LA DISTRIBUTION DE PAIN
Séparé de Suzanne par sa propre volonté, Cyprien allait nouveau se retrouver vis-à-vis d'elle. Cet accident ne provenait-il pas d'un mystérieux enchaînement de choses que l'esprit humain est incapable de résoudre ? Cyprien en arrivait presque à se réjouir de la maladie de Suzanne, tant la passion rend égoïste. Maintenant les occasions ne lui manqueraient pas de rendre visite aux dames Le Pelletier ; plus la maladie était vive, plus les fréquentations paraîtraient naturelles. Aussi le lendemain matin, dès le petit jour, Cyprien était-il éveillé et appelait-il les premiers rayons du soleil, comme ces enfants qui, le cerveau frappé par l'idée des cadeaux qu'ils rêvent, ouvrent des yeux joyeux aussitôt que sonnent les premières heures de la nouvelle année. Premières et douces sensations d'affections au début, qui pourra jamais vous peindre, vous rendre avec le charme que vous laissez dans l'esprit ! Tout ce qui nous entoure en ressent une douce influence, les moindres objets de la nature en sont colorés de teintes fraîches et vivaces, et, de même qu'on en devient plus tendre, les hommes aussi semblent meilleurs.
Cyprien, pour la première fois de sa vie, sentit quelques idées de coquetterie germer en lui : il arrangea ses cheveux bouclés avec plus de précaution que de coutume, trouva que sa soutane était plissée et que la ganse moirée de son chapeau avait besoin d'être re-
nouvelée. Quoique les boucles d'acier ciselé de ses souliers fussent de grande cérémonie, il les tira de l'armoire pour les comparer avec les boucles d'or dont M. de Boisdhyver lui avait fait cadeau, et qu'il portait la veille. S11 eût osé, il serait entré chez le coiffeur pour faire donner un coup de fer à ses cheveux, quoiqu'il eût entendu blâmer sévèrement ces soins extrêmes reprochés à l'abbé Gloriot.
Ce fut en passant devant la boutique du coiffeur que Cyprien se laissa aller à ces idées ; mais il doubla le pas en jetant un regard de côté dans l'intérieur du magasin, qu'on ne pouvait malheureusement pas sonder, car les rideaux, tirés avec soin, ne permettaient pas de reconnaître si des clientes se trouvaient dans la boutique. Cyprien soupira d'avoir manqué cette occasion : il était si matin, que certainement personne ne le rencontrerait. Le mal était-il énorme ? Sans doute, on blâmait l'abbé Gloriot du soin qu'il prenait de sa personne, mais par là on sous-entendait bien des gros péchés sensuels que cet extérieur annonçait. Cyprien ralentissait sa marche et marchait timidement, comme quelqu'un qui hésite à revenir sur ses pas ; effectivement, le démon qui le tenait à cette heure était un démon grêlé qu'on appelait Cador, qui avait pour sceptre des fers à friser singulièrement tentants.
Cyprien se retourna et revint vers la boutique de Cador avec autant de lenteur qu'il avait mis de précipitation à s'en éloigner cinq minutes auparavant. Diverses raisons combattaient contre l'arrangement de sa chevelure. Si un de ces bavards de petite ville, qui font élection de domicile dans la maison des barbiers, rencontrait Cyprien, que faire ? Tout Bayeux le saurait. Cador est le coiffeur à la mode de Bayeux ; il coiffe les principales bourgeoises, fournit de tours la noblesse féminine, et de perruques les chevaliers et les vicomtes de la rue du
Cloître, Une idée nouvelle poussa Cyprien vers la boutique du coiffeur : il était naturel qu'il fît rafraîchir sa tonsure. Quoiqu'il y eût pour le séminaire et l'évêché un perruquier spécialement affecté à cette besogne, il pouvait se présenter chez Cador sans inspirer de soupçons ; cependant, ce ne fut pas sans une certaine crainte qu'il tourna le bouton de cuivre de la porte du magasin, car il se sentait coupable, et sa conscience lui reprochait cette démarche. Heureusement, la boutique était vide ; une dame seule le regarda avec ses yeux de faïence et ses cils allongés. C'était une personne de cire, aux airs penchés , à la bouche souriante et vermillonnée, le buste chastement enveloppé d'un fichu de nuit que Cador lui mettait le soir, afin de protéger sa blanche poitrine, objet de scandale pour quelques vieux bourgeois, indignés de ces modes nouvelles de perruquiers qui ont l'audace d'offrir au public, en plein jour, des nudités s'étalant sur toutes les faces par le jeu du ressort du piédestal. Cette tête amoureuse et provocante, disposée sur le comptoir, tournant les regards fixement du côté de la porte, et attendant sa toilette du matin, surprit Cyprien, qui ne s'attendait pas à être reçu par une figure de cire. Le bruit de la sonnette du magasin attira bientôt la femme du coiffeur, qui dit avec son plus agréable sourire :
— Que désire M. l'abbé?
