser, manger, jamais dormir, telle est la conduite ordinaire d'une noce pendant trois jours, sans compter le raccroc du dimanche suivant, où l'on recommence cette vie de félicités, qui se traduit par ce dicton : Manger la paille du lit de la bru. »

M. de Boisdhyer était revenu avec le curé des Vertes- Feuilles offrir un cadeau à la mariée. A la fin d'une contredanse, les époux font le tour des quadrilles, et la mariée tend son tablier afin que les danseurs y jettent leurs présents. Luce recueillait ainsi de la toile, des bouteilles de vin, de la faïence. M. de Boisdhyver lui passa au cou une jolie croix. Une grosse et bruyante joie emplissait les salles; mais le repas n'était pas encore prêt, et l'évêque put aller visiter, avec le desservant du village, un malheureux qui se mourait d'une lente phthisie dont la durée étonnait les paysans, car, aux derniers feux de Saint-Jean, il avait été porté prés du candiote on avait recueilli des charbons du candiot pour lui porter bonheur en les mettant sur sa cheminée, et il n'était pas guéri !

Il y a encore dans ces villages des restes de superstitions dont témoignent des couronnes de lierre et d'œufs entrelacés, placés à chaque porte ou au-dessus du foyer, avec des couronnes d'herbes de la Saint-Jean, pour préserver de la foudre et des voleurs. Quelques-unes de ces coutumes sont touchantes et dénotent dans ce peuple un fond de bonté ; mais d'autres sont purement inspirées par la peur et l'ignorance. Cependant M. de Boisdhyver ne put voir sans émotion, aussitôt qu'on eut découpé à table, le premier morceau de rôti enfermé dans une ar-

MONSIEUR DE liOlSDiiïVEU.

moire, et réservé pour les parents absents. Le frère de Luce Niquet était un matelot de la marine militaire, parti depuis deux ans sur un vaisseau faisant une expédition autour du monde ; on lui conservait un morceau de viande qui devait servir à connaître de ses nouvelles. Si la viande restait intacte, on augurait qu'il se portait bien ; si elle se moisissait, l'absent était malade ; si elle se gâtait, il était mort.

Le cidre aussi jouait un grand rôle^dans la cérémonie. On avait fait asseoir une jeune fille sous la poutre; elle devait boire le premier et le dernier verre de cidre du repas pour se marier dans l'année. Sans doute, vers la fin de la Restauration, les paysans commençaient à rire de ces usages et de ces superstitions, mais elles étaient encore fortement enracinées chez quelques-uns.

Le chanoine Godeau manquait à ce repas énorme, où se trouvait placé, comme une statue sur une colonne, un croupion d'oie fiché sur des allumettes et posé sur une bouteille afin de stimuler l'ardeur des buveurs de cidre. Ce délicat morceau était la récompense de celui qui avait le plus englouti de pots de cidre; sans cette prime, deux tonneaux de cidre mis en perce exprès pour le repas et posés sur une table haute, décorés de rubans et de faveurs de toutes couleurs, n'en eussent pas moins été bus et vidés le même soir. L'eau-de-vie, le genièvre servaient à pousser le cidre, et M. de Boisdhyver, qui n'avait jamais assisté à une fête de paysans, était surpris de la rapidité avec laquelle on allait de la table aux tonneaux, d'autant plus que le verseur se plaisait à constater à haute voix le vide qui s'opérait à chaque instant dans les tonnes.

Les chansons commencèrent à se réveiller dans le gosier des buveurs, d'où elles ne demandaient qu'à sortir. Le futur chanta une espèce de chanson de noce qui sert à déployer toutes les richesses de sa garde-robe*

MONSIEUR DE BOISDIIYVER.

Il s'agit des bottes, si révérées dans certains villages, qu'on en voit pendues au plafond qui ont chaussé trois générations. La Normandie n'est pas tout à fait aussi ménagère des bottes que la Bretagne où les jeunes gens vont pieds nus à la messe et ne chaussent leurs bottes que sous le portail de l'église, mais les bottes ont toujours été un objet de respect pour le campagnard. Louis chanta le premier couplet :

J'ai encore dans mon coffre. Les bottes à papa grand, Que je mets fêtes et dimanclies Le jour de carême prenant.

Cette chanson a laquelle toute la table répondait par un refrain, ne variait que suivant la condition de fortune de l'époux. Au second couplet il chantait :

J'ai encore dans mon coffre Les chemises à papa grand, etc.

Au troisième, c'était la perruque du grand-père; le chapeau arrivait au quatrième couplet, et le mari détaillait ainsi chaque objet provenant de ses aïeux et formant un nouveau couplet. Plus il y avait de couplets, plus le futur était pourvu d'effets, de linge et de mobilier, et plus la noce répétait avec joie le refrain. M. de Boisdhyver jugea prudent de laisser la noce à sa jubilation. Déjà les propos salés allaient leur train et les buveurs voulaient apprendre à Luce Niquet la fameuse oraison : « Benedicite, je me couche; je ne sais pas ce qui va me venir, je m'en doute. »

L EYECHE RESTAURE

Les travaux de l'évêché étaient terminés ; M. de Boisdhyver put y faire son entrée et recevoir dignement les personnes qu'il désirait inviter à ses soirées. Sans avoir mie apparence somptueuse, le nouvel hôtel prit l'aspect qui convient à la grandeur de l'épiscopat moderne. Les anciens murs d'enceinte, que le temps avait couverts de sa rouille noirâtre, furent grattés jusqu'au vif, et retrouvèrent leur couleur primitive de pierre un peu jaune. Toute la rue du Cloître qui mène à l'évêché fut dépouillée des mousses humides et des bouquets d'herbe entre chaque pavé, qui ne contribuaient pas peu à donner à ce quartier l'aspect des grandes voies abandonnées. La cour d'honneur de l'évêché fut dallée avec d'anciennes pierres tombales usées qui emplissaient depuis longtemps les galeries supérieures de la cathédrale. Une statue de Fénelon en marbre blanc, envoyée de Paris, s élevait au milieu de la cour selon les ordres de M. de Boisdhyver : c'était placer Févêché sous le patronage d'un prélat distingué par son beau caractère et la pureté de ses écrits. A la place de l'ancien escalier de pierre qui menait à la grande porte vitrée du rez-de-chaussée, et qui se composait de vieilles marches presque toutes ébrèchées et disjointes, l'architecte construisit un bel escalier à marches larges, s'étalant sur le devant de la façade et donnant au corps de bâtiment une base plus importante. Les greniers de l'ancien évêché étaient remplis de débris de

MONSIEUR DE BOISDHYYER.

toute espèce : vieilles grilles, vieilles boiseries, vieilles statues mutilées, auxquelles personne ne prenait garde, à cause de la poussière et des toiles d'araignées qui s'en étaient emparées.

Un état analytique avait été tenu de toutes ces vieilles boiseries, que Cyprien reçut ordre d'examiner. D'après son rapport, M. de Boisdhyver put choisir des objets d'art curieux qui, restaurés, reprirent leur ancienne magnificence. C'est ainsi que des grilles basses, ouvrages de serrurerie remarquables par la finesse de leurs sculptures, vinrent étaler leur ventre et leurs somptueux ornements dorés de chaque côté de l'escalier. En grattant les murs intérieurs de la c^ur qui avaient été couverts à différentes reprises de couches de chaux épaisses, sur lesquelles la pluie et le mauvais temps avaient déposé leur crasse, on retrouva d'abord au rez-de-chaussée des sculptures en ronde-bosse peu accentuée, sorties vraisemblablement du ciseau d'un élève de Jean Goujon.

