UN ÉTUDIANT DE PROVINCE
Tous les matins, à huit heures, le docteur Richard se rendait à l'hôpital, où sa visite était attendue avec une véritable impatience. Il n'est pas rare de trouver un hôpital tiraillé dans tous les sens par les trois pouvoirs qui y dominent et y luttent sans cesse. L'administration civile est en guerre avec la corporation des religieuses, les religieuses avec le corps médical ; on voit même des schismes s'élever entre les médecins et les pharmaciens. Chacun tirant à soi pour acquérir de l'importance, les malades se trouvent pris au milieu de ces conflits et en souffrent nécessairement, mais le docteur Richard, par la loyauté de son caractère et sa franchise, s'était attiré les sympathies des pouvoirs différents.
Souvent il arrivait que les sœurs et le directeur le prenaient pour arbitre quand une difficulté se présentait entre eux; Sans doute le médecin de l'hôpital n'avait pas obtenu cette immense confiance de prime-abord; mais depuis vingt ans qu'il occupait sa place, après avoir vu
passer trois directeurs, une cinquantaine de sœurs, il avait été à même d'étudier la conduite à tenir au milieu de ces petits drames intérieurs.
L'hôpital de Bayeux, élevé dans l'enceinte d'un ancien couvent, a conservé quelques parties glaciales et humides. Le docteur Richard, par des améliorations prudentes faites chaque année, prit à tâche de remplacer l'architecture monacale par des constructions modernes moins sombres, qu'il jugeait devoir être d'un grand effet pour la convalescence des malades. La cour où se promenaient les convalescents fut plantée d'arbres; un grand bassin y fut creusé, servant à alimenter un jet d'eau : on sema du gazon et on dessina des parterres dans un grand terrain vide où ne poussaient que des chardons et de' mauvaises herbes. Des bâtiments vides et de grands hangars s'élevaient au bout de ce terrain abandonné ; le docteur les changea en écuries, et y fit établir des vaches et des chèvres, afin d'avoir du lait excellent pour les malades. Les beuglements des vaches, l'odeur du fumier, le mouvement des gens attachés au service des écuries, produisaient l'action la plus favorable sur les malades, qui, au lieu de l'ancien cloître aux murs noirâtres autour desquels ils se promenaient dans les longs corridors, pouvaient se croire presque à la campagne. Le docteur avait une grande foi dans tout ce qui frappe les yeux : l'hôpital de province est plus effrayant à l'esprit que l'hôpital parisien.
A Paris, la vie est tellement agitée, si remplie de bas et de hauts, que l'homme qui lutte arrive à une complète indifférence pour ce qu'il adviendra de sa guenille. La répulsion est si peu vive contre l'hôpital, que certains êtres déclassés le regardent presque comme une maison de campagne d'hiver; mais en province le préjugé contre J'hôpilal est resté dans toute sa force; aller à l'hôpital, c'est avouer hautement sa détresse. Le docteur Richard
MONSIEUR DE BOISDHVVEK.
jugeait que l'effet moral produit sur le malade par la nécessité d'entrer à l'hôpital, était déjà trop grave pour n'être pas obligé de corriger cette impression par des embellissements intérieurs qui devaient rendre au malade sa tranquillité. 11 fit diviser les immenses salles qui ne contenaient pas moins de soixante lits, en petites chambres de quatre lits; il chassa ainsi l'humidité, qui avait trop beau jeu dans ces grandes salles. Le médecin fit enlever les dalles du couvent pour les remplacer par de petits carreaux vernis, d'une manufacture voisine de la ville; chaque année, il apporta des améliorations tellement visibles, qu'on ne discutait plus ses projets et qu'on le laissait maître absolu de l'hôpital.
Il augmenta d'un le nombre des internes, s'adjoignit deux externes qu'il dressait en cinq ans à faire d'excellents officiers de santé; les sages-femmes qu'il forma étaient toujours les premières reçues à Tépoque des examens. Le docteur Richard avait pour élève favori Claude Bernain, qui, quoique externe, avait su mériter sa confiance; plus intelligent que ses compagnons, Claude allait quelquefois visiter les malades à la campagne, quand le docteur était appelé ailleurs.
— Mon cher Claude, lui disait le médecin, vous devriez travailler beaucoup, vous feriez un excellent praticien ; mais vous pensez trop aux femmes... Prenez garde, les femmes vous joueront un mauvais tour... Elles vous enlèvent la force, le courage; et il en faut pour être reçu docteur.
— Bah ! disait Claude , j'en saurai toujours assez pour être officier de santé et gagner ma vie dans un village,
— Ne croyez pas que vous serez heureux au village, mon cher Claud.e; les temps ne sont plus où un homme se retirait à la campagne après quelques études, et exerçait tranquillement la profession d'officier de santé. Il y a
vingt ans, l'éducation s'adressait seulement à quelques êtres privilégiés. Chacun en prenait ce qu'il pouvait ou ce que les parents voulaient. Mais vous, avec votre intelligence, jeune encore, perdu dans un petit village, vous vous repentirez de n'avoir pas profité de mes conseils ; vous serez au-dessus de votre condition, vous la trouverez mesquine, et en rougirez. C'est ainsi qu'on se crée une vie misérable, car l'homme qui a de continuels reproches à se faire mène une existence empoisonnée. Croyez-moi, étudiez à force, ne manquez pas à mes visites, comme il vous arrive, et pourquoi? Parce que vous avez passé une partie de la nuit à courir les rues, à boire, au jeu... Vous avez une nature malheureusement faible qui vous entraîne à des excès; résistez une seule fois, vous verrez le contentement qui poindra à l'intérieur, et dont vous serez tout fier.