Cyprien, ne s'étant pas attendu à être reçu par une femme, oublia ce qu'il était venu chercher, ou plutôt le trouble l'empêcha de manifester son intention de frisure, car il n'était pas possible que madame Cador s'occupât des boucles de sa chevelure, et il oubliait les divers motifs qu'il avait combinés avant d'entrer dans la boutique.
— Monsieur l'abbé désire?.... reprit la marchande. Mais Cyprien, sans lui répondre, fit signe de la tète qu'il
cherchait quelque objet dans la montre posée sur le comptoir. — Une jolie tabatière, monsieur? Nous avons tout ce qu'il y a de plus nouveau en article tabatières, depuis dix francs jusqu'à trente... Tenez, monsieur, en voici une d'ècaille tout à fait légère et de bon goût... » Cyprien secouait la tête... — Nous en avons aussi avec peintures, dit la marchande en soulevant un rayon. — Je vous remercie, madame. La marchande crut qu'elle offrait des objets trop riches. — Après ça, dit-elle, nous avons plus commun, de dix sous à trois francs, en corne, en écorce de poirier, à calendrier... Elle grimpa sur une chaise pour atteindre le tiroir des tabatières ordinaires. — Ne vous dérangez pas, madame, je vous prie. « Pour cacher son trouble, Cyprien se retournait vers une autre partie de la boutique : — Ce sont des parfumeries que désire monsieur ? Justement nous en avons reçu hier une forte partie de la maison Laffmeur, rue Grénetat, la meilleure fabrique de Paris... Monsieur n'aura que l'embarras du choix : poudre d'iris pour la barbe, savon de Windsor, eau dentifrice, crème de Bengale pour la peau, eau capillaire onctueuse, poudre de riz...
Cyprien était effrayé de ce catalogue et aurait acheté bien cher en ce moment de n'être pas entré dans la boutique, car il se sentait pris dans les lacs d'une de ces marchandes qui lâchent difficilement l'imprudent qui se hasarde dans leur magasin. Il tournait dans la boutique et n'apercevait que des bretelles brodées, des cannes de toute espèce, des calottes grecques de velours, et mille autres objets qui ne lui étaient d'aucune utilité.
— Je voudrais des gants, s'écria-t-il par une lueur d'inspiration qui perça la fumée de son trouble. — Gants à trois francs cinquante, monsieur ? s'écria la marchande.
Cyprien les eût payés dix francs pour sortir.
~ Permettez=-moi, monsieur Tabbé, de mesurer sur
votre main... Vous avez une petite main fine, dit madame Cador, je ne sais si j'aurai un numéro assez bas pour vous ganter... Nos messieurs les plus élégants ont la main plus forte que vous.
En même temps elle mettait ses boîtes au pillage, prenant des gants, les rejetant, n'en trouvant pas à sa convenance.
— Vous devriez, monsieur, m'en commander une douzaine de paires. Cador vous en prendrait mesure et on les ferait exécuter à Paris ; vous auriez tout ce qu'il y a de bien, et votre main gagnerait encore sous le chevreau... Vous avez une main, monsieur l'abbé, à rendre jalouse plus d'une jolie femme...
La marchande courut à d'autres tiroirs. — Que d'embarras je vous donne, madame, dit Cyprien qui fil un pas vers la porte. — Ce n'est rien, monsieur, restez donc, vous allez voir comme vous serez divinement ganté. — Je suis pressé, dit-il en faisant un nouveau pas vers la porte.
Mais la marchande, sentant que son client cherchait à s'échapper, sortit du comptoir, se plaça entre Cyprien et la porte, prit le jeune prêtre par la main et le força de s'asseoir. Précisément le coiffeur rentrait au moment où sa femme insistait pour retenir Cyprien.
— Cador, dit-elle, prends mesure à monsieur d'une douzaine de gants à trois cinquante. — Merci, madame, je n'en ai pas besoin. — Allons, monsieur, vous ne voudriez pas nous ^ priver de cet honneur ; regarde donc, Cador, les petites mains de monsieur l'abbé, de véritables mains d'enfant.
