‹ Monsieur de BoisdhyverChapitre 11 sur 30 · LES DEMOISELLES LOCHE · texte numérisé non relu

LES DEMOISELLES LOCHE

A Bayeux, il est une comparaison qu'on ne manque jamais d'appliquer lorsqu'il s'agit de dévotion : on dit dévot comme les demoiselles Loche. Ce sont deux vieilles filles qui demeurent dans la rue du Chardonneret et dont la propriété a une apparence d'hôpital. Jamais personne

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ne se montre aux douze grandes et hautes fenêtres qui donnent sur la rue. Les volets sont constamment fermés, sauf ceux d'une petite fenêtre du rez-de-chaussée. A quel usage les demoiselle Loche emploient leur vaste maison, c'est ce que tout le monde se demandait dans Bayeux, et les faiseurs d'affaires, brocanteurs de propriétés, soupiraient de voir un si beau bâtiment dans Tabandon.

— A la place des demoiselles Loche, disait-on, je voudrais au moins tirer douze cents livres de location de ma propriété.

Les demoiselles Loche n'entendaient pas de cette oreille, et se souciaient peu de ce qu'on pensait et de ce qu'on disait d'elles dans la ville. Elles ne savaient même pas qu'on s'occupât d'elles au dehors. Toute leur vie était tournée vers l'église : elles faisaient partie du quartier du Cloître, elles y étaient nées, elles voulaient y rester toujours. Élevées par des prêtres pour ainsi dire (de fondation la maison Loche ne reçut que des prêtres, et elles ne concevaient pas qu'il y eût d'autres hommes au monde), elles ne sortaient jamais dans la ville, n'avaient jamais voyagé et ne connaissaient que le chemin de la cathédrale, où elles allaient, trois fois par jour, assister aux nones, vêpres, compiles, saints, ainsi qu'aux offices du Sacré-Cœur, à ceux des Cinq-Plaies, à ceux de la Commémoration de saint Paul, comme à la dévotion du Saint- Scapulaire, à celle de Notre-Dame-Âuxiliatrice et à la dévotion aux iNeuf-Cœurs des Saints-Anges.

C'étaient deux petites vieilles dont le costume tenait de la sœur de charité. Elles étaient reconnaissables à deux paroissiens volumineux qu'elles portaient sous le bra^ pour se rendre aux offices; ce qui distinguait surtout l'aînée était une énorme clef qu'elle tenait à la main avec le respect qu'inspire la clef du Paradis. Cette clef pesante fermait la pprte de la maison, criait dai]s uiie énorme

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serrure rouillée ; la porte fermée, les demoiselles Loche seraient parties pour un voyage autour du monde avec la persuasion que personne ne pouvait forcer leur serrure. Il y avait quelque chose de menaçant dans cette clef considérable qui, certainement, pouvait servir d'arme de défense ; d'un coup d'une semblable clef et d'u?i coup de paroissien, il semblait facile de terrasser aisément deux voleurs. Aussi les demoiselles Loche s'en allaientelles aux offices pleines de confiance, même quand elles étaient suivies de leur vieille servante, mademoiselle Minoret, qui était depuis soixante ans dans la maison.

Le véritable évêché anciennement se tenait chez les demoiselles Loche , amies dévouées du vicaire général , M. Ordinaire. Dans la vie privée, il les appelait mes sœurs, et elles ne lui parlaient qu'à la troisième personne et sans jamais l'appeler par son nom : Monsieur le vicaire général veut-il? Monsieur le vicaire général accepterait-il? Monsieur le vicaire général consentirait-il ? Fait qui indiquait la puissance de M. Ordinaire. Quoique sans cesse en rapport avec les deux sœurs, les confessant, mangeant à leur table, y passant une partie de ses soirées, M. Ordinaire n'avait pas perdu, aux yeux des deux sœurs, un rayon de son auréole. Il était regardé dans la maison comme un saint, et chacun de ses coups d'œil était étudié avec inquiétude, afin d'éviter au grand vicaire la fatigue de parler ou de donner un ordre.