Tous les mois, le docteur Richard avait besoin de remonter son élève, qui protestait de ses bonnes intentions et pourtant retombait toujours dans ses faiblesses; cependant un progrès se manifesta chez Claude Bernain qui, reçu officier de santé, continua de suivre les leçons du docteur Richard. Si ce jeune homme eût été dans un grand centre, le contact des gens intelligents et des travailleurs eût pu changer sa destinée; mais la petite ville amène trop souvent la paresse et la débauche. Malheur à celui qui tombe dans les groupes des jeunes gens riches et désœuvrés qui peuplent les cafés d'une petite ville ! 11 sera pris comme dans un piège, et il aura besoin d'une force morale immense pour échapper au danger. C'est la vie commune ; il n'y a pas, comme à Paris, à choisir entre le vice et la vertu. Les avis du docteur Richard étaient excellents, mais en sortant de l'hôpital Claude Bernain retrouvait ses amis et se laissait entraîner sans pouvoir résister.
Il eût fallu un courage considérable pour s'enfermer,
au sortir de la clinique, dans sa chambre, étudier et passer les nuits ; en province on ignore ces moyens qui font qu'un travailleur, à Paris, peut rester invisible des mois entiers à ses amis les plus dévoués. Claude Bernain eût-il essayé ce moyen que, la nuit, ses camarades de débauche eussent fait le siège de sa maison ; tout le liait à eux, jusqu'à sa maîtresse, qui était la compagne des maîtresses de ses amis.
Le docteur Richard, sans connaître tout à fait la situation de Claude Bernain, la soupçonnait assez pour lui dire, le lendemain de sa visite à madame Le Pelletier :
— Claude, il faut absolument que vous entriez comme interne à l'hôpital: mon second s'en va, je désire que vous preniez sa place.
Dans la pensée du docteur se rattachait l'idée de Claude à celle de Suzanne ; dés les premières ouvertures de madame Le Pelletier, touchant l'avenir de sa fille, les noms de Claude et de Suzanne s'étaient soudés dans son esprit, brusquement et sans motifs antérieurs. D'abord le docteur Richard repoussa cette idée comme irréfléchie et manquant de bases ; mais il en fut poursuivi aussitôt qu'il eut connu la veuve du président, et la nuit elle se représenta, empruntant de nouvelles forces à sa continuité. Claude Bernain n'avait pas de position, pas d'avenir, Suzanne pas de fortune ; cette union semblait contre toutes les lois du bon sens ; peu à peu l'idée première se développa et fit entrevoir au docteur des détails favorables qui , se campant solidement les uns à côté des autres, finirent par prendre l'aspect d'un corps sérieux, déterminé à lutter contre les raisons contraires dont l'armée ennemie se dessinait vaguement dans le lointain.
Claude Bernain était jeune et intelligent. Tel fut le premier boulet lancé par les soldats qui défendaient la
cause. A cela il fut riposté par l'armée ennemie : Claude a une intelligence vive et prompte, mais se contentant d'effleurer un sujet, ne creusant rien et reculant devant le travail. Et pour porter un coup plus vif : Claude a une jeunesse dissipée.
— Qu'importe une jeunesse dissipée, reprirent les auxiliaires de l'étudiant, s'il oublie dans sa maturité les excès de la jeunesse.
Le docteur Richard, qui avait eu tant de peine à Paris à modérer son ardeur de plaisirs, retrouvait dans sa mémoire les noms de certains de ses camarades qui, malgré une vie agitée, étaient arrivés vers trente ans, à se faire une carrière honorable. Aussi se rangea-t-il du côté des alliés de Claude. On pourrait le garder deux ou trois ans comme interne à l'hôpital, l'étudier ; s^il échappait à ses mauvaises relations, n'était-ce pas un signe qu'il était corrigé?
La clientèle d'une petite ville est rude à conquérir. Claude n'avait pas le moyen de végéter, marié à une femme qui ne lui apporterait qu'une faible dot; mais là, le docteur vint en aide à l'armée qui l'assiégeait :
— Claude me succédera, pensait M. Richard; j'ai encore cinq ou six ans à exercer, jusque-là je le garderai avec moi, il m'accompagnera dans mes visites. Peu à peu j'habituerai mes clients à le regarder comme un autre moi-même; il a un abord assez sympathique pour plaire aux malades, nul doute qu'il ne conserve toute ma clientèle. De ce jour il aura largement de quoi vivre, entretenir un ménage, et Suzanne sera heureuse.
Les ennemis firent une nouvelle sortie : Suzanne aurat-elle jamais quelque penchant pour Claude? Alors le docteur posa la main devant ses yeux ; c'était sa manière de réfléchir et d'appeler, comme dans une chambre noire, le souvenir des choses qu'il avait vues. Dans le demi-jour produit sur sa figure par sa main vint se retracer l'image
MONSIEHR DE BOISDHYVER.
de rintérieiir de madame Le Pelletier : le petit salon aux panneaux gris, le portrait du président regardant sa femme et sa fille qui travaillaient près de la fenêtre. Et la figure pleine de sérénité de Suzanne, sur laquelle aucune passion n'avait prise, sembla sourire au docteur pour le remercier de ce qu'il voulait bien s'occuper de son avenir. Le docteur Richard ne put s'empêcher de se frotter les mains de plaisir; comme il voyait que sa pensée fortement appliquée à ce sujet allait s'ébattre ainsi toute la nuit et chasser le sommeil, il sauta résolument au bas du lit et se plongea dans la lecture de volumes médicaux qu'il venait de recevoir. Ce fut plein d'ardeur qu'il arriva à l'hôpital le lendemain matin et qu'il manifesta à Claude son désir de le voir entrer comme interne dans son service. Claude ne répondit pas d'abord.