— Madame ! s'écria Cyprien, confus de tant d'éloges.
— Cador, tu en feras couper i:.ne treizième paire en plus, afin que nous la gardions en magasin pour faire le désespoir de nos élégants... Tenez, monsieur, dit-elle en lui mesurant de nouveaux gants, voici votre mesure
exacte : c'est celle de madame la marquise de Beaulieu. Quel malheur que monsieur l'abbé ne porte pas de gants de couleur, des gants de paille, sa main paraîtrait encore plus allongée. — Monsieur l'abbé appartient à l'évêché, je crois ? demanda le coiffeur. Je m'en vais prendre votre nom, et dans quinze jours je vous porterai la douzaine de gants.
Cyprien eut beau répéter qu'il n'avait pas besoin d'une si grosse fourniture, le coiffeur jura ses grands dieux que, dût-il en faire cadeau à Monsieur l'abbé, il se trouverait trop honoré d'une pareille pratique. D'ailleurs la mesure était prise, et la commande serait envoyée à Paris le même jour.
En sortant de cette boutique, à la tête d'une collection de gants dont il n'avait que faire, Cyprien se trouva déjà puni des coquetteries qui l'avaient poussé chez le coiffeur, où il avait passé une heure inutilement, sans même arriver à l'objet de ses désirs ; aussi doubla-t-il le pas pour arriver plus tôt chez madame Le Pelletier, car il avait pris l'habitude de coucher sur un papier l'emploi de sa journée, et cette heure perdue au milieu des parfumeries lui pesait comme un remords.
En arrivant dans la rue de la veuve, Cyprien ayant remarqué une foule amassée devant la porte de madame Le Pelletier, fut pris d'un tremblement suivi d'une défaillance qui le força de s'appuyer contre une de ces hautes bornes en forme de pains de sucre, destinées à protéger les murs et les passants contre les roues des voitures.
— Un nouveau malheur serait-il arrivé ? pensa Cyprien.
Dans certaines villes normandes, on a coutume, lorsqu'une personne de quelque condition est décédée, d'appeler les pauvres de la paroisse et de leur donner un pain de quatre, huit, dix livres, suivant la fortune
de la famille. Si, dans d'autres pays, les pauvres suivent le convoi avec des cierges, à Bayeux, à Rouen et ailleurs, ils accompagnent le mort avec leurs pains sous le bras. Plus il y a de pauvres aux funérailles, plus leurs pains sont gros, plus l'enterrement est riche. Cette petite vanité, qui au moins trouve une application charitable, vaut bien les tentures, les galons et les panaches de première classe de l'administration des pompes funèbres. C'étaient bien des pauvres et des pauvresses qui s'agitaient devant cette maison de madame Le Pelletier, et Cyprien traversa cette foule, ne voyant plus, n'entendant pas les prières, les litanies qui l'accueillaient à son passage. Dans le corridor, il rencontra la veuve qui descendait de l'escalier du premier étage.
— Ah ! monsieur l'abbé, dit-elle, que vous avez bien fait de venir !... Je suis auprès de cette pauvre Suzanne, je ne puis la quitter... Voudriez-vous me rendre le service de distribuer deux livres de pain à chacun de ces malheureux qui sont à la porte ?
Avant que Cyprien eût pu répondre, madame Le Pelletier remontait l'escalier. Malgré la promesse qu'elle avait faite à M. de Boisdhyver, la mère n'avait pas voulu quitter sa fille de la nuit, et elle avait été témoin, malgré la vive opposition du docteur Richard, des troubles cruels qu'amène un transport au cerveau.
Suzanne ne restait pas calme ; elle voulait, tantôt arracher ses compresses, tantôt sauter au bas du lit, ou bien elle se livrait à des discours sans suite. La mère répondait par des prières et des paroles affectueuses que la malade n'entendait pas ; alors madame Le Pelletier se répandait en larmes, et le docteur laissait s'exhaler sa douleur. Connaissant avec certitude le cours de la maladie, il se trouvait empêché par la présence de la mère d'employer des moyens un peu violents, car il ne fallait pas laisser Suzanne s'échapper de sa couche, l'idée de
M0^^S1EUR DE BOISDIIYVEK.
destruction étant dominante dans les cerveaux atteints de pareilles maladies, et ce n'était pas madame Le Pelletier qui retiendrait sa fille par des supplications et des caresses maternelles. Le docteur se fâcha à plusieurs reprises, et réclama de la veuve l'exécution de la promesse de se reposer qu'elle avait faite à M. de Boisdhyver; mais la pauvre femme subissait le trouble dont était atteinte son enfant, et elle résista aux ordres du docteur comme elle avait résisté d'abord à ses prières et à ses conseils.