M. Ordinaire avait beaucoup perdu de son prestige quand la nomination de M. de Boisdhyver fut connue, car dans tout Bayeux, depuis la maladie de l'évêque, chacun le regardait comme l'héritier certain du fauteuil épiscppal. Les demoiselles Loche ne virent dans cette nomination retardée qu'un obstacle ajouté par la Providepp^ pour faire ressortir plus vivement la grandeur de leup h^tPr peut-être épi'ouvèrent-elles un secret senti-

ment de contentement en apprenant que M. Ordinaire continuait ses fonctions de vicaire général. Qui sait ce qui pouvait arriver de sa nomination? Sa future position d'évêque l'empêcherait de rester l'hôte assidu de la maison Loche, son nouveau grade lui prendrait plus de temps, le forcerait à d'autres relations; les deux sœurs pouvaient être sacrifiées. Aussi, à la nouvelle de l'arrivée M. de Boisdhyver, elles cajolèrent le vicaire général comme ces mères qui savent trouver de douces flatteries pour leur enfant qui s'est cogné le front et qui l'empêchent de pleurer.

Il y avait beaucoup de sécheresse dans l'enveloppe des demoiselles Loche, âgées, l'une de cinquante-sept ans, Tautre de soixante; mais, de même que les plus douces confitures se conservent mieux sous une garde de parchemin ridé, derrière la figure froide et jaune des deux sœurs, malgré leurs lèvres serrées, le vicaire général trouvait des trésors de chatteries, de douceurs, de paroles mielleuses dont il avait seul la jouissance. Un sentiment d'amour-propre dirigeait la conduite des demoiselles Loche, fières de l'amitié du vicaire général qui s'était imposé dans cette maison avec une inflexibilité qui déno» tait sa force. Pour lui, les vieilles filles n'étaient que des pécheresses qu'il fallait traiter rigoureusement : s'asseoir à leur table était une immense faveur qu'il leur témoignait.

Chacune des deux sœurs tenait un registre exact des moindres actions de la journée, heure par heure, et l'abbé Ordinaire ne manquait pas, en entrant dans la maison, de jeter un coup d'œil attentif sur ce registre, qui lui occasionnait force froncements de sourcils, car chaque action était arrivée à devenir une faute, un péché. Aussi les demoiselles Loche tremblaient-elles quand le vicaire général consultait les registres : s'il était mécontent, il sortait sans dire mot et ne reparaissait pas de la

soirée; alors les deux sœurs se prenaient de querelle, l'une accusant l'autre d'avoir mécontenté leur directeur spirituel.

— Mon Dieu, Udoxie, voyez ce que vous avez encore fait aujourd'hui! disait l'aînée; M. le vicaire général a paru consterné de votre conduite. — Ma sœur Irénée, croyez que c'est votre cahier qui l'a fâché; je l'ai bien regardé pendant qu'il lisait, il m'a semblé que la douleur se peignait sur son visage au milieu du rapport de votre journée. — Est-il possible, Udoxie, de joindre encore le mensonge à la faute... Mon cahier est plein de péchés, jamais je n'en avais autant observé. — Précisément, ma sœur. — Eh bien, c'est ce qui vous trompe. M. le vicaire général me faisait entendre dernièrement que plus on se reconnaît de péchés, meilleur on devient, parce que celui qui ne connaît pas ses devoirs religieux ne se sent pas en faute... C'est bien vous, Udoxie, qu'il veut punir; par votre faute, je suis privée de la présence de M. le vicaire général. — Si je n'ai pas péché, je ne dois pas en inventer. — Vous croyez n'avoir pas péché de la journée... Ah! ma sœur, vous ne vous étudiez pas assez à fond... Les anachorètes eux-mêmes dans le désert s'accusaient de fautes perpétuelles.

Sauf quelques rares exceptions, la conversation des demoiselles Loche roulait presque exclusivement sur ces matières qui engendraient de longues discussions ; elles passaient une partie de la journée à se gratter Tintérieur, comme des ramoneurs dans une cheminée, pour enlever leurs fautes, aussi noires à leurs yeux que la suie. Le cahier de péchés des demoiselles Loche était cité dans la ville comme le modèle le plus parfait de l'excellente catholique, et on racontait à ce sujet une histoire qui fit longtemps le plaisir des sceptiques.

