‹ Monsieur de BoisdhyverChapitre 17 sur 30 · FÉLICITÉS MUSICALES · texte numérisé non relu

FÉLICITÉS MUSICALES

Suzanne se rétablissait à vue d'œil, etCyprien suivait avec anxiété les progrés de sa santé, car le moment allait venir où, sauf de rares exceptions, il ne pourrait plus rendre d'aussi fréquentes visites aux dames Le Pelletier, malgré toute l'amitié reconnaissante que lui portait la veuve. Des traces de l'accident arrivé à Suzanne, il n'était resté qu'une brûlure supportée presque exclusivement par le haut de l'oreille gauche; cette brûlure amena dans la physionomie de la jeune fille un notable changement qui ne la rendit que plus intéressante. Une partie de ses beaux cheveux blonds avait flambé ; pour dissimuler cette perte, Suzanne reporta la masse de ses cheveux vers le côté gauche, en tirant une raie de côté vers la droite. Cette modification dans ses habitudes de coiffure donna à sa figure un attrait particulier, une sorte

de parenté avec les jeunes gens ; une telle coiffure résolue, qu'on admire dans les portraits des dames espagnoles du dix-septième siècle, faisait ressortir encore davantage la pudeur de la jeune fille, quand, se regardant dans une glace, elle rougissait de la coquetterie qui paraissait malgré elle sur son visage.

Madame Le Pelletier, qui devinait ses secrets sentiments, embrassait sa fille, en l'assurant qu'elle était plus jolie maintenant qu'avant l'événement. Il n'entrait pas dans son esprit de flatter son enfant, de gonfler son amour-propre et de Tenorgueillir ; au contraire elle s'était appliquée de tout temps à lui montrer la fragilité de sa beauté, et c'étaient les sentiments qu'elle s'efforçait de développer chez Suzanne avec la persuasion qu'ils paraissent sur la physionomie et que chaque femme qui les porte en elle est toujours une femme intéressante; mais l'accident de la Fête-Dieu avait tellement troublé les nuits de madame Le Pelletier, elle s'était si souvent réveillée avec l'image à son chevet d'un visage couturé par les brûlures, que la beauté de Suzanne lui sembla merveilleuse lorsqu'elle sortit de dessous les linges qui la couvraient. Dans le principe une certaine inflammation s'était portée à la figure de la jeune fille, par suite de la terreur qu'elle avait éprouvée, et le docteur Richard, quoiqu'il fût à peu près certain que le feu n'avait atteint aucune partie notable, jugea prudent d'y appliquer quelques émollients, afin de prévenir une effervescence du sang.

— Suzanne ne pourra pas rester ainsi toujours avec cette coiffure, dit le docteur. — N'est-ce pas, monsieur Richard? dit la jeune fille ; je suis toute gênée avec cette raie sur le côté. — Tu Vy feras, mon enfant, dit la mère* — Non, maman, je ne veux pas sortir ainsi ; tout le monde me regarderait. — On sait dans la ville que tu ne veux pas inventer de mode; — N'importe, mère, je n'ose

MONSIEUR DE BOISDIIYVEU. 267

plus regarder personne en face, je me sens honteuse. — Il y a un moyen, dit le docteur, et je suis heureux que Suzanne soit embarrassée de sa coiffure, car je n'osais le proposer. — Lequel? dit madame Le Pelletier ; vous m'effrayez, docteur. — Dites, monsieur Richard ! s'écria Suzanne. — Madame Le Pelletier, tenez-vous à ce que la partie de la chevelure qui a été brûlée repousse? — Si j'y tiens ! Peut-on me faire une pareille question? — Et vous, Suzanne? — Je voudrais tous mes cheveux comme avant.

— Eh bien, si vous continuez à couvrir la partie brûlée en ramenant une masse de cheveux de ce côté, je ne crois pas qu'ils repoussent jamais.... Il faut à la peau l'action de l'air.

Tout en écoutant le docteur, Suzanne avait ôté son peigne, et elle laissait ses cheveux reprendre le sentier dans lequel ils étaient poussés.

— Vous avez vu des champs de blé courbés par les orages, continua le docteur ; quelquefois ils forment comme un cercle, s'affaissent et donnent la mort à une certaine quantité d'épis, qui, privés de l'action du soleil, embrassent la terre humide et ne tardent pas à devenir du fumier; il en est à peu près de même de la chevelure, si importante et si fragile chez les femmes. Vous devez, ma chère Suzanne, laisser votre brûlure à l'air, afin que le tissu capillaire retrouve la force qu'il a perdue.— Ce sera bien laid, dit madame Le Pelletier. Comment, docteur, vous voulez que Suzanne ait une partie de la tête nue et l'autre plantée de cheveux ? — Vous allez me comprendre, madame ; je ne demande qu'un peu de courage à Suzanne.

— Je ferai tout ce que vous désirerez, monsieur Richard.

— Il s'agit tout simplement de raser la tête de Suzanne.

— Oh ! s'écria la veuve, — Je suis certain que Suzanne n en sera pas moins charmante; vous lui arrangerez un petit bonnet de telle sorte qu'on n'y verra rien... Est-ce que nos sœurs d'hôpital, quand elles sont jolies, n'ont

pas une physionomie agréable avec ces bonnets qui leur cachent entièrement le haut de la tête? — Oui, dit Suzanne en souriant, j'aurai l'air d'une sœur de la Providence... Je ne demande pas mieux que d'être rasée. — Comment, mon cher docteur, il n'y a pas moyen d'échapper à cette opération ? — Non, madame ; si vous ne le faisiez aujourd'hui, vous vous en repentiriez plus tard ; il vaut mieux faire tout de suite un sacrifice nécessaire. — Ça ne me fait pas de peine, maman, dit Suzanne en embrassant la veuve attristée par cette idée. — Dans la maison, continua le docteur, vous veillerez, madame Le Pelletier, à ce que Suzanne sorte à l'air, le plus souvent possible, nu-tête ; au jardin, personne ne la verra. — Qui est-ce qui me fera cette opération? demanda Suzanne. — Moi-même, mon enfant, si vous le voulez, car je crains qu'en attendant vous ne changiez d'avis. — Quand ? dit Suzanne. — Tout de suite, si vous y consentez ; j'ai ma trousse sur moi, je vais devenir votre coiffeur. Suzanne sautait et battait des mains. — Tu vas voir, petite mère, comme je serai drôle.

Immédiatement Suzanne s'était assise sur une chaise devant la glace. — Monsieur Richard, dit madame Le Pelletier, laissez-moi commencer ; je vais couper avec des ciseaux les longues mèches, car je veux les garder.

Suzanne avait les épaules couvertes d'un linge blanc. Tout en soupirant, la veuve prit des ciseaux ; avant de s'en servir, elle passa encore une fois le peigne dans ces beaux cheveux blonds sur lesquels la lumière se jouait, et qui étaient doux et plus fins au toucher que la soie la plus fine. Suzanne souriait en envoyant dans la glace des regards malicieux à sa mère attristée. Madame Le Pelletier ne put faire jouer ses ciseaux sans regrets; elle s'arrêtait à chaque mèche épaisse qui lui restait dans les mains. Le médecin la plaisantait et tâchait de lui faire oublier par des paroles gaies ce petit événement. Enfin,

M0N>1EUR DE BOISDIIYVER. 'im

la première opération étant terminée, Suzanne éclata de rire après le dernier coup de ciseaux donné : elle s'était levée de sa chaise, embrassait sa mère, sautait par la chambre. Il semblait qu'on l'eût changée en un enfant de chœur endiablé, car ses cheveux inégaux lui donnaient un air de mutinerie tout nouveau ; en voyant ces gestes brusques et décidés que Suzanne avait pris tout à coup, madame Le Pelletier ne put s'empêcher de sourire de cette comédie.

— Gomment me trouves-tu? lui dit Suzanne.

Pour toute réponse, la veuve l'embrassa, émerveillée de la gentillesse qui lui rappelait sa fille tout enfant, alors que d'un bond elle sautait sur les genoux du président et en descendait aussi brusquement pour aller à sa mère.

— Ce n'est pas tout, Suzanne, dit le docteur, il faut passer par mes mains. — Ne pourrait-on pas la laisser ainsi? demanda madame Le Pelletier, qui se plaisait à voir Suzanne rajeunie de dix ans, et qui n'aurait pas mieux demandé que de la voir revenir à l'heureux état d'enfance. — Maintenant que nous avons commencé, il vaut mieux terminer; un simple coup de rasoir épaissira la chevelure de Suzanne d'un tiers... Tenez, madame Le Pelletier, ce petit malheur de la Fête-Dieu est peut-être un bonheur : dans trois mois, Suzanne sera plus belle que jamais. — Je voudrais bien la garder ainsi jusqu'à demain. — Vous allez voir, madame, un nouveau changement à vue... Allons, monsieur l'enfant de chœur, vos cheveux sont coupés en échelle, venez que je vous les égalise.