La nuit se passa de la sorte en tourmentes perpétuelles; mais, ainsi que l'avait prévu le docteur, au petit jour, Suzanne fut prise d'un abattement qui devait durer douze heures. Le docteur Richard ne vit donc aucun inconvénient à aller faire son service à l'hôpital ; sa femme s'étendit sur le lit de madame Le Pelletier, et la veuve, puisant des forces dans l'amour maternel qui ne redoute ni fatigues, ni privations, ni nuits sans sommeil, s'assit auprès du lit de Suzanne, résolue à ne pas la quitter d'une minute. Elle avait oublié au milieu de ses angoisses que le samedi était son jour de distribution charitable, car, une fois par quinzaine, elle distribuait aux pauvres cinquante livres de pain ; c'était pour elle une occasion de voir de près les mères et les pères de familles malheureuses, et, suivant leurs plaintes, leurs maladies ou l'accroissement des enfants, elle ne manquait pas le lundi suivant d'aller les visiter. Cyprien ouvrit la porte et fit la distribution de pain en recevant les actions de grâces de ces pauvres gens qu'il connaissait déjà pour les avoir soulagés dans leur misère.
— N'oubliez pas mademoiselle Suzanne dans vos prières, dit-il aux pauvres.
Femmes, vieillards, enfants, répétèrent le nom de Suzanne d'une voix si pénétrée , que le jeune prêtre sentit combien l'affection qu'ils portaient à mademoiselle
Le Pelletier était profonde. Trop souvent on voit l'aumône engendrer l'hypocrisie, surtout l'aumône qui s'échappe des mains pieuses ; mais les prêtres intelligents ne sont pas dupes de ces momeries, de ces marmottages, de ces prières inintelligibles, de ces signes de croix trop fervents, de ces égrènements sempiternels de rosaires, de cet étalage d'imageries sacrées, de ce trop de zélé saint qui ne peuvent tromper que des esprits vulgaires. Il y a partout une population crasseuse qui s'attache aux sacristies et qui en vit. M. de Boisdhyver avait le plus grand mépris pour cette race de mendiants, les doigts perpétuellement trempés dans l'eau bénite, et il communiqua à Cyprien ces idées que ne partage pas toujours le clergé.
Pour le vicaire général, M. Ordinaire, il suffisait qu'un être affectât des semblants de dévotion pour être secouru par l'Église ; il demandait aux pauvres une présence assidue à tous les offices, l'accomplissement des devoirs religieux, la confession, la communion, et ne s'inquiétait pas de la sincérité des pratiquants. Certainement M. de Boisdhyver ne perdait pas son temps à scru- *ter le fond des consciences ; mais il était frappé souvent, à première vue, de la mine basse et repoussante de ces prétendus dévots qui faisaient payer à l'Église leurs pieuses manœuvres, et il déplorait Thypocrisie que ces secours engendrent.
Cyprien, en entendant les mendiants parler de Suzanne, connut combien ils l'aimaient et la vénéraient. Il y a dans les réelles marques d'affection des signes positifs, des physionomies qui s'illuminent, mille détails dont on ne peut révoquer la sincérité. Servis le plus souvent par Suzanne, visités par elle et sa mére, les pauvres étaient frappés de cette beauté cie jeune fille qui leur rappelait les images de vierges. La charité double, faite par de jeunes mains, une bouche souriante, des yeux attendris.
MONSIEUR DE BOlSDIlYVEn.
Gyprien avait terminé sa distribution et se trouvait embarrassé de la conduite à suivre, car madame Le Pelletier, l'esprit entièrement occupé de sa fille, était remontée près d'elle sans inviter le jeune prêtre à la visiter après la distribution des aumônes.
Cyprien se doutait que Suzanne reposait dans sa chambre, et la chambre d'une jeune fille éveillait dans son esprit un sentiment de pudeur qui lui en interdisait l'entrée. Il errait du corridor à la cuisine, essayant de saisir les moindres bruits provenant des étages supérieurs, espérant que pour un motif quelconque madame Le Pelletier descendrait et le prierait de monter. Être si près de Suzanne et ne pas la voir lui causait plus de mal peut-être que s'il en avait été séparé.
La porte du rez-de-chaussée s'ouvrit, et la femme du docteur, qui avait pris quelque repos, aperçut le jeune prêtre.
— Comment va mademoiselle Le Pelletier? demanda Cyprien. — Elle a passé une mauvaise nuit, bien agitée; cependant mon mari est parti, et m'a paru plus tranquille pour la journée. — J'étais venu savoir de ses nouvelles de la part de Monseigneur... — Et vous n'êtes pas monté? — J'ai vu tout à l'heure madame Le Pelletier, qui m'a chargé de distribuer le pain aux pauvres ; elle paraissait inquiète, j'ai craint de la déranger. — 11 n'est pas présumable que Suzanne se trouvé plus mal ; je l'ai quittée il y a deux heures seulement. Mais je vais monter, et je préviendrai madame Le Pelletier de votre présence.
Cyprien remercia la femme du docteur avec une telle effusion, qu'il s'arrêta court, s'apercevant que pour un homme qui vient simplement savoir des nouvelles de la part d'un tiers, il mettait une ardeur dans ses paroles qui prêtait à l'interprétation ; mais madame Richard ne s'arrêta pas à cette chaleur de discours, et prévint la veuve qu'un jeune prêtre, venu de la part de l'évêque, l'attendait au rez-de-chaussée.
MONSIEUR DE BOISDHYYER.
— Ah! je l'avais oublié, s'écria la veuve, qui n'avait qu'une idée en tête, Suzanne. Ma chère amie, veuillez, je vous prie, ne pas quitter ma fille des yeux, je remonte aussitôt.
Ce fut avec une singulière inquiétude que Cyprien entendit des pas légers résonner dans l'escalier : son bonheur était attaché à ces pas, on venait le chercher, il allait enfin revoir Suzanne.
— Pardonnez-moi, monsieur, lui dit madame Le Pelletier, de vous avoir laissé seul ; je n'ai plus ma tête, je ne vois que la maladie de mon enfant, et j'oublie tout. — N'est-ce pas naturel de la part d'une mère? — Je ne vous ai seulement pas remercié encore de votre courage et de votre belle conduite... Vous avez sauvé Suzanne; et je ne l'oublierai pas... Elle prit la main de Cyprien et fondit en larmes... Sans vous, qui sait si la flamme n'eût pas dévoré entièrement ma pauvre fille... Ah ! c'est beau de votre part... Et cependant je me sens ingrate vis-à-vis de vous ; je ne vous remercie pas comme je le devrais... La maladie maintenant m'occupe tellement, qu'il me semble qu'on ne saurait trop réunir de force pour lutter contre elle... Je ne songe qu'à la maladie, et j'oublie le sauveur de Suzanne ; mais quand elle ira bien, vous verrez, monsieur l'abbé, si j'ai de la reconnaissance... Dites à Monseigneur, je vous prie, que ma fille va mieux ce matin, elle repose ; si elle ne dormait pas, je vous aurais prié de monter... Monseigneur a été bien bon aussi; c'est dans l'affliction qu'on connaît vraiment les cœurs charitables... Remerciez bien Monseigneur, n'est-ce pas, monsieur l'abbé, et promettez-moi de revenir.
11 ne fallait pas beaucoup prier Cyprien pour l'engager à revenir; toutefois il s'en alla chagrin de n'avoir pas vu Suzanne, presque consolé de l'espoir que lui donnait madame LePelletier de ne pouvoir rendre visite à la malade. En revenant, il fit un détour pour aller chez les Garnier,
qu'il n'avait pas vus depuis longtemps. Les dernières consultations du docteur Richard n'étaient pas favorables à l'aveugle: le docteur croyait que la paralysie s'était déclarée dans les yeux, et il jugeait à peu près inutile toute opération, n'étant pas persuadé qu'elle pût amener une secousse assez vive pour déplacer la paralysie du centre qu'elle s'était choisi. Aussi le docteur insistait vivement près du mari pour qu'il entrât à FHôtel-Dieu avec sa femme ; mais Garnier avait une répulsion marquée pour l'hospice, et il craignait d'affecter sa femme qui reconnaîtrait ainsi l'incurabilité de son mal.