Madame Périchon, une des dames de la haute bourgeoisie qui donne le ton à Bayeux, entreprit de lier corn-

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merce d'amitié avec les demoiselles Loche. Jalouse de la réputation de piété des deux sœurs et de l'affection que leur portai*^ le vicaire général, madame Périchon finit par s'introduire dans les bonnes grâces des vieilles filles à force de prévenances, de compliments et de petits cadeaux. La bourgeoise comprenait qu'il y avait un mystère au fond de la vie des demoiselles Loche, et elle brûlait d'arriver à le connaître; mais elle perdit un temps considérable à étudier le mystère qui n'existait pas. Que pouvait-on cacher dans cette maison froide, propre et sèche? C'était la vie des vieilles filles qu'il fallait étudier de prés, en la prenant à diverses heures du jour, en commentant l'emploi de leur journée, et la vie des demoiselles, Loche n'était guère mystérieuse. La plus grande partie de leur temps se passait à l'église en pieux exercices, au dedans en pieuses méditations. Madame Périchon aurait voulu enlever le vicaire général « à ces demoiselles ». Quel honneur pour elle dans la ville? Comme son salon eût été relevé par la présence d'un tel hôte. Si les demoiselles Loche étaient citées dans toutes les bonnes familles de Bayeux, n'était-ce pas grâce à l'auréole que dessinait au-dessus de leurs bonnets la présence de M. Ordinaire dans leur intérieur?

Ces sortes d'inquiétudes, qui arrivent quelquefois à dépasser celles de l'amour, prennent des proportions considérables dans les existences tranquilles : autour des prêtres se jouent mille drames tissés avec l'habileté d'une toile d'araignée et dont les moyens sont aussi faibles que leurs fils. La robe noire a un attrait particulier pour certaines femmes, comme le plumet d'un militaire pour les jeunes filles. De même qu'il existe en province des rivalités profondes quand il s'agit de loger le colonel d'un régiment en passage, de même l'honneur d'avoir en pension chez soi un chanoine peut se comprendre.

Madame Périchon rêvait de posséder M. Ordinaire; son

MOiNSlEUK DE I301SDHÏ VER.

dédain, ses lèvres pincées, son teint blême, ses cheveux roux l'enthousiasmaient. Elle le trouvait digne, et plus les difficultés lui semblaient grandes d'enlever le vicaire général aux demoiselles Loche, plus son désir augmentait. Le mari lui-même, qui ne voyait que par les yeux de sa femme, attendait avec impatience le moment où il aurait le bonheur d'avoir M. Ordinaire en pension chez lui. Quelquefois les deux époux passaient des heures, avant de s'endormir, à parler de M. Ordinaire ; mais ces beaux rêves noircissaient à peine allumés, et s'éteignaient plus vite qu'une pièce de feu d'artifice tombant dans la rivière.

Le siège du vicaire général était d'une difficulté extrême. Madame Périchon, en pénétrant chez ses rivales, croyait avoir fait un grand pas; mais s'étant approchée du trésor, elle comprit combien il était difficile de s'en emparer. M. Ordinaire appartenait trop aux demoiselles Loche pour qu'on pût l'enlever ainsi en un tour de main. Les deux sœurs, prudentes à l'excès, ne permettaient pas qu'on approchât de trop près leur cher vicaire. A la moindre tentative de séduction, elles eussent fermé leur porte pour toujours à madame Périchon; aussi celle-ci devait-elle employer des moyens si fins, que M. Ordinaire ne pût s'en douter. Au premier abord, il semblait facile à madame Périchon de se mettre en rapport avec le vicaire général hors de la maison des demoiselles Loche: mais le vicaire général allait rarement en soirée, on ne le rencontrait qu'à intervalles irréguliers à l'église, son temps étant pris à rarchevêclié. iM. Périchon, dans sa simplicité, disait à sa femme : — Ne pourrait-on faire savoir à M. Ordinaire que chez nous il serait mieux traité, mieux nourri, mieux logé?

