LE GOURMAND CHANOINE
Quelques jours après la Fête-Dieu, M. de Boisdhyver donna un grand dhier auquel fut invité le clergé de Bayeux et des environs ; malgré l'hostilité sourde qui couvait toujours dans le cœur de M. Ordinaire, il ne put se dispenser d'assister à cette fête destinée à inaugurer
le palais épiscopal : ses fonctions de vicaire général lui en faisaient un devoir ; d'ailleurs, il avait assez de force sur lui-même pour, dans une réception officielle, ne rien laisser paraître des amertumes secrètes qui lui verdissaient le teint.
Une assemblée de prêtres n'a pas cet aspect imposant qu'on est tenté de lui accorder d'après le caractère sacré que revêt l'ecclésiastique à l'église. Aussitôt que chacun s'est reconnu et a trouvé un confident pour l'écouter, un interlocuteur pour répondre , quand le prêtre a tâté le terrain et s'est préparé un voisin de table avec lequel il peut entrer en relations, Vhomme y apparaît comme dans toutes les classes de la société, avec ses qualités et ses vices, ses défauts et ses ridicules.
Avant que le dîner fût servi , les invités de M. de Boisdhyver s'étaient séparés en deux groupes bien distincts. Les curés de campagne, les prêtres des villages voisins s'étaient réunis autour de leur doyen, auquel ils manifestaient une sorte de respect ; à l'autre bout du salon les chanoines se mêlaient aux prêtres de Bayeux. Indépendamment de leur costume, il était facile de reconnaître les chanoines à l'air de contentement et d'orgueil qui s'échappait de leur physionomie et de leurs gestes. La majeure partie des curés de campagne était composée de bonnes figures, hautes en couleur, tenant de la nature du paysan; les soucis, les inquiétudes, les ambitions, une santé moins grossièrement accentuée, perçaient sur la figure des chanoines.
En entrant, M. de Boisdhyver alla d'abord aux curés de campagne, pour leur faire oublier la hiérarchie qui les tenait séparés des hauts dignitaires de l'Eglise, et il ne salua son clergé qu'en second. Le valet de chambre ayant annoncé que le couvert était servi , chacun se dirigea vers la salle à manger, où Cyprien servait de
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maître de cérémonies. M. Ordinaire était à droite de l'évêqiie, M. Du Ponget à gauche. En face avaient été placés le curé de Saint-Nicolas et le doyen de Mont-Saint- Jean, petites villes des environs ; les chanoines se succédaient, et le bas clergé des environs occupait les deux bouts de la table.
D'abord, le premier service se passa dans un certain silence ; on attendait que M. de Boisdhyver donnât le ton à la conversation. Tous s'étudiaient à la dérobée entre deux cuillerées de potage, préparant des motifs de causerie suivant l'humeur de l'évêque; mais dès ses premiers mots la glace fut rompue, et ceux des prêtres du diocèse qui ne connaissaient pas encore M. de Boisdhyver furent mis à l'aise par une parole familière, une simplicité que l'évêque apportait dans tous les actes de sa vie. Sauf la présence de M. Ordinaire et de quelques chanoines qui prenaient l'orgueil pour symbole de leur dignité, une gaieté sans apprêt remplit tous les esprits. M. de Boisdhyver interrogeait tour à tour chaque curé sur sa paroisse, d'un ton cordial qui mettait à Taise des prêtres plus habitués à vivre avec les paysans que dans la société.
Aussi, dés les premières paroles, l'évêque avait-il gagné les cœurs des curés de campagne, et le vicaire général fronçait-il le sourcil. Les personnes peu sympathiques à leurs semblables le sentent, et sont punies par cette connaissance de l'éloignement qu'elles inspirent.
M. Ordinaire comprenait l'espèce de répulsion que sa vue faisait naître ; loin de se corriger par des manières affables et affectueuses, il se hérissait davantage et prenait à tâche de paraître plus amer qu'il ne Tétait réellement. En voyant les cœurs voler, pour ainsi dire, audevant de M. de Boisdhyver, le vicaire général s'aigrissait et regardait comme un ennemi celui qui paraissait sympathique au prélat. Étant ami de l'évêque, il est mon
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ennemi ; telle était la pensée, fille de la jalousie, qui s'emparait de M. Ordinaire en voyant les curés de campagne, sur les lèvres desquels les moindres paroles de M. de Boisdhyver faisaient pointer des sourires affectueux, il était trop près de son supérieur pour communiquer ses pensées jalouses aux chanoines Commendeur etAubertin, qui se trouvaient à ses côtés. D'ailleurs, l'abbé Commendeur était plus obsédé que Tantale, à ce festin de l'évêque, car il ne savait comment résister à la succession de plats qui passaient devant lui et le grisaient rien que par leur odeur. Le rêve de l'abbé Commendeur était de pouvoir gloutonner à son aise ; il avait de secrètes envies de tout, et son estomac, aussi bien que ses intestins, se refusait aux moindres excès. A force de se ménager, l'abbé Commendeur avait habitué son estomac à une prudence excessive. L'imagination avait été la première cause de son état languissant; aussi toutes ses colères et ses acrimonies, lorsqu'il sortait de sa mélancolie, étaient-elles dirigées contre la bonne chère. Il voyait dans les plaisirs de la table tous les maux de l'humanité; il n'avait à la bouche que des exemples d'hommes fameux qui avaient péri par excès de gourmandise, et citait les criminels fieffés qui avaient accompli leurs forfaits sous l'empire de la boisson ; son estime était réservée aux peuples sauvages qui suivent le régime pythagoricien.
M. Godeau, qui était en face de lui, fut victime des souffrances demi-imaginaires de l'abbé Commendeur. Ce chanoine, gros comme une tonne, rouge comme un verre de vin vieux, ne mangeait pas ; il dévorait. On lui eût donné soixante-quatre dents, tant il avalait avec précipitation de petits carrés de viande respectables par leur volume. Le chanoine avait des narines au vent et de petits yeux perdus à l'horizon de grosses joues ; sonnez lui suffisait : il n'avait pas besoin de voir. Quoique sa figure fût composée de petits mamelons de chair épais, l'abbé
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Godeau jouissait d'une certaine faculté, consistant dans la mobilité d'un système nasal fort développé. Quand un plat fumait à quelque distance de lui, la nature lui avait permis de tourner légèrement le nez dans cette direction, et de humer d'avance la fumée de ce plat. Ce n'était certainement pas une trompe dont était pourvu M. Godeau ; mais il en possédait quelques-unes des plus heureuses propriétés, La mâchoire du chanoine était en outre fortement constituée ; elle offrait une apparence carrée à l'extérieur, et se refermait comme une paire d'excellents ciseaux du meilleur acier. Ses dents trapues avaient à la racine quelque analogie avec les rochers ; elles semblaient doublées de contre-forts, comme les murs de certains monuments.
Quoique gros et lourds, les bras de l'abbé Godeau étaient agiles, comme rompus particulièrement à une sorte de gymnastique que les autres membres ne partageaient pas ; jamais couteaux et fourchettes ne furent mieux saisis que par les mains du chanoine.
M. Godeau était le supplice vivant de M. Commendeur, qui ne pensait jamais à son estomac sans que le souvenir de M. Godeau ne vînt lui amener quelques nouvelles rancunes. Quelquefois, M. Commendeur s'imaginait que le chanoine avait des recettes particulières pour admirablement digérer, et il le suppliait de les lui communiquer. M. Godeau frappait d'un coup de poing sur son estomac et s'écriait : Voilà mon secret ! Alors M. Commendeur le suppliait de se ménager ; il l'entretenait d'histoires terribles d'indigestions, de congestions cérébrales, et, pour s'en débarrasser, M. Godeau se versait deux verres d'excellent vin de Bourgogne qu'il avalait coup sur coup, afin de montrer qu'il n'avait pas peur de semblables présages.
— Vous ne finirez pas en état de grâce, lui disait l'abbé Commendeur. Une apoplexie foudroyante vous renverse
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dans la rue, on vous relève, vous êtes mort. — Mon Dieu! s'écriait l'abbé Godeau, monsieur Commendeur, si vous me répétez encore pareille chose, je finis la bouteille.
Il était homme, après un excellent dîner, à manger une demi-terrine de foie gras, quelques rondelles de saucisson d'Arles, uniquement pour se faciliter un nouveau repas. On eût dit qu'il employait le moyen de certains oiseaux qui avalent une pierre avant le repas et une autre après, afin de broyer les aliments comme par deux meulières de moulin. L'abbé Godeau, rien que par sa vue, poussait à manger ceux qui en avaient le moins d'envie ; il communiquait l'appétit. La satisfaction produite par des morceaux engloutis dans son estomac paraissait si visiblement sur sa figure, qu'il n'était pas permis de douter de la supériorité d'une cuisine déterminant de pareilles jouissances.
La jalousie de M. Commendeur contre le ventre de M. Godeau s'était changée en haine, car plus d'une fois le chanoine malade fut victime, étant placé à table vis-à-vis de son confrère, du fâcheux exemple qui le poussait à imiter la voracité de M. Godeau. A différents intervalles, ayant macéré son estomac pendant trois mois et n'en ayant obtenu aucun meilleur résultat. M, Commendeur se disait : Je ne réussis pas avec le régime, avec les privations. M. Godeau, qui ne se prive de rien et qui abuse de son appétit, ne s'en porte que mieux. Il est présumable que M. Godeau est dans le vrai et que son système hygiénique est préférable au mien. Alors il ne reculait devant aucun tonique, aucun excitant, et il en était récompensé par une énorme indigestion.
— Voyez donc, disait M. Commendeur au doux chanoine Aubertin, l'abbé Godeau a repris trois fois de ce rôti de lièvre, le goulu ! Ne croyez-vous pas qu'il sera châtié de sa gourmandise?
Mais M. Aubertin ne critiquait jamais personne : vivant
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en paix au milieu des fantaisies que son imagination traduisait en silhouettes, il n'avait aucun instinct critique, et la faculté de dénigrement lui manquait absolument.
De l'autre côté de la table, M. Du Pouget taquinait avec malice un curé de village qui avait commis récemment un. crime horrible de lèse-archéologie. M. Du Pouget, dans ses courses à la recherche des monuments, découvrit dans l'église de Jussieu-aux-Belles des peintures cachées sous un badigeon épais de chaux ; heureusement cette chaux s'enlevait par écailles sèches, et il suffisait de tamponner légèrement ces écailles pour qu'on arrivât à faire reparaître des dessins symboliques bizarres, d'une époque ancienne. M. Du Pouget passa une journée d'hiver à retrouver sous la chaux une fresque considérable qu'il dessina, tant elle lui semblait curieuse; s'étant assuré que les deux autres murailles étaient également peintes à fresque, et que non-seulement cette chapelle, mais toutes celles de l'église avaient été décorées pareillement aux environs du X[I^ siècle, il pensa devenir fou de joie. C'était une monographie importante à écrire sur cette petite église ignorée et perdue dans le village de Jussieu-aux-Belles. Quel beau mémoire à envoyer à la commission des monuments historiques dont M. Du Pouget était membre correspondant ! Quelles recherches précieuses et quelle imagination à dépenser dans l'éclaircissement des symboles!
L'archéologue symbolique se sépare volontiers de l'archéologue qui s'en tient purement à la description. Les deux écoles se méprisent : celle du fait dénigre celle de l'imagination; les injures de platitude et de nuage sont les deux puissants projectiles qui sont lancés perpétuellement. L'école symbolique, planant dans les immensités, dédaigne sa rivale, qui se traîne terre à terre. M. Du Pouget, avec la haute et puissante intelligence qui le ca-
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ractérisait, appartenait tout à la fois aux deux écoles, dont il sut fondre les plus précieuses qualités. Partisan de Texactitude et de l'observation, il étudiait d'abord le monument en architecte et en dessinateur : ayant une base certaine, il ne craignait pas de quitter ce terrain exact pour s'élancer vers les sentiers difficiles du symbolisme religieux, et, s'il s'y égarait parfois, du moins la première partie de ses observations avait son utilité.
Ce fut plein de joie d'avoir retrouvé ces fresques, peintes en trente tableaux sur les murailles, que M. Du Pouget entra chez le curé de Jussieu-aux-Belles, auquel il fit part de sa découverte. 11 félicita le prêtre sur le bonheur qu'il avait de jouir d'une église entièrement peinte, lui montra le dessin qu'il avait tiré d'une de ces fresques, et promit de revenir.
— Ayez soin de ces peintures , dit-il en quittant le jeune prêtre ; vous possédez le monument le plus curieux du diocèse.
Comme on était en hiver et qu'il devenait impossible par le froid, l'humidité, les fenêtres percées, de dessiner ces fresques, M. du Pouget remit sa visite aux premiers jours du printemps. Deux mois après, il retournait à Jussieu-aux-Belles, rêvant au grand livre qu'il allait exécuter d'après ces matières archéologiques. 11 arrive à la chapelle où il a enlevé la chaux d'un pan de muraille, et ne trouve à la place que des murailles bleu de ciel. Inquiet, la sueur au front, il croit s'être trompé, parcourt l'église; toutes les chapelles sont peintes en bleu de ciel ! Eperdu, M. Du Pouget revient à la première chapelle. Alors seulement il s'aperçoit qu'une inscription en lettres noires se trouve au bas de la muraille, comme une signature à un tableau. 11 s'approche et lit : a Repint en 1828 par Champeaux. » Quoique frémissant et prêt à se trouver mal, M. Du Pouget a encore un vague espoir que le peintre a apposé son horrible bleu de perruquier sur
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l'ancien badigeon à la chaux : il frappe le mur avec le doigt. Aucune écaille ne se détache ; on a enlevé le badigeon pour cette belle entreprise.
Heureusement le curé était absent. M. du Pouget avouait lui-même plus tard qu'il ignorait comment, dans son indignation, il aurait traité le pauvre prêtre. Il revint de Jussieu-aux-Belles n'ayant tiré de la servante du curé que ce seul renseignement, à savoir, que le Champeaux qui avait écrit son nom en grosses lettres au bas des murs, et qui n'était pas médiocrement glorieux de sa couleur bleu-perruquier, était le vitrier de la commune. Ce fut seulement au dîner donné par M. de Boisdhyver que M. du Pouget retrouva le curé qui lui avait fait passer de si mauvaises nuits ; mais sa colère archéologique lui était passée, et M. Locard, le curé de Jussieu-aux-Belles, en fut quitte pour un interrogatoire malicieux.
— Voyons, monsieur le curé de Jussieu, lui disait M. Du Pouget, expliquez-nous un peu la passion pour ce terrible bleu qui vous a fait détruire les peintures les plus curieuses du moyen Age. — Mon Dieu, monsieur le vicaire, c'est tout simple : j'ai été effrayé à la vue des monstres à têtes d'animaux qui me paraissaient une décoration digne de l'enfer. Tous ceux qui ont vu ces images ont pensé de même : le maître d'école, l'adjoint faisant fonctions de maire, ma gouvernante ; il n'y avait qu'une voix. Chacun disait qu'il n'était pas bon d'offrir aux paroissiens des représentations de diableries, et qu'il y avait de quoi faire fuir de l'église. Nous n'avons déjà pas trop de monde. J'ai réfléchi que ceux qui avaient couvert précédemment ces peintures n'agissaient pas sans motifs, et que sans doute le bon sens avait fait justice de ces monstres peints. — Ah ! s'écria en soupirant M. du Pouget en qui ces raisonnements ravivaient une blessure mal fermée. — Je ne vous avais pas bien compris, quand vous me disiez qu'une église peinte partout était plus pro-
pre, et j'ai fait appeler notre peintre.,. — Le vitrier de la commune. — Oui, dit M. Locart; il raccommode aussi nos vitres, et le bleu de ciel a encore coûté gros à la fabrique. — Tenez, monsieur Locart, s'écria M. Du Pouget, vous avez fait plus de mal à votre église que les révolutionnaires de 93.
Le digne curé de Jussieu-aux-Belles était stupéfait.
