INQUIÉTUDES DE CYPRIEN
Le bruit de cet accident s'était répandu parmi la foule. De même que ceux qui suivaient la queue de la procession ne pouvaient connaître le nom de la jeune fille à qui l'accident était arrivé, de même la nouvelle avait grossi : on ne parlait de rien moins que d'un enfant dévoré par les flammes. Madame Le Pelletier apprit cet événement sans connaître d'abord combien il la touchait de près ; cependant elle en fut émue extraordinairement, car elle ressentait le chagrin que toute mère doit éprouver en présence d'un tel malheur. Le cortège défilait entre les deux haies de jeunes filles qui conduisaient au reposoir : naturellement la veuve du président jeta un coup d'œil à la place où elle supposait devoir trouver Suzanne; ne l'apercevant pas d'abord, elle sentit son cœur se resserrer, car au précédent reposoir elle était certaine d'avoir vu Suzanne, entre deux de ses compagnes de la même rue. Puis elle espéra que sa fille avait changé de rang. D'un rapide coup d'œil, elle suivit la ligne des robes, des voiles blancs et des cierges allumés, et quoique ces jeunes filles fussent à peu près de la même taille, vêtues de la même manière, madame Le Pelletier ne put s'y tromper ; sa fille n'était plus dans le cortège !
— Suzanne? où est Suzanne? s'écria-t-elle en s'adressant justement à l'enfant dont le cierge avait allumé le voile de Suzanne. La petite fille, déjà sous le coup de l'impression de ce malheureux événement, fut effrayée
des inquiétudes que trahissait la voix de madame Le Pelletier; n'obtenant pas de réponse, la veuve du président crut sa fille morte, poussa un cri de désespoir et tomba inanimée sur le pavé.
Ce fut seulement alors que M. de Boisdhyver connut le trouble qui s'était manifesté à deux reprises pendant la procession et la consécration du reposoir. Gyprien lui apprit l'accident, en exagérant le malheur arrivé à Suzanne. De même que madame Le Pelletier, Gyprien avait ressenti une inquiétude si vive, qu'il lui fallut appeler à lui tous ses esprits pour se contenir et ne pas voler auprès de la malade. Quoique l'ayant secourue, il ne savait pas l'état de ses blessures; il avait vu une flamme s'élever au-dessus de la tête de Suzanne, et cette flamme restait perpétuellement devant ses yeux. Il était d'une pâleur mortelle, sauf une plaque rouge qui s'étendait sur la tempe gauche et qui provenait d'une légère brûlure communiquée par la pression exercée sur Suzanne.
Ge fut en revenant à l'évêché que Gyprien put donner à l'évêque quelques détails sur l'événement. Heureusement le jeune prêtre avait joué un rôle assez actif pour expliquer la pâleur et l'émotion qui le tenaient encore. M. de Boisdhyver se dépouilla de ses habits épiscopaux et manifesta l'intention d'aller aussitôt chez les dames Le Pelletier. Gyprien était auprès de lui, inquiet, faisant mille questions, s'agitant pour attirer son attention, car son plus vif désir était d'accompagner M. de Boisdhyver, qui ne paraissait pas l'engager à le suivre. Demander à accompagner le prélat, n'était-ce pas livrer son secret? Ne valait-il pas mieux s'abstenir de paraître devant Suzanne? Gyprien, rien qu'en pensant à cette entrevue, sentait le trouble s'emparer de lui et accuser l'état secret de son cœur.
— Vous êtes encore ému, mon cher Gyprien; je ne vous emmène pas... je vous conseille de vous reposer...
MONSIEUR DE BOISDIIYVER.
Cette journée a été fatigante pour vous, mon enfant ; attendez-moi, je vais seulement dire à madame Le Pelletier la part que je prends à son malheur, et je rentre aussitôt. — Son malheur! s'écria Cyprien d'un singulier son de voix ; auriez-vous appris des nouvelles fâcheuses, Monseigneur? — Je ne sais rien que par vous, mon cher Cyprien; j'espére que vous aurez exagéré cet accident. — • Certainement , Monseigneur , vous avez raison d'y aller vous-même... Madame Le Pelletier sera bien heureuse de vous voir, si quelque chose peut adoucir son affliction...