— ' Tu en parles aisément, Périchon ; il ne s'agit pas seulement d'ajouter deux plats de plus au dîner de M. Ov^ dinaire, ni de lui offrir un appartement convenable; nous

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ne réussirons pas. Quelque chose m'échappe qui fait que M. le vicaire général est lié à ces demoiselles. Je le saurai, pourvu toutefois qu'elles ne se doutent de rien. Elles me font des cachotteries : déjà je les ai vues changer de voix et de couleur la dernière fois que je suis entrée chez elles sans frapper à la porte.

A force de soins, madame Périchon, en sortant de la messe, parvint à entraîner les demoiselles Loche chez elle, et elle leur fit parcourir sa maison, comme dans un but de curiosité. Une semaine après, à l'heure du dîner, madame Périchon se rendit à la maison du cloître, au moment où elle supposait que M. Ordinaire était à table avec les deux sœurs. Sa combinaison réussit; les demoiselles Loche n'aperçurent rien d'extraordinaire dans cette visite. L'entretien n'en fut ni plus spirituel ni plus animé; le vicaire général avait l'habitude de laisser aller la langue des deux sœurs, et il répondait, soit par un sourire de dédain, soit par un haussement d'épaules qui montraient assez quelle pitié il avait pour ces sortes de propos. Madame Périchon lança son premier trait.

— Mon petit salon, mesdemoiselles, ne vous semblet-il pas une idée plus grand que le vôtre. — Je n'ai pas remarqué, dit l'aînée des Loche. — Je me trompe peut-être, reprit hypocritement madame Périchon : le vôtre a Pair plus petit et il n'est pas petit... Ce n'est pas que mon petit salon soit bien grand ; si vos rideaux n'alourdissaient pas un peu l'appartement, mesdemoiselles, votre salon gagnerait en grandeur... Pour vous qui menez une existence si tranquille, vous avez toujours un salon assez grand; mais je crois que je ne pourrais pas faire tenir tout mon monde dans votre salon... Décidément, mon salon est plus grand... Oui, vous devez vous rappeler, mesdemoiselles, qu'il y a un grand guéridon en acajou au milieu, vous savez, le guéridon sur

lequel est mon service à thé, qui provient de grand'maman ; vous l'avez connue, ma pauvre grand'maman, mesdemoiselles... Je me rappelle même qu'elle me vantait dans mon enfance la piété des demoiselles Loche... Ce que c'est ! je ne pensais guère alors que j'accomplirais tous mes devoirs religieux avec zèle, et que j'épouserais M. Périchon.. Pour en revenir à ce grand guéridon, ça emplit l'appartement, quoique ça n'ait l'air de rien... Les guéridons mangent beaucoup, beaucoup de place... Mettez ici un guéridon, mesdemoiselles, et vous ne pourrez plus vous retourner... C'est ce qui prouve que mon salon est plus grand d'un quart au moins que le vôtre... Eh bien, le soir, quand la table de jeu est mise, et sans déranger le guéridon, nous avons encore delà place... Ah! mesdemoiselles, que M. Bailly serait heureux de vous Yoir à une petite table de nos soirées, et tous ces messieurs également..! Nous avons d'abord à jouer avec M. Bailly, M. Primorin, de l'administration des tabacs... Vous ne connaissez peut-être pas M. Primorin? Sa dame porte de grandes anglaises... elle est de ce pays-là ; vous la voyez à l'église seulement les jours de grande fête avec la petite Primorin, en chapeau de peluche rose... M. Cannois vient aussi et fait sa petite partie avec M. Bailly, c'est un homme trèsgai... Il tourmente un peu cette pauvre madame Primorin sur l'Angleterre, mais pas méchamment, car li sait bien que ce n'est pas la faute de madame Primorin si elle est née en pays étranger. La table à ouvrage, la table de jeu, le guéridon, ça nous fait donc trois tables dans le salon, et cependant on se retourne, on marche, et personne n'est gêné... Certainement mon salon est beaucoup plus grand que le vôtre, mesdemoiselles.