Suzanne se remit sur la chaise, et le docteur promena son rasoir avec précaution sur la tête de la jeune fille.

— Suzanne, disait-il, ne vous regardez pas; tout à rheure seulement, afin que vous soyez plus surprise. —

MONSIEUR DE BOISDIIYYER.

Je ferme les yeux, dit Suzanne. — Voilà la première fois, docteur, qu'une main d'homme touche la tête de ma fille. — Je suis sûr que Suzanne ne se plaindra pas de moi. — Non, ce rasoir est doux, disait la jeune .fille ; il me semble que je Fentends chanter. — A la bonne heure, voilà une femme raisonnable ! s'écria le docteur en enlevant avec un linge la mousse de savon qui semblait poudrer encore, après l'opération, la tête de Suzanne. Madame Le Pelletier, veuillez me passer la carafe, que j'arrose cette jolie tête. — C'est fini? demanda Suzanne en sautant sur sa chaise. — Pas encore, mademoiselle, laissez-moi continuer jusqu'à la fin mon métier de barbier. Là, vous pouvez vous regarder.

Suzanne poussa un cri d'étonnement en se voyant le haut de la tête aussi net que la figure ; cette fois, ce fut au tour de madame Le Pelletier de rire et de se moquer de sa fille.

— Si Suzanne était en Chine, dit le docteur, elle risquerait fort d'être jetée dans le fleuve Jaune, car elle ressemble au plus joli petit Chinois qui se soit jamais vu.

Suzanne se passait les mains sur la tête pour bien s'assurer qu'il ne lui restait plus trace de chevelure ; c'était avec une moue délicieuse qu'elle se la palpait dans tous les sens.

— Eh bien, Suzanne, comment vous trouvez-vous? dit le docteur. — J'aimais mieux ma dernière coiffure de petit garçon. — Moi, dit madame Le Pelletier, je te préfère ainsi; au moins, il n'y a plus trace de cheveux, on n'en connaît plus la couleur, et on ne les regrette pas. — Elle sera toujours jolie, dit M. Richard. Maintenant je réclame mon salaire, car on ne fait pas venir un perruquier chez soi sans le payer de ses peines. Qu'est-ce que vous me donnerez, Suzanne, pour votre tonsure? — Je n'ai pas de compliments à faire à mon coiffeur, dit Suzanne mécontente de sa nouvelle physionomie. — N'importe, dit

le docteur, le perruquier veut être payé bon gré mal gré.

Et il embrassa la jeune fille sur les deux joues. C'est ainsi que M. Richard traitait ordinairement ses malades, essayant de les égayer, et de chasser de leur esprit les idées tristes. Mais le plus étonné fut Cyprien. Étant venu l'après-midi, il trouva Suzanne avec un joli petit bonnet de nuit que sa mère lui avait choisi comme étant plus épais. Cyprien ne se lassait pas de regarder la jeune fille, à qui ce bonnet encadrant la figure plus bas que de coutume, donnait quelque ressemblance avec les sœurs de charité. Le teint de Suzanne n'en paraissait que plus reposé, ses joues plus roses, ses yeux plus bleus ; sa peau ressemblait à ces œufs qui viennent d'être pondus, et dont la couleur est transparente à la lumière. Pour Suzanne, elle osait à peine lever les yeux, et elle rougissait d'autant plus que, pour la familiariser avec son bormet, madame Le Pelletier se moquait d'elle finement.

— Voyez, monsieur, comme ma fille devient coquette, disait-elle ; M. Richard lui a recommandé de rester nutête, et elle ne veut pas quitter son bonnet.

Suzanne coula un regard sournois sous ses paupières pour regarder quel effet elle produisait ainsi sur Cyprien ; elle trouva sans doute un autre regard favorable, car, à partir de ce moment, elle leva les yeux et ne les tint plus aussi obstinément cloués'au plancher.

Les dames Le Pelletier ne devaient pas sortir de quelque temps ; Cyprien en profita pour apporter à la maison des nouvelles des Garnier, qui venaient d'être transférés à l'hôpital, et il raconta avec émotion les dernières heures du séjour des pauvres gens dans leur grenier.

— Nous irons les voir à l'hôpital! n'est-ce pas, mère? — Certainement, ma fille, le plus tôt possible. — Déjà mes cheveux sont un peu repoussés depuis huit jours ; je crains moins de me montrer.

Une autre fois, Cyprien arriva comme Suzamie chantait en s'accompagnant au piano ; mais elle cessa quand il fut dans la chambre. Cyprien la pria de continuer ; sans trop se faire prier, Suzanne chanta un air du Deviii du village, que madame Le Pelletier lui avait appris, car il reportait la veuve au souvenir du passé et lui rappelait le défunt président.

La première année de son mariage, elle avait entendu la musique de Jean-Jacques à l'Opéra de Rouen. A cette époque, sa vie était complètement heureuse, tout lui souriait, elle aimait son mari ; ce n'était pas la musique que disait la jolie voix de Suzanne, c'était le bonheur, le charme d'une existence tranquille, trente ans auparavant.

Suzanne chantait de la même manière qu'elle agissait ; les sons sortaient de son gosier avec la même facilité que ceux d'un oiseau, sauf une certaine timidité qui la tenait devant Cyprien et qui ne donnait que plus de charme à ses intonations émues. Elle ne mettait aucune prétention dans son chant, ignorant l'art des subtilités et des agré- " ments musicaux qu'il est d'habitude d'enseigner aux jeunes personnes : tout enfant, elle avait reçu des leçons d'un vieux maître de musique qui s'était appliqué à eu faire plutôt une bonne musicienne qu'une chanteuse brillante. Pendant que la veuve se laissait aller à ses ressouvenirs, Cyprien se nourrissait de cette voix fraîche et vibrante dont le timbre pénétrait jusqu'au plus profond de son cœur. La façon d'accompagner de Suzanne était semblable à sa façon de chanter : ses doigts se posaient doucement sur les touches, s'allongeaient sans grands efforts. Elle ne jouait pas des mains, comme les pianistes modernes l'ont inventé, trouvant mille coquetteries dans la façon de lever la main du clavier et de faire jouer aux doigts des comédies de Marivaux.

Suzanne avait fini de chanter que sa mère et Cyprien

MOxNSIEUR DE BOISDHYVER.

étaient encore sous le coup de rêveries musicales. Cyprien, n'osant remercier directement la jeune fille, parla des orgues de la cathédrale qui allaient être abandonnées, car il ne se sentait pas le talent nécessaire pour remplacer l'organiste défunt. Pourquoi Suzanne n'étudierait-elle pas l'orgue? Elle avait d'excellents principes ; cette étude ne lui coûterait pas d'immenses travaux. Cyprien se chargerait volontiers de lui enseigner les éléments qu'il débrouillait depuis quelque temps à l'aide d'un vieux traité, en tâtonnant lui-même sur l'instrument. Le curé de la cathédrale serait aux anges si Suzanne voulait consentir à devenir l'organiste de l'église ; déjà Cyprien lui en avait parlé, et le prêtre devait rendre visite aux dames Le Pelletier à ce propos. Il y avait à l'église des trésors d'excellente musique que l'ancien organiste ne se souciait pas de déchiffrer, car de nature coutumière et se contentant du pen qu'il savait, il ne sortait pas d'un répertoire assez médiocre.

Madame Le Pelletier fit d'abord quelques objections; mais elle était enchantée de la distraction que ces études allaient apporter à Suzanne. 11 fut convenu que, dans une huitaine, Cyprien donnerait sa première leçon. Cyprien n'avait abordé ce sujet qu'avec une émotion profonde, car le refus de la veuve pouvait le séparer pour toujours de Suzanne. A quel titre désormais se présenter dans la maison des dames Le Pelletier? La santé de Suzanne éloignait naturellement Cyprien. Après les angoisses par lesquelles il avait passé pendant la maladie de la jeune fille, après les douces fréquentations qui le ramenaient si heureux à l'évêché, Cyprien ne pouvait plus vivre sans Suzanne. Qu'était la vie sans elle? Des brouillards perpétuels, une monotonie grise s'emparant du corps et de l'esprit. Aussi Cyprien sortait-il le cœur plein d'allégresses nouvelles. Autant les soucis s'étaient emparés de lui quand il pensait ne plus revoir Suzanne, autant de fleurs

roses et odorantes semblaient le pénétrer de leurs parfums. Ayant rencontré sur son chemin le chanoine Godeau qui marchait lentement, comme s'il craignait de secouer trop brusquement les excellentes nourritures qui étaient en lui, Cyprien se détourna pour ne pas lui parler, le prenant en pitié, car on pouvait justement dire du chanoine qu'il faisait un dieu de son ventre. Cyprien vit entrer M. Godeau chez le plus important traiteur de Bayeux, qui reçoit une fois par semaine des envois de Paris. En y réfléchissant, le jeune homme ne se trouva pas plus condamnable que le chanoine qui pratiquait ouvertement un des plus gros péchés capitaux. Aimer comme Cyprien aimait, n'était pas inscrit au catalogue des choses défendues. Quel était son rêve? Se trouver le plus souvent possible prés de Suzanne, la voir, l'entendre, la regarder,, la respirer comme une fleur. Autour de la jeune fille ne se répandait-il pas une odeur délicate, qui tenait de la fraîcheur de la rosée du matin ? Quel crime que de fréquenter ce petit salon où le bonheur semblait inscrit sur tous les murs !