L'évêque partit, suivi de son valet de chambre, et reconnut la maison de la veuve du président à la quantité des personnes qui se pressaient autour : la rue était remplie de groupes de femmes qui commentaient l'accident et en racontaient des détails nouveaux à chaque personne qui arrivait. On vantait surtout la présence d'esprit et le courage du petit évêque qui devait avoir, disait-on, la moitié du corps brûlé. Comme on le vit revenir pâle et défait, chacun commentait les plaies que le feu avait faites sur son corps et la force avec laquelle il avait pu les supporter. Dés que les voisines aperçurent l'évêque déboucher dans la rue, elles firent un profond silence, se signèrent sur son passage, et le laissèrent entrer sans mot dire ; mais aussitôt la foule s'aggloméra devant la porte, comme si elle eût dû entendre ce qui se disait au dedans, et les langues les plus alertes se rendirent en ville afin de colporter la nouvelle que M. de Boisdhyver lui-même élait venu à pied apporter les derniers secours de la religion à Suzanne qui se mourait.
M. de Boisdhyver fut introduit dans la chambre de la malade par la femme du docteur Richard qui avait accompagné son mari pour aider madame Le Pelletier, ellemême prise de spasmes nerveux. Le plus grand calme régnait dans la petite chambre de Suzanne qu'on avait
déshabillée et mise au lit. Près d'elle était le docteur Richard préparant des compresses sur une table prés du lit. La veuve, assise sur une chaise, paraissait plongée dans un profond accablement.
— Madame Le Pelletier, hii dit la femme du docteur, voici Monseigneur qui vient vous demander des nouvelles de Suzanne. — Ah! Monseigneur ! s'écria-t-elle en fondant en larmes "et en tombant à ses genoux. — Relevezvous, madamxC, lui ditl'évêque.
En même temps il interrogeait le docteur du regard.
— Ce ne sera rien, madame Le Pelletier, dit le docteur en laissant ses compresses ; la peur a été plus forte que les brûlures.
M. de Roisdhyver s'était approché du lit de la malade et ne pouvait voir la figure de Suzanne, presque tout entière entourée de linges.
— Elle ne me parle pas, elle ne veut pas me parler, disait la mère qui avait suivi l'évêque. — Mieux vaut ce qu'elle a, dit le docteur, que ce qu'elle aurait pu avoir... Je n'aurais jamais guéri les brûlures... — Vous entendez le docteur, madame Le Pelletier, dit l'évêque en entraînant la veuve dans un coin de l'appartement et en essayant d'apaiser ses inquiétudes par des paroles pleines d'onction inspirées par cette vive douleur. D'après le conseil de l'évêque, la veuve prit un livre de prières et endormit ses peines en les rafraîchissant à la rosée salutaire de VImitation,
Pendant que la femme du docteur restait près de Suzanne, M. de Roisdhyver avait entraîné M. Richard dans un coin de l'appartement et lui demandait ce qu'il pensait de l'état de la malade.
— Suzanne, dit le docteur, a été prise d'une telle frayeur que ses facultés se sont renversées sur le moment. Elle a une forte fièvre, le délire viendra certaine-
ment la nuit; c'est ce quejecrainsle plus pour madame Le Pelletier, aussi vous prierai-je, Monseigneur, d'employer tout votre ascendant pour l'engager à se reposer, car je ne voudrais pas la laisser tête à tête avec sa fille en un pareil moment. Je ne quitterai pas Suzanne cette nuit ; j'espère que le délire ne durera guère plus de douze heures. Ma femme me remplacera demain matin pendant mon service à l'hôpital, et je reviendrai aussitôt...
M. de Boisdhyver, voyant que madame Le Pelletier était sous l'influence de la prière, ne jugea pas à propos de lui parler sur l'instant; il prit une chaise près du lit de Suzanne, qui ne remuait pas, mais qu'on entendait respirer.
En examinant cette petite chambre de jeune fille, l'évêque se rendit compte de la simplicité de la vie des dames Le Pelletier. Un modeste papier gris-perle ornait les murs de cette chambre tranquille, garnie des meubles les plus indispensables, et dont les fenêtres et l'alcôve n'étaient fermées que par des rideaux de calicot blanc. Des deux côtés de la petite glace, au-dessus de la cheminée, se voyaient deux miniatures représentant le père et la mère de madame Le Pelletier ; sous des costumes et des coiffures d'un autre règne, apparaissait toujours cette suprême bonté bienveillante de famille inscrite sur les lèvres de la veuve.