— Monsieur Du Pouget, dit l'évêque, ayez quelque commisération pour M. le curé de Jussieu. Il ne se connaît pas en archéologie; le mal n'est pas grand... Quand vous aurez terminé votre Manuel, monsieur Du Pouget, et que vous l'aurez envoyé à tous les desservants de mon diocèse, alors ils seront coupables de ne pas l'étudier, et j 'espère que ces messieurs veilleront à la conservation de leurs monuments ; mais jusqu'ici ils sont innocents. Tenez, monsieur Du Pouget, j'ai envie de prendre un peu le parti de M. le curé de Jussieu... J'ai vu à Paris beaucoup de ces messieurs qui montrent un grand zèle pour les cathédrales. Ils pleurent sur la moindre statue mutilée, plus peut-être que si un de leurs enfants s'était cassé un membre; ils étudient à fond nos vieilles basiliques, et les connaissent mieux que les prêtres qui y sont depuis vingt ans. Aucun détail n'échappe à leurs ardentes investigations ; ils se mettent l'imagination à la torture pour faire que les cathédrales soient autres qu'elles ne sont. Tantôt ils disent que l'église est un livre, tantôt une forêt ; je les regarde comme des anatomistes qui ne s'occupent que du squelette, qui connaissent parfaitement tous les os, et qui ne s'inquiètent guère de ce qui faisait la vie de ce squelette. Ces archéologues oublient Dieu, l'âme de l'église, comme les anatomistes oublient l'âme absente du squelette. Ce que j'admire le plus dans les églises, ce ne sont pas les groupes de sculptures fameuses, mais les groupes de fidèles priant ; ils sont les vraies colonnes du temple, et auprès de ces groupes humains les curiosités
de la façade, qu'on se plaît tant à décrire aujourd'hui, me semblent comme les riches vêtements d'un prince, oripeaux sans valeur si le prince n'a pas conscience de sa mission.
M. Ordinaire entendit avec un certain plaisir ces paroles, et il s'empressa de doubler le raisonnement de M. de Boisdhyver par une sorte d'approbation qui devait blesser M. Du Pouget; mais l'évêque, qui ne voulait pas donner de mercuriale à un homme qu'il estimait et dont il se plaisait à vanter le beau caractère, ne laissa pas la discussion s'engager dans ce sentier.
— Loin de désapprouver vos travaux, dit-il à M. Du Pouget, je me plairai toujours à les encourager. J'engage MM. les desservants à étudier sérieusement l'excellent Manuel archéologique que M. Du Pouget prépare, et qui sera certainement approuvé par Son Éminence Monseigneur l'archevêque de Paris ; mais ce que je disais tout à l'heure relativement à la fièvre archéologique purement artistique et ne partant pas du pur sentiment religieux, s'applique spécialement aux hommes qui ont trouvé dans nos cathédrales une spécialité nouvelle, facile à étudier, et dont ils se servent de marche-pied pour arriver à des honneurs et des places. L'archéologie, messieurs, est un devoir pour tous les prêtres ; on peut adorer Dieu dans une grange quand le prêtre n'a pas d'église, mais jamais le temple ne sera assez magnifique pour honorer Notre-Seigneur.
Pendant que ce discours commandait plus spécialement que les conversations particulières l'attention générale, l'abbé Godeau, sans s'inquiéter de la discussion archéologique, finissait de nettoyer les plats qui étaient devant lui ; son appétit se tendait comme un arc, à tel point que M. Commendeur fut fasciné une fois de plus par la voracité du chanoine et qu'il tomba comme l'alouette sur le miroir du chasseur.
— Il faut manger les oiseaux petits et les poissons gros, lui disait M. Godeau en tranchant par la moitié une énorme truite saumonée et en la partageant avec son voisin de face.
En présence de cette belle chair orangée, les systèmes du chanoine malade s'affaiblirent, et il allait se régaler d'une moitié formidable de truite, lorsqu'il rencontra le regard terrible du vicaire général. Par une manœuvre adroite, M. Commendeur fit décrire une courbe à son bras et présenta le plat à M. Ordinaire.
— Un peu de truite, monsieur le vicaire.
Mais M. Ordinaire était d'une grande sobriété, ainsi que les personnages ambitieux, et il secoua si dédaigneusement la tête que M. Commendeur, tout en priant mentalement son estomac de se montrer complaisant vis-à-vis du formidable poisson qui allait entrer en lui, fut heureux que le vicaire n'eût pas accepté. Malheureusement l'abbé Gloriot, qui était au côté opposé de la table et qui ne se souciait guère plus de la science archéologique que M. Godeau, avait vu passer ce beau poisson. Ne le voyant pas revenir, il appela le domestique en lui manifestant l'envie d'y goûter. Celui-ci vint à la recherche, et ne trouva pas la truite.
— Que voulez-vous ? lui demanda l'abbé Godeau en remarquant son air inquiet. — M. l'abbé Gloriot désirerait un peu de truite. — Est-ce qu'on ne lui en a pas passé? demanda M. Godeau. — Non, monsieur l'abbé. — J'en ai mangé un petit morceau; c'est M. Aubertin qui l'aura trouvée cuite à point... Une truite excellente, excellentissime, bien préparée surtout... Ce n'est pas ici qu'on l'a fait cuire. — Non, monsieur l'abbé, dit le domestique ; Son Excellence a commandé le diner en ville. — Quel bon morceau que cette truite, n'est-ce pas, Aubertin ? — Je n'y ai pas touché, dit le chanoine.
M. Commendeur rougissait, car il sentait que l'instruc-
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tion commencée par M. Tabbé Godeau allait amener la découverte de sa moitié de truite.
— Mais c'est M. Gommendeur qui a mangé la truite; je lui ai passé le plat, dit le gourmand chanoine. — Il n'en restait qu'un morceau. — Plus de la moitié, monsieur Gommendeur. — G'était la queue. — Ne vous plaignez pas, monsieur Gommendeur, j'avais la tête, moi ; enfin, je vois avec plaisir que vous digérez mieux... Plus de la moitié de la truite î à la bonne heure ! — Madère? dit le domestique à M. Gommendeur. — Non, s'écria M. Godeau, ne buvez pas de madère ; du bordeaux, à la bonne heure. Au matin bois le vin blanc ^ le rouge au soir pour le sang.
Quand M. Gommendeur eut bu, l'abbé Godeau, nourri de proverbes gastronomiques, s'écria:
— Qui bon vin boit^ Dieu voit !
Le cynisme avec lequel M. Godeau affichait sa gourmandise était surtout ce qui blessait le plus M. Gommendeur, qui voulait absolument passer pour malade tout en dévorant.
— Monsieur Gommendeur, lui disait le chanoine, je vous recommande pour déjeuner quelque chose d'admirable: au lieu de pain, servez-vous de croûtes de pâté rissolées au four : voilà qui est divin. — Que me ditesvous-là, monsieur Godeau? Les croûtes de pâtés sont lourdes et indigestes. — Quand on mange tranquillement plus de la moitié d'une énorme truite, l'estomac résiste à tout. — Je vous en prie ! monsieur Godeau, dit le chanoine en implorant le silence de son voisin sur sa gloutonnerie, car M. de Boisdhyver venait de terminer son discours, et la conversation devenait générale. On était arrivé au dessert. — Je mangerais bien, disait M. Godeau, quelque compote, des massepains, un fruit.
Et il accumulait sur son assiette tout ce qui se trouvait à sa portée. Les honneurs du dessert furent pour M. le curé de la paroisse de Saint-Nicolas, l'abbé Gratien, qui
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avait envoyé des raisins de la plus belle conservation, ainsi que ses meilleures poires de bon-chrétien.
— Quel suc ! quelle saveur ! quel fondant! s'écriait M. Godeau en plongeant ses dents solides dans une poire qui disparut presque en entier d'une seule bouchée dans sa large mâchoire. Il se recueillit et conclut ainsi : Quel jusse !
Car il prononçait ainsi ce mot pour le mieux accentuer. Le jiisse était le terme le plus flatteur que l'abbé Godeau pût trouver pour caractériser un morceau de viande, des légumes, une sauce, des fruits. 11 se taisait ordinairement après avoir prononcé : Quel jusse ! Car c'était sa récompense la plus flatteuse pour le cuisinier, pour l'hôte ; c'était aussi la dernière et la plus éminente épithéte de son dictionnaire gastronomique.
— Monsieur Commendeur, dit-il, un petit verre de liqueur des îles... Comment, vous refusez? Une goutte seulement après la truite, cette énorme moitié de... — Un travers de doigt alors, monsieur Godeau, dit M. Commendeur pour éviter la dénonciation de son complice.
Bientôt on se leva de table ; les curés de campagne devaient regagner leurs villages, et M. Commendeur, qui commençait à sentir le poids de la truite, fit tomber toutes ses souffrances indigestes nocturnes sur la tête de l'abbé Godeau.