Le bâtiment semblait avoir été construit à trois époques différentes : la base appartenait à la renaissance ; le premier étage, contenant des marqueteries en briques de couleur, était évidemment de la fin du régne de Louis XIII; pour le second étage, il avait été refait après coup par suite d'éboulement ou d'incendie, et l'art ronflant et maniéré du dix-huitième siècle y avait imprimé ses contournements, ses choux et ses astragales. Ainsi restauré à l'extérieur, le palais épiscopal fournit de curieux commentaires aux imaginations archéologiques de la Normandie. M. du Pouget n'apporta pas un mince concours à l'embellissement de l'évêché ; guidé par lui, Cyprien put prendre une teinte de connaissances monumentales qu'il ignorait jusque-là. Zélé et pieux conservateur des églises du diocèse, on ne pouvait reprochera M. du Pouget que de se laisser entraîner trop loin par l'archéologie. Si un trait peut donner l'i-

MONSIEUR DE BOISDIIYVER.

dée d'un homme, l'anecdote suivante circulait dans le clergé sur M. du Pouget, qui, prêchant l'Avent dans une petite église de campagne des environs de Bayeux, monta en chaire, s'agenouilla, pria, se releva a Mes frères! » s'écria-t-il. Et il promenait ses regards dans le vaste espace de l'église pour mieux assembler ses idées. Tout à coup, sa figure changeant d'expression, il saisit un crayon placé prés de ses notes, fixa ses regards sur un pilier, les reporta sur son papier; ses yeux s'animèrent, sa main s'agita, l'auditoire s'inquiétait, et pendant un quart d'heure demeura stupéfait.

M. du Pouget, frappé par un bizarre chapiteau où s'entrelaçaient des moines et des diables, oubliant tout à coup ses auditeurs, s'était mis à dessiner le chapiteau. Quand, plein de contentement d'avoir fixé sur le papier un spécimen curieux de l'art symbolique du moyen âge, M. du Pouget fut tiré de sa fièvre artistique, il s'aperçut seulement alors que depuis vingt minutes il tenait l'auditoire dans la stupéfaction. Troublé, ayant perdu le fil de ses idées, il renonça dès lors à prêcher en public.

Ce fut lui qui fit décorer le grand salon du nouvel évêché de vastes panneaux de l'époque de Louis XVI, où se remarquaient quelques nœuds d'amour sculptés et quelques colombes trop éprises; mais la couleur de chêne qu'on retrouva sous celle un peu coquette de gris-perle ajoutée précédemment, refroidit et apporta quelque calme dans ces délicieuses sculptures mondaines. Un mobilier d'ébéne, avec des encoignures en cuivreries dorées, acheva de décorer ce salon. A cette époque, la Normandie était pleine de ces sortes de mobiliers, alors sans valeur, qui n'avaient pas encore conquis le titre pompeux de curiosités, M. du Pouget fut heureuv de pouvoir appareiller, en courant tout le pays, un salon unique en son genre par l'harmonie des étoffes, des boiseries et des me.ubles.

MONSIEUR DE BOISDHYVEPt.

M. du Pouget fit part à M. de Boisdhyver des connaissances spéciales que le curé de la paroisse Saint-Nicolas, l'abbé Gratien, avait dans la science du jardinage. 11 est rare que le prêtre ne soit pas atteint d'une passion innocente : la manie s'empare de ces existences tranquilles et leur impose son joug tyrannique. L'abbé Gratien jouissait, non loin de son presbytère, d'un assez grand jardin dans lequel il passait les deux tiers de sa vie, et il en était le seul directeur. Jamais un terrassier n'aida le curé de Saint-Nicolas dans les travaux fatigants du jardinage; M. le curé bêchait, greffait, pompait, arrosait, brouettait, taillait, arrachait et semait.