— Alors tu ne seras jamais bon à rien, dit le docteur avec sa brusquerie ordinaire, qui prenait un ton plus rude de ce qu'elle était contrariée dés l'abord; va-t'en, je n'ai plus besoin de toi; va-t'en, tu n'as plus besoin de moi... Tu en sais trop pour un officier de santé; va l'établir dans un village, tu me diras au bout d'un an ce que lu auras tiré des paysans normands. Je n'ai plus qu'un conseil à te donner : quand un malade se présentera chez toi, tàte-lui avec adresse la poitrine, l'estomac, descends ta main soigneusement et pratique alors l'auscultation du gousset; voilà la vraie médecine, monsieur l'officier de santé... Quand tu auras ausculté de la sorte six cents paysans par an, qu'ils t'auront fait crever deux chevaux de fatigue, que tu auras passé des nuits à l'humidité et à la neige, tu verras ce que rapporte un brevet d'officier de santé. — Mais, monsieur Richard... — Adieu, te dis-je, tu en sais assez pour laisser crever tranquillement cinq ou six communes. — Je n'ai point parlé de m'établir. — Autant vaudrait l'avoir dit puisque tu refuses de travailler. La vie d'externe à Bayeux est donc bien agréable, bien
MONSIEUR DE BOISDHWER.
réjouissante, que monsieur l'officier de santé craigne d y renoncer un moment. — Monsieur Richard, je ferai comme il vous plaira. — Eh bien, je te croyais plus de caractère, Claude; je ne sais si je dois compter sur toi maintenant; demain tu peux me planter là, et vraiment ce serait dommage de perdre un officier de santé si savant... Sais-tu ce que c'est que d'être interne? Je m'en vais te le dire. Tu t'engageras à ne sortir de l'hôpital que quand je t'en donnerai la permission... Après ma visite, tu travailleras à la pharmacie à confectionner toutes les ordonnances : il faut qu'un médecin connaisse à fond la manipulation des drogues. L'après-midi tu étudieras et tu me rédigeras des extraits des livres que je t'indiquerai; tu couperas ce travail par trois visites aux malades... A huit heures du soir, après une dernière visite, tu te coucheras, afin que si on te réveille la nuit pour un besoin urgent, tu puisses reprendre sans trop de fatigue ton service du lendemain. — Je le ferai, dit Bernain. — Ce n'est pas tout : tu devras apporter une grande circonspection dans les rapports avec le directeur; tu représentes le médecin, mais tu n'es pas moins sous ses ordres. Évite toute espèce de conflit, et s'il se présentait quelque difficulté, ne te laisse pas emporter par la jeunesse ; attends jusqu'au lendemain et préviens-moi, car je ne veux pas que, par quelque faute irréfléchie de ta part, tu sois forcé de faire des concessions. Les sœurs de l'hôpital sont excellentes, sauf la sœur Sulpice, qui a les nerfs un peu délabrés, et que cet état rend difficile à vivre... Ne fais pas attention à ces irritations passagères; si tu n'es pas de force à les supporter, arrange-toi pour ne pas te rencontrer avec elle quand ses crises la prennent... Pour les infirmiers, traite-les sévèrement et veille à ce qu'ils n'exploitent point les malades... Je veux savoir tout ce qui se fait ici, même quand je n'y suis pas, et tu seras mon bras droit... Ne crois jamais avoir trop d'égards pour les malades ; ils sont
malheureusement poussés par leur état à la défiance, à l'inquiétude, à l'amertume, ils disent du mal de moi; je ne les ai pas entendus, mais cela ne peut être autrement. S'ils m'aimaient trop, c'est qu'ils ne seraient pas malades. . . Sois donc bon avec eux : si tu les entends grommeler contre mes ordonnances, feins de ne pas les entendre... Songe, Claude, que je suis parti de plus bas que toi; si tu veux, tu as ta position dans la main... Applique ta volonté à devenir un médecin considérable et tu le deviendras... L'homme peut ce qu'il veut; mais garde ton orgueil au dedans, et ne l'étalé pas de façon à choquer les gens... Si j'avais de l'ambition politique, je serais maire de Bayeux il y a longtemps; j'aurais peut-être pu me faire nommer député... Songea cela, travaille, et je me fais fort de ton avenir.
Claude Bernain promit tout ce que désirait le docteur, et le remercia vivement des bons conseils qu'il venait de lui donner; l'étudiant en comprenait la justesse et se trouvait heureux de sortir de la vie fainéante que depuis longtemps il menait dans la ville. Enfin, il échappait à ses camarades de débauche, il lui était donné de se retremper dans un endroit tranquille où tout l'invitait au travail. Claude se sentait un certain orgueil à diriger l'hôpital en l'absence de son patron; car dans la journée, à moins d'un cas extraordinaire, il pourrait décider de tout, faire une opération qui se présenterait, commencer un traitement, étudier les symptômes d'une maladie, en faire un rapport au docteur le lendemain. C'était déjà une confirmation de son savoir qu'une telle place : combien seraitil heureux s'il ne s'était pas trompé, si le docteur Richard approuvait les premiers secours donnés à ses malades en son absence ! En ce moment, Claude était tout dévoué à la science, et ne rêvait plus que maladies, épidémies, fatigues de jour et de nuit, dans l'intérêt de l'humanité souffrante.
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Ayant ainsi songé dans sa cellule, il alla rendre visite au directeur pour lui annoncer sa nomination. Le directeur le félicita d'avoir accepté ce poste et d'être sous la tutelle du docteur Richard. Les sœurs firent également l'éloge du médecin, et les infirmiers saluèrent l'interne avec plus de considération qu'ils n'en accordaient à l'externe. Claude visita également les salles des malades, qui lui inspirèrent plus de pitié qu'auparavant ; en devenant ses malades, une partie de leur guérison et de leur bien-être était dans ses mains.
A neuf heures, l'étudiant était couché, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien des années ; ne trouvant pas le sommeil immédiatement, il réfléchissait à la tranquillité de cette vie facile, au bien-être que le corps doit rencontrer dans une vie uniforme et réglée. En même temps il se demandait à quoi pensaient à cette heure ses amis de ne pas le voir car il était toujours le premier au rendez-vous, et, pour ne pas perdre la bonne impression des paroles du docteur, il n'avait voulu prévenir personne. Comme il logeait en garni, il avait envoyé chercher sa malle, son linge, et il espérait vivre à l'abri des importunités de ses camarades. Une seule chose lui tenait au cœur, c'était d'abandonner sa maîtresse, la plus jolie ouvrière en dentelles de Bayeux, Julienne, fille de la Matussiére, qui joua un grand rôle dans la ville, trente ans auparavant. Claude aimait Julienne d'autant plus que la Matussière s'opposait autant qu'elle pouvait à leurs rencontres.