La seconde des demoiselles Loche ayant fait une certaine grimace a la suite de cette comparaison :

— Le vôtre est plus coquet, plus bonbonnièœ, ajouta

madame Périchon; je ne sais pas, mais on y est plus à Taise, plus chaudement peut-être, quoique le mien ne soit pas froid, car M. Bailly, avec ses rhumatismes, n'y mettrait pas les pieds... On voit des endroits spacieux qui, cependant bien clos, ne laissent pas arriver le froid. Périchon non plus n'aime pas le froid; quoique fort, il est délicat, et c'est lui qui tamponne les fenêtres; si vous vouliez, mesdemoiselles, accepter quelques aunes de tampon que Périchon a fait de trop, je vous les enverrai demain... Vous avez là, derrière M. le vicaire général, une fenêtre qui a besoin d'être tamponnée. Les personnes qui vivent dans les églises ont besoin de beaucoup de ménagements, dit madame Périchon en envoyant un regard dans la direction de M. Ordinaire.

Mais le vicaire général, fatigué de ce déluge de paroles, avait depuis longtemps baissé la tête et n'écoutait plus.

Telles furent les premières manœuvres employées avec un art diabolique par madame Périchon, manœuvres sur lesquelles l'historien ne saurait trop insister, car elles forment la base de la vie sociale en province. Cette comparaison de deux salons, ces guéridons, ces tables de jeu, ces bavardages, semblent plus frivoles qu'un grain de sable; répétés chaque jour, ils s'agglomèrent les uns aux autres, et finissent par faire des montagnes. Madame Périchon employait naïvement l'arme de l'analogie, en en tirant peut-être plus de parti qu'un rhéteur rompu aux déductions.

A force d'entendre ces sortes de comparaisons qui tournaient au détriment de la maison Loche, il était évident que M. Ordinaire finirait par comprendre qu'il se trouvait à Bayeux un endroit où on ne demandait qu'à le recevoir comme un pape, une société qu'il ne trouvait pas chez les demoiselles Loche, une table mieux servie, plus d'égards , plus de complaisances , plus de soins, plus de coton dans le nid que madame Périchon lui

offrait. Mais quelque adresse que la rivale des demoiselles Loche déployât dans cette lutte, toutes ces offres et ces câlineries devaient passer sous le nez des deux sœurs avant d'être offertes au vicaire général, et il fallait que les Loche ne pussent rien comprendre au langage détourné adressé à M. Ordinaire. On a vu des fuites de prison extraordinaires, des prisonniers se laissant glisser de murs élevés, à cinq pas d'une sentinelle en observation. Telle était la situation de madame Périchon, obligée d'offrir sans cesse des gâteaux miellés aux deux argus femelles qui veillaient sur leur vicaire général.

Qui sait si M. Ordinaire n'eût pas été enlevé par les Périchon à la suite d'une victoire définitive sur les Loche ! Mais madame Périchon commit une imprudence qui éclaira ses adversaires et la ruina à jamais dans leur estime. Entre autres choses qui prenaient racine dans l'esprit de madame Périchon, la plus inéclairée était l'attachement que M. Ordinaire conservait pour la maison Loche, attachement prouvé par le long séjour du vicaire général, et qui ne concordait cependant pas avec l'intelligence des deux sœurs : madame Périchon, quoique courbée sous le joug de l'habitude, omettait de se rendre compte de l'habitude, la seule raison valable dans ce cas. Sans doute, M. Ordinaire, avec son orgueil de géant et ses rêves charriant la bile, n'était pas un de ces hommes qui sont garrottés pour la vie par l'amour d'un petit coin. S'il rêvait constamment la mitre épiscopale sur la tête, si le matin, en se regardant devant la glace verdâtre à biseaux encadrée dans un maigre cadre peint en gris, sa vue hallucinée par l'ambition lui montrait la coiffure d'or de pontife suspendue au-dessus de sa tête, M. Ordinaire était loin de borner son horizon à la maison Loche ; mais s'y trouvant à peu près bien, de là seulement il voulait faire un saut à l'évêché, et les transitions par des maisons de meilleure compagnie lui semblaient sans importance. G'é-

tait ce qui échappait à madame Périchon, qui se creusait le cerveau à en faire sortir des raisons filles de Minerve.