— Vous marchez difficilement, disait le docteur Hichard à Garnier, vous pouvez à peine sortir, votre femme ne se lève pas, et vous n'êtes pas riches. En entrant à l'Hôtel- Dieu, vous aurez des sœurs pour vous servir, rien ne vous manquera ; que peut-on demander de plus ? — Ah ! monsieur, disait Garnier, il est si triste, quand on a vécu libre et honnête toute sa vie, d'être enfermé dans une maison, d'être assujetti à de certaines règles, de porter un costume de pauvre ! — Vous avez été militaire, reprenait le docteur Richard, et vous parlez ainsi? Étiez-vous assujetti à une discipline, ne deviez-vous pas rentrer à une certaine heure? — Oui, monsieur Richard. — Ne logiezvous pas dans une caserne ? — Il est vrai. — Portiez-vous un uniforme? — Certainement. — Vous voyez donc qu'il n'y a rien de changé entre la caserne et FHôtel-Dieu, excepté que vous serez plus heureux maintenant qu'autrefois. Vous n'avez rien à faire, vous ne craignez ni corvée ni salle de police; seulement, votre uniforme est moins coquet... Je crois, père Garnier, que vous regrettez l'épaulette rouge? — Oh! non, monsieur Richard, je regrette la liberté seulement. — A la bonne heure, je vous trouve plus sage ; il n'y a plus que votre femme à décider. — Monsieur Richard, je crains que ça ne la tue ! — Non ; préparez-la vous-même, habituez-la à cette idée
MOINSiEim DE BOISDHYVEU.
petit à petit. Jamais elle n'aura été plus heureuse ; elle sera soignée par d'excellentes sœurs. — Vous croyez donc, monsieur Richard, qu'elle ne guérira pas ? — Ne lui dites pas que je renonce à l'opération, car je n'en sais rien moi-même... Il se peut que la nature vienne à mon aide tout à coup ; mais le mieux est de l'habituer à l'idée qu'elle restera longtemps encore dans cet état.
Tels étaient les discours que tenait à chaque visite le docteur Richard au vieux soldat. Ainsi qu'il en avait été * convenu avec l'évêque et le docteur, les visites de Cyprien devaient être moins fréquentes. Les secours ne manquaient pas, mais il était utile de priver pendant quelque temps les Garnier de visites, afin que le mari sentît plus vivement le besoin d'entrer à l'Hôtel-Dieu. M. de Roisdhyver combattit longuement cette dure mesure, quoiqu'il comprit la justesse des raisons du docteur, et depuis près d'une quinzaine Cyprien n'était pas allé chez les Garnier. Aussi sa visite inattendue fut-elle le signal de démonstrations affectueuses du vieillard, qui embrassait les mains du jeune prêtre.
— Voilà mon jeune homme ! s'écria-t-il ; le voilà, ma femme, M. Cyprien!... Je le croyais parti...
L'aveugle émut Cyprien au récit de ses tristesses. Elle réfléchissait plus que son mari. Les yeux plongés dans une nuit perpétuelle étudient mieux certains faits que les personnes distraites par la vue des objets variés qui se présentent au regard.
La Garnier, en rapprochant l'absence de Cyprien de celle des dames Le Pelletier, avait creusé les motifs de ces visites interrompues ; sans les deviner, elle en tirait mauvais augure. Les conversations entre son mari et le docteur, quoique tenues sur le palier à voix basse, lui donnaient à penser; son chagrin, longtemps comprimé, s'exhala en paroles améres. Elle souffrait surtout de ne plus voir près d'elle madame Le Pelletier et sa fille.
MONSIEUR DE BOISDIIYVER.
Ce fut une occasion pour Cyprien de parler longuement de Suzanne et de raconter le cruel événement qui avait jeté cette famille dans la désolation. Au moins Cyprien pouvait, dans la mansarde, décharger son cœur sans crainte ; il n'était plus obligé de se contraindre. La maladie de Suzanne lui permettait de parler d'elle longtemps, certain de trouver un écho dans le cœur de ces pauvres gens.
Deux heures se passèrent ainsi, la Garnier oubliant ses propres inquiétudes pour s'intéresser à celles de madame Le Pelletier, Cyprien laissant couler ses larmes au souvenir de Suzanne, et ne craignant pas que l'aveugle s'en inquiétât. Cependant il fallut se séparer, et Cyprien, malgré les instructions du docteur, promit de revenir plus souvent, car il avait trouvé de naïfs confidents auxquels il pouvait parler longuement de Suzanne sans les fatiguer. Les malheureux, s'ils ne deviennent égoïstes, s'intéressent plus que les autres aux souffrances d'autrui ; ils les connaissent par eux-mêmes, en ont mesuré la profondeur, et trouvent pour les consoler des paroles inconnues aux heureux du monde.