La Matussière, beauté célèbre sous l'Empire, qu'on citait à Bayeux comme une merveille à cette époque, après avoir mené un train de princesse, était tombée dans la misère et exerçait l'état de repasseuse de fin. Jusqu'à quarante-cinq ans elle trafiqua de ses charmes, tint table ouverte et reçut nombreuse société déjeunes gens. C'était chez elle que s'organisaient des liaisons entre jeunes gens
et jeunes filles ; elle était en quête d'ouvrières pauvres et leur procurait des relations. Claude Bernain, mené dans cette maison, signalée à Bayeux comme un lieu de perdition, devint amoureux de Julienne un an avant son entrée à l'hôpital.
Jusque-là Julienne, malgré les fâcheuses leçons qu'elle recevait de l'entourage de sa mére, avait résisté à toutes les galanteries et aux offres nombreuses des soupirants. La liaison de l'étudiant et de la jeune ouvrière resta quelque temps ignorée de la Matussière, mais elle finit par l'apprendre, et elle menaça sa fille de la battre si elle continuait de rouler avec un pareil gueux ; car la misère s'était introduite dans le logis de la Matussière, et peut-être se faisait-elle encore des idées de splendeurs et de bien-vivre en pensant à sa fille. Cependant, après des scènes violentes, après avoir enfermé Julienne, la Matussière, voyant que ces violences ne faisaient qu'accroître la passion de sa fille pour Claude, la laissa tranquille. Elle espérait qu'un jour Julienne se fatiguerait de Claude, et que, bien dirigée, elle entendrait mieux ses intérêts.
Claude avait compris la tolérance de la Matussière, et n'oubliait pas qu'il avait une ennemie, près de sa maîtresse : c'est pourquoi il craignit que la mère ne profitât de son entrée à l'hôpital pour lui enlever sa fille. Désormais il était lié à son service, et le docteur Richard l'avait prévenu qu'il ne devait compter tout au plus que sur une sortie par semaine ; mais Claude commençait à se fatiguer de cette liaison qui lui prenait une bonne partie de ses soirées ; il trouva même que la difficulté de voir souvent Julienne ne pouvait qu'ajouter au plaisir de la retrouver, et il s'endormit la conscience en paix.
NOUVELLE VISITE AUX GARNïER
Cyprien, après avoir prévenu le docteur Richard, était resté quelque temps sans voir les Garnier, car le docteur lui avait dit qu'il fallait étudier la marche de la cécité et que certainement il n'opérerait pas la Garnier avant un mois ou deux. L'instruction faite par Cyprien au village des Vertes-Feuilles l'occupa beaucoup ; cependant toujours sa pensée se tournait vers cet intérieur honnête et pauvre, le plus digne de compassion qu'il eût rencontré dans ses visites charitables. D'un autre côté, le nouveau palais épiscopal allait être inauguré, et ce n'était pas sans grandes occupations que M. de Boisdhyver songeait à quitter le séminaire.
Cyprien, surchargé de besogne (il avait à faire une partie de la correspondance de l'évêque), employait la majeure partie de la journée à presser les ouvriers qui auraient fait damner un concile de saints par leur lenteur, car la bâtisse provinciale est renommée par le calme qu'elle apporte à ses constructions. Malgré ses occupations, Cyprien qui avait laissé quelques misères en suspens, demanda un jour de congé à l'évêque pour rendre visite à des malades : c'était véritablement pour lui plus qu'un congé, une fête. M. de Boisdhyver, qui lisait dans les yeux de son secrétaire l'impatience qui le tenait, lui dit en lui serrant la main et en lui glissant en même temps une bourse qui sonnait gaiement :
— Allez, mon cher Cyprien ; si un peu d'or peut faire
MONSIEUR DE BOISDHYYEll.
un heureux d'un malheureux, ne le ménagez pas... revenez les mams vides. Aussi bien, il y a huit jours que nous faisons des économies.
C'était assis devant une petite table chargée d'un seul plat de légumes que M. de Boisdhyver parlait ainsi : comment n'eùt-il pas fait passer la charité dans les cœurs les plus durs? Cyprien s'étonnait moins qu'un autre de la frugalité de l'évêque ; lui-même, fils de paysans pauvres, ayant passé jusque-là sa vie au séminaire, ne connaissait pas les superfluités de la table des riches. Il put flairer les grasses et fines odeurs qui s'échappaient de la cuisine du chanoine Godeau; entrevoyant quelquefois par une porte entre-bâillée le service brillant de la table du supérieur du séminaire lorsqu'il recevait les autorités de la ville, il fut à même de comparer la vie de privation de M. de Boisdhyver et celle des autres prêtres qui veillaient aux jouissances de leur corps.
Il n'y avait point de réformes et de petites économies que ne s'imposât l'évêque. Bien souvent Cyprien l'avait vu marcher à grands pas pendant un quart d'heure dans une petite cour isolée dépendant du corps de bâtiment où il logeait : c'était pour rendre le mouvement au sang et le réchauffer, sans avoir besoin d'allumer deux maigres tisons du foyer dont on ne vit jamais la fin. L'évêque arrivait à de sublimes avarices pour ses pauvres ; de même que ces ladres qui jettent tout à coup leur argent dans le gouffre d'un vice, M. de Boisdhyver, quand il s'agissait d'aumônes, laissait aller sa générosité à toutes voiles ; mais il avait trouvé dans Cyprien le meilleur distributeur de secours.