Dans l'activité du jardinage, l'abbé Gratien enlevait sa soutane, sans s'inquiéter des ardeurs de l'été ni des frimas de l'hiver, et il restait ainsi en plein air, en culottes courtes, en bas noirs, en bras de chemise, ne conservant de son costume d'ecclésiastique que son rabat et sa calotte. Ce gros petit homme rubicond, avec son ventre proéminent qui ne demandait pas mieux que de se faire porter par la brouette, ruisselait de sueur en puisant de l'eau, en transportant du terreau, du fumier; il n'eut certainement pas rêvé un avenir plus agréable en paradis. Son jardin était pour lui un Eden, et les mauvaises langues prétendaient que le premier coup de la messe lui faisait toujours faire la grimace, car il ne quittait qu'à regret ses chères plates-bandes, sa serre si bien ornée et ses arbres fruitiers qui étaient son orgueil. Sans y attacher d'idée religieuse, il avait une dizaine de poiriers particuliers qu'il veillait l'hiver avec autant de soin qu'une mère en a pour son enfant : c'étaient des poiriers de bonchrétien, qui auraient fait paraître rabougris les plus beaux fruits des étalages parisiens de marchands de comestibles.

M. Gratien s'était acquis une renommée proverbiale par ses poires de bon-chrétien. Les paroissiens qui vou-

MONSIEUR DE BOISDHYYER.

laient l'amadouer ne lui demandaient pas comment il se portait, mais commençaient par l'interroger sur l'état des poiriers de bon-chrétien ; alors l'abbé Gratien disait ses transes, ses insomnies, ses rêves, ses petits bonheurs à l'époque de la floraison, ses grands malheurs quand survenaient les vers rongeurs et les gelées tardives. Les poires de bon-chrétien remplissaient sa vie; entre tous les fruits, c'étaient les favoris. S'il consacrait huit heures par jour à son jardin, les poiriers de bon-chrétien accaparaient deux tiers de ses regards et de ses pensées. Quand il disait l'hiver la messe à Saint-Nicolas, et que le froid le prenait aux pieds et aux mains, l'abbé Gratien ne pouvait s'empêcher de songer combien devaient souffrir des rigueurs de la saison ses pauvres poiriers; et il combinait sans cesse des engrais particuliers pour leurs racines, des bonnets bien chauds pour leur tête, des vestes bien ouatées pour leur corps, car il les habillait et les vêtissait dans la froide saison, comme de délicats enfants de prince.

L'égoïsme ne poussait pas M. le curé de Saint-Nicolas à agir ainsi, car il n'eut jamais les goûts friands du chanoine Godeau ; son plus grand plaisir était d'obtenir des fruits nouveaux d'une taille extraordinaire et d'une couleur remarquable, qu'il envoyait par sa gouvernante, en cadeaux, aux membres principaux de sa paroisse. A Paris, une assiette de ces beaux fruits eût coûté cinquante francs, mais M. Gratien ne mangeait jamais une poire chez lui. Quelquefois il acceptait une invitation à dîner; sa joie était immense au dessert quand il reconnaissait ses enfants, et il dégustait avec une sorte de joie gourmande les éloges que les fruits amenaient sur les lèvres des convives.

Si on ajoute à cette innocente distraction certains péchés qui tenaient une place de second plan dans l'esprit dû curé de Saint-Nicolas, on aura un portrait exact de

cet excellent homme, qui, en envoyant ses cadeaux à domicile, recommandait surtout de garder soigneusement les noyaux, car il avait l'orgueil des arbres qu'il avait plantés; s'il envoyait vingt pêches, il voulait qu'on lui rendît vingt noyaux, afin d'être le seul possesseur de cette espèce. Il se brouilla pendant une année avec le juge de paix qui , oubliant cette recommendation , avait laissé jeter à la rue les noyaux de ces pêches savoureuses; et ce ne fut qu'à la suite d'une enquête constatant que la servante seule était coupable de légèreté en cette affaire, qu'il rendit ses bonnes grâces au juge de paix.

En voyant le petit jardin noir et humide de l'évêché, M. Gratien, loin de se laisser aller au découragement, se sentit transporté d'orgueil. Il avait de la besogne. Les allées étaient obstruées par les excroissances parasites de rosiers qu'on ne taillait pas depuis plusieurs années, et qui semblaient vouloir revenir à leur état sauvage primitif. Les allées n'étaient jamais ratissées ; l'accumulation des feuilles, des branches pourries et tombées, formait une sorte de fumier naturel fort bon à être employé utilement ailleurs, mais qui ne témoignait guère des aptitudes de celui qui prenait soin du jardin du vivant de l'ancien évêque. Effectivement, madame Compère trouvant largement de quoi nourrir ses lapins dans le potager, le jugeait suffisamment entretenu pour servir de lieu de plaisance à son corbeau.

La distribution du jardin était déplorable et faite sans goût : des allées trop étroites, un boulingrin morne et désolé, couvert d'une herbe maladive, des arbres à fruits enfouis sous des sapins, des fleurs entassées sous les arbres à fruits, se contrariaient, s'annihilaient. Une main semblait avoir jeté dans l'air des graines d'arbustes, de plantes, sans s'inquiéter où elles tomberaient. Le curé de Saint-Nicolas ne se rebuta pas devant cette incurie ; il lui en coûta quelques contemplations perdues pour

MOlSSnUR DE BOISDIIYYEK.

SCS chers poiriers, mais M. Gralien en conservait une image dans son cerveau, comme ces profils de maîtresses que les amants regardent sans cesse. Aussi réfléchi que ces fameux joueurs d'échecs qui peuvent jouer une partie sans regarder l'échiquier, M. Gratien, tout en travaillant au jardin de l'évêché, eût pu dire : J'ai encore tant de poires de bon-chrétien à cueillir cette année. Celles du côté gauche sont plus avancées en maturité : à droite , il y en a trois d'un vert particulier qui m'inquiètent un peu, surtout la troisième de la seconde branche près du tronc. Pour M. Gratien, autant il y avait de fruits sur un arbre, autant chacun avait sa physionomie particulière : il leur prêtait une telle attention, qu'il les distinguait, comme on est frappé par un enfant pâle ou un enfant rose; d'après la robe, la pelure des fruits, il reconnaissait leur supériorité int'rieure. Nouveau Cabanis pour ce qui regardait les produits des arbres fruitiers, le curé de Saint-Nicolas eût été tout étonné s'il avait su se rencontrer avec un matérialiste.

En deux jours le jardin de l'évéchô fut bouleversé par M. Gratien, qui arrosa réellement la terre de ses sueurs : déplanter les arbres, faire des terrassements, dessiner des allées, des parterres, rien ne coûta au gros curé de Saint-Nicolas ; certainement si l'exercice enlevait de l'embonpoint, comme le soutiennent les empiriques, M. Gratien serait sorti au bout de huit jours de l'évêché gros comme une flûte traversière. Cependant son ventre ne s'en avançait pas moins d'une façon menaçante dans la brouette quand il la ramenait vide.

Ce que M. Du Pouget avait fait pour la restauration de l'évêché, M. Gratien le fit pour le jardin. Après fortes déplantations, ébranchements d'arbres, les allées humides purent recevoir enfin les rayons bienfaisants du soleil qui n'y était peut-être pas enlré depuis vingt

MONSIEUR DE BOISUllYVEll. 167

ans. L'humidité rentra honteusement dans la terre , chassée par les rayons brillants de l'astre à qui le curé de Saint-Nicolas avait ouvert de nouvelles promenades, et un aspect riant vint changer la façade de derrière de l'évêché, qui naguère remplissait l'âme de tristesse. Huit grands orangers en caisse furent placés de chaque côté des marches descendant du corps de bâtiment au jardin, et formèrent une rampe qui correspondait à la belle grille en serrurerie de la façade opposée. M. Gratien mit à néant l'ancien potager qui révélait des goûts bourgeois dans un jardin si peu considérable : il put agrandir ainsi le promenoir de verdure et l'orner de plantes plus divertissantes à l'odorat et à la vue.

M. de Boisdhyver, entré jadis dans l'évêché avec un serrement de cœur provoqué par le désordre, rincurie, le manque des soins les plus simples, crut visiter un palais quand MM. du Pouget et Gratien eurent terminé leurs restaurations. Tout avait changé à tel point, que les oiseaux eux-mêmes s'en faisaient fête et remplissaient les arbres de cris et de chansons joyeuses. Du temps du précédent évêque, seules les chauves-souris animaient cet endroit de leurs battements d'ailes sourds et sinistres; aux heures où le jour tombait, elles étaient maîtresses absolues du jardin et venaient s'y livrer â leurs nocturnes ébats.

—-Monsieur Gratien, dit l'évêque, je prierai saint Fiacre qu'il vous protège... Vous êtes le digne fils du patron des jardiniers. J'espère, monsieur le curé, qu'on vous verra souvent à l'évêché... Je recevrai une fois par semaine, et je tiens à m'entourer des prêtres que j'aime.

Pour M. Du Pouget, l'évêque lui fit cadeau, en remercîment des soins qu'il avait apportés à la restauration du bâtiment, des Acta sanctorum des Bollandistes, ouvrage d'un grand prix. C'est par des attentions sans nombre

MONSIEUR DE BOISDHYYER.

que M. de Boisdhyver se faisait tous les jours des partisans dans le clergé de Bayeux, et qu'il ramenait peu à peu ceux qui d'abord marchaient sous la bannière de M. Ordinaire.

De telles restaurations avaient fait un grand bruit dans la ville : on parla d'abord de vingt mille francs dépensés dans la construction de l'évêché; de vingt mille on enjamba jusqu'à cinquante mille. A cent mille les gens ne s'arrêtèrent plus ; c'était par millions qu'ils comptaient.

— M. de Boisdhyver a dépensé des millions dans l'évêché, disait-on.

La statue de marbre de Fénelon ne contribua pas peu à entretenir l'idée d'un évêque millionnaire ; cette statue était le seul objet de luxe que se fût permis le prélat dans sa vie. A Paris, elle ornait son appartement; exécutée de grandeur naturelle peu de temps après la mort de l'évêque de Cambrai, et remarquable par cette ampleur de draperies que le sculpteur, évidemment élève de Lebrun, imagina pour rehausser la noble figure d'un des plus nobles personnages du grand siècle, cette figure fut acquise par M. de Boisdhyver alors qu'exerçant des fonctions modestes à l'archevêché de Paris, il voulut toujours avoir sous les yeux les traits du prélat de Cambrai. Fénélon et François de Sales furent ses modèles, ses patrons ; il s'appliqua à les étudier, à les méditer, à les continuer. Dans sa cellule, en face d'un Christ en bois, un magnifique portrait gravé de saint François de Sales faisait pendant ; tous les soirs, M. de Boisdhyver, agenouillé, devant l'image du prélat savoisien, repassait chacune de ses actions de la journée et se demandait comment, dans cette situation, François de Sales eût agi. Puis, avant de s'endormir, l'évêque relisait une des nombreuses biographies qui ont été laissées sur le prélat, ou il s'inspirait de quelques-unes de ses lettres spirituelles. La simplicité,

la grandeur d'âme, la bonté, Tamour de la nature qui sont enfouis dans chacune des lignes du pieux écrivain pénétraient jusqu'au cœur M. de Boisdhyver, et il s'endormait le sourire sur les lèvres, trouvant dans chacune de ses lectures une confirmation à ses moindres actes. Ce fut ce qui décida sa fortune rapide. Sans ambition, content de sa position, ne rêvant ni grandeurs ni dignités, heureux de faire le bien, trouvant dans les émoluments de sa place à l'archevêché de Paris de quoi satisfaire ses nombreuses aumônes, M. de Boisdhyver fut surpris d'être appelé à l'évêché de Baveux, poste qu'il n'avait jamais brigué et dont il comprenait la haute importance; car tous les jours des solliciteurs en robe assiègent l'archevêché, comme d'autres en habit emplissent les ministères. Les demandes sont aussi nombreuses d'un côté que de l'autre. Le but est le même, l'intrigue joue le même rôle; les sollicitations, les recommandations se retrouvent aussi bien au religieux qu'au civil. On se courbe dans les bureaux de l'archevêché comme dans les bureaux des ministères. Si les vêtements changent de formes, seules les passions de l'homme ne varient pas.

Les chanoines n'ont pas l'habitude de demeurer à révêché; ils s'établissent, suivant leur convenance, dans des maisons particulières où ils prennent leur pension; généralement, dans les petites villes de province, on les voit faisant partie, pour ainsi dire, d'une famille pieuse qui se trouve trop honorée, moyennant une modeste pension, d'avoir sous son toit un dignitaire de l'Église. Comme M. de Boisdhyver n'avait pas de train de maison, et que l'évêché restauré laissait plusieurs logements vacants, le prélat fit offrir à quelques chanoines un appartement convenable qui apportait une économie dans leur budget. M. Du Pouget accepta, trop heureux de se rencontrer plus souvent avec un supérieur dont il admi-

MOxNSliiUlV DE BOISDllYVEU.

rait le beau caractère. L'abbé Baudrand et le chanoine Godeau y installèrent également leur petit mobilier, ainsi que le chanoine Locart, connu par l'attachement qu'il portait à l'argent. L'un des premiers il profita de l'occasion qui lui fut offerte de ne pas payer de loyer : quant au chanoine Godeau, il flairait les dîners de l'évêché et s'imaginait qu'étant sur le terrain même, son couvert serait mis souvent à la table de M. de Boisdhyver; mais il se trompait dans ses calculs, car les dîners de l'éveché ne tardèrent pas de passer en proverbe pour la frugalité et la simplicité de la desserte.

M. Gommendeur serait venu volontiers s'installer au palais épiscopal,mais il refusa par les motifs qui avaient déterminé M. Godeau à accepter: il craignait une nourriture trop substantielle et trop excitante pour ses intestins. Logé dans un petit appartement de la Vieille-Rue, il faisait faire expressément une cuisine particulière par une femme de ménage à laquelle il donnait sept francs par mois. Ge qu'il faisait souffrir à cette malheureuse serait trop long à détailler. Pris d'un malaise permanent, M. Gommendeur s'imaginait que ses désordres gastriques provenaient de l'alimentation* La femme de ménage fut obligée de changer ses systèmes culinaires à chaque médecin nouveau que le chanoine consultait. 11 passa de la sortCj au commencement de sa maladie, par les viandes rouges, pour les changer contre des viandes blanches. Tout d'un coup il supprima la viande et se mit au régime des légumes et des fruits; puis il mit de côté les légumes et les fruits et entra résolûment dans la marée, qui le brûla comme s'il eût mangé du phosphore; enfin il arriva aux soupes exclusivement. La femme de ménage fut obligée de s'instruire sur les différents potages gras et maigres, anciens et nouveaux; car M. Gommendeur ayant pensé que nos aïeux étaient plus robustes que les gens d'aujourd'hui, s'imagina de faire faire de la cuisine ré-

MONSIEL'il DE BOiSBIIYVEH.

trospective, sur la foi d'un vieux livre qui lui était tombé dans les mains. Enfin, il se mit à la diète pour le plus grand repos de l'imagination de la femme de ménage, se livra aux sangsues , et n'ayant pas trouvé de contentement dans aucun de ces différents systèmes, il reprit un train de nourriture ordinaire; mais, avant que quelques * viandes ou quelques légumes fussent livrés à la cuisson, M. Commendeur se les faisait apporter dans sa chambre, et les étudiait avec une attention extrême. Les plus petites taches sur un fruit, un œuf manquant de transparence, certains filaments dans la viande crue, retombaient sur la tête de la femme de ménage, victime des intestins mal organisés de son maître.

En voyant la santé robuste du chanoine, il était permis de douter de ses malaises intérieurs; mais il ne fallait pas lui trouver bonne mine le matin, et la femme de ménage était dressée à écouter les souffrances du chanoine et à s'y apitoyer. Qui sait où aurait pu se porter la colère de M. Commendeur, s'il eût trouvé sa domestique doutant de ses maux ! S'étant condamné de la sorte à des régimes plus variables que la température, le chanoine préférait rester dans son modeste appartement.

