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LA FÊTE-DIEU

L'époque de la Fêle-Dieu était arrivée. M. de Boisdhy= ver voulut donner à cette solennité toutes les pompes ecclésiastiques ; d'après la connaissance des mesures qu'on prenait à Févêché, chaque habitant essaya de contribuer de son mieux à la fête qui se préparait. Chez madame Le Pelletier, Suzanne et les jeunes filles du quartier travaillèrent pendant huit jours à faire des guirlandes de fleurs et des enjolivements pour le reposoir de la rue. Les garçons des environs avaient été mis en réquisition pour enlever dans les champs les coquelicots, bluets et autres fleurs de la saison.

Toute la ville était en déroute; pas une maison qui ne fût remplie de feuillages, d'herbe et de lierre. On eut dit une fête de printemps dans les temps mythologiques. De petites comédies se jouaient à l'occasion de ces reposoirs, car chaque quartier élevant son monument, avait la prétention d'éclipser l'architecture voisine; les dames ne trouvaient rien d'assez riche pour orner les reposoirs. D'après ce qui se passait chez madame Le Pelletier et qui se répétait ailleurs, on pourra juger quelle importance prenait cette fête.

Dans chaque rue les dames se réunissaient et nommaient celles qui paraissaient les plus dignes pour les représenter : c'était une sorte de conseil municipal féminin ayant pour mission de se charger entièrement de la construction du reposoir. A leur tour, les dames élues

nommaient mie directrice absolue de l'édifice, celle qui y prenait le plus de part, qui donnait tous ses soins, qui supportait l'éloge ou le blâme, suivant le succès du reposoir. Une telle place était bien enviée ! La nomination à ce grade amenait des intrigues aussi compliquées que pour l'élection d'un député, car le reposoir prenait ordinairement le nom de la présidente, et celle-ci recueillait ainsi des hommages et des flatteries-fort enviés; c'étaient en outre des conférences avec les dignitaires civils et religieux, et les dames de Bayeux briguaient cette faveur d'autant plus que la présence du nouvel évêque y ajoutait un intérêt particulier.

Madame Le Pelletier fut nommée directrice du reposoir sans le désirer. C'était la huitième année qu'elle recevait cette marque d'estime des dames de son quartier, et elle eût volontiers abandonné cet honneur en faveur de voisines qui le briguaient; mais sa douceur de caractère, son exquise politesse, sa vie simple et retirée, ses goûts modestes, sa charité, forçaient même les esprits jaloux à s'incliner devant elle. Jamais élection n'obtint un suffrage si universel, un consentement plus unanime. Tout n'était pas agrément dans ces grandeurs. Il fallait une certaine imagination pour varier les formes architecturales du reposoir, et ne pas le montrer semblable à celui de l'année précédente. Les fleurs, les tentures et les ornements ne suffisaient pas d'ailleurs : les tapissiers et les menuisiers y avaient une certaine part, car tout un système de charpente servait de squelette à Fédifice, et c'était après avoir révé longuement à une décoration nouvelle que madame Le Pelletier en conférait avec les menuisiers, pen disposés par leur intelligence à entrer dans ses idées.

Feu le président Le Pelletier avait réuni de son vivant une collection de faïences de Rouen, remarquables par leur ornementation. La vue fréquente de cette collection,

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cgiû fut vendue à la mort du président, l'enthousiasme savant que M. Le Pelletier mettait à analyser les ornements courant autour des marlis, un certain goût que la veuve avait naturellement, lui rendaient la construction du reposoir moins difficile qu'à toute autre; aussi ne consultait-elle que pour la forme les dames que l'élection lui avait adjointes, tout ce qu'elle proposait étant approuvé par suite de l'empire que sa supériorité lui avait acquis. L'habitude était d'aller dans toutes les maisons aisées du quartier, et de solliciter quelques prêts pour le reposoir : draperies, caisses de fleurs naturelles et nombre d'objets disparates qu'on ne remarque que trop dans les reposoirs, Madame Le Pelletier avait coutume de n'employer que des feuillages et des fleurs. L'esprit meublé des faïences qu'elle avait eues longtemps sous la vue, elle dessinait d'ingénieux ornements de fleurs sur le papier, et elle savait en assortir les couleurs comme un peintre. Alors, réunies sous sa direction, les jeunes filles du quartier dessinaient à l'aiguille ce que l'ingénieuse veuve avait conçu sur le papier. Les charpentes une fois posées, de grand matin, le jour de la Fête-Dieu, madame Le Pelletier, entourée d'ouvriers, ne quittait plus la rue; elle faisait poser sous ses yeux les capricieux ornements sortis de son imagination.

Ce jour-là, dès l'aube, la ville de Bayeux était en révolution : faire la toilette des maisons et des êtres qui sont dedans n'est pas une petite affaire. On ne voyait qu'allants et venants: petits garçons, petites filles, déjà heureux rien que du remue-ménage, ouvriers en réquisition, maçons, charpentiers, menuisiers, serruriers, manouvriers. Il n'y avait pas assez de bras pour laver les rues, nettoyer les façades, accrocher les tapisseries, les rideaux blancs, faire des bouquets, voiturer du sable, effeuiller des fleurs et travailler aux dix reposoir s, jaloux de briller les uns aux dépens des autres. Ces préparatifs

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devaient être faits instantanément, car chacun voulait aller à la messe, suivre la procession et visiter les reposoirs l'un après l'autre, en faisant le tour de la ville.

La majeure partie des ouvriers appartient au corps des pompiers qui accompagne la procession : il n'y avait pas une heure à perdre; aussi était-ce réellement un spectacle animé comme celui d'une fourmilière. Chacun courait. Là où tout à l'heure il n'y avait pas d'arbres, on voyait un petit taillis s'élever à l'aide de grands branchages fichés entre les pavés. La ville changeait à vue d'œil2 les vieilles façades noires étaient couvertes de rideaux blancs accrochés du premier étage et flottant jusqu'au bas; les plus pauvres, ceux qui n'avaient pas de nappes et de serviettes, décoraient leurs maisons de torchons attachés les uns aux autres par des épingles. La ville devenait blanche; sur cette blancheur étaient accrochés de gros bouquets de roses, des guirlandes de lierre ou de simples fleurs des champs. Toutes les rues étaient sablées de sable jaune; il n'y avait plus trace de ruisseaux; sur le sable se détachaient des feuilles vertes, des coquelicots rouges et des bluets bleus.

Quoique la nature prenne rarement part aux solennités des hommes, il était rare qu'à cette époque la pluie vînt contrarier la Fête-Dieu. Si le soleil se mettait de la fête, l'aspect de cette petite ville, parée comme une fiancée un jour de noces, donnait un bonheur momentané à ceux qui souffraient de corps et d'esprit; mais toutes ces pompes laïques n'étaient rien en comparaison des pompes religieuses. Le clergé revêtait ses habits brodés ; la pourpre des vêtements était plus rouge, l'encens plus odorant, l'orgue plus majestueux, les desservants plus nombreux. Ceux qui ont assisté à de telles fêtes dans leur jeunesse en seront toujours touchés et ne les oublieront jamais, quelque croyance que l'âge mûr déracine.

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Cyprien, désigné par M. de Boisdhyver comme maître des cérémonies pendant la procession, fut placé à la tête des enfants de chœur, qu'il dressa pour cette fête à chanter des hymnes en musique. La procession était ainsi distribuée : en avant du cortège, les tambours des pompiers avec leurs casques de cuivre reluisant et leurs plumets rouges se détachant sur la crinière de crin noir recourbée ; derrière les tambours, un groupe de six enfants de chœur portant des encensoirs d'or, et lançant la fumée dans la direction du ciel à chaque pause que faisait le cortège. Immédiatement après venaient six autres enfants de chœur portant de grandes mannes tendues de soie blanche, garnies de rubans bleu de ciel à franges d'argent; ces mannes étaient remplies de feuilles de roses que les enfants de chœur jetaient en l'air en chantant des cantiques, pendant que leurs camarades brûlaient l'encens. Les pompiers faisaient la haie, pressée par un flot de spectateurs devançant la procession; parallèlement à la haie des pompiers, les jeunes filles de Bayeux, habillées de blanc, voilées, marchaient en tenant des cierges.

Ensuite venait un seul petit enfant de chœur habillé de noir, perdu dans un immense camail jusqu'à mi-corps et précédant le cortège en portant un aspersoir d'or. La conscience que l'enfant rose, avec ses cheveux rasés, avait de sa mission importante , l'orgueil qui l'enveloppait d'être seul en avant du cortège, faisaient contraste avec l'espièglerie malicieuse de sa figure et le sourire mal contenu de l'amour-propre qui se dessinait sur ses lèvres. Hors de l'église, cet enfant de chœur était peutêtre un franc polisson, poursuivant les chats, cassant les sonnettes, se prenant aux cheveux avec ses camarades. Son habit lui donnait tout à coup une haute estime de lui-même ; il se redressait dans sa petite taille, et semblait fier de sa dignité. Derrière lui marchaient sur deux

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rangs les prêtres de la cathédrale et des autres paroisses de Bayeiix, dans le costume de simples desservants, en camail noir tranchant sur le surplis blanc ; ceux qui précédaient la croix avaient de lourdes chaj^es en or gauffré, formant des angles carrés aux épaules.

Si le groupe de prêtres entourant le porteur de croix attirait les yeux par la splendeur des dorures des chapes, l'admiration était plus vivement éveillée encore par le dais sous lequel marchait l'évêque, entouré de ses vicaires généraux et du curé de la cathédrale. Le velours, la soie, l'or, les bannières, les fleurs, l'encens, la musique, se combinaient pour la plus grande fête des yeux. Le catholicisme laisse bien loin toutes les autres religions par l'art avec lequel il parle à tous les sens... Celui qui peut voir le même jour une solennité religieuse à la magnifique cathédrale de Strasbourg, et visiter dans l'église de Baie la salle où se tenaient les assemblées protestantes qui remuèrent un moment l'Europe , pourra s'expliquer pourquoi le protestantisme , avec sa froide raison et son analyse sèche, n'a jamais pu enlever au catholicisme qu'un petit nombre de partisans. La faible humanité voudra échapper toujours par instant aux misères et aux arides réalités de la vie. Les beaux spectacles de la religion catholique frappent les masses, caressent la vue, enivrent, en montrant des vieillards vénérables priant, des enfants et des jeunes filles chantant, de suaves parfums, des concerts s'échappant du plus puissant et du plus majestueux des instruments. Gomment une population n'eût-elle pas été touchée à la vue de M. de Boisdhyver portant le saint-sacrement et bénissant le peuple qui se pressait sur son passage? Si le prêtre est rehaussé par l'appareil de ce pompeux spectacle, il peut encore le rehausser lui-même suivant la sympathie qu'il inspire, sa physionomie majestueuse, l'air de dignité empreint sur ses traits. M. de Boisdhyver n'avait

pas besoin de la mître, de la crosse, pour inspirer le respect. En bénissant, sa main semblait appeler à lui tous les fidèles ; les plus endurcis n'auraient pu résister à ses regards.

M. Ordinaire était un de ces prêtres qui ont besoin d'imposer par le costume et l'entourage. Le dais de velours rouge avec ses aigrettes triomphantes , le valet portant la queue, le lucifer porteur de lumière lui eussent été utiles ; car indépendamment de sa physionomie verte et amère, on sentait que des passions terrestres s'agitaient en lui. N'est-ce pas pour atténuer ces passions qui appartiennent à quelques prêtres que le catholicisme a inventé un pompeux cérémonial, afin de voiler ce que le dignitaire montre de trop humain ?

Depuis la sortie de l'église, les cloches lancées à toute volée remplissaient les airs de leurs sonneries éclatantes; le soleil commençait à paraître et illuminait les belles et précieuses tapisseries du seizième siècle tendues le long du quartier du Cloître. De l'évêché au marché, c'était une galerie de tableaux sacrés et profanes tracés à Faiguille sur des étoffes par d'habiles ouvriers, inspirés par les meilleurs cartons de l'Italie et des Flandres. Ce quartier triste, abandonné à l'ordinaire, quoique rempli par la procession, n'avait pu perdre tout à fait son ancienne physionomie. Les tapisseries contribuaient certainement à son aspect sévère : les couleurs vives étant passées et remplacées par un ton général verdâlre ou jaunâtre offraient une harmonie grave qui était loin de la gaieté des maisons tendues de draps blancs et de bouquets de roses. Tout le quartier du Cloître, habité par de petits nobles et d'anciennes familles qui s'éteignaient, était le seul décoré par ces gi^andes tapisseries, précieuses reliques dont on ne se servait qu'à la Fête- Dieu. Ce jour-là seulement, la ville de Bayeux pouvait

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connaître si les rangs des anciennes familles s'étaient éclaircis pendant l'année, car on ne les voyait guère dans la ville qu'à la procession. Chaque famille avait sa chapelle à la cathédrale, ou son banc particulier autour du chœur. Il y a dans les églises de province un fait particulier : l'église semble partagée en deux quartiers, et l'aristocratie a toujours avoisiné le chœur, laissant la nef au reste des fidèles. Aussi, sortant par la porte nord du Iranssept et communiquant avec les hôtels du Cloître, l'aristocratie de Bayeux ne peut se rencontrer avec les autres fidèles qui sortent de la messe par le portail de la façade principale. Quand on avait admiré les brillants costumes des prêtres accompagnant l'évêque, quand on avait suivi chaque groupe entourant les porteurs de bannières, quand les jeunes filles de la congrégation de la Sainte-Vierge avaient défilé après le passage des marguilliers et des zélés serviteurs de l'Église, la curiosité tout entière se portait sur les nobles du Cloître suivant la procession. C'étaient de vieux chevaliers de Saint-Louis, expiant, par la goutte et les rhumatismes, la légèreté de leur vie passée; de petites vieilles à bouches rentrantes, dont le nez cherchait à connaître la forme du menton ; des dames roides et sèches, de contenance altière, â l'allure dévotieuse et compassée, ou de beaux vieillards à cheveux blancs, le dos voûté et retrouvant encore pour cette cérémonie un reste de dignité. Les décorations des hommes, les costumes des dames, formaient un singulier contraste avec ceux des bourgeois et des marchands de Bayeux. Les curieux qui suivaient le défilé de la procession se nommaient les nobles les uns aux autres, et les litres de marquis, de comtesse, de chevalier, circulaient de bouche en bouche, pour le plus grand étonnement des bourgeois, qui, les croyant morts, les retrouvaient, à un an de distance, aussi vivaces que par le passé. Cette caste suivant la procession prêtait à nombre de questions et de

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pronostics ; des tables de mortalité étaient dressées pour les nobles à la vie si dure.

— Comment , disait-on, M. le marquis n'est pas mort?

— Je ne lui donne pas six mois à marcher. L'étonnement redoublait quand on voyait ingambes des

vieillards qu'on savait chevillés sur leurs fauteuils depuis longtemps par l'âge et les maladies ; mais les habitants du Cloître, au risque d'abréger leur vie de quelques mois, n'auraient pas voulu manquer à la procession de la Fête-Dieu. C'était une fatuité pour eux, une sorte de dandysme que de braver les outrages des années et de paraître encore marcher droit, fût-ce appuyés sur le bras d'un valet ou d'une gouvernante. Les douillettes de soie de couleur n'étaient pas épargnées à ce cortège ; mais il fallait le dernier degré de la décrépitude pour oser les endosser, quoique les vieillards d'apparence robuste qui offraient aux intempéries de l'air un mollet couvert d'un bas de soie noire eussent recours à des pièces de flanelle enroulées autour du corps sous les habits. Ce jour-là, les nobles qui se servaient habituellement de béquilles ou d'une haute canne les quittaient pour prendre le bras de leurs domestiques, et ceux moins impotents qui se pro» menaient à l'ordinaire soutenus par un valet tenaient à honneur de paraître à la cérémonie sans tuteur.

Cette vieille race, qui allait disparaître sans connaître la France nouvelle et bourgeoise de 1850, conservait encore une allure particulière, des airs de grandeur et de politesse, des manières exquises, et des soins de toilette si remarquables chez les vieillards, qu'elle frappait l'imagination de ceux qui ont pu voir la fin de la Restauration et le nouveau gouvernement de Juillet. Il se passa là un fait analogue au gouvernement impérial lors du retour des émigrés : ces hommes étaient les derniers servants de la monarchie, et la bourgeoisie, qu'un caricaturiste a figurée sous la forme d'une poire gonflée decus, a peut-être

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été gravée pour toujours par ce crayon ironique. Jamais l'industrie et la banque n'arriveront au relief de médaille un peu effacé de la noblesse, aux traits délicats et distingués qu'on retrouvait encore à travers les rides des vieux nobles «uivant à quatre-vingts ans la procession de la Fête-Dieu. Ce qui les faisait le plus souffrir était de se mettre à genoux quand la procession s'arrêtait ; car une fois à genoux, la noblesse ne pouvait [plus se relever. II fallait les efforts des valets et des gouvernantes pour re* mettre sur pied les vieux chevaliers et les vieilles com^ tesses.

La procession arriva ainsi sur la place du Marché, où le premier reposoir obtint un grand succès. Les marchands avaient profité de la grille ouvragée d'un puits public pour y placer leur tabernacle. Du papier doré, adapté avec soin sur les sculptures de cette grille, en faisait la rivale du fameux puits de Quintin Metsys, à Anvers. Tous les enfants du voisinage, de quatre à cinq ans, avaient été mis en réquisition, et les plus jolis, les plus roses et les plus bouffis, agenouillés, s'échelonnaient au milieu de la place jusqu'aux dernières marches de l'autel. Habillés simplement de robes blanches, le cou, la poitrine, les bras et les jambes nus, ces enfants lâchèrent, au moment de la bénédiction, des colombes blanches qui voltigèrent au-dessus de l'autel et prirent leur vol en tour" noyant vers les nuages.

Quoiqu'il fût très-occupé de ses fonctions de maître des cérémonies, Cyprien n'en remarqua pas moins deux têtes à la fenêtre de la mansarde des Garnier. L'aveugle avait voulu voir la procession, et pour la première fois sortait de son lit ; mais elle voyait par les yeux de son mari qui lui expliquait la marche de la procession, les tentures des maisons, les personnes qu'il reconnaissait. Le souvenir de Suzanne revint à l'esprit de Cyprien, qui tressaillit à mesure que le cortège approchait du reposoir

élevé par madame Le Pelletier. Peut-être reverrait-il la jeune fille ! Mais la maison était tendue de rideaux blancs; ainsi que tous les habitants de la ville, les dames Le Pelletier devaient suivre la procession. 11 entrait dans la mission de Cyprien de remplir des fonctions semblables à celles d'un aide de camp : tantôt il était à la tête de la procession, tantôt à la queue; il invitait les groupes à se mettre en marche, gouvernait les enfants de chœur, communiquait de l'activité ou inspirait le repos à cette foule nombreuse.

Quoique ses allées et venues lui eussent permis de voir défiler presque toutes les figures du cortège, Cyprien n'avait remarqué jusque-là ni Suzanne, ni sa mère. 11 espéra que, veillant au reposoir, il les trouverait dans leur quartier; mais Suzanne était absente là comme ailleurs.

L'évêque avait parcouru une partie de la ville. 11 ne restait plus qu'un reposoir à consacrer dans la partie basse de la vieille ville, qui offre agglomérée une population de petits marchands tenant aux anciennes modes. Là seulement se voient encore des chapeliers qui ont conservé pour enseigne d'énormes chapeaux de bois rouge galonnés d'argent et d'or: un géant seul pourrait se coiffer de ces chapeaux à cornes considérables ; d'immenses canardières allongées se voient à la porte des armuriers et se dressent vers le ciel ; les objets servant d'enseigne aux boutiques prennent tous des proportions considérables, et, pour frapper davantage la vue, sont bariolés des couleurs les plus voyantes. Un mercier-bimbelotier, qui vend un peu de tout, a au-dessus de sa porte d'entrée d'énormes lunettes avec deux verres, l'un vert-pomme et l'autre bleu, qui doivent singulièrement contrarier la vue de quiconque oserait s'en servir. Des parapluies considérables, en bois colorié de couleurs voyantes, qui se dressent jusqu'au toit de la maison, semblent avoir été imaginés pour Gargantua ; mais ces chapeaux rouges de laquais,