Peu à peu le jeune prêtre put sonder la véritable misère et ea reconnaître les écueils ; si, dans les premières visites, il se laissa entraîner aux apparences, plus tard, une sage expérience et une connaissance exacte de la souffrance lui servirent à distribuer des offrandes réelle-
BIONSIEUR DE BOISDHYVER.
ment utiles. Il étudia les pauvres sans y apporter de défiance, et prit à tâche de donner beaucoup là où il croyait qu'une famille pouvait encore se relever; alors il devenait prodigue comme M. de Boisdhyver, sans trouver ses secours suffisants. Rentré à l'évéché, il dressait un tableau exact de la situation des malheureux sur lesquels il appelait Fattention de son supérieur, sollicitant celui qui n'avait pas besoin d'être sollicité. L'évêque en devenait quelquefois sage :
— Mon cher Cyprien, lui disait-il, nous allons dépenser tout notre mois d'un coup. — Qu'importe ! s'écriait Cyprien; ces gens ont besoin... — S'il se présentait, demain, quelque infortune cruelle, si un malheur arrivait, laisserions-nous notre porte fermée à ceux qui s'y présenteraient?
Alors l'évêque plaidait pour garder une certaine somme de réserve en cas d'infortunes imprévues ; lui et Cyprien faisaient des chiffres, débattaient le budget; mais il se trouvait que M. de Boisdhyver était presque toujours en avance, et que chaque mois mordait de plus en plus le mois suivant, ainsi que les pendules qui avancent d'une minute, d'un quart d'heure, et finissent par tellement avancer, qu'elles font une fois de plus qu'elles ne devraient le tour du cadran. En continuant de la sorte, il était évident que M. de Boisdhyver se trouverait à découvert d'une année de ses émoluments ; mais il empruntait toujours, et ne craignait pas de s'endetter pour les malheureux.
Ce fut muni de la petite bourse aux louis d'or sonnants que Cyprien sortit de l'évêché, heureux de sa mission, heureux de revoir ses pauvres, plus heureux encore de retrouver les Garnier. 11 était sorti, à sa dernière visite, si ému et si content d'avoir laissé l'aveugle entre les mains de madame Le Pelletier et de sa fille, que, certain désormais que ses favoris n'étaient pas tout à fait aban-
MONSIEUR DE BOISDHYYER
donnés, il s'était consolé un peu de ne pas leur avoir rendu visite. D'ailleurs, ce que lui en avait dit le docteur Richard le rassurait, car il n'aurait pas voulu manquer d'être présent à l'opération de la pauvre aveugle, lorsqu'elle aurait lieu.
Cyprien sentait combien sa présence était utile dans une telle circonstance. Les opérations sont dures, cruelles aux malheureux; s'il est possible d'adoucir la rigueur de la science par des paroles et des consolations chrétiennes, le malade se laisse aller plus facilement à la volonté de l'opérateur, le moral fait contrepoids au physique terrifié.
Cyprien se surprit en route à marcher plus vite que ne le comportait sa robe ; il enjambait les rues, et se hâtait de peur de ne pas arriver. Quelle raison le poussait à cette agitation? Il se le demandait quand il arriva au pied des escaliers, qu'il gravit vivement en sautant des marches. Aussi, quand il fut en haut, il tira son mouchoir pour s'essuyer le front, car il comprenait qu'en entrant il ne pourrait plus parler.
Une douce musique s'échappait à travers la porte mal jointe quand Cyprien se présenta. Cette musique partait du coin sombre où était dressé le lit de la Garnier.
— Allons, madame Garnier, un peu de courage, vous voyez qu'on ne vous abandonne pas... Le docteur a bonne opinion de votre accident; il espère vous guérir...
La musique s'arrêta tout à coup au bruit de la porte qui s'ouvrait. Cyprien, qui avait repris ses forces sur le palier, resta indécis, tenant la porte entre-bâillée, et sentant une émotion extraordinaire courir dans tout son être. Ses genoux tremblaient, ses tempes battaient, le sang lui montait au visage ; il ne pouvait ni avancer ni reculer.
La douce musique était la voix de Suzanne, assise prés du lit de la Garnier.
D'un regard qui fut permis à Cyprien quand la sensation singulière qui l'avait frappé fut dissipée, il s'aperçut que Suzanne était seule auprès de la malade, et que madame Le Pelletier n'était pas dans la mansarde. Cyprien s'avança, remis de son émotion.
■ — Mademoiselle, balbutia-t-il. — Monsieur, dit la jeune fille, encore plus troublée que lui. — Et madame Garnier? demanda Cyprien. — Âli ! c'est vous, monsieur Cyprien, dit l'aveugle, qui reconnut la voix du jeune prêtre... Je ne vous voyais plus depuis longtemps... Si vous saviez comme nous avons parlé de vous, mon bon monsieur. — Votre mari va bien, madame Garnier? — Oui, le cher homme est allé au bureau de bienfaisance chercher des bons de pain... — Et vous, madame Garnier, prenez-vous votre mal en patience? — Non, dit-elle, je ne m'accoutume pas à la nuit, mes yeux pleurent mes yeux qui sont morts... J'étais tout à l'heure dans un état affreux d'accablement; sans cette bonne demoiselle Suzanne qui cherche à me consoler... Comprenez-vous que je ne peux pas croire qu'il est impossible de voir?... La chère enfant me fait du bien; elle me dit de si bonnes paroles, que je sens mon chagrin se fondre goutte à goutte quand elle parle. Heureusement qu'il y a encore de bons cœurs sur la terre. Vous êtes bons tous les deux, monsieur l'abbé, et vous aussi, mademoiselle Suzanne... Mon Dieu, je m'en veux, monsieur l'abbé, de ne pas vous faire asseoir; excusez-moi... Quand on ne voit pas, on n'est bonne à rien... Mademoiselle Suzanne, voudriez-vous donner une chaise, s'il vous plaît? — Pardon, mademoiselle, je vous remercie, dit Cyprien à la jeune fille qui lui offrait une chaise, je ne fais que passer...
Je vous en prie, monsieur l'abbé, restez un moment... Garnier sera si heureux de vous voir; il ne parle, sauf votre respect, que de son jeune homme... Il s'inquiétait si vous n'étiez pas malade ; il disait : il y a huit jours
que je n*ai vu mon jeune homme... Vous allez rester, n'est-ce pas?...
Cyprien prit une chaise et s'assit au milieu de la chambre, laissant l'aveugle parler, car son émotion ne pouvait s'éteindre tout à fait; mais la Garnier se tut, et un silence s'établit dans la mansarde, qui n'était troublé que par le tic-tac sourd d'une vieille horloge noire placée dans un coin. Chaque tic-tac répondait aux battements des tempes du jeune prêtre, qui n'avait jamais éprouvé une telle sensation ; les secondes lui paraissaient des années, les minutes des siècles. Il eût voulu rompre ce silence embarrassant, et son cerveau était troublé ; il aurait essayé de se lever qu'il ne l'eût pas pu, il semblait avoir perdu l'usage de ses sens et de ses facultés. Dans ses oreilles résonnaient toujours les paroles de Suzanne à son entrée ; c'était l'idée qu'il se faisait des concerts célestes.
La vie de Cyprien avait été privée des soins maternels, car sa mére mourut en couches ; il fut élevé à la ferme de son père un peu rudement, sans recevoir les soins délicats que seule une mère peut donner. Ainsi se passa l'enfance de Cyprien, qui sortit bien jeune de la ferme pour entrer au petit séminaire, et de là au grand séminaire. Toujours il fut élevé par des hommes, c'est-à-dire avec une dure fermeté à laquelle il obéissait sans mmmurer; aussi la vue d'une femme jetait-elle Cyprien dans un monde de réflexions qu'il ne pouvait analyser. Il subissait un charme, s'en étonnait et ne faisait rien pour le dissiper. Tout le remplissait de surprise dans la fem.me. Par quel pouvoir une femme remplissait-elle son sang d'un trouble inconnu, faisait-elle passer une nouvelle chaleur dans ses veines? Comment analyser cette voix plus douce que le murmure d'un ruisseau ? Comment regarder sans baisser les yeux ces traits si doux, si bons, si pénétrants? Toute l'adoration que Cy-
prien avait appris à reporter à la Vierge, il en dotait la femme, et de toutes celles qu'il avait rencontrées, Suzanne était la plus parfaite : elle avait une figure si pure, que Cyprien mourait d'envie de le lui dire ; toutefois un sentiment secret l'arrêtait et garrottait ses paroles. Qu'il eût été heureux de s'écrier : Mademoiselle, que vous êtes belle ! Mais sa langue était enchaînée, la timidité et la honte se joignaient ensemble pour l'avertir, de n'en rien faire... Que craignait-il? que redoutait-il? Il ne le savait pas ; il craignait de blesser Suzanne, comme on craint de toucher un papillon, et de voir envoler la fragile poussière qui colore ses ailes...
— Est-ce que M. Cyprien est parti? demanda la Garnier, inquiète du silence qui régnait dans la mansarde.
— Non, madame Garnier, il est là, dit Suzanne.
Cette réponse fit au jeune prêtre un des plus vifs plaisirs de sa vie. Suzanne s'était occupée de lui, elle avait parlé de lui, elle avait dit : Il est là. Elle l'avait remarqué, elle s'occupait de lui, elle savait qu'il était assis au milieu de la mansarde. Quelle jouissance que d'occuper une seconde seulement la pensée d'une personne si charmante ! Cyprien reprit un peu courage : les avances venaient de Suzanne, elle avait parlé de lui, il appela tout son courage pour parler à elle.
— Madame Le Pelletier n'est pas indisposée, mademoiselle?
C'était une question bien simple; il sembla à Cyprien qu'il avait soulevé une montagne.
— Non, monsieur l'abbé, dit-elle ; ma mère est allée faire une course, elle doit venir me trouver ici.
Cette réponse chagrina Cyprien ; il était seul avec Suzanne, heureux de la rencontrer seule; maintenant il craignait de voir arriver madame Le Pelletier. Il voulait continuer la conversation, rien que pour entendre la voix de Suzanne, et ce qu'elle venait de lui dire lui cou-
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pait encore une fois la parole. Il craignait qu'on ne remarquât la singulière transfiguration qui s'était opérée en lui : ses yeux plus brillants, sa peau plus humide, ses joues plus ardentes, car il sentait qu'une nouvelle vie circulait en lui, comme un malade épuisé à qui on fait l'opération de la transfusion du sang. L'activité de tout son être semblait être doublée. Du moment où il était entré dans la mansarde, et où il avait entendu la voix de Suzanne, tout avait pris une nouvelle vivacité : le petit jour qui entrait par la fenêtre, plus brillant que le soleil; la mansarde, plus riche qu'un palais; chaque objet se teintait de rayons lumineux, et se dorait comme dans un rêve enchanté.
Cyprien se sentait sous le coup d'un vertige bienfaisant dans lequel il oubliait la vie. 11 ne sentait plus son corps, il ne savait plus s'il était assis ou debout, s'il volait dans l'azur pour se reposer sur le pic des montagnes bleuâtres de l'horizon. II n'entendait plus qu'une voix, ne voyait qu'un doux ovale souriant, entouré de cheveux blonds. En ce moment, il oubliait ses timidités vis-à-vis de la femme; il fixait ardemment, sans pouvoir s'en repaître, ce visage de jeune fille si calme et si pur qu'il défiait le rêve d'en produire de plus suave. Cela lui était d'autant plus permis que Suzanne avait apporté sa tapisserie et n'en levait pas les yeux depuis l'arrivée de Cyprien; son instinct, un trouble secret l'avertissaient qu'elle rencontrerait les yeux du jeune homme. Sa tête» qu'elle baissait, servait d'excuse à la pourpre qui inondait sa figure, et qui lui enlevait la faculté de s'occuper sérieusement de sa tapisserie.
Elle était en train alors de suivre avec son aiguille les contours d'un jeune chien assis devant une bergère. Ce ne fut que plus tard, le lendemain matin, en reprenant son ouvrage, qu'elle fut frappée de la baroque physionomie que prenait la tête du chien en tapisserie ; car si son
aiguille obéissait à la volonté qu'elle tâchait d'appeler à son aide et qui lui commandait de ne pas paraître inoccupée, d'un autre côté, les agitations secrètes, le trouble qui l'agitaient faisaient que les points étaient suivis avec une irrégularité et un désordre dignes d'un singe capricieux voulant imiter avec l'aiguille le travail de sa maîtresse.
La tête penchée, Suzanne croyait échapper aux regards de Cyprien; mais celui-ci, assis sur une chaise basse de coin de feu, la seule qu'on pût lui offrir dans ce pauvre ménage, était beaucoup moins élevé que Suzanne, et, malgré l'ombre portée sur la figure de la jeune fille, Cyprien n'en suivait pas moins le cours des émotions diverses qui s'y succédaient. Il résultait de la situation de Suzanne et de Cyprien des silences inquiétants pour euxmêmes, inexplicables pour l'aveugle ; aussi, de temps en temps, pour la rassurer sur sa présence, Suzanne affectait-elle une petite toux, et quelques instants après Cyprien avait soin de remuer sa chaise basse. Faisant un suprême effort sur lui-même :
— • Votre mari ne revient pas, madame Garnier? — Il commence à devenir si impotent des jambes que j'ose à peine le laisser sortir... Vous êtes peut-être pressé, monsieur Cyprien? — Monseigneur m'a chargé de beaucoup de courses,|et je craindrais, en attendant plus longtemps, de ne pouvoir les faire aujourd'hui ; mais je reviendrai, madame Garnier, en retournant au séminaire, et je verrai Totre mari.
Cyprien s'était levé ; après avoir pris congé de mademoiselle Le Pelletier, il sortit et respira alors plus librement, car il se sentait étouffer comme par ces chaudes journées d'été où l'atmosphère enlève toute force et tient l'homme dans un état de moite pâmoison. Cependant, malgré ce singulier état, Cyprien se sentait doublement heureux de vivre. A peine sentait-il son corps; il mar-
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chait sur le pavé de la rue comme s'il eût marché sur des flots. Tout devenait une fête pour ses yeux : il avait le bonheur d'un enfant qui regarde pour la première fo^s dans un kaléidoscope ; jamais les passants, les boutiques ne lui avaient paru revêtus d'un si heureux aspect. Le beau et le bien lui apparaissaient attachés à chaque chose, à chaque être : c'était un enchantement, des aspects consolants, des félicités entrevues pour la première fois.
Réfléchir, penser, Cyprien ne le pouvait pas ; il était entré dans un royaume vague, mystérieux, de sons et de parfums dont à peine l'orgue et l'encens pouvaient donner une idée. Dans ce royaume, les formes n'avaient rien de précis et semblaient plutôt flottantes et diaphanes, occupant les yeux sans les arrêter sur des angles et des contours. Il semblait à Cyprien que des ombres d'anges défilaient devant lui au son d'une symphonie douce et lointaine, en laissant dans l'atmosphère une odeur suave qui était suivie d'une autre apparition et d'une nouvelle délicate odeur... A l'horizon se détachait un profil blond, qui n'était autre que le portrait affaibli de Suzanne, un souffle de portrait inarrêté comme les nuages.
Ce fut poursuivi par ces chimères souriantes que Cyprien visita les pauvres gens qu'il avait à soulager. Ce jour-là il les trouva plus misérables que de coutume ; son cœur s'attendrit plus ouvertement sur leurs souffrances, il regretta . de n'avoir point à sa disposition un grand coffre plein d'or dans lequel il pourrait puiser toujours, sans crainte de le voir s'épuiser. Il leur parla de bonheur, de félicité, d'espérance, avec un tel accent qu'il s'en étonnait le premier, et que ces malheureux, convaincus, embrassaient sa robe en pleurant.
Jamais Cyprien ne s'était montré plus éloquent; les paroles lui montaient de la poitrine aux lèvres aussi librement que la respiration; elles semblaient couler de
source, et Cyprien jouissait lui-même des bienfaits de son éloquence. Ému de Tattendrissement qu'il provoquait, il sentait que ses paroles n'étaient pas perdues, que, sorties du plus profond de son être, elles entraient profondément dans le cœur de ceux qui l'écoutaient et adoucissaient l'aigreur qu'amène trop souvent la misère...
Il comprit ce jour-là la portée de sa mission, car elle atteignait son but immédiatement. Qu'on juge du bonheur du laboureur qui, semant une graine, la verrait poindre en herbe, grandir, mûrir et porter fruit en un instant ! Telle était la situation de Cyprien qui jusqu'alors avait pu sentir sa parole s'infiltrer doucement dans l'esprit du malheureux, mais agir aussi lentement que la goutte d'eau qui, sans cesse tombant au même endroit, finit après de longues années par percer le roc.
Ce fut avec une jouissance mêlée cependant d'une certaine anxiété que Cyprien reprit le chemin qui conduisait à la maison des Garnier : il allait revoir Suzanne, et il craignait de la revoir. Un nouveau sentiment venait de s'éveiller en lui, et il se sentait coupable d'une faute grave en désirant ardemment de voir renaître les émotions étranges et nouvelles qui l'oppressaient.
Quoique ne pouvant encore analyser ce qui se passait en lui, n'étant pas à même de comparer ces sensations avec d'autres, déjà la défiance se montrait armée et lui remettait en mémoire l'image de Saint-Michel terrassant le dragon; mais ce dragon, qu'il avait regardé maintes fois dans le chœur de la cathédrale de Bayeux, lorsqu'il levait les yeux de son livre de messe, était un monstre hideux, couvert d écailles livides, l'œil ensanglanté, bavant le poison par sa langue bleuâtre, et saint Michel était en droit d'immoler un pareil épouvantait, tandis que l^s rêveries, les extases qui avaient assailli Cyprien ne ressemblaient en rien à ce monstre. Cependant, pour-
quoi cet avertissement secret se présentait-il à l'esprit de Cyprien baissant la tête, fermant à demi les yeux pour mieux concentrer ses réflexions , et marchant à cette heure avec autant de calme que tout à l'heure il apportait de précipitation.
Il arriva ainsi à la maison des Garnier, l'esprit troublé, attendant de l'avenir de nouvelles lumières. Ce ne fut pas sans une vive émotion qu'il leva le loquet de la mansarde. Le soleil avait disparu et ne coupait plus la chambre en deux par son rayon oblique et bienfaisant; la mansarde était noire et humide, le mobilier triste et boiteux; de grandes ombres grises s'allongeaient à la place du rayon de soleil, la vie était absente, et la mort serait venue rendre visite aux Garnier qu'elle n'eût pas laissé de traces plus améres de sa visite...
Suzanne n'était plus là !
— Voilà M. Cyprien, s'écria le pére Garnier qui était assis auprès du poêle et épluchait des pommes de terre pour mettre dans le pot-au-feu. — Ne vous dérangez pas, dit Cyprien, forçant Garnier à s'asseoir. — Quelle bonne journée pour moi ! je craignais tant de ne pas vous voir... — Oui, dit l'aveugle, mon mari disait : Voilà la nuit, M. l'abbé ne viendra pas... Ce n'est pas comme moi, je ne m'inquiète plus s'il fait nuit ou jour. — Je vous avais promis de revenir, dit Cyprien ; j'ai quelque chose à vous remettre de la part de Monseigneur. — 11 est trop bon. Ah ! monsieur Cyprien, dites-lui combien je ne l'oublie pas... — Voilà ce qui me soutient un peu, dit l'aveugle ; ce n'est pas tant les secours, c'est surtout de ne pas se voir abandonnée, seule, quand on est malheureux... Je le disais encore tout à l'heure à mademoiselle Suzanne, combien votre visite m'a fait de bien, monsieur Cyprien... Maintenant, je vous vois presque, malgré mon infirmité; je me suis fait détailler par cette chère mademoiselle Suzanne comment vous étiez...
Cyprien ne respirait plus. — Il a l'air si bon, disaitelle, et si jeune, qu'on ne pourrait pas croire qu'il est prêtre... Je lui demandais si yous ressembliez à M. l'abbé Emilion, qui est parti de Bayeux depuis deux ans .. 11 est mieux, m'a-t-elle dit ; c'est le premier prêtre qui a l'air franc, simple, et qui ne cache rien... Vous pensez bien, monsieur Cyprien, que j'ai déjà fait causer Garnier sur votre extérieur ; je deviens curieuse, maintenant que je ne vois pas, mais les hommes ne voient pas si bien que les femmes, et je vous comprends mieux maintenant d'après le portrait que m'a fait mademoiselle Suzanne... Elle a beaucoup entendu parler de vous dans la ville où chacun vous aime et vous chérit... Savez-vous comment on vous appelle ? — Ma femme ! s'écria Garnier d'un ton de reproche. — Dites, madame Garnier. — Non, ma femme, je te le défends. — Quel mal y a-t-il, dit l'aveugle, puisque c'est mademoiselle Suzanne qui me l'a appris. Dieu merci, cette bonne demoiselle n'est pas mauvaise langue ; elle a cru me faire plaisir en me l'apprenant... Maintenant, je n'ose plus... — N'ayez pas peur, madame Garnier. — Si vous vous fâchiez, monsieur Cyprien ! Dites-moi qu£ vous n'en voudrez pas à mademoiselle Suzanne. D'ailleurs, elle l'a entendu dire dans la ville... — Mademoiselle Suzanne, dit Cyprien, a une figure trop douce pour se prêter à de malins propos. — Oui, elle est belle, mademoiselle Suzanne!... Je l'ai vue, moi, avant d'être aveugle ; je l'ai connue tout enfant lorsqu'elle venait avec sa mère nous porter quelques effets d'hiver... Elle annonçait déjà ce qu'elle a tenu plus tard... C'était comme un petit ange blond ; vous pensez, monsieur l'abbé, si je songe à faire des malices... — Vous ne me dites pas, madame Garnier, comment mademoiselle Suzanne m'a appelé. — Bah ! dit l'aveugle, en prenant son courage, le petit évêque : c'est votre nom dans Bayeux.
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Cyprien sourit et fut heureux de sourire, car l'épanouissement qu'il avait au dedans avait besoin de se mon trer sur sa figure.
— N'est-ce pas, monsieur Cyprien, que vous n'en voulez pas à mademoiselle Suzanne? — C'est un compliment, au contraire, madame Garnier, et j'ai encore bien des efforts à faire avant de le mériter tout entier... Monseigneur est si bienfaisant que je n'espère jamais d'atteindre à sa charité. — Vois-tu, Garnier, dit l'aveugle, je le savais bien; du reste, c'est madame Le Pelletier qui l'a appris à sa fille ; elle vous aime beaucoup aussi, allez, madame Le Pelletier,.. Ah ! tous les honnêtes gens se reconnaissent.
Cyprien aspirait ces propos plutôt qu'il ne les écoutait; les paroles de l'aveugle lui semblaient dorées. Sans le savoir, naïvement, l'aveugle répondait aux secrets sentiments du jeune prêtre, et elle lui rendait l'absence de Suzanne moins sensible. Les femmes ont souveni de ces délicatesses dont elles ne se rendent pas compte, qui prennent racine dans leur nature aimante, qui font qu'elles versent des baumes délicieux sur les plaies des cœurs qui souffrent. Ainsi, la Garnier, par un instinct qu'elle ne raisonnait pas, parce qu'elle était femme, faisait plus de plaisir à Cyprien que tout ce qu'aurait pu inventer la reconnaissance de son mari. Le nom de Suzanne revenait à chaque instant sur ses lèvres et prenait un accent caressant, tel que Cyprien ne se souvenait pas d'en avoir entendu de pareil accolé au nom d'une autre femme.
L'aveugle disait tout au long la vie pure et tranquille des dames Le Pelletier, et Cyprien s'y intéressait comme aux vies les plus tourmentées de saints dans le désert* 11 apprit ce jour-là pourquoi madame Le Pelletier n^était pas venue : souvent souffrante, elle envoyait Suzanne répandre à sa place ses bonnes œuvres. Cyprien sortit
de chez les Garnier emportant en lui des trésors de souvenirs, des mots gravés à jamais dans sa mémoire; pour se remettre avant de rentrer au séminaire, il promena ses émotions pendant une heure sur le cours des Ormes.