Il n'y avait pas dans l'évêché de salle assez vaste pour contenir le musée de M. Aubertin, sans quoi il eût volontiers transporté ses silhouettes dans les bâtiments de la rue du Cloître; mais comme sa collection augmentait toujours, il ne trouva rien de mieux que de louer un bâtiment à foin qui avait fait partie d'une ancienne église. Seules restaient intactes une sacristie assez grande et une partie du chœur. Ce fut là que l'abbé Aubertin alla loger , convertissant la sacristie en petit logement, et le chœur en musée, où vinrent s'étaler toutes ses pieuses découpures.

M. de Boisdhyver comprit ces raisons et reçut amicalement les remercîments des chanoines qui ne pouvaient

profiter d'une hospitalité si généreusement offerte ; mais le vicaire général, M. Ordinaire, refusa net, sans donner de motifs, et son refus fut tellement accentué, que l'évêque fut peiné de la lutte que voulait éterniser son grand vicaire.

M. de Boisdhyver croyait pouvoir ramener tous les esprits à lui par la douceur ; c'était son rêve, son unique désir, et, quoi qu'il fît rien ne pouvait adoucir les lignes dures, hautaines et chagrines de la figure de M. Ordinaire. Au contraire, il semblait que plus l'un faisait de concessions, plus l'autre se montrait rogue; l'évêque s'avançait sans cesse, le rameau d'olivier à la main, et le vicaire général n'en secouait pas moins sa robe.

Craignant les fâcheux effets de la discorde entre prêtres d'un rang élevé, inquiet de les voir se répandre dans le public, M. de Boisdhyver souffrait de la situation dans laquelle il se trouvait vis-à-vis de M. Ordinaire ; il repassait les moindres actes qui s'étaient passés entre lui et le grand vicaire depuis son arrivée à Bayeux, et, sauf l'affaire du curé Caneva, où ils s'étaient trouvés en dissidence, M. de Boisdhyver n'avait aucun reproche à se faire. Toujours il était allé le cœur ouvert au-devant de M. Ordinaire, et toujours il avait trouvé un cœur hérissé. Les natures bienveillantes recèlent de vifs chagrins de se sentir repoussées par des esprits irascibles et se refusant à toute conciliation. On n'eût pas dit à l'évêque combien le vicaire général conservait de rancune et de jalousie contre sa nomination, que la physionomie de M. Ordinaire ne pouvait cacher le désordre de sa bile, malgré une froideur apparente.

M. Ordinaire était roux, nuance que les physionomistes s'accordent presque tous à présenter comme recouvrant des instincts méchants ; l'évêque croyait pouvoir, à force de bonté, de bienveillance, corriger ces mauvaises dispositions. Jaloux de triompher d'un adversaire difficile,

MONSIEUR DE BOISDHYYER.

de même qu'un avocat s'enthousiasme pour une cause impossible, M. de Boisdhyver ne répondit jamais aux regards verdâtres et clignotants de son grand vicaire. Les yeux de M. Ordinaire étaient bigles, suivant un mot presque disparu de la langue ; l'évêque attribuait ce regard particulier plutôt à une imperfection de la nature qu'à l'opinion des physionomistes qui disent : a Tout défaut physique se retrouve au moral. Garde-toi de l'homme bigle : son cœur est bigle aussi. )) Mais M. de Boisdhyver l'évêque n'admettait pas que la nature ayant donné certains travers physiques à l'homme, il ne fût pas possible de les corriger. Ayant visité les prisons, il rencontra des criminels endurcis dont il toucha le cœur, qui s'étaient repentis en versant des larmes.

La société change l'homme, Féducation le transforme; en veillant sur ses instincts mauvais, il est possible de les atténuer, de les affaiblir en les faisant combattre par les instincts supérieurs, et. en donnant à ceux-ci une telle force, qu'ils sont certains de vaincre les premiers.

M. de Boisdhyver résolut d'appeler à soi) aide les bons instincts du vicaire généraL

Page 1