La dévotion des demoiselles Loche était célèbre dans Bayeux ; madame Périchon entreprit de la surpasser, car elle jugeait que le vicaire général ne pouvait entrer que dans une maison renommée par sa piété. M. Périchon, qui n'avait rien à faire, ne quitta plus Téglise, d'après les avis de sa femme, et quoiqu'il fût d'un naturel borné, ce fut lui qui découvrit les cahiers de confession qui faisaient la gloire des demoiselles Loche. Ayant rencontré un jour Irénée Loche qui sortait de l'église d'un air triomphant, le mari l'aborda, lui fit des compliments sur le rayonnement de sa physionomie.

— Je suis bien heureuse en effet, dit irénée, la plus naïve des deux sœurs ; M. Ordinaire a goûté seulement aujourd'hui ma confession, et j'en suis redevable à Udoxie. Elle me prête son cahier, je copie ses péchés, elle les revoit, les corrige, en ajoute au besoin ; au moins j'ai quelque chose à dire à M. le vicaire général. Auparavant je n'avais pas encore ouvert la bouche que j'avais fini, ce n'était pas la peine de se confesser ; maintenant j'intéresse M. Ordinaire.

M. Périchon ne fit qu'un saut de l'église à la rue.

— Ma femme, dit-il en entrant, les demoiselles Loche ont un cahier de confession.

Madame Périchon se fit 'expliquer longuement la conversation d'Irénée et entra dans les idées de son mari. Certainement les deux sœurs avaient trouvé le moyen d'intéresser le vicaire général, car la cadette avait dit intéressé. Mais quel était ce cahier de confession et que contenait-il de si particulier? C'est ce que se proposa de connaître le soir même madame Périchon. En effet, elle en toucha quelques mots prudents aux demoiselles Loche, mais celles-ci firent mine de ne pas comprendre. Au renversement subit de la conversation, il fut démontré à ma-

dame Pèrichon que les sœurs tenaient à ce cahier comme un avare à son or, et n'étaient pas disposées à le communiquer ; mais sur le point d'arriver à un résultat, tourmentée, inquiète, ne calculant pas les conséquences de son action, madame Périchon, qui avait remarqué dans la corbeille à ouvrage d'irénée un certain petit cahier à couverture particulière, prit son temps et, profitant d'un moment où les sœurs mettaient en ordre l'appartement, elle fourra audacieusement le mystérieux cahier dans sa poche.

Ce fut une joie plus vive pour les époux Périchon que s'ils avaient trouvé un portefeuille plein de billets de banque ; conçu d'après les plans d'Eudoxie Loche, la plus forte tête des deux sœurs, ce cahier de confession était réellement un petit chef-d'œuvre d'observation de soimême. La liste des péchés véniels était considérable ; tout devenait prétexte à péché véniel, et il était impossible qu'avec un pareil mémento on ne se présentât au tribunal de la pénitence, y allât-on tous les jours, avec une forte provision de pardons à demander. C'était un dictionnaire divisé par époques, car il y avait nombre de péchés véniels suivant les saisons. Madame Périchon ne passa pas moins de huit jours à l'étudier et à le copier; mais déjà l'alarme était répandue chez les Loche. Toute fine que fût madame Périchon, le tour qu'elle avait donné à la conversation en parlant du cahier des péchés revint à la mémoire d'Eudoxie : elle entra pleine de colère chez les Périchon, traita la femme plus mal que si elle eût dérobé un trésor, et madame Périchon, confondue, ne put faire autrement que d'avouer son vol innocent. Ce fut ainsi que se terminèrent les relations des dames, et que M. Ordinaire échappa aux tentatives d'enlèvement projeté par les Périchon.

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