Divers petits objets de jeune fille rehaussaient la simplicité de cet appartement : c'étaient, sur la cheminée, de petits corbillons en fleurs de lavande , tressés de soie jaune et rose. Un ancien piano de forme étroite et allongée tenait la plus grande place ; des tableaux en tapisserie représentant des fleurs étaient accrochés au mur.Le mobilier n'était pas de la dernière mode ; mais le soin et l'entretien que Suzanne donnait aux moindres objets de sa chambre la rendait plus gaie qu'ornée d'un riche ameublement*
Tout le luxe avait été reporté sur la toilette qui servait à Suzanne à s'habiller; non pas que cette toilette fût garnie des mille flacons et boites à onguents qu'emploient les femmes à la mode : une carafe seule se détachait sur le marbre blanc de ce coquet petit meuble ancien, et démontrait que l'eau pure était le seul liquide employé par la jeune fille pour sa toilette. Sous le meuble était un vieux vase de faïence orné de dessins chinois bleus, dans lequel on avait coutume jadis de mettre de petits arbustes de jardin. Le matin, après avoir soigneusement tiré ses rideaux, Suzanne se versait de grandes carafes d'eau sur le corps, et cet immense bassin était destiné à empêcher l'eau de se répandre dans l'appartement.
Une haute armoire de chêne, que le docteur avait ouverte pour y chercher ses compresses, montrait des montagnes de draps, de serviettes, de chemises empilés avec méthode. L'accident survenu à Suzanne, en introduisant des étrangers dans sa chambre, disait toutes ses qualités de fille élevée en bonne ménagère. Peutêtre eût-elle rougi de voir tout à coup sa vie intérieure livrée à l'examen de personnes étrangères ; mais Févêque et le docteur ne pouvaient retirer de leurs observations que la pensée d'une jeune fille pure, élevée par une femme connaissant tout le prix du travail en ménage.
De ce côté, la province a ses grandeurs particulières que rien ne lui saurait enlever: les tranquillités de la vie de famille, les douces satisfactions d'une journée bien occupée, la monotonie des existences vertueuses, l'accomplissement des devoirs domestiques, le sentiment de calme qu'un esprit inquiet éprouve en respirant cette atmosphère sont loin des petites passions, des intérêts médiocres, des oisivetés de la conversation et des menus propos qui se remarquent chez d'autres provinciaux plus actifs.
MONSIEUR DE BOISDHYVËK.
Quoique habitant une petite ville de basse Normandie, madame Le Pelletier n'était pas une provinciale. Sa vie recluse, le soin qu'elle mettait à fuir la société, le mépris qu'elle avait pour les commérages de petits endroits, ses instincts charitables, sa pitié, en faisaient une de ces femmes si rares à rencontrer. S'il est donné à un petit nombre d'esprils de se rendre compte par le moindre fait d'une existence entière, de même que Cuvier reconstruisait un animal fossile en retrouvant une simple dent, M. de Boisdhyver, en parcourant de l'œil les objets peu significatifs qui ornaient la chambre de Suzanne, put, mieux qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, sonder le fond de l'existence tranquille des dames Le Pelletier. Pour la première fois depuis son arrivée à Bayeux, il rencontrait un de ces esprits-sœurs qui réjouissent d'autant plus l'homme de bien qu'ils sont plus clair-semés. Aussi, plongé dans ces réflexions prenant racine par le silence qui les faisait germer, M. de Boisdhyver passa deux heures prés du lit de la malade, oubliant la présence de Suzanne, du médecin qui allait et venait, de madame Le Pelletier qui lisait. L'évêque reconstruisait lentement cette existence de veuve sans passions, et se lassait aller avec charme à ses réflexions. Le timbre aigu d'une petite pendule vint le rappeler à la réalité ; sept heures sonnaient, la nuit était venue, il fallait songer à rentrer à l'éveché. Avant de partir, M. de Boisdhyver prit madame Le Pelletier à part, lui dit que le docteur passerait la nuit prés de Suzanne, rassura la pauvre mère et l'engagea à se reposer. L'esprit de la veuve était plus calme ; sa pieuse lecture l'avait consolée, surtout la présence de l'évêque. Elle promit d'obéir.
Ne voyant pas revenir son supérieur, Cyprien fut pris d'une inquiétude mortelle. Sa pensée suivaitM. deBoisdhyver et était entrée avec lui chez les dames Le Pelletier. Au début, Cyprien fut heureux du départ de l'évêque, qui rap-
MONSIEUR DE BOBgDHYVER.
porterait certainement des nouvelles : il aurait vu la malade, il se serait approché d'elle, il aurait vécu dans son milieu, il aurait respiré le même air. C'est ce qui explique comment un messager qui a vu une personne chère dont on est séparé devient souvent plus qu'un ami, car il apporte presque la moitié de l'objet désiré : ses yeux ont communiqué avec les yeux de Fabsente, ses oreilles ont recueilli sa voix ; on se plaît à douer l'être le plus grossier de sensations délicates, parce qu'il a approché de personnes chéries. M. de Boisdhyver, s'il avait pu voir Suzanne, n'était-il pas l'homme qui pouvait rendre le plus délicatement les moindres mots sortis de la bouche de la jeune fille?
Un quart d'heure se passa ainsi pour Gyprien, qui calculait le temps que l'évêque pouvait mettre à se rendre chez madame Le Pelletier. Les yeux fixés sur une horloge, il suivait IL de Boisdhyver dans la maison, donnait quelque temps aux consolations, et s'imaginait entendre l'évêque fermer la porte de la rue et revenir à son palais ; mais, ainsi qu'il arrive quand on attend, la pendule ne marchait pas, les aiguilles accomplissaient leur rotation avec une lenteur désespérante* Les minutes deviennent des siècles quand la vue s'obstine à suivre la marche invisible des aiguilles. Cyprien, inquiet, résolut de ne plus regarder la pendule et lui tourna le dos ; ces petites colères contre les heures ressemblent aux bouderies d'amoureux qui jurent de se fâcher à jamais, et qui caressent un moment après. A peine sa résolution était-elle prise, que Cyprien se retournait pour regarder de nouveau la pendule; ni les regards suppliants, ni les regards irrités n'avaient le pouvoir d'accélérer le lent balancier de cuivre, peu soucieux des passions humaines, qui marque indifféremment mort, naissance, amour, amitié, joies, haines, duels, commerce, rendez-vous, les grandes actions et les misères de l'humanité.
Au bout d'une heure, Cyprien jugea Suzanne plus malade qu'il ne le croyait. M. de Boisdliyver serait rentré s'il n'avait trouvé la famille dans l'affliction et hors d'état, par sa douleur, de s'occuper de la jeune fille. Chaque minute qui s'ajoutait à la précédente confirmait Cyprien dans cette idée, et même l'exagérait; il en arriva à la croire morte. S'il ne s'était retenu, il serait sorti de l'évêché, et aurait couru chez madame Le Pelletier, tant l'image de Suzanne lui tenait au cœur. Que de tourments ! 11 voulait pleurer ; ses yeux étaient secs et brûlants. La flamme qu'il avait éteinte sur la tête de Suzanne, il la sentait maintenant au dedans de lui, dévorante, semblable à celle qui s'abat sur une forêt en automne, et qui laisse un terrain sec et calciné ; ainsi étaient dévorées ses idées, ses sensations, depuis qu'il avait âge de jeune homme , pour laisser à la place des landes mornes et rougeâtres. Il restait à Cyprien un corps en apparence, mais dont il ne pouvait plus se servir, pas plus qu'on ne peut se loger dans une maison incendiée où ne sont à l'intérieur que poutres noircies, vitres brisées et pas de meubles.
L'homme a besoin de s'asseoir sur quelque idée ; la mort de Suzanne avait tout détruit, comme une bande de voleurs qui s'emparent d'un château. Un éclair de joie amére passa sur les traits de Cyprien, qui s'applaudit tout à coup de la liberté que lui donnait cette mort : déjà il avait trop souffert, déjà il avait connu la jalousie, déjà il avait oublié ses devoirs, son ministère. 11 était indigne de la faveur dont l'honorait l'évêque; ses souffrances étaient une expiation. Suzanne morte le rendait à la vie pieuse. Après avoir échappé à ce piège, que lui tendait le démon, désormais Cyprien se sentait fort, il baisserait les yeux pour ne plus rencontrer les doux yeux des femmes ; mais ces projets de réforme que le jeune prêtre croyait sincères s'écroulèrent quand, en levant la tête, il
s'aperçut que M. Boisdhyver était absent depuis près de deux heures. Alors la mort de Suzanne lui parut confirmée par cette absence, et la douleur revint à son poste remplacer la fausse sentinelle qui s'en était emparée par surprise.
Tout ce que venait de penser Gyprien, cette sorte de contentement amer qu'il avait ressenti n'étaient que des pensées variables comme la forme des nuages. La douleur est capricieuse et revêt mille costumes plus sombres les uns que les autres. Gyprien était assis près de son bureau ; il saisit machinalement une plume et écrivit Suzanne sur une feuille de papier. Les noms aimés ont des assonances harmonieuses particulières ; les syllabes ellesmêmes participent à ce charme, chaque lettre devient un emblème de la personne chère. Aussi, malgré sa douleur, Gyprien se complaisait-il à tracer le nom de Suzanne sur le papier : l'épithète de chaste, qui s'accole bibliquement à ce prénom, ne suffisait plus à Gyprien, qui eût voulu trouver pour la jeune fille des termes inconnus aux litanies. 11 avait ainsi couvert une grande feuille de papier de Suzanne^ les uns en gros caractères, les autres imperceptibles, lorsqu'un léger bruit le fit tressaillir et froisser convulsivement la feuille de papier dans sa main.
M. de Boisdhyver rentrait. Tenant son secret enfermé et bouillonnant, Gyprien se leva, et quoiqu'il eût hâte de demander des nouvelles de Suzanne, il ne put trouver un mot, à cause du trouble qui l'agitait. — Mon pauvre Gyprien, dit l'évêque en jetant les yeux sur la pendule, je vous ai fait attendre votre dîner... Vous avez mangé, j'espère? — Non monseigneur. — Vous avez eu tort, je m'étais oublié... Dites, je vous prie, à Augustin qu'il nous serve.
Gyprien ne remuait pas, attendant des nouvelles. — Allons, je vois que vous n'avez pas grand appétit; ce petit jeûne vous aura été moins sensible. — En ef-
MONSIEUR DE BOISDUYVER.
fet, monseigneur, j'avais oublié l'heure de dîner, à cause
des événements...
Ici Cyprien s'arrêta, espérant qu'après avoir remis M. de Boisdhyver sur la voie de l'accident, il pourrait en tirer quelque nouvelle; mais cette politique n'aboutit à rien pour le moment.
— Je m'étonne qu'Augustin n'ait pas encore mis le couvert. Veuillez donc le prévenir...
Cyprien n'osant parler de ce qui l'intéressait si vivement, car il lui semblait que chaque parole ayant trait à Suzanne trahissait son secret, courut à l'office, et pressa le valet de chambre de servir l'évêque. Jamais Augustin n'avait vu le jeune prêtre si pétulant; il accablait de reproches le vieux serviteur qui était en retard, qui avait besoin d'être prévenu, qui aurait dû entendre rentrer Son Éminence. Dans ce moment il était inutile que Cyprien rentrât dans l'appartement de M. Boisdhyver, entrain de changer de costume ; il harcelait Augustin qui se disait au dedans de lui :
— Quel démon que l'abbé Cyprien ! — Allons, Augustin, vous n'êtes pas encore prêt ; Monseigneur se meurt de faim. — Monsieur l'abbé, ce n'est réellement pas de ma faute ; la cuisinière avait retiré depuis une heure les plats de devant le feu, crainte que le dîner ne fût brûlé... Il a fallu le réchauffer. — Monseigneur n'est pas content.
Augustin tremblait, car il jugeait de l'impatience de l'évêque par celle de son secrétaire ; c'était la première fois qu'il constatait cette impatience, car ayant suivi M. de Boisdhyver depuis vingt ans, jamais, jusque-là, il n'avait subi de sa part ni caprices ni brusqueries. Frappé de ce changement subit, il croyait aux moindres paroles de Cyprien, que jusque-là il avait trouvé également bon et doux vis-à-vis de lui. Aussi quoique le service de la table fût peu compliqué, le vieux domestique perdait-il la tête, en ressentant une partie des troubles qui omn^.'s-
saient l'esprit de Cyprien. Il allait et venait de l'office â la cuisine, préparant ses plateaux, oubliant les choses les plus nécessaires ; enfin, harcelé par Cyprien, il se décida à dresser le couvert.
Sous le coup des événements de la journée, l'évêque était absorbé ; l'image de cette famille désolée était restée si vive dans son cerveau, qu'il la pouvait regarder comme au fond d'une chambre noire. Cyprien, plus inquiet que jamais, craignait la première parole qui aurait trait à Suzanne. Tout son sang était au cœur ; il lui semblait qu'au moindre mot il allait remonter au cerveau et colorer ses joues d'un rouge accusateur. La perplexité du vieux domestique n'était pas moins grande : Augustin, en jetant un regard timide sur M. de Boisdhyver, le voyant dans une méditation profonde, s'imagina que l'évêque cherchait à étouffer sa bonté naturelle pour lui faire de grosses réprimandes.
La pensée de Suzanne flottait en ce moment dans le petit salon et agitait les esprits, sauf celui du vieux valet de chambre qui en recevait le contre-coup. M. de Boisdhyver, tout entier à ses méditations, ne s'apercevait pas que l'esprit curieux de Cyprien était entré en lui et le fouillait pour ainsi dire. Si le mot de magnétisme n'avait été déshonoré par le honteux emploi que des charlatans en font, ce mot seul pourrait rendre compte de la sorte de seconde vue qui mettait à même Cyprien de suivre les pensées de l'évêque, comme s'il eût pu regarder par une fenêtre du cerveau. La passion amène ces étranges phénomènes difficiles à analyser, et que seul peut comprendre tout être qui a profondément aimé.
— Elle est bien malade. Monseigneur ?
A ce cri qui faisait explosion et que Cyprien n'avait pu retenir, l'évêque, sans s'étonner, répondit :
— Oui, je la crois très-souffrante.
Si M. de Boisdhyver n'avait eu la pensée fortement
tendue vers la jeune fille, il eût été frappé du son de voix de Cyprien et du mot elle, qui prenait dans la bouche du jeune homme un son particulier ; mais la question répondait tellement aux inquiétudes de l'évêque, qu'il la trouva toute naturelle.
—Vous êtes brûlé aussi, mon cher Cyprien! s'écria M. de Boisdhyver en jetant un coup d'œil sur son secrétaire. — Oh ! ce n'est rien. Monseigneur. — Vous avez dû souffrir, mon pauvre ami, et vous ne m'en avez rien dit... Augustin, pourquoi n'avez-vous rien préparé pour panser la blessure de Cyprien ? — Monseigneur, M. l'abbé n'a rien dit ; je ne m'en étais pas aperçu. — J'aurais voulu avoir été brûlé plus profondément, si j'avais pu sauver mademoiselle Le Pelletier. — M. Richard croit à une maladie d'une certaine durée, mais il espère que mademoiselle Le Pelletier aura la vie sauve. — Ah ! s'écria Cyprien. — Je n'ai pu voir cette pauvre jeune fille ; elle a la tête enveloppée d'ouates... Demain j'y retournerai; si je ne pouvais y aller le matin, vous seriez bien bon, Cyprien, d'y passer. — Oh! oui, Monseigneur. — Madame Le Pelletier veut vous voir, elle m'a parlé de vous, elle vous regarde comme le sauveur de sa fille... Ah I madame Le Pelletier l'a dit. — Quelle honnête famille et comme l'affliction peut prendre en un instant la place du bonheur..! Voyez, mon cher Cyprien, la belle fête qui se préparait et qui a eu un si fâcheux dénoûment.
— Demain, à quelle heure du matin? demanda Cyprien.
— De bonne heure, mon ami, madame Le Pelletier pense à peine à se reposer... Que ceci, mon cher Cyprien, vous montre le néant des joies humaines... Un rien ternit la beauté la plus accomplie... La vie est une série d'épreuves douloureuses.
MONSIEUU DE DOISDHYVER.