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ce fusil long comme une maison, ces lunettes, ces grands parapluies, ne sont en montre que pour étonner le regard.

La forme des bâtisses du quartier n'a pas plus varié que l'ancienne tradition commerciale : ce ne sont que vieilles maisons en bois lézardées, enchevêtrements de poutres aux étages supérieurs, pignons sur la rue, pauvres bâtiments qui perdent leur équilibre, fenêtres à vitres enchâssées dans du plomb, mascarons grimaçants au bout des poutres, petites portes à clous, fenêtres basses protégées par des grilles ventrues, vieilles sculptures à demi effacées, ornements d'ardoises courant le long des poutres dte la façade. Au dedans des maisons, les mœurs et les coutumes sont restées purement normandes; aussi le reposoir différait-il entièrement des précédents. L'aspect général faisait penser à ces chapelles célèbres par leurs saints guérisseurs, où les pèlerins couvrent les murs d'exvoto. L'autel offrait un amas confus d'objets remarquables par la variété de leurs couleurs. Les marchands avaient dévalisé leurs magasins pour orner le reposoir : c'étaient des fleurs de papier colorié mélangées de clinquant, de petits tableaux de sainteté grossièrement enluminés, des vases de fleurs artificielles, des ornements en paillettes, d'anciennes franges d'argent noirci.

Le cortège devait arriver à l'autel par une avenue formée de grands rideaux d'indienne à sujets imprimés en rose, qui étaient fort de mode dans les petites villes il y a cinquante ans. Ces rideaux, inspirés des compositions de Boucher, étaient couverts de bergers et de bergères se poursuivant dans les bocages ; mais les marchands ne s'inquiétaient pas de ces sujets, et l'idée ne leur était pas venue qu'on pût y prendre garde pendant la procession.

Le cortège avançait vers le reposoir, l'avant-garde des enfants de chœur saluait l'autel et lançait en l'air des

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fleurs effeuillées, lorsqu'un cri perçant de femme fit tressaillir Cyprîen qui se retourna vivement. Une jeune fille s'échappait des rangs de ses compagnes marchant à la file : le feu d'un cierge ayant pris au voile de Tune d'elles, toutes, perdant la tête au lieu de la secourir, se sauvaient en poussant des cris de détresse. Cyprien se précipita d'un bond sur la jeune fille dont la voix l'avait douloureusement impressionné ; en arrachant le voile enflammé, il reconnut Suzanne. Déjà le haut de sa robe commençait à prendre feu ; une odeur de cheveux brûlés indiquait la violence du danger. Cyprien saisit la jeune fille dans ses bras et la serra convulsivement en appuyant ses mains sur sa tête. Il agissait instinctivement, car il ne savait ce qu'il faisait ; il ne raisonnait plus, il avait à peine conscience du danger qu'il courait, son surplis léger pouvant s'enflammer facilement au contact de la robe de Suzanne. Toute la procession était en déroute ; les curieux avaient rompu les rangs et séparaient le cortège de ce petit drame. On criait: De l'eau! de l'eau ! Suzanne était évanouie dans les bras de Cyprien, qui, le cœur plein d'émotion, suivait avec inquiétude les traces que le feu avait laissées dans la chevelure de la jeune fille; heureusement, la rapidité et le sang-froid que Cyprien déploya dans cette action firent que la flamme étouffée ne pût continuer ses ravages. Un petit jet d'eau disposé en avant du reposoir permit de faire revenir Suzanne à elle; aussitôt les premiers soins donnés, elle put être transportée à la maison de sa mére.

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