La conscience en paix, Cyprien se mit résolument pendant huit jours à l'étude de l'orgue, afin d'en acquérir toutes les ressources. La fabrique possédait une bibliothèque musicale provenant de l'ancienne maîtrise, qui avait sans doute été dirigée, à une époque éloignée, par un maître de chapelle instruit : il s'y trouvait des traités de l'orgue anciens et modernes, simples et compliqués, entre lesquels pouvaient choisir un maître remarquable ou un élève commençant. Ayant obtenu l'autorisation de M. de Boisdhyver de s'adonner à ces études musicales, Cyprien passa nuits et jours à se rendre compte pratiquement et théoriquement des ressources de l'instrument. La nuit il lisait, le jour il fatiguait M. Bonnard à souffler la machine. Jamais M. Bonnard ne s'était livré à un pareil exercice; et comme l'amour ne l'aidait pas à supporter

ce pénible travail, le pauvre homme ne pouvait comprendre l'ardeur qui tenait Cyprien. Il espérait que bientôt les occupations du jeune homme l'empêcheraient de venir si souvent aux orgues ; mais il ne se doutait pas que ses pénibles fonctions continueraient, et il ne le comprit qu'en voyant arriver les dames Le Pelletier.

Suzanne trouva un grand charme à se rendre maîtresse d'un instrument si imposant, et elle apporta dans^ ces études difficultueuses une patience qui la mit en mesure de pouvoir accompagner les exercices religieux quinze jours après les premières leçons ; mais elle avait un professeur plein de dévouement et de complaisance, qui se trouvait trop payé quand sa main rencontrait la main de la jeune organiste. Le hasard et la volonté se mêlaient dans ces contacts : en pouvait-il être autrement? Pour le clavier, Cyprien n'avait rien à enseigner à Suzanne rompue au clavier bien plus difficile du piano ; mais il fallait lui indiquer comment s'obtiennent les jeux si divers de l'orgue, ceux de flûte et de salcional, de nasard et de doublette, de cromorne et de clairon octaviant, de viole et de tremblant.

De même que les fidèles de la nef ne ressemblent pas aux fidèles qui ont leurs chapelles, de même que la sacristie offre une différence avec les mœurs du clocher, les orgues renferment dans toutes les églises un monde à part. Les solennités et les processions du temple y apparaissent sous un autre jour; à cette hauteur, tout semble mystérieux* Les chants du chœur arrivent avec un accent plus indéterminé^ les mille détails des offices disparaissent, les prêtres et leurs costumes semblent moins imposants, la foule qui s'agite est mesquine. L'organiste se sent le maître du temple ; il peut à sa volonté faire passer dans l'âme des mirmidons de la nef des paroles musicales de colère ou d'indulgence ; sa voix est douce et forte, il tempête ou il sourit.

MOiNSIEUH DE BOISDUYVËR.

Suzanne n'était pas encore assez maîtresse de l'instrument pour communiquer au clavier ses sensations intimes : jusque-là, elle suivait à la lettre les morceaux solennels que de vieux maîtres ont composés, l'esprit pénétré des pompes de l'Église, et Cyprien contemplait avec ravissement cet intérieur plein d'un charme puissant. A gauche, madame Le Pelletier se tenait prés de la balustrade, et suivait les offices dans son livre de messe comme si elle se fût trouvée dans la nef; assise au clavier, enfermée presque comme dans une chambre, Suzanne étudiait les diverses cérémonies du chœur, afin de ne pas manquer les réponses. A tout moment elle appelait Cyprien pour lui demander des renseignements dont elle avait besoin; M. Bonnard apparaissait de temps en temps dans sa houppelande marron, aux boutons d'acier, et faisait le tour de l'orgue, quand ses fonctions ne l'appelaient pas au soufflet.

Les effets de lumière, dans cette parlie de l'église, changent les physionomies et leur donnent un aspect qui ne peut se trouver ailleurs. Une immense rosace en verres de couleur dominait l'orgue et envoyait le jour par les robes bleues, rouges et dorées des personnages. A la grand'messe, la lumière arrivait puissante et le soleil illuminait les milliers de personnages de l'admirable rosace que décrivit plus tard M. Du Pouget dans un mémoire important; mais les accidents de coloration étaient plus singuliers pendant les vêpres.

Vers deux heures, la rosace semblait en fête. Tous les rayons éclatants du soleil s'efforçaient de pénétrer les vitraux colorés; les dégradations venaient petit à petit, les feux s'éteignaient, la cathédrale reprenait sa sévérité, de grandes ombres s'allongeaient dans la nef. Ces détails impressionnaient vivement Suzanne et Cyprien, qui laissaient flotter leur esprit à la tombée du jour. L'intérêt que Suzanne y trouvait lui faisait apporter une ardeur

MOiNSIEUR DE BOISDIIYVER.

extrême à l'étude de l'instrument; quoique toutes les voix que ses mains mettaient en jeu la plongeassent parfois dans un étonnement presque extatique, jamais elle ne se sentit plus remuée que le jour où elle accompagna un 0 salutaris que chanta Gyprien à la messe. La vibration de la voix du jeune homme, placé près d'elle, passait dans ses doigts, et elle crut un moment qu'elle ne pourrait continuer, tant son émotion était extrême. La figure de Gyprien s'illuminait en chantant ; les sons qui partaient de sa poitrine étaient tout à la fois graves, doux et sympathiques.

L'impression que subissait la foule assise dans la nef fut analogue, car une partie des fidèles se retourna vers les orgues, se demandant quelle était cette voix d'homme si émouvante. Au second verset, Gyprien ressentant luimême l'émotion qu'il avait communiquée à Suzanne, chanta de telle sorte, que des larmes de joie lui en venaient aux yeux. Il ne se sentait plus terrestre, il disait les louanges du Seigneur en présence des anges, et Suzanne, sur laquelle il abaissait des regards profonds, lui rappelait cette sainte Gécile plongée pour l'éternité dans des concerts harmonieux. A peine avait-il achevé que Suzanne sembla le remercier par un de ces beaux regards bleus si purs que Gyprien put le soutenir sans tomber en défaillance.

La messe était dite. Pour la première fois, Suzanne se laissa aller à l'improvisation sans se rendre compte des idées musicales qui s'échappaient en foule de son cerveau et qui commandaient ses doigts. G'est un morceau joyeux qui couronne habituellement Vite missa est, Suzanne appela à elle plutôt le bonheur que la joie. Au lieu des jeux brillants et sonores qu'emploient les organistes pour accompagner la sortie des fidèles, Suzanne fit appel à une douce allégresse, et la foule, loin de sortir de l'église avec empressement et tumulte, comme il ar- .

rive d'ordinaire, s'assembla sous les orgues, étonnée et ravie des mélodies pleines de félicité qui s'échappaient du haut de l'édifice. Les sensations de Suzanne se traduisaient ainsi en harmonie : son cœur tout entier passait sur le clavier.

LA LÉGENDE DE l'aBBÉ CHANU

Il se passa à cette époque un fait qui démontra combien était persistante l'animosité envieuse du vicaire général, M. Ordinaire, envers M. de Boisdhyver. L'évêque recevait une fois la semaine, en petit comité, quelques prêtres et diverses personnes de la ville, entre autres le docteur Richard. C'étaient des soirées sans prétention qui se passaient en causeries la majeure partie du temps; les invitations étaient faites une fois l'an, et les personnes qui s'y rencontraient avec plaisir n'avaient qu'à se présenter chaque samedi, certaines de trouver dans le salon de M. Boisdhyver une affectueuse réception dégagée de toute pompe et de toute prétention. Après avoir engagé son chapitre de chanoines et leur avoir témoigné individuellement le plaisir qu'il aurait à les recevoir, Févêque laissa libres ceux qui jugèrent à propos de s'écarter de lui. M. Ordinaire n'y vint jamais^ mais on y voyait apparaître, de temps à autre, soit M. Gommendeur, soit l'abbé Godeau, soit M; Aubertiu; Le désœuvrement les y poussait plutôt que l'intérêt, car ils ne portaient qu'une médiocre attention aux discussions curieuses qui se tenaient sur toute espèce de sujets : religion, morale, philosophie,

MONSIEUR DE BOISDHTOR.

études des auteurs sacrés et auteurs profanes. Le docteur Richard y prenait souvent la parole, et rien n'était plus intéressant qu'une discussion entre lui et Févêque. Honnête homme à la manière de Diderot, nourri dans ses idées, condisciple de Broussais, le docteur avouait franchement son matérialisme. M. de Boisdhyver connaissait assez les hommes pour savoir qu'il ne convaincrait pas le docteur; mais il aimait cet adversaire si net et si franc dans la discussion, et quoique placés dans deux camps opposés, ces deux hommes ne pouvaient s'empêcher de s'estimer et de le dire. D'ailleurs il n'y avait ni emportement ni surprise dans la discussion ; les réponses et les interrogations étaient également franches et loyales, et M. de Boisdhyver saluait chaque fois M. Richard, avec son sourire si fin, de ce mot qui résumait la question :

— Docteur, vous êtes plus prés de nous que vous ne le supposez.

En effet, chez les deux adversaires existait un tel amour de l'humanité, ils s'associaient avec tant de cœur aux infortunes, aux souffrances des malheureux, ils se comprenaient si vite, même du regard, qu'il était difficile d'expliquer la profonde séparation qui existait entre l'évêque et le médecin. M. Richard ne ressemblait en rien à ces étroits voltairiens qui ont fait plus de mal que de bien à la réputation du philosophe ; ce n'était pas dans le Dictionnaire philosophique qu'il avait puisé une érudition courante, facile et médiocre. Il était remonté aux sources historiques et scientifiques ; réellement savant et ayant profité des pas de géant qu'ont faits les sciences depuis la Révolution, M. Richard n'expliquait pas les causes à la légère, avec le badinage spirituel trop souvent employé par Voltaire. La géologie, l'anthropologie étaient des sciences nouvelles basées sur des faits; sur ce terrain solide, M. Richard attendait ouvertement ses ad-

versaires, sans avoir à les démonter par des canons chargés de plaisanteries éblouissantes.

Cependant, M. Ordinaire qui eut vent de ces discussions se formalisa bien haut, dans le monde qu'il voyait, de l'intimité qui existait ouvertement entre un évêque et un révolutionnaire, car avec ses idées et ses aspirations, le docteur, sous la Restauration, ne pouvait manquer de passer pour un révolutionnaire imbu des plus détestables principes. Heureusement, à cette époque, tout ce qu'il y avait d'intelligences était dans le grand complot. Le gouvernement monarchique s'en allait doucement, comme un vieillard qui expire, sans trop souffrir et sans le savoir; ses derniers partisans étaient les hommes que l'intérêt, la position dominent, et le petit groupe qui acclame toule autorité en France tant qu'elle a l'ombre du pouvoir. 11 en résultait que les propos du vicaire général s'éteignaient dans les vieilles oreilles de la rue du Cloître qui les recueillaient ; l'évêque était blâmé, on gémissait sur sa conduite, et on s'arrêtait à d'amères et inutiles récriminations.

Un des principaux héros des soirées de l'évêché était M. Du Pouget, voyageur infatigable à la recherche des curiosités archéologiques, passant des jours entiers dans la bibliothèque et les archives, et n'en étant chassé que par la nuit. M. Du Pouget connaissait la Normandie mieux qu'un congrès d'antiquaires. Il s'était pris d'une vive admiration, quoiqu'il n'y fut pas né, pour ce pays fertile, vert, gras, plantureux, si riche de sa propre séve et des monuments qu'y ont laissés les hommes. Après avoir dissipé, pendant des années, sa curiosité de côté et d'autre, après avoir parcouru cette grande province sans but fixe, n'ayant d'autre idée que de voir et de comparer, M. Du Pouget se trouva un jour un grenier bourré jusqu'au toit de la plus riche des récoltes. Aussi son cerveau débordait-il de faits curieux, historiques, d'anecdotes, d'aper-

MONSlErn DE ROISDHYVER. 281

eus nouveaux sur les arts et les hommes de la Normandie, et sa conversation était du plus grand intérêt, quoique le désordre s'y fît un peu sentir ; mais peu à peu ces matériaux se tassèrent, se rangèrent naturellement dans la case qui leur était propre, et M. Du Pouget passa avec raison pour l'homme le plus savant de la Normandie. Sa porte était assiégée comme celle d'un procureur, car il existe dans cette province presque autant d'archéologues que de plaideurs. De Caen, de Rouen, de Falaise, d'Alençon, on venait consulter M. du Pouget sur de vieilles chartes, de vieilles faïences, de vieux tableaux, de vieux manuscrits, enfin tout ce qui sert de refuge à la poussière. M. Du Pouget ne laissait jamais partir les archéologues sans leur donner l'aumône d'un renseignements Ayant presque toul lu, tout vu, tout regardé, il était peu de points qui restassent obscurs à son intelligence ; en même temps un coup d'œil certain et un admirable bon sens se joignaient à la science pour lui montrer le droit chemin d'une question, si compliquée qu'elle parût.

Tout en donnant avec générosité les meilleurs fruits de ses études, M. Du Pouget, pour ne pas rester inoccupé, se mit en mesure d'écrire une histoire du clergé de la Normandie. Personne n'était plus propre à cette besogne ; ce fut une occasion pour lui de toucher à fout : à l'histoire, à l'art, à la politique, à l'agriculture, aux besoins nouveaux de la population. Dans son prospectus, car l'ouvrage ne parut jamais, M. Du Pouget révélait une intelligence supérieure, et laissait bien loin ces historiens de sacristie qui amassent péniblement des faits exclusivement relatifs au clergé, écrivains à petites vues qui ne sentent pas que les hommes jouent la comédie comme sur un théâtre^ et que le décor n'est autre que la société au moment où ils agissent. Ce prospectus fit sensation ailleurs qu'en Normandie , et les véritables savants de la capitale flai-

rèrent dès les premières lignes une intelligence nouvelle.

Les matériaux étaient déjà classés avant l'impression du prospectus ; des chapitres mêmes tout entiers étaient écrits, suivant le caprice ou le plaisir que M. Du Pouget avait trouvé à les composer. 11 lui arrivait quelquefois d'en lire aux soirées de Févêché, et M. de Boisdhyver se montrait curieux de ces sortes de primeurs littéraires dont il était privé depuis son départ de Paris. Parfois la discussion s'en mêlait, M. Richard disait son mot, l'évêque le sien. M. Du Pouget se défendait, car il n'avait pas le sot amour-propre des auteurs, et il corrigeait si on lui apportait des arguments sérieux.

M. Godeau faisait semblant d'écouter; mais plongé dans les délices d'une excellente digestion, s'il faisait mine d'applaudir, c'était pour se frotter les mains et s'applaudir lui-même du tour que prenait son repas. M. Aubertin venait plus rarement, occupé toujours de la découpure des silhouettes sacrées, et l'abbé Commendeur ne passait généralement qu'une heure de la soirée, car il se couchait à neuf heures précises tous les soirs, ayant décidé qu'une hygiène exacte pouvait seule apporter quelque rafraîchissement à ses intestins. Le curé de Saint-Nicolas, excellent prêtre, d'une franchise à toute épreuve, avait sa marotte. L'art, l'histoire, l'intéressaient médiocrement. Enlevé à son jardin et à ses arbres à fruits, il semblait un peu égaré : le seul ouvrage auquel il trouvât du mérite était le Bon jardinier. Deux seules personnes prêtaient attention à ces questions : le supérieur du séminaire, M. Trévoux, heureux de pouvoir frotter son intelligence à celles de MM. de Boisdhyver et Du Pouget ; et l'abbé Berreur, également dépisteur de manuscrits, mais homme à vues étroites et qui jalousait M. Du Pougeto Avec Cyprien, qui paraissait quelquefois à ces soirées, tel était le personnel pouvant discuter et s'occuper des ques*

lions littéraires et archéologiques soulevées par M. Du Pouget.

Un jour, il apparut rayonnant chez M. de Boisdhyver, comme M. Richard, l'abbé Berreur et M. Trévoux s'y trouvaient réunis.

— Vous semblez bien heureux, monsieur Du Pouget, dit l'évêque. — Oui, Monseigneur, j'ai fait une trouvaille pour mon histoire du clergé. Et il montra un petit cahier graisseux, avec une vieille couverture rouge imprimée et portant une vignette. — Je crains bien, dit le docteur, que ceci ne fasse partie de la Bibliothèque bleue. — Pardonnez-moi, monsieur Richard, ce petit opuscule sort des librairies de Falaise ; il n'est pas daté, il n'a pas de nom d'imprimeur : voyez, le nom de la ville est seulement inscrit. Tenez, monsieur Richard, je vous ferais une petite querelle si je n'étais pas si heureux ; puisque vous connaissez la Bibliothèque bleue, pourquoi ne m'en rapportez-vous pas d'anciennes éditions quand vous passez dans les villages? Certainement, il en reste encore chez les paysans. — Y tenez-vous beaucoup, monsieur Du Pouget? — Si j'y tiens ! je ferais vingt lieues pour avoir une édition du temps. Les réimpressions sont souvent défectueuses, les vignettes sont souvent remplacées par d'autres ; mais l'exemplaire que j'ai trouvé est unique par sa rareté et fera un de mes plus curieux chapitres de l'histoire du clergé. — Qu'est-ce ? demanda M. de Boisdhyver. — Monseigneur, c'est l'entrée de M. l'abbé Chanu dans le paradis, avec les événements singuliers qui se passèrent lorsqu'il y entra après son trépas. Rien n'est plus fm ni plus spirituel... La littérature populaire n'a pas, sauf l'histoire divertissante du bonhomme Misère, de chef-d'œuvre pareil. — Vous nous mettez l'eau à la bouche, monsieur Du Pouget, dit M. de Boisdhyver, car la légende du bonhomme Misère est en effet une des œuvres symboliques, pieuses eX grandes^

284 MO.NSIEIIR DE BOISDHYYER.

qu'a enfantées la littérature populaire. — Ma brochure est de la satire, tandis que Misère, d'une littérature plus élevée, consolait les malheureux et les initiait au bien. — On comprend, dit le docteur, que ce bonhomme Misère ait été tiré à des millions d'exemplaires ; je suis de lavis de Monseigneur, je regrette qu'à notre époque il ne se trouve pas des hommes de génie assez simples pour se faire entendre du peuple, ainsi que le faisait le modeste et ignoré auteur du Bonhomme Misère. La science nous enlève toute naïveté, et il en est peu qui puissent la retrouver. — Je ne suis pas tout à fait de votre avis, docteur, dit l'évêque, je crois que les plus grands savants sont ceux qui peuvent dire comme le Christ : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Le pédantisme, les formes solennelles n'appartiennent qu'aux demi-savants; les véritables savants, au contraire, savent se faire comprendre des intelligences les plus simples. — Mais cet abbé Chanu, demanda M. Berreur, est-il un être fictif? Je ne me rappelle pas avoir jamais vu citer l'abbé Chanu dans l'histoire du diocèse. — C'est une question à éclaircir, monsieur Berreur, répondit M. Du Pouget ; j'ai été tellement enchanté de ma bonne fortune, que je n'ai pas poussé l'examen plus à fond ; j'ai pourtant lu et relu l'opuscule, mais j'y prenais une joie si vive que j'oubliais mon métier d'historien. — Ces productions, dit sèchement M. Berreur, passent auprès des gens de goût pour déplorables.— J'ai un faible, vous le savez, monsieur Berreur, pour la malice populaire ; certainement toute cette littérature normande est quelquefois un peu hasardée... — Dites rèpréhensible, monsieur Du Pouget, continua le prêtre archéologue : on corrompt les paysans avec ces publications qui leur enseignent à douter de tout, de la religion, de la morale, des mœurs. — 11 m'est arrivé, dit M. Richard, de parcourir quelques-uns de ces cahiers quand il me fallait passer une.soirée à l'auberge ; j'ai lu

des choses égrillardes, d'un goût douteux, mais la bonne humeur est rarement dangereuse pour les mœurs. Ce ne sont pas les paysans qui chantent de grosses chansons de table qui s'amusent à tromper les servantes ; on rit, on chante, et tout est dit. — Vous parlez en médecin, monsieur Richard, continua M. Berreur, mais l'Église n'admet pas ces couplets. — Vous oubliez, monsieur Berreur, dit M. Du Pouget , que la Bibliothèque bleue a son côté pieux. Toute une légende de saints et de martyrs forme une de ses divisions : les cantiques et les noëls n'y sont pas oubliés. De même que dans la nature tout poison trouve son contre-poison, à supposer que la Bibliothèque bleue renferme certaines productions légères à côté de ces productions égrillardes, je vous en citerai d'autres, morales, pieuses, qui contrebalancent l'effet des premières. Les unes et les autres se trouvent dans la même balle de colporteur. — Je n'admettrai jamais ces sortes de raisonnements, au moyen desquels on justifie les écrits les plus contraires à la religion, s'écria l'abbé Berreur. — C'est cependant, monsieur l'abbé, ce qui fera le sujet d'un chapitre de mon histoire du clergé, car je veux étudier la question et la traiter de haut. — Monsieur Du Pouget, dit l'évêque, ne pourriez-vous nous donner une idée de cet abbé Chanu que vous nous dites si spirituel? — Pardon, Monseigneur, je suis tout à vos ordres, mais j'ai à vous avertir qu'il s'agit non pas d'une satire contre le clergé, mais contre un de ses membres. La satire est excessivement piquante ; elle a double tranchant, car en même temps qu'elle se raille du prêtre, elle montre aussi le côté processif des Normands, et voilà pourquoi elle est si curieuse à mes yeux. Elle sent son terroir, elle est tout à fait normande et locale. Quoique dirigée contre un membre du clergé, elle n'a rien d'acre, ni d'amer, ni de destructeur pour l'Église. Voltaire eût été heureux de pos-

MONSIEUR DE BOISDHYYER.

séder ce canevas, mais il en aurait fait une machine de guerre perfide et formidable ; au contraire il ne sort de cette brochure qu'une petite malignité contre un abbé...

Puisque vous le désirez, Monseigneur, je vais vous donner lecture de la brochure, sauf à analyser quelques passages qui font longueur et qui sont écrits d'un style barbare, comme par un enfant.

L'attention étant montée par la discussion qui avait précédé, chacun s'arrangea le plus commodément pour entendre cette lecture : M. Godeau appuya son menton sur sa poitrine, M. Berreur prit une forte prise.

— Voilà encore un excellent prêtre! disait le docteur à M. de Boisdhyver. — Excellent, oui, docteur : bon travailleur, dévoué. J'ai quelque orgueil de ce qu'il a entrepris son livre pendant mon séjour à Bayeux. lime semble que j'y entre pour une part, et je ne doute pas de son grand succès un jour.

— L'abbé Chanu est mort, dit M. Du Pouget en commençant la lecture du petit cahier rouge : il s'adresse à saint Pierre :

— Bonjour, saint Pierre, je ne croyais pas être sitôt des vôtres; je viens vous demander une petite place en Paradis ; je vous promets que je ne vous serai pas importun. Saint Pierre répond qu'il n'y a point de place et qu'il en a renvoyé bien d'autres qui valaient mieux que l'abbé. — Voilà une singulière aventure, dit l'abbé Chanu. Permettez-moi, un petit moment; je suis seul; si vous aviez un peu plus d'éducation, vous y mettriez un peu plus de politique. D'ailleurs, je veux parler à M. Saint Jude, du parlement de Normandie, j'ai quelque chose à lui dire. — M. Saint Jude n'est point ici, dit saint Pierre, il est en purgatoire.

L'abbé s'étonne qu'un homme aussi considérable que Saint Jude du parlement de Normandie soit en purgatoire.

— Et moi, dit-il, où irai-je? — Aux enfers, répond saint Pierre; votre place y est retenue il y a longtemps. Vous ne pouvez parler à M. Saint Jude. Allez donc prendre la place qui vous est réservée ; vous trouverez Cerbère à la porte; il ne vous dira mot, tout est arrangé en conséquence contre vous, il y a plus de trente ans. — Je ne suis pas des plus réjouis, s'écrie l'abbé ; qui me conduira? N'y aurait-il pas quelqu'un qui me conduise, en lui promettant quelque chose? »

— Comment, s'écria M. Berrour en interrompant le narrateur, Cerbère aux enfers! Mais c'est le renversement de toute croyance; les personnages fictifs de la mythologie mêlés au christianisme ! — N'est-ce pas ce qui fait le caractère de la littérature populaire qui, habituellement, dans les noëls, introduit des choses profanes et les mêle aux choses divines !

M. Berreur haussa les épaules, et M. Du Pouget continua :

— Saint-Pierre appelle deux anges rebelles et leur confie l'abbé Chanu. En chemin, l'abbé cherche à faire causer les anges sur Tenfer et sur la cause de son châtiment. Les anges, tout en le plaignant, lui racontent tout ce qu'ils savent. Quantité de morts se sont plaints de l'abbé Chanu, qui a commis des injustices de son vivant. — Vous avez fait gagner des procès injustes, lui dit un des anges ; vous avez ruiné de pauvres gens qui vous regardaient comme un oracle ; l'argent qu'ils vous payaient pour les frais;que vous disiez vous être dus, vous le leur redevez; vous êtes mort sans penser à restitution. Tous ces gens-là ont déposé contre'vous. Mon pauvre abbé, vous êtes des nôtres, sans ressource et sans espérance.

A mesure qu'on approche, l'abbé trouve que la chaleur est insupportable.

— Vous vous plaignez trop tôt, lui dit l'ange rebelle, ce n'est encore que de la fumée, — Encore s'il y avait

MONSIEUR DE liOISDHYYER.

audience, juges ou parlement, peut-être pourrait on juger plus sainement mon affaire.

Heureusement, on rencontre en chemin un huissier, M. Gossard.

— Bonjour, mon ami, bonjour M. Gossard, comme vous voilà? — Bien chaudement, monsieur l'abbé, dit l'huissier. — Dites-moi, monsieur Gossard, n'y aurait-il pas moyen d'aller en purgatoire? M. Saint Jude y est. Si je le trouvais une fois, le diable aurait beau faire. — Gela est vrai, répond M. Gossard, si vous y étiez une fois, ce serait bon. Voilà le chemin. Mais voyez le gros animal qui garde la porte : c'est lui qui gouverne tout ; il s'appelle Gerbère, et il ne quitte jamais que par l'ordre de Griffon. M'obligeriez-vous bien, monsieur Gossard, de donner une assignation à Griffon, qui est si méchant? — Par-devant qui? demanda l'huissier. — Par-devant Pluton, dieu des enfers. — A la bonne heure! Si cela vous oblige, je le veux bien.

L'abbé Ghanu dicte alors l'exploit suivant : « L'an mil sept cent quatre-vingt dix...

— Vous avez dit mil sept cent quatre-vingt-dix? demanda M. Richard. — Je n'y avais pas pris garde, répondit M. Du Pouget , voilà la date de la publication trouvée. — Gette date est bien moderne, dit M. de Boisdhyver, et concorde peu jusqu'ici avec le ton de la facétie.

Une discussion s'éleva alors sur le caractère de ce cônte.

— Il est bien digne, en effet, de la sanglante Révolution, dit M. Berreur, et je ne comprends pas que M. Du Pouget s'occupe de semblables pamphlets. — Gontinuez, je vous prie, monsieur du Pouget, dit M. de Boisdhyver.

— L'an mil sept cent quatre-vingt-dix, le douzième jour de la présente année, à huit heures du matin, à la requête de M. l'abbé Ghanu, détenu danslesEnfers de la Fournaise-

MONSIEUR DE BOISDIIWIUI

Ardente, paroisse des flammes dévoranles, qui demande lieu et domicile dans le purgatoire, maison demeurante de M. Saint-Jude, Jean-Nicolas Cossard, huissier exploitant pour tous les enfers, demeurant rue du Soufre-en-Feu, soussigné, donne assig-nation à M. Griffon, directeur général des lieux infernaux, demeurant rue du Gouffre, paroisse des Eaux-Basses, à comparoir jeudi prochain par devant M. Pluton, pour se voir condamner. L'huissier part avec son exploit et va chez M. Griffon.

— Je suis, Monsieur, dit-il, votre serviteur avec bien du respect. Voici un mot de lettre que M. Tabbé Chanu vous envoie. C'est un exploit pour porter au juge.

Griffon porte l'exploit.

— Monsieur Pluton, voyez une assignation que l'abbé Chanu m'a fait donner ; il demande la liberté.

Pluton se fâche, dit que l'abbé est un insolent de premier ordre, et donne mission de faire déchaîner Cerbère pour dévorer ce téméraire abbé quand il arrivera; mais pendant qu'on déchaîne Cerbère, l'abbé Chanu profitant du moment a enfilé le chemin du purgatoire,

— C'est bon, dit Cerbère, il ne trouvera pas les pork^s ouvertes pour y entrer ; il reviendra sûrement.

Cependant on ne voit point reparaître l'abbé, et Cerbère gronde entre ses dents : — On aurait mieux fait de me laissera ma place que de me faire courir après cet homme-là ; je prévois que je ne le trouverai pas aisément.

Griffon, Cerbère et Pluton se tourmentent avec raison, car l'abbé Chanu a pénétré dans le purgatoire, où la première personne qui s'offre à lui est le membre du parlement de Normandie.

— Monsieur Saint-Jude, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonjour. — C'est le pauvre petit abbé Chanu , dit M. Saint-Jude. Ah! bonjour, mon ami. D'où venezvous ? Quoi ! des enfers ! Comment avez-vous fait pour en sortir? — Je me suis d'abord présenté à saint Pierre : il

MONSIEUR DE r>OISDnYVER,

m'a refusé et m'a envoyé au diable ; mais je souffrais trop : je l'ai fait attaquer par M. Cossard, que j'ai trouvé heureusement aux enfers. Quand le diable a vu mon assignation, il a été trouver le juge pour lui conter mon procès. On a déchaîné Cerbère après moi; il venait après ma culotte, je l'ai aperçu de loin, je me suis sauvé par le chemin où il était à garder la porte, et je suis venu vous trouver. — Qu'il a d'esprit ce pauvre petit abbé Chanu, s'écrie M. Saint-Jude ; il me disait toujours bien qu'il se retirerait des mains du diable. Mais qu'allez-vous faire ici? Je pars demain en paradis, — C'est bon, dit l'abbé, vous m'y mènerez avec vous, si vous voulez bien, — Je le voudrais bien, mais ce n'est pas possible pour le moment, puisque saint Pierre vous a refusé. xMettezmoi sous votre robe, dit l'abbé Chanu toujours inventif; saint Pierre ne s'en doutera pas. Une fois que j'y serai entré, bien habile qui m'en chassera. — J'aurai bien des reproches, dit M, Saint-Jude en se consultant. N'importe, partons.

Ils arrivent à la porte du paradis.

~ Bonjour, saint Pierre, dit le membre du parlement de Normandie. Votre pauvre Saint-Jude a fait son temps. — Entrez, monsieur, dit saint Pierre, qui aperçoit seulement alors l'abbé Chanu. Quel est cet homme-là? Il est damné, qu'on le chasse! — Ayez pitié de lui ! dit M. Saint Jude, c'est mon ami et mon clerc. — Ah! dit l'abbé, j'y suis entré et j'y resterai. Quand on est une fois ici on n'en ressort jamais.

Saint Pierre finit par en prendre son parti, — Voilà, dit-il, un tour dont je ne me serais jamais douté; mais il n'entrera désormais aucune personne avec une robe qu'elle ne soit visitée aux portes. »

— C'est excessivement spirituel, dit le docteur Richard, qui avait quelquefois^ coupé le récit par do fi\ancs éclats de rire,

MONSIEUR DE BOISDHYYER.

M. Berreiir, aussitôt la lecture terminée, prit congé de M. de Boisdhyver et sortit.

— Je suis à peu près convaincu, dit Févêque, que cette légende de l'abbé Chanu est bien antérieure à la date qui est indiquée dans le volume. — Monseigneur a raison, dit M. Du Pouget, et je suis heureux de me trouver de son avis. 11 sera arrivé ce qui se passe journellement dans les imprimeries de Truyes : on y habille les livres à la moderne, et on aura plaqué l'année 1790 dans l'exploit de l'huissier, afin de donner plus de piquant à la satire ; seulement j'en suis désolé, car je croyais avoir trouvé une édition-princeps, et ce n'est évidemment qu'une réimpression. A la prochaine séance, si Son Éminence en est curieuse, j'apporterai quelques anciens noëls du pays dont j'ai retrouvé la musique, et si M. Gyprien y consent, il nous chantera avec sa jolie voix ces mélodies simples et naïves qui tiennent à la fois du gazouillement des oiseaux et du chant des garçons de ferme.

M. de Boisdhyver donna avec plaisir son acquiescement à cette proposition, et M. Du Pouget se retira chez lui, sans se douter des conséquences qu'aurait cette soirée.

L HOI'lTx\L

11 était convenu que les dames Le Pelletier iraient visiter les Garnier à l'hôpitaL Gyprien devait s'y trouver. Suzanne s'en fit une fête à Tcivance : elle n'avait pas à cacher sa joie, quoique, si elle se fût étudiée plus à fond.

elle eût compris qu'un sentiment étranger à la bienfaisance se mêlait au plaisir de revoir l'aveugle et son mari. Suzanne ne raisonnait pas encore les émotions diverses qui l'assiégeaient chaque fois qu'elle se rencontrait avec Cyprien. Un nuage passait devant ses yeux, le sang se portait avec des chaleurs nouvelles à sa figure, sa respiration devenait indécise, et il lui fallait quelques minutes pour se remettre ; encore conservait-elle de ces phénomènes des impressions vagues, flottantes, qui ne parvenaient jamais à se dissiper entièrement. Suzanne se sentait entrer dans une nouvelle vie, et se surprenait maintenant pensive et marchant à pas lents dans le jardin, au lieu d'y courir comme autrefois. Souvent elle s'asseyait sous une petite tonnelle pour y rêver, sans se rendre compte du temps qu'elle y passait ; il fallait que madame Le Pelletier l'appelât pour lui rappeler que depuis deux heures elJe était au jardin. Alors, brusquement, Suzanne changeait de physionomie, redevenait souriante, gaie, sautait et courait à sa mère pour l'embrasser ; mais c'était une petite comédie naïve de jeune fille, car Suzanne n'aurait pas voulu être surprise dans ses vagues contemplations intérieures, et si madame Le Pelletier lui eût demandé à quoi elle pensait, elle eût été embarrassée et se fût troublée. Elle le savait et elle ne le savait pas. Dans ses rêveries passaient des félicités inconnues qui la surprenaient comme des senteurs apportées par bouffées sur l'aîle des vents. Souvent, dans le petit salon, Suzanne devenait distraite en travaillant ; elle poussait son aiguille machinalement, et si elle avait pu broder les rêves qui étaient en elle, elle n'eût pas trouvé de dessins assez suaves, de couleurs assez fraîches pour rendre les caprices de son imagination. 11 lui arrivait encore de ne pas répondre aux questions de madame Le Pelletier; suivant pas à })as le déroulemenl de ses rêveries, elle n'entendait plus.

MONSIEIR DE BOISDHYYER.

— Eh bien, Suzanne, tu ne me réponds pas? lui disait sa mère.

Alors la jeune fille, pour donner le change à ses propres idées et à celles qui pouvaient naître dans l'esprit de sa mère, se laissait aller à des improvisations musicales sans caractère précis, qui se teintaient, au début, d'une folle joie, pour arriver le plus souvent à des accents de tendresse. Les mères se laissent souvent tromper et prêtent peu d'attention à ces symptômes. Si madame Le Pelletier eût réfléchi, elle se fût étonnée de l'agitation que laissait paraître Suzanne' le matin, quand, sortant du lit, la jeune fille se jetait à genoux et faisait sa prière.

Il existe dans certains pays une pratique religieuse qui s'appelle une communauté de prières. Deux jeunes filles s'aiment d'une vive amitié, elles sont compagnes inséparables ; pour qu'elles portent partout leur souvenir, en se levant et en se couchant l'une doit prier pour l'autre, l'autre pour l'une. Cette coutume normande fut indiquée par Cyprien à Suzanne, car la jeune fille ne savait pas déguiser l'affection qu'elle portait au jeune homme. A neuf heures du soir, Cyprien devait prier pour Suzanne, Suzanne pour Cyprien ; la même prière se renouvellerait à six heures du matin. S'endormir, se réveiller avec un tel souvenir, c'était le consacrer, le river à l'esprit, s'en imprégner, le rendre éternel. La dernière action de la journée faisait penser à lui, à elle, la première encore à lui, toujours à elle ; Cyprien crut entrevoir le ciel quand Suzanne lui proposa si naïvement de s'associer dans cette communauté de prières. Elle n'avait plus d'amies depuis la sortie du pensionnat, et elle regrettait de n'avoir pas de sœur.

' — Et un frère. Lavez-vous quelquefois désiré ? demanda timidement Cyprien qui se laissait aller à cette douce confiance que lui manifestait Suzanne, quand à de rares moments il la rencontrait seule.

Cyprien et Suzanne devinrent frère et sœur, ils s'appelaient ainsi à voix basse. Suzanne retrouvait son instincL de femme pour cacher à sa mère ses nouveaux sentiments intimes qui tous les jours prenaient racine et dont elle sentait la floraison prochaine. C'est ainsi que peu à peu une chaîne invisible se forgeait et liait les deux jeunes gens Fun à l'autre. Peut-être au débat la soudure eûtelle pu être brisée par un coup violent ; maintenant il était presque impossible de la rompre. Suzanne se sentait attirée vers Cyprien, comme Cyprien entraîné vers Suzanne. La réflexion, la froide raison, les préoccupations avec leur escorte de tristes conséquences, avaient été expulsées violemment par la jeunesse et Famour de la chambre où Favenir tient conseil. Les deux enfants obéissaient à la nature et se laissaient conduire aveuglément par ce guide complaisant. Ils ne voyaient aucun mal à se regarder, ils ne craignaient pas ces petites flammes mystérieuses dansant autour des prunelles comme la nuit le phosphore danse sur les flots de la mer. Sous les mots de frère et sœur se cachaient des mots plus dangereux, rampant sourdement comme Hamlet dans la scène des comédiens, se redressant tout à coup quand il n'est plus possible de les étouffer. La passion est absolue et dominatrice, elle prend tous les masques, à commencer par la timidité, pour se montrer impérieuse comme le brigand au coin d'un bois; si elle procède lentement, chacun de ses mouvements est calculé et elle ne recule jamais. Suzanne était prise par la passion comme ces malheureux ouvriers saisis par l'engrenage d'une machine dans une fabrique, et elle ne voyait pas encore lé danger.

C'était un mercredi ; depuis le dimanche seulement Suzanne était séparée de Cyprien. Aux inquiétudes qui .Fassaillaient nuit et jour, à ce souvenir plus étroitement attaché à elle que sa croix à son cou, elle devait recoji-

iiaîiie la pente fatale sur laquelle elle glissait; mais ces inquiétudes, cette séparation de deux jours, furent un nouveau charme pour elle, un charme amer, qui devait lui rendre plus douce sa prochaine entrevue avec Cyprien. Ce jour-là elle devait le voira l'hôpital, amsi qu'il en avait été convenu avec madame Le Pelletier, et la tête tournait à Suzanne. Des sentiments nouveaux se dessinaient en elle, qu'elle était fière de constater. Elle ne se trouvait plus assez belle naturellement, elle eût voulu que sa toilette la fit paraître mille fois plus séduisante aux yeux de Cyprien. En la voyant dans sa chambre tordre ses cheveux, les détordre, les peigner sans cesse, leur faire subir d'innombrables caprices, mettre une robe de couleur, la changer pour une blanche, se regarder dans la glace avec inquiétude, s'asseoir, se relever, rêver, parler, madame Le Pelletier eût eu la clef des secrètes agitations de sa fille ; mais la veuve n'aperçut que la réalisation de la toilette, et elle trouva Suzanne plus belle que de coutume sans pouvoir comprendre l'accélération de ce beau sang qui se jouait librement encore sur la figure de sa fille. Cependant l'impatience de Suzanne, pendant que madame Le Pelletier s'habillait, eût pu la dénoncer, mais la veuve croyait à l'impatience de revoir les Garnier.

Gomme les deux dames allaient sortir, un coup de sonnette fit tressaillir Suzanne.

Vois donc qui ce peut être, dit madame Le Pelletier. ~ Ah ! Une visite sans doute ; si je n'allais pas à la porte ! — Ce ne serait pas convenable, mon enfant, on pourrait nous voir sortir tout à l'heure.

Suzanne regardait par un coin du rideau de la fenêtre et n'obéissait pas à sa mère.

— Je vais ouvrir, Suzanne, si tu ne veux pas.

Madame Le Pelletier fit quelques pas vers le corridor ; mais Suzanne se précipita à la porte.

MONSIEUR DE liOISDHYVEU.

— Bonjour, mesdames, bonjour, Suzanne, dit le docteur Richard en entrant... Ali ! vous alliez sortir... je ne vous gêne pas? — Pas du tout, monsieur Richard, asseyez-vous, je vous prie.

Suzanne faisait une petite moue.

— Eh bien, Suzanne est charmante avec ses cheveux coupés... On dirait qu'elle m'en veut encore de mon opération... Est-ce qu'elle n'a pas bien réussi? — Au contraire, monsieur Richard, dit madame Le Pelletier. — Vous allez faire un tour de promenade, à ce que je vois; je m'en vais, je reviendrai vous parler, madame Le Pelletier. — Est-ce bien important ? — Pas assez pour vous empêcher de faire votre promenade. — Nous allons à l'hôpital voir les Garnier , mais nous remettrons cette course à demain. — Oh! dit le docteur, je ne veux pas me faire un ennemi de Suzanne ; elle a toujours un petit levain contre moi, et elle tâche de rendre ses jolis yeux les plus méchants du monde ; mais elle n'y arrivera pas. 11 fait un temps de soleil, Suzanne s'ennuie d'être restée si longtemps dans son lit, elle veut réparer le temps perdu, rien de plus naturel, mais j'ai un moyen de la contenter. Suzanne pourrait aller seule à l'hôpital, nous causerions ensemble, madame Le Pelletier, et rien ne vous empêcherait d'aller retrouver Suzanne dans une heure. — Veux-tu, maman?... demanda Suzanne. — Allons ! tu brûles d'envie de sortir. — Adieu, monsieur Richard, dit Suzanne en présentant son front au docleur. — Voilà ce qu'on gagne, dit le médecin, quand on sait lire dans les yeux des jeunes filles. M. Richard s'étant assis : — Vous avez à me parler de Suzanne, docteur?— Précisément, madame, je viens continuer un petit entretien commencé il y a bientôt trois mois. Que pensez-vous d'un jeune homme qui, depuis plus de deux ans, ne rêve qu'a votre fille, se contente de passer devant ses fenêtres, craint de se montrer, soupire en secret, n'a

MONSIEUR DE BOISDHYYËll.

qu'un nom dans la teto, celui de Suzanne, et applique toutes ses forces à cacher ses impressions? J'ai reçu les confidences du jeune homme, qui s'est enfm décidé à parler à quelqu'un, et c'est à moi qu'il s'est adressé. Vous ne doutez pas combien cet aveu a été long à sortir, on eût dit qu'il lui brûlait la gorge ; .aussitôt lâché, il aurait voulu le ratrapper. — Et ce jeune homme s'appelle?... — Tout à l'heure je vous le dirai ; il faut d'abord commencer par ses titres : il n'a pas de fortune. Qu'en pensezvous, madame Le Pelletier? Je n'ai pas voulu vous surprendre, le jeune homme m'intéresse, mais il n'a pas de fortune et il n'en aura jamais.

La veuve ne répondait pas.

— Dois-je vous laisser réfléchir sur cette idée jusqu'à demain?nous envisagerons les autres ensuite. — Non, docteur, mais vous devez penser dans quelles hésitations je me trouve quand il s'agit du bonheur de Suzanne. Je ne tiens pas à la fortune, je n'y ai jamais tenu : certainement mon enfant pense comme moi ; elle est habituée à vivre trés-simplement, elle est bonne, obéissante, pas coquette, et elle ne changera pas ; mais pas de fortune ! — C'est peu, dit le docteur; nous avons toutefois une petite place de douze cents francs qui pourra un jour s'étendre jusqu'à quinze. — On est bien à l'étroit, monsieur Richard, avec douze cents francs, et si nous ne faisions pas, Suzanne et moi, nos robes, nos chapeaux, notre ménage, jamais nous ne pourrions joindre les deux bouts. J'ai toujours souhaité que Suzanne continuât ce train de vie dans son intérieur : une femme est plus occupée. Tenue par mille détails, elle a moins de temps à dépenser, elle ne trouve pas une heure de désœuvrement et la coquetterie ne sait à quel moment entrer... Vous avez bien raison, madame. — Cependant un peu de superflu ne nuit pas; je laisserai un jour à Suzanne deux mille livres de rentes intactes, j'aurais

MONSIEUR 1)E B01SDH\'VER.

souhaité que son mari lui en apportât aulant. — Je n'ai pas encore tout dit, continua le docteur ; la mère s'oppose à ce mariage. — Le fils est donc d'une condition élevée?... — Point ; mais le Jeune homme est sous la tutelle de sa mère, il ne l'a jamais quittée, il lui obéit entièrement. — Ce n'est pas un mauvais fils. — Au contraire, c'est un très-bon fils, mais il est d'une timidité.,. ! 11 passait tous les jours devant vos fenêtres pour entrevoir l'ombre de Suzanne, car on ne peut guère que deviner une personne derrière ces rideaux de mousseline : eh bien, je suis persuadé que, si l'amoureux croyait avoir été remarqué un jour par Suzanne, il ne serait plus revenu. —Jamais je ne m'en suis aperçue, Suzanne non plus. FAie me l'aurait confié; cependant, il passe peu de monde dans la rue ; et vous dites, monsieur Richard, qu'il venait souvent? ~ Quatre fois par jour. — Mais €e jeune homme si timide est bien compromettant. — Pas le moins du monde. Tenez, voici sa méthode.

Le docteur Richard se leva et imita l'allure de Jousse-^ lin dans la rue.

~ Vous croyez peut-être que son regard essayait de plonger derrière les rideaux'?... Jamais l'idée ne lui en est venue, il eût frémi de son audace; son bonheur était de passer dans la rue et de dire : Elle demeure là. Quand il arrivait près de vos fenêtres, il détournait la tête et regardait la maison d'en face, car je me suis amusé à le gronder sur ses démarches, et il m'a expliqué comment il a vu Suzanne pour la première fois à votre bras, sur la promenade des Ormes. 11 y a un an de cela, et il ne l'a plus revue. — 11 l'aime vraiment? — ^ Vous jugerez s'il l'aime, dit le docteur. Sans l'accident de la Fête-Dieu, il est présumable que je n'aurais jamais reçu la visite de notre jeune homme. Le bruit se répandit dans la ville que Suzanne était beaucoup plus malade qu'elle ne Pétait en réalité. Alors le jeune homuie a perdu un peu de sa

MONSIEUR DE BOISDHYYER.

timidité ; me sachant votre médecin et votre ami, il est accouru chez moi, plus ému et plus tremblant que s'il était menacé d'un coup aflreiix. Quand il m'eut dit l'objet de sa visite, je fus curieux de connaître jusqu'où pouvait aller son amour et je lui dis : Suzanne est perdue pour le monde : sa figure est brûlée; elle est défigurée pour la vie. Oh ! c'est affreux, s'écria madame Le Pelletier.— N'est-ce pas? — Vous me faites frémir quand je songe que vous pouviez dire vrai: — Notre jeune homme a pâli et a secoué trés-vite son émotion. — Je l'aime malgré tout, m'a-t-il dit.— Â la bonne heure, dit madame Le Pelletiei', Ma Suzanne mérite bien d'être aimée ainsi. — Je ne me crois pas un homme bien ingrat, continua le docteur, mais, si dans ma jeunesse j'avais rencontré une femme belle comme Suzanne, si j'en étais devenu amoureux et que tout d'un coup, par un accident quelconque, elle eut perdu les agréments de sa figure, je crois que j'aurais demandé quelques jours de réflexion. - — Les hommes aiment malheureusement de la sorte, dit la veuve. — J'ai guéri plusieurs jeunes personnes de la petite vérole , c'est-à-dire que je les ai rendues à la vie ; quant à leur visage, il était mort : elles devenaient des femmes trèsdifficiles à établir. — Vous ne m'avez pas dit le nom de voire jeune homme? — 11 s'appelle Jousselin, il est employé à la sous-préfecture. — Ce M. Jousselin a un beau caractère et je raconterai ses projets à Suzanne. — Maintenant le danger est loin, dit le docteur, Suzanne n'est pas brûlée, elle ne s'inquiétera peut-être pas de ce que M. Jousselin pensait pendant sa maladie. — Oh ! docteur, vous accusez bien gratuitement Suzanne. ■ — Non ; si elle n'a aucune sympathie pour le jeune homme, et elle n'en a pas, puisqu'elle ne le connaît pas, il lui importe peu que ce garçon l'admire, même défigurée ; maintenant, à supposer, qu'elle rencontre M. Jousselin, qu'il ne lui plaise pas, lui doit-elle de la recomiaissance pour ses beaux senti-

MONSIEUR DE DOISDHYVER.

ments?— Ils peuvent, dit madame Le Pelletier, faille naître la reconnaissance. — Savez-Yous que mon jeune homme a été presque fâché de savoir que Suzanne guérirait et serait aussi belle que par le passé ? Il est devenu tout triste quand je lui ai appris cette nouvelle, de même qu'il m'avait paru joyeux quand je lui avais appris la défiguration. — Gela s'explique par la timidité dont vous parliez, docteur. — Oui, je me rends compte de ce qui se passait dans l'esprit du jeune homme : Suzanne belle, il craignait d'être refusé, tandis que, laide et brûlée, il se voyait plus de chance.—- Vous a-t-il demandé positivement la main de Suzanