L EMPLOYE
Depuis son entrée à l'hôpital en qualité d'interne, Claude Bernain avait plus d'une fois donné à M. Bichard
l'occasion de le réprimander. Le premier mois, l'étudiant accomplit son devoir avec ponctualité ; mais peu à peu ses habitudes reprirent le dessus. Il reçut d'abord ses amis de la ville dans sa cellule, et ayant pris pour complice un aide-pharmacien qui ne valait pas mieux que lui, ils mirent à sac la pharmacie pour en tirer des liqueurs de toute espèce qui firent les frais de cette soirée. La supérieure Sainte-Marguerite entendit le bruit que faisaient les jeunes gens, et réprimanda doucement Claude Bernain ; mais celui-ci, se fiant sur la bonté de la sœur, recommença de nouveau à traiter ses amis. Comme les bruits et les chants qui s'échappaient du pavillon de l'interne pouvaient troubler le repos des malades, la supérieure en avertit le docteur. M. Richard entra dans un emporlement qu'expliquait l'intérêt qu'il portait à son élève.
— Je croyais, dit-il, que vous m'aviez promis de vous corriger ; n'avez-vous pas honte, à vingt-huit ans, de vous conduire comme un garçon qui sort du collège, dont les passions bridées jusque-là, et qui s'emportent tout à coup, peuvent servir d'excuses ? Comment, à votre âge, vous songez encore à boire et à passer la nuit en compagnie de je ne sais quels mauvais drôles de la ville ! Voilà pourquoi je vous retrouve quelquefois, à mes visites, les yeux fatigués, l'air ennuyé, ne prêtant aucune attention à mes prescriptions... Je vous le répète, quittez la carrière médicale si vous n'en voyez pas la grandeur et si vous ne comprenez pas la vie de dévouement qu'elle exige.*. Si vous ne fortifiez pas votre corps dès à présent pour les fatigues qu'exigera votre service plus tard, si vous vous usez en débauches dans la force de l'âge, croyez-vous qu'a quarante ans vous pourrez vous reposer? Au contraire, c'est alors que vous appartiendrez au premier venu ; pauvre ou riche, alors vous aurez à peine mangé votre potage qu'on coupera votre diner en deux,
et nécessairement votre corps devra être plié à tous ces caprices de l'humanité souffrante. En plein midi, dans la canicule, vous serez obligé de traverser des pays sans ombrages ; à deux heures du matin, en décembre, à peine serez-vous dans votre lit, bien chaudement, qu'on vous fera lever. Les grands médecins vivent moins que les autres hommes ; les statistiques démontrent que la vie des médecins est plus courte que celle des autres hommes d'un quart... Pourquoi, si ce n'est qu'ils travaillent plus rudement que les laboureurs en pleine campagne, que les manouvriers en plein air? Est-ce par des orgies que vous vous préparez à remplir cette belle mission ? Est-ce en compagnie des piliers de café de Bayeux que vous vous formerez à réussir dans le monde ? Je vous vois embarrassé quand vous vous trouvez en présence de personnes distinguées ; lorsque je vous ai mené chez les Garnier, vous ne saviez que dire devant madame Le Pelletier... En effet, vous n'avez pas l'habitude de la société ; accoutumé à entendre les grossiers propos de vos compagnons, vous vous troublez devant les personnes de condition... Sachez que le médecin doit se prêter à toutes les exigences des différentes classes sociales. Si vous étiez médecin de campagne, alors vous pourriez vous faire aux manières des paysans, les adopter même, personne n'y trouverait à redire ; mais à Bayeux, vous devez chercher à ne froisser ni nobles, ni bourgeois, ni commerçants, ni ouvriers. Vous vous trouverez nécessairement en rapport avec des personnes de toutes les conditions, et vous êtes obligé de leur plaire, sous peine de ne pas réussir. Je ne vous dirai pas de vous faire comédien et de changer de masque, suivant que vous entrez dans un salon ou dans un galetas : ces moyens sont bons pour les médecins qui ne savent rien, qui se plient aux caprices des femmes, qui s'habillent à la mode, et font plus de conquêtes que de guérisons.
Non ! la science nous donne ce grand secret d'imposer à toute la société. Si vous avez l'amour de l'art et que vous entriez quelque part avec la ferme volonté d'étudier consciencieusement la maladie et de faire tout ce que la science vous a appris pour favoriser la guérison, vous plairez à tout le monde, car votre conscience de médecin brillera dans vos yeux, illuminera votre personne. Aussitôt vous serez un homme à part ; chacun sentira votre supériorité ; la politesse, la bonté, les soins, les complaisances et le caractère sérieux de votre mission, remplaceront avantageusement les manières de salon.
Ainsi, de temps en temps, le docteur Richard remontait le moral de son élève. Il espérait toujours qu'il réussirait à le ramener dans la voie de l'étude ; mais Claude Bernain semblait inguérissable. Avide de plaisir, n'osant plus recevoir ses amis dans sa cellule, il entreprit d'aller les rejoindre la nuit en escaladant les murs du jardin, qui donne derrière l'hôpital : il attendait que tout le monde fut couché, et il revenait par le même chemin, de grand matin , afin de n'être pas rencontré. Seul un infirmier connaissait ses escapades, car il pouvait arriver qu'on eût besoin de l'étudiant tout à coup au milieu de la nuit, et Claude avait prévenu le garçon de salle de venir le chercher au café, au cas où sa présence serait d'une absolue nécessité ; mais il arriva que l'infirmier en causa avec un de ses camarades, le camarade le répéta à un autre ; celui-ci le dit à une sœur, la sœur le confia à la supérieure.
La sœur Sainte-Marguerite avait été souvent interrogée par le docteur Richard sur le compte de l'interne ; elle savait l'intérêt que lui portait le médecin, elle connaissait une partie des projets d'avenir que M. Richard méditait, elle voulut s'assurer de l'exactitude des rapports qui lui étaient parvenus. Une nuit elle se posta de telle sorte qu'elle entendit Claude descendre à pas
de loup de sa cellule, gagner le jardin et de là escalader le mur; cinq heures après, elle entendit dans le corridor des pas plus lourds , une marche moins assurée, Claude tombant plutôt sur son lit que s'y couchant. Il n'y avait plus à hésiter : l'interne revenait d'une orgie. La supérieure en prévint le lendemain M. Richard aussitôt son arrivée, celui-ci fit son service comme à l'ordinaire, suivi de son élève, et l'invita ensuite à l'accompagner dans le cabinet du directeur.
— Où avez-vous passé la nuit dernière ? s'écria le docteur en regardant fixement l'étudiant qui baissait les yeux. — M. le directeur, continua M. Richard, veuillez faire savoir dans les journaux du département qu'une place d'interne est vacante à l'hôpital. Monsieur Bernain, je vous chasse.
L'étudiant sollicita vainement le médecin de lui pardonner. M. Richard semblait inflexible : il ne pouvait plus avoir de confiance dans l'élève qu'il avait tant de fois cherché à relever. On le sentait dans sa parole brève; il ne discutait plus avec Claude, et sa physionomie, qui devint froide autant qu'irritée, démontra à l'étudiant qu'il avait entièrement perdu la confiance de son patron. Comme tous deux restaient sans parler et rendaient cette situation pénible, le docteur Richard sortit le premier du cabinet du directeur, laissant celuici régler les appointements de l'interne. Claude Bernain vif que la résolution du médecin semblait inflexible, et il essaya de se justifier auprès du directeur de l'hôpital ; mais l'administrateur ne pouvait rien contre la décision de M. Richard, et il engagea l'étudiant à voir plutôt la sœur Sainte-Marguerite, pour laquelle le docteur avait une vive sympathie.
La supérieure, excellente femme pleine d'indulgence, se repentait déjà d'avoir dénoncé la mauvaise conduite
de l'interne au docteur, puisque la suite de cette dénonciation amenait le renvoi de Claude. Elle fit une petite morale à l'étudiant, l'engagea doucement à mieux se conduire, et promit de parler pour lui le lendemain à M. Richard. 11 était difficile de résister à une créature si. bonne, qu'elle atténuait le mal même en le peignant. Pour la première fois de sa vie, la supérieure fit un mensonge en disant au docteur, quoiqu'elle fût certaine du contraire, que c'était la première fois que l'étudiant découchait ; elle montra tant de dévouement pour la cause de l'interne, que M. Richard se laissa attendrir et permit à Claude de continuer son service comme par le passé ; mais il l'avertit de ne plus compter sur son indulgence ni sur les recommandations de la supérieure, car à la première faute il prendrait pour interne un jeune étudiant qui suivait les consultations et qui paraissait montrer un grand zèle dans ses études.
Cependant les illusions du docteur Richard étaient envolées; les plans qu'il bâtissait pour l'avenir de Claude étaient écroulés. Désormais il regardait l'interne comme un élève qui pouvait le quitter le lendemain sans lui laisser aucun souvenir dans l'esprit. M. Richard n'avait pas d'enfant, son seul regret, car il se sentait plein d'amour paternel qui ne trouvait pas de pâture. Avoir un enfant, tel fut pendant vingt ans son rêve ; aussi, toutes les tendresses paternelles qui étaient accumulées en lui débordaient quand il avait à soigner un enfant malade. Les soins , l'attention , la persévérance qu'il apportait au lit des enfants, servirent plus à sa réputation qu'il ne s'en doutait. La médecine se sent plus d'une fois aux abois quand elle se trouve en présence d'un jeune enfant qui souffre, sans pouvoir indiquer le siège de son mal ; si la connaissance intérieure de l'homme est déjà mystérieuse à Fœil du médecin, quelles difficultés viennent s'ajouter dans le traitement d'un être qui
n'a pas atteint l'âge de raison, qui ne manifeste ses souffrances que par des cris ou des larmes ! Pénétré de sa mission, M. Richard abandonnait sa clientèle pour un enfant malade : un prince l'eût envoyé chercher qu'il eût d'abord visité l'enfant d'un pauvre qui ne payait pas sa visite. Il se disait : on trouvera toujours dans la ville un médecin pour guérir un homme, on n'en trouvera pas pour soulager un enfant. Et il allait à lui, sans crainte de perdre sa clientèle. 11 lui consacrait le double du temps qu'il accordait à un malade ordinaire, étudiant les sensations naïves de ces petits êtres, qu'il essayait d'analyser. Un docteur égoïste, aimant l'argent, eût regardé ces visites comme du temps perdu : l'égoïsme calcule mal, et ne se rend pas compte de l'enchaînement des choses, qui fait que le plus souvent une belle action trouve sa récompense. On eût pu croire que M. Richard ne s'enrichirait pas, alors qu'il lui arrivait souvent de passer une journée tout entière au chevet du lit des enfants de parents dans la misère. Les mères firent la réputation du docteur.
Il y avait aux environs de Rayeux une petite chapelle fort célèbre par son patron, saint Canitius, dont les ossements enfermés dans une châsse attiraient les paysans de dix lieues à la ronde. Saint Canitius jouissait du privilège de faire marcher les enfants tardifs, de leur redresser les membres, de les guérir de la variole, de la teigne et de beaucoup de maladies qui attendent l'enfant à sa croissance. La châsse de saint Canitius, supportée par des pieds assez hauts, était toute l'année dans la chapelle; moyennant une légère redevance, les paysans étaient admis à faire embrasser saint Canitius par l'enfant et à faire toucher au saint les parties maladives. Saint Canitius fut exposé à bien des cris, à bien des colères de ces pauvres êtres qui, ne comprenant pas la portée de l'acte qu'on leur faisait accomplir, ne se gênaient pas pour battre la
:\IONSIEUR DE BOÎSDIIYYER.
figure sculptée du saint. Ayant embrassé saint Canitius, une dernière cérémonie consistait à faire marcher les enfants sous la chasse, afin de les envelopper pour ainsi dire du parfum de sainteté qui s'exhalait des reliques. Ce que les enfants commettaient d'incongruités sous cette châsse est délicat à définir ; un sacristain était spécialement occupé à nettoyer avec un petit balai et une pelle le dessous de la châsse et à préserver le nez de saint Canitius d'odeurs malfaisantes.
Ce pèlerinage avait une immense réputation et la petite chapelle possédait un trésor considérable jusqu'à l'arrivée du docteur Richard à Bayeux. L'incrédulité moderne s'en mêla-t-elle? Toujours est-il qu'on envoya désormais plus d'enfants malades dans le cabinet du médecin que sous la châsse de saint Canitius. Ce fut ainsi que grandit vivement la réputation de M. Richard, qui, grâce aux mères de famille, recueillit le fruit de son dévouement. Qu'y a-t-il de plus reconnaissant qu'une femme à qui on a sauvé la vie de son enfant? De tous les cœurs des pauvres sortait un concert d'exclamations et de bénédictions qui s'attachèrent au nom du docteur et lui donnèrent une popularité décisive sur laquelle l'envie ne pouvait mordre.
Cependant il restait dans l'esprit de M. Richard le chagrin de ne pas avoir d'enfanf. Avec les soins qu'il apportait dans le traitement des enfants des pauvres, on pense quelle éducation il eût donnée à un fils; mais les années de mariage s'allongeaient anneau par anneau, et le docteur reconnaissait l'impossibilité d'avoir un héritier. Ce fut à cette époque que lui vint l'idée de pousser Claude Bernain dans la voie du travail, et de le diriger de telle sorte, qu'il eût au moins un successeur qu'il aurait regardé comme un fils. L'alliance avec Suzanne, avec la fille de son ami, lui faisait rêver une famille qu'il pourrait encore élever ; maintenant la conduite de l'étudiant,
MONSIEUR DE BOISDHYYER.
la maladie de Suzanne renversaient tous ses projets, et il était un matin dans son cabinet, prenant un modeste repas, seul, ne perdant pas un moment, lisant de l'œil, tou en mangeant un morceau, des livres nouveaux qu'il venait de recevoir, lorsque la servante l'avertit qu'une personne le demandait. S'étant levé de table, le docteur reconnut un jeune homme, employé de la sous-préfecture, qu'on appelait Jousselin. Le docteur avait soigné jadis la mère de l'employé, une pauvre femme qui vivait des appointements de son fils et d'une allocation de deux cents francs que le conseil général lui allouait chaque année comme veuve d'un ancien employé de la souspréfecture.
— Est-ce que madame Jousselin est malade ? demanda le docteur, qui attendit quelques secondes que l'employé s'expliquât sur le motif de sa visite.
A vingt-trois ans, ce jeune homme, étouffé par l'atmosphère des bureaux d'une sous-préfecture, était resté timide "comme un enfant. Charles Jousselin fut élevé par son pére avec une certaine dureté, et il conserva, même en avançant vers l'âge mûr, le joug de cette tyrannie dans toute sa personne, ce qui ne fit que redoubler sa timidité. La vie de famille avait contribué au moins autant que la vie de bureau à rétrécir le cercle de ses aspirations, et les médiocres appointements auxquels il semblait condamné ' jusqu'à la fin de ses jours, firent qu'il ne put fréquenter les jeunes gens qui dépensaient largement l'argent.
Tout jeune et sous le patronage de son pére, Jousselin fut habitué à rapporter intégralement ses appointements à la fin de chaque mois. Deux pièces de cent sous ne tintèrent jamais dans les goussets de l'employé, qui ignorait positivement le roulement de l'argent dans la société. Sa mère achetait le drap, le linge, prenait soin de son entretien, et si Charles Jousselin fût devenu malheureusement orphelin, jamais sauvage n'eût été plus embarrassé
dans une ville civilisée. C'était-ce qu'on appelle en province un homme rangé. Mieux que la Malva, l'horloge détraquée de la mairie, il disait l'heure exacte aux boutiquiers des rues par lesquelles il passait, car s'il était habitué à arriver à son bureau à la minute, il en sortait de même.
Cette suprême exactitude, ces mœurs si tranquilles avaient déteint nécessairement sur toute la personne de l'employé, qui, jeté dans un autre milieu, aurait pu passer pour un garçon de figure aimable ; mais la besogne de sous-préfecture n'ouvre pas l'imagination. Elle ne tue pas, mais elle momifie un homme à la longue, surtout si au sortir de cette atmosphère de dossiers d'une odeur particulière, l'esprit ne se frotte pas à des contacts plus vifs.
L'employé rougit, pâlit, en entendant la question du docteur et se laissa tomber sur une chaise plutôt qu'il ne s'y assit: en l'observant, M. Richard pensa qu'il s'agissait d'une affaire grave.
— Allons, dit-il, madame Jousselin n'est pas malade, tant mieux! — Non, monsieur Richard, elle n'est pas malade. — Mais qu'avez-vous, monsieur, vous ne semblez pas à votre aise? — Je n'ai rien, monsieur Richard, je suis monté chez vous en allant à mon bureau.
L'employé s'arrêta de nouveau. — Et tout le monde va bien à votre bureau ? — Vous êtes bien bon, monsieur Richard, sauf M. Giboreau qui a toujours la goutte. — Bah î il n'y a pas de mal ; c'est de sa faute, s'il a la goutte ; depuis dix ans, au lieu de rester dans son bureau, il devrait marcher, courir, respirer... Je le lui ai toujours dit; il n'a pas voulu m'écouter, par avarice... Est-ce que le vieux Giboreau ne devrait pas laisser sa place à de plus jeunes qui en ont besoin? Vous y gagneriez en appointements, monsieur Jousselin. — Je serais peut-être augmenté de deux cents francs. — Eh bien,
deux cents francs à vous, quatre cents à d'autres ne feraient de mal à personne... Quel ladre que ce Giboreau ! Si j'étais sous-préfet cinq minutes, je l'aurais bientôt mis à la retraite.
L'employé se taisait ; le docteur crut qu'il n'osait médire de son chef, et comme il avait mis le jeune homme à son aise, il attendit le motif de sa visite, mais Jousselin ne disait rien.
— Que vient-il faire chez moi? se demanda le docteur en interrogeant la figure tranquille du jeune homme ; il n'a pas la mine d'un homme qui attend une consultation. Pour faire comprendre à l'employé combien son temps était précieux, le docteur tira la montre de son gousset et regarda l'heure. — Je vous dérange peut-être, monsieur, dit Jousselin plus ému qu'en entrant, car il était dans la situation d'un patineur lancé par un furieux élan, qui sent la glace craquer sous ses pas sans pouvoir échapper à l'abîme. 11 n'y avait plus moyen de reculer pour l'employé. — Mon temps appartient à ceux qui en ont besoin réellement, dit M. Richard en appuyant sur ce dernier mot.
Il y eut un moment de silence ; aux diverses nuances qui passaient sur la figure de Jousselin on eût dit qu'il allait chercher ses paroles au fond d'un.puits.
— Monsieur Richard (il s'arrêta), ce que j'ai à vous dire est tellement grave... il m'en coûte tellement, vous le voyez bien, que je vous demande d'avance le plus profond secret... J'ai peur de vous formaliser... — Mais prenez donc courage, monsieur Jousselin ; ai-je donc l'air si farouche? Quant au secret, c'est notre état... Vous comprenez ce que je vois, ce que j'entends toute la journée dans les familles... Les malades doivent avoir autant de confiance en un honnête médecin qu'en leur confesseur... Vous êtes malade?
Quoiqu'il ne comprît pas la portée de cette question, remployé rougit.
MOi^SlEUR DE BOISDIIYVER.
— Non, monsieur Richard, seulement je souffre, dit-il en mettant sa main sur son cœur.
Le médecin regarda attentivement Jousselin sans comprendre d'abord le sens de ses paroles.
— Ah! dit-il. — J'aurais bien voulu savoir... Ma mère et moi, nous aurions désiré avoir des nouvelles de mademoiselle Le Pelletier. — Madame Jousselin s'intéresse aux dames Le Pelletier?
L'employé se troubla de nouveau.
— Nous ne sommes pas de la même condition, mais le terrible accident dont la ville a parlé... — Oui, un accident bien affreux... Cette pauvre enfant si heureuse la veille... Vous auriez dû, monsieur Jousselin, passer chez ces dames ; je n'ai pas vu la pauvre Suzanne depuis hier. — Eh bien? s'écria Jousselin. — Elle est toujours dans le même état ; mais pourquoi venez-vous ici ? — Je n'aurais pas osé aller sonner chez madame Le Pelletier et m'informer de la santé de sa fille. — Au contraire ; madame Le Pelletier eût été touchée de l'intérêt que lui porte madame Jousselin. — Je craignais de déranger sa mére, qui doit être si affectée de cette cruelle maladie ; et je savais l'amitié qui vous unit à la famille Le Pelletier, je vous ai vu si souvent sortir de la maison de ces dames. — Ah ! vous m'avez vu sortir ! — J'y passe deux fois par jour, en allant et en revenant de mon bureau. — Ce n'est pas cependant le plus court chemin pour aller à la sous-préfecture ; vous vous détournez de votre quartier...
Comme le jeune homme se troublait : — Vous faites un petit détour, il n'y a pas de mal, les employés ne sauraient trop marcher. Lhbien, monsieur Jousselin, je vous remercie, au nom de madame Le Pelletier, de la démarche que vous avez faite auprès de moi ; je vais tout à l'heure voir Suzanne en faisant mes visites en ville ; j'entrerai dire un mot à votre mère... — Oh! monsieur Richard,
MONSIEUR DE BOISDIIYYER.
je VOUS en prie, ne le faites pas. — Que vous prend-il? s'écria le docteur en fixant son regard sur les yeux de remployé... Vous venez de la part de madame Jousselin savoir des nouvelles de Suzanne ; j'irai lui en porter. — Pardonnez-moi, monsieur Richard, je vous ai trompé, s'écria Jousselin en se cachant la figure dans les mains. — J'oubliais, en effet, dit le docteur en souriant, que vous m'aviez prévenu d'une sorte de mystère... Voyons, jeune homme (il lui prit les mains) ; votre pouls augmente ; il n'y a pas de quoi être bien honteux.
Les yeux de l'employé étaient humides ; au son de sa voix, le médecin comprit les larmes qui montaient dans le gosier.
— Remettez-vous, monsieur Jousselin; quoi de plus simple? — Oh! non, monsieur Richard, je vous ai dit des choses que je n'osais m'avouer à moi-même. Je n'avais qu'un bonheur dans la vie, c'était, en passant dans la rue de ces dames, de jeter un coup d'œil sur leurs fenêtres et d'apercevoir, à travers les rideaux, mademoiselle Suzanne ; cela me suffisait, j'étais heureux, et la journée était une fête pour moi... Quand, le matin, je ne voyais pas mademoiselle Suzanne sur sa chaise, comme d'habitude, je souffrais, j'étais triste, le travail me semblait pénible... C'étaient trois heures bien dures à passer... De neuf heures à midi, quel supplice ! Mais comme j'oubliais mon chagrin si je pouvais seulement apercevoir son ombre en revenant de déjeuner ! C'était peut-être plus doux que d'habitude ; ainsi, j'avais des provisions de bonheur pour me délasser à mon bureau, car toujours l'image de mademoiselle Suzanne était présente à mes yeux. Il y a deux ans que j'ai de pareilles fêtes deux fois par jour. — Deux ans ! s'écria M. Richard. Ces dames ont dû vous remarquer. — Je ne crois pas, je faisais tout mon possible pour baisser mes paupières quand je passais devant les fenêtres, afin que la direction de mes
yeux ne me trahît pas. — A quoi cela vous menait-il ? — J'étais heureux. — Vous n'avez pas cherché à vous introduire auprès de ces dames? — Non, monsieur, il me suffisait de la voir. — Ah ! jeune homme ! s'écria le docteur, jeune homme! — Vous comprenez, monsieur Richard, quelles peines j'ai éprouvées depuis la maladie de mademoiselle Le Pelletier : on dirait que je suis privé de soleil, de lumière. Le travail me répugne, mon bureau est lugubre; mais je me sens plus triste au fond que mon bureau. Je ne sais à qui parler d'elle, et je voudrais en parler toute la journée... Est-elle bien malade? — Oui, dit le docteur. Il fit une pause, et d'un son de voix douloureux : Elle sera défigurée toute sa vie ! — Vraiment, monsieur? s'écria l'employé d'un ton de compassion. — Une si belle fille défigurée ! s'écria M. Richard d'un ton soucieux.
En entendant ces paroles, la figure de Jousselin changea tout à coup d'expression : la sérénité revint sur ses traits, ses yeux brillèrent.
— On dirait que vous êtes content? s'écria le médecin. — Eh bien, monsieur Richard, c'est mal ce que je pense, oui, je suis presque content... si elle en réchappe. — Elle n'est pas en danger. — Oh ! merci, monsieur Richard, s'écria l'employé en se jetant sur les mains du médecin et en les serrant. Mademoiselle Suzanne était trop belle... ~ Trop belle?... — Oui, trop belle pour moi... Elle n'aurait jamais levé les yeux sur moi que pour me montrer du dédain ; maintenant que sa figure est ravagée, je l'aime encore davantage, plus qu'avant, si c'est possible... Oh ! oui, je l'aime ! — Mais sa mère, monsieur Jousselin, croyez-vous qu'elle ne souffrira pas de cet accident qui laissera des traces pénibles?... Ellemême peut être au désespoir quand elle se verra dans une glace... C'est de l'égoïsme que votre amour. — Je ne sais, je ne raisonne pas mon sentiment ; je l'aime du plus profond de mon cœur, et si ce que j'éprouve pouvait
SiOxNSIEUR DE BOISDHYVER.
consoler mademoiselle Suzanne de la perte de sa beauté, vous me le direz, monsieur Richard, je vous en prie ; vous me conseillerez s'il est prudent que je parle... Maintenant, il me semble que je ne craindrai plus de ni'adresser à elle... Il n'y a plus autant de différence entre nous...
Pour la première fois de sa vie, l'employé avait dépassé l'heure à laquelle il se rendait à son bureau ; il obtint du docteur la permission de revenir demander des nouvelles de Suzanne, et il s'en retourna le cœur soulagé de l'avoir déversé dans le sein d'un homme estimable.
DÉCEPTIONS d'un SOUFFLEUR d'oRGUE
Voilà un des rares hommes qui aiment tout à fait, pensa le docteur en réfléchissant à la confidence de Jousselin. M. Hichard avait éprouvé le jeune homme en lui montrant Suzanne défigurée pour la vie, et, contre son attente, au lieu de retrouver un amant refroidi, hésitant, cherchant mille raisons pour retirer ses avances, le docteur ne revenait pas de sa surprise et admirait cet homme qui s'enthousiasmait devant un visage couturé par les brûlures. C'est là le véritable amour, se disait M. Richard.
Cette idée lui fit oublier la conduite de son élève qui avait renversé tous ses plans ; malheureusement l'employé était loin du mari idéal que désirait madame Le Pelletier. Jousselin n'avait pas les qualités qui pouvaient s'assortir à celles de Suzanne : placé dans une autre condition, peut-être le jeune homme eût-il senti son
MONSIEUR DE liOlSDHYYER.
intelligence se développer, se repasser pour ainsi dire à la meule, dont le frottement est nécessaire à certaines natures ; mais le jeune homme, par son éducation, par son emploi, avait eu tous ses angles enlevés l'un après l'autre. On eût dit que son caractère avait subi l'opération du tour. Tout était rond en lui, il n'était plus homme : doux, timide, craintif à l'âge de vingt-trois ans, Jousselin ne pouvait offrir en ménage cet appui, cette force, cette volonté que toute femme respecte. Il entrait dans l'esprit du docteur certains croisements de caractères pour qu'une union fût heureuse ; la physionomie lui avait prouvé plus d'une fois le pourquoi des mariages malheureux. Sans s'attacher trop fortement à des principes absolus et sans les pousser jusqu'à des conclusions excentriques, le médecin trouvait Suzanne trop bonne et trop blonde pour un amoureux si bon et si blond ; cependant, touché par la passion de l'employé, M. Richard se promit d'en parler à madame Le Pelletier quand le temps en serait venu.
Le docteur avait peint Suzanne beaucoup plus mal qu'elle ne l'était : les premiers symptômes de l'accident passés, l'esprit de mademoiselle Le Pelletier retrouva son calme, et la joie reparut dans la maison, plus vive encore que le chagrin qui l'avait précédée. Cyprien venait tous les matins, de la part de M. de Boisdhyver, prendre des nouvelles de Suzanne, et pendant les huit premiers jours, madame Le Pelletier le reçut dans le petit salon du rezde-chaussée ; mais, un matin, la figure épanouie, elle prit Cyprien par la main et le conduisit dans la chambre où reposait sa fille. Depuis la veille au soir, Suzanne était revenue à elle ; elle parlait, reconnaissait sa mère, se faisait raconter ce qu'elle était devenue pendant que son esprit l'avait entraînée dans le pays des rêves maladifs.
Le cœur de Cyprien bondissait comme un jeune che-
MONSIEUR DE BOISDHYYER.
vreaii en montant l'escalier ; il battait avec une telle force, que le jeune homme fut obligé de s'arrêter sur le palier avant d'entrer; c'était comme le battant d'une cloche qui sonne sur l'airain une joyeuse fête de l'Église.
— Suzanne, s'écria madame Le Pelletier, devine qui vient savoir de tes nouvelles ?
La jeune fille avait encore la figure enveloppée de compresses ; elle se souleva légèrement dans le lit, car en ce moment elle était tournée vers la muraille ; on eût dit qu'elle cherchait à reconnaître la personne à travers le masque de linge qui lui cachait les yeux.
— Asseyez-vous près du lit, monsieur, je vous prie, dit madame Le Pelletier, vous pouvez causer avec Suzanne ; elle ne demande pas mieux et vous lui ferez grand plaisir. Eh bien, tu ne devines pas, ma pauvre Suzanne ?
Alors la malade sortit du lit son beau bras blanc, qui était nu presque jusqu'à la naissance de l'épaule, et elle tendit la main dans l'espace.
— Donnez-lui votre main ? dit madame Le Pelletier d'un accent suppliant à Cyprien.
Le jeune prêtre y mettait tant d'hésitation, que la veuve crut que son émotion venait d'être reçu dans la chambre d'une jeune fille. Cyprien avança lentement la main et il n'y avait plus qu'un petit espace qui séparait les deux mains, lorsque Suzanne s'empara de celle de Cyprien comme si elle Tavait devinée par la chaleur qui s'en échappait. 11 se passa un mouvement semblable à celui d'une aiguille attirée par la rapidité de l'éclair par un morceau d'aimant.
La sonnette de la maison retentit et vint en aide à Cyprien, car son trouble eût été remarqué par madame Le Pelletier. Aussitôt après le contact de la main de Suzanne, la vie s'arrêta subitement dans tout le corps du jeune homme, il devint pâle et se renversa sur sa chaise^
MONSIEUR DE BOISDHYYER.
presque privé de mouvement. Le même phénomène s'opérait chez Suzanne, qui éprouva une sensation de doux évanouissement qui ne ressemblait en rien à ses précédents malaises. Elle se sentait s'en aller délicieusement, dit-elle plus tard. Pour Cyprien, aussi ému que Suzanne, mais moins faible, il revint à lui le premier et retrouva sa main dans celle de la jeune fille. A la moiteur singulière de la peau, à son état particulier d'abattement, il comprit que Suzanne devait être évanouie ; mais la vie reprit ses droits chez la jeune fille avec la promptitude qu'elle avait mise à s'enfuir.
— Souffrez-vous, mademoiselle? — Non ! dit-elle, je me sens heureuse ; jamais je ne me suis trouvée si bien...
Madame Le Pelletier revint sur ces entrefaites.
— Eh bien, Suzanne, as-tu deviné? — Oui, maman, s'écria la jeune fille, qui ne cherchait pas à cacher ses sensations. — C'est singulier, monsieur, dit madame Le Pelletier, comme son toucher a acquis une finesse particulière... Hier soir, dans le premier moment, elle a reconnu M. Richard, ce matin sa femme, et sans les entendre parler... Aujourd'hui, c'est vous, et cependant elle ne vous connaît pas comme le docteur. Dis-moi, Suzanne, ce qui t'a porté à croire que M. Cyprien était près de toi ? — Je ne sais, maman, dit Suzanne qui tarda à répondre ; mais je vous avais entendu dire que Monseigneur envoyait si souvent savoir de mes nouvelles, que j'ai presque deviné. — As-tu remercié M. Cyprien du courage qu'il a montré en te sauvant la vie ; car il t'a sauvée, ma pauvre enfant. — Oh ! je ne l'oublierai jamais, dit Suzanne ; non, quoiqu'il puisse arriver, jamais je ne l'oublierai... — Quelle présence d'esprit il vous a fallu, monsieur! dit la veuve... Pour moi, je ne sais ce que j'aurais fait en voyant ma Suzanne enveloppée de flammes... — Tout autre, dit Cyprien, ne se fût-il pas empressé... — Non, monsieur, c'est la Providence qui vous
avait placé auprès de ma fille pour la sauver... p]lie ne sera peut-être pas défigurée. Ce bon M. Richard a enlevé hier soir tous les linges. J'étais plus, émue, s'il est possible, que quand j'ai appris l'accident ; je n'ai pu rester jusqu'au bout. A chaque linge qu'on enlevait, il me semblait qu'on arrachait une partie de moi-même ; je suis descendue... Madame Richard devait me prévenir après que son mari aurait constaté l'état de la plaie... Elle s'est montrée aussi bien dévouée. C'est là, monsieur, qu'on reconnaît les personnes qui vous portent une réelle affection. A sa façon de marcher et de sortir de la chambre sur le palier (car j'entendais ses pas qui résonnaient sur le plafond), je compris que ma fille guérirait avant même qu'elle n'eût crié : Suzanne est sauvée !... Madame Richard avait sauté plutôt que descendu l'escalier ; elle tomba dans mes bras en pleurant de joie. J'accours : déjà la figure de mon enfant était recouverte ; mais elle était sauvée. Et c'est vous, monsieur, qui nous l'avez conservée. Je vous aime autant que votre mère... — Je n'ai plus de mère, dit Cyprien, et je n'ai jamais connu ces tendresses qu'en vous entendant parler. — Vous avez beaucoup perdu, monsieur. — Oui, dit Suzanne, car il m'a semblé que je revenais à la vie seulement pour ma mère. — Ma pauvre fille ! Son premier mot a été pour moi ; il m'a fait palpiter le cœur comme quand elle a jeté ses premiers cris en venant au monde... Ce sont de bien grandes félicités, d'autant plus grandes qu'on craint de les perdre à chaque instant. Maintenant mon affection pour Suzanne a doublé ; je crois que je deviendrais folle s'il me fallait la perdre. Cet accident m'a démontré la force de mon attachement. — Mademoiselle est guérie tout à fait, dit Cyprien un peu tristement, et Monseigneur va partager votre joie, madame. — Vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas? dit la veuve. — Je craindrais de vous déranger, madame. — Le sauveur de Suzanne, nous dé-
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ranger !... Oh ! monsieur, nous croyez-vous ingrates l'une et l'autre ? D'ailleurs, vous aurez des nouvelles à nous donner des Garnier, car je n'y suis pas allée depuis longtemps. Peut-être l'état de Suzanne me tiendra-t-il encore quelques jours à la maison. Ces pauvres malheureux ne doivent pas pâtir de l'accident de ma fille... Il est donc convenu, monsieur, que vous leur porterez de nos nouvelles, et que vous nous tiendrez au courant de leurs besoins.
Ainsi, sans s'en douter, madame Le Pelletier attisait la . passion de Cyprien qui, lui aussi, comprit par l'accident arrivé à Suzanne, combien le souvenir de la jeune fille était ancré profondément en lui ; il sortit de la maison emportant des trésors de mots qu'il se redisait à chaque instant comme s'il eût craint de les perdre. Le cri de Suzanne : Je me sens heureuse ! n'était-il pas un aveu ? Et ce frôlement de main qui les avait anéantis tous deux momentanément? A cette heure, Cyprien n'enviait plus la liberté des oiseaux fendant l'air, car il se sentait plus heureux que le rossignol roucoulant au lever du jour, caché dans un arbre. Les pensées qui s'agitaient au dedans de lui étaient des gazouillements d'amour, aussi purs que l'eau frissonnant sur les cailloux polis. 11 entendait en lui, courant autour du nom de Suzanne, des mélodies délicieuses, toutes plus délicatement harmonieuses les unes que les autres. Des portraits se succédaient dans son cerveau et lui montraient la figure de Suzanne sous tous les aspects sur des fonds d'un bleu séraphique.
L'automne commençait à venir. En passant sur la promenade des Ormes, Cyprien prenait plaisir à bercer ses pensées au bruit des feuilles sèches qu'il froissait sous ses pieds. Le vert se mêlait au rouge du feuillage, et une petite brume grise faisait de la promenade une solitude. Cyprien était heureux d'être seul et de promener ses
pensées sans être rencontré. Au moins l'épanouissement pouvait se montrer sur sa figure. C'est dans ces courts instants de la vie que gît le bonheur ; malheureux sont ceux qui se consument en ambitions, en voyages lointains, en avarice, en affaires, quand l'amour est à la porte et tient prêt son char attelé de chevaux ardents qui vous emportent dans les régions inconnues où sont bâtis des palais féeriques ! Cyprien se laissait emporter par ce char et ne raisonnait plus ; unmoment la figure grise et chauve de la Raison lui était apparue avec son chef branlant, la main appuyée sur une vieille canne, mais il l'avait chassée au plus vite. Qu'étaient-ce que la raison et son froid langage devant le : Je me sens heureuse, de Suzanne? Un bruit de poulie rouillée voulant lutter avec l'harmonie d'une cloche de cristal.
En proie à ces pensées, Cyprien en fut tiré par le heurt d'un corps qui faillit le renverser.
— Ah ! monsieur Cyprien, je vous demande bien pardon, s'écria un petit homme vêtu d'une grande houppelande marron, qui resta effaré de la rencontre. Il fait tellement débrouillard que je ne vous voyais pas, et je suis si pressé que j'avais pris mes jambes à mon cou... L'organiste de la cathédrale, ah ! le pauvre homme ! — Qu'y a-t-il! demanda Cyprien. — 11 ne touchera plus les orgues, le brave homme. — Quoi! — 11 est mort ce matin... Je vais prévenir le médecin. — 11 est mort! s'écria Cyprien. — Oui, monsieur, de mort subite, à ]a messe, tout comme s'il avait été gelé... Vous allez voir si ce n'est pas un événement. Tout à coup il ne répond plus aux chantres, il s'arrête au milieu de sa réplique; moi, je soufflais toujours, sans faire attention au chant. Une fois que je souffle, je ne m'inquiète plus du reste... Cependant; comme je donne mon coup d'œil sur ce qui se passe dans le chœur, je vois les chantres interloqués... Je continue à souffler... Bernique..* L'organiste ne répond
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toujours pas... A la fin on me fait des signes du chœur, je me dis : Voilà encore la machine détraquée; il y a comme un sort sur l'église, rien ne va, ni Fhorloge ni les carillons ; je quitte mon poste pour aller avertir l'organiste... Monsieur, il était roide mort, les doigts étendus sur le clavier. Vous pensez si j'ai eu peur!... J'ai descendu quatre à quatre le petit escalier, pour demander du secours à la sacristie, mais tout était fini, et il n'y avait plus qu'à constater sa mort. — Pauvre homme! dit Cyprien. — Oui, monsieur Cyprien, ça m'a fait penser à vous ; qui est-ce qui vous accompagnera maintenant les jours de grand'messe, quand vous chanterez à l'orgue? — On fera venir un autre organiste, dit Cyprien. — Ahl monsieur, c'est une grande perte pour la cathédrale... et pour moi donc ! Qui sait si le nouvel organiste voudra de moi pour souffleur 1 — Pourquoi vous remplacerait-on, M. Bonnard? — On ne sait, ces musiciens sont quelquefois si singuliers ; peut-être me trouveront-ils des défauts? Ahl je ne m'en consolerais jamais s'il fallait quitter les orgues. — Ne craignez rien, monsieur Bonnard, lui dit Cyprien, je vous recommanderai au nouvel organiste.
M. Bonnard était une des figures qu'on ne saurait détacher de la cathédrale de Bayeux, car il en faisait partie comme les sculptures du portail. L'étranger qui s'arrête devant les colossales cariatides de chêne sculpté qui supportent sur leurs épaules les tuyaux du grand orgue du fond de la nef, rencontre toujours dans le même rayon la figure du père Bonnard dans sa houppelande marron à boutons d'acier, accoudé sur la balustrade, semblant étudier les hardiesses de l'architecture du chœur. En effet, depuis vingt ans, M. Bonnard n'avait qu'une pensée, la cathédrale, dont il voulait perpétuer le souvenir par un monument durable. M. Bonnard rêvait de reproduire l'église tout entière dans son intérieur et extérieur,
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par des cartes à jouer, et il consacrait en moyenne la moitié de la journée à découper dans des piques et des carreaux, des trèfles et des cœurs, les plus petits détails delà cathédrale gothique. Son but était de montrer l'intérieur du monument par les fenêtres de l'extérieur ; la durée de son travail, qui datait de vingt ans déjà, annonçait quelle patience de bénédictin le petit rentier apportait à son œuvre. Aussi tenait-il essentiellement à son emploi de souffleur d'orgues, quoiqu'il l'accomplit par pur dévouement. Planant sur l'église, il pouvait à tout moment l'observer et meubler son cerveau de détails indispensables, car il ne dessinait jamais, ainsi que beaucoup d'hommes se livrant à certains arts de patience; seul son œil se pénétrait des motifs qu'il devait découper en rentrant dans les cartes à jouer.
La vie de ce petit bourgeois en houppelande marron se passait exclusivement dans la pratique des arts : il aimait le chant par-dessus tout et répondait aux chantres du haut des orgues, d'une voix si singulièrement timbrée, qu'elle se répandait dans toute l'église. C'était une sorte d'accent nasal semblable à ces jeux de trompette qu'exécutent certains bourgeois en se mouchant. Seul dans l'église le chant de M. Bonnard eût pu être interdit comme prêtant à la dérision; mais il était trop de la famille des réponses des dévotes, et il servait de basse nasillarde aux chevrotements des vieilles filles de la nef.
Le goût musical était venu assez tard à M. Bonnard qui sentit un jour pointer en lui l'ambition d'être organiste de la cathédrale ; ayant regardé avec attention les évolutions des jambes du toucheur d'orgues, il s'imagina que là était la plus grande difficulté du métier. A partir de ce moment, les voisins de M. Bonnard furent victimes de bruits musicaux singuliers provenant d'une ancienne épinette éraillée que l'homme à la redingote marron avait trouvée dans l'arrière-boutique d'une vieille marchande
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de tabac de Bayeux. On pouvait dire justement que Tépinette était usée jusqu'à la corde, car il en manquait plus de la bonne moitié, et celles qui restaient étaient incapables, la rouille et le vert-de-gris les rongeant, de tenir pendant cinq minutes un accord raisonnable. La caisse était mangée aux vers et plus profondément picotée qu'un enfant marqué de la petite vérole : les pieds de cette épinette zigzaguaient comme ceux d'un homme ivre; le système des pédales y manquait absolument.
C'était surtout ce qui préoccupait M. Bonnard, jaloux du mouvement des jambes de l'organiste, et se disant peut-être à part lui que la goutte n'oserait jamais se loger dans des membres si remuants. Avec l'instinct qui avait décidé de sa vocation de découpeur de cartes à jouer, il devint luthier et imagina de compléter l'épinette par un appareil de pédales qui devaient en faire un orgue sans tuyaux ; mais il n'obtint que l'apparence desdites pédales et nullement le service. Deux morceaux de bois furent suspendus à la caisse par des fils de fer, qui auraient plutôt servi à repasser des couteaux qu'à donner du son à l'instrument, car leur emploi ressemblait prodigieusement à celui de la manivelle de bois qui sert à mettre en action la meule d'un rémouleur. Néanmoins le but de M. Bonnard était atteint ; jamais il ne fut plus heureux que le jour où il put promener ses doigts sur les touches jaunies du vieux clavecin, en même temps qu'il mettait en branle ses jambes, appuyant sans mesure ses pieds indistinctement sur l'une et l'autre des deux pédales.
Un lapin battant du tambour apporte plus de raison dans cette fonction que M. Bonnard n'en mit à toucher de l'épinette. Déjà il eût fallu un bien ingénieux instrumentiste pour tirer quelque mélodie raisonnable des quelques cordes rouillées qui restaient dans la machine; mais M. Bonnard ne s'inquiétait nullement de l'harmonie.
Pourvu qu'un son retentît sous ses doigts pendant qu'il chantait les psaumes de l'Église, il ne cherchait pas s'il en résultait une assonance ou une discordance. Son but était atteint, il se croyait un accompagnateur de mérite ; cependant, comme les voisins se plaignaient des concerts spirituels que M. Bonnard pratiquait plus particulièrement le soir, se livrant, comme un grand artiste, à des inspirations protégées par le silence, le doute finit par entrer dans un petit coin de l'esprit du rentier. Aussi bien on l'avait bafoué plusieurs fois dans la rue ; les galopins du quartier, qui n'avaient pas besoin d'être excités par leurs parents, crièrent plus d'une fois au charivari sous les fenêtres de M. Bonnard. Il se dit que peutêtre ses progrès n'étaient pas à la hauteur de sa bonne volonté. S'il continua d'étudier en apportant plus de sobriété dans sa façon d'attaquer les touches, il eut soin désormais de tenir ses fenêtres fermées, de les protéger par un volet de bois à l'intérieur, et de recouvrir ce volet par de grands rideaux de calicot. C'était pour empêcher que dorénavant les sons de l'épinette fussent entendus de ses voisins; mais la mort subite de l'organiste frappa M. Bonnard de stupeur, car, malgré son orgueil, il ne se sentait pas encore de force à aborder le colossal instrument de la cathédrale et à faire mugir ses voix retentissantes.
Une idée le tenait violemment, qui consistait à étudier l'orgue de l'église hors de l'heure des offices ; mais le bruit s'en répandrait sur la place, attirerait les curieux, dévoilerait ses études, et le bonhomme avait un extrême attachement pour sa place de souffleur qu'il craignait de compromettre. Si M. Bonnard perdait sa position aux orgues, où trouverait-il un endroit aussi favorable pour étudier l'église dans tous ses détails? Même dans sa position de souffleur, son amour-propre trouvait son contentement quand, descendant le petit escalier qui mène à la
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nef, il était regardé avec ébahissement par les gens du commun, les paysans, qui se tiennent respectueusement sous les orgues, et qui le prenaient, avec sa houppelande marron et ses boutons d'acier, pour celui qui déchaînait si éloquemment les grosses voix mugissantes de la tempête et qui leur faisait succéder tout à coup les accents champêtres du berger préludant sur ses pipeaux après l'orage. Pour les esprits simples, celui qui peut entrer familièrement dans un endroit interdit au public est déjà un personnage considérable. M. Bonnard, sortant le premier du petit couloir noir qui mène aux orgues, offrait la même curiosité que le figurant pénétrant le soir dans les bouges humides et huileux d'un théâtre : il passait pour l'organiste de même que le figurant passe pour le premier rôle.
Mais les rêves du petit rentier se dissipèrent comme par un coup de vent. Deux jours après la mort de l'organiste, il reçut l'avis d'aller aux orgues vers une heure de l'après-midi ; à sa grande surprise, il y trouva Cyprien qui l'attendait.
— Monsieur Bonnard, veuillez, je vous prie, mettre en mouvement la machine.
M. Bonnard n'en revenait pas.
— Vous, monsieur Cyprien, est-ce que vous remplacez l'organiste? — Peut être, pour quelque temps du moins...
Cyprien avait reçu une éducation musicale moyenne, étant tombé entre les mains d'un vieux professeur du séminaire qui lui avait appris à plaquer quelques accords sur un petit orgue de chapelle ; mais il avait un sentiment profond que l'étude ne donne pas et qui était resté enfoui jusqu'au jour de la maladie de Suzanne. N'était-ce pas pour avoir dirigé le chant des enfants de chœur qu'il s'était trouvé à portée d'éteindre la flamme qui enveloppait Suzanne, car sans cette prérogative de maître des cérémonies que lui avait valu sa jolie voix, il eût été con-
fondu avec les autres prêtres derrière le dais de Févêque. La musique lui parut d'essence divine, et dès lors il adressa des vœux à sainte Cécile, patronne des musiciens, qui l'avait fait trouver providentiellement auprès de Suzanne et qui lui avait donné les moyens de la secourir. Désormais le profane et le sacré se mêlèrent dans son esprit et apportèrent à sa passion naissante ce charme particulier qui tient à toute chose défendue.
Pans une chapelle des bas-côtés de gauche de la cathédrale est un tableau de sainte Cécile, imitation bien connue de la composition du Dominiquin. Sainte Cécile, jouant de la basse, lève ses yeux enivrés d'harmonie vers le ciel; autour d'elle sont de petits anges qui tiennent un cahier de musique ouvert. Il n'était pas besoin de l'état où se trouvait Cyprien pour interpréter la peinture du Dominiquin dans le sens de ses impressions du moment. La sainte Cécile est plus mondaine que divine, son regard est baigné de volupté terrestre, les anges qui l'entourent semblent plutôt de mythologiques amours. L'artiste italien, sans doute, frappé à la vue d'une cantatrice de son époque, l'a peinte cherchant des mélodies sous la voûte bleue toujours tranquille du climat bolonais; mais il n'a réussi qu'à rendre une femme. C'est ce qui explique comment des contemplations assidues devant cette toile évoquaient toujours chez Cyprien le souvenir de Suzanne ; loin qu'il revînt aux idées sacrées, les idées profanes s'emparaient de lui chaque fois qu'il regardait la joueuse de basse du peintre. Ce fut à la suite d'une station devant ce tableau qu'il se rappela avoir vu un petit piano dans la chambre de Suzanne. La mort inopinée de l'organiste survint et donna de la force à ces enchaînements de choses qui troublent les esprits les plus positifs, quand s'inquiétant, plongeant au dedans d'eux-mêmes, scrutant la rapidité des événements, ils vont de la cause aux effets. Ce fut sans s'expliquer nettement son but que Cyprien résolut
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d'apprendre à toucher de l'orgue assez passablement pour retarder autant que possible la nomination d'un nouvel organiste. Ainsi M. Bonnard vit tomber ses illusions, sans se douter que deux mois auparavant une simple rencontre entre un jeune homme et une jeune fille dans la mansarde de pauvres gens, avait pu peser d'un tel poids sur son avenir. Si les historiens ne regardaient pas au loin avec d'énormes télescopes, ils arriveraient certainement à mieux faire connaître les destins des empires et des nations en étudiant la vie privée des hommes à l'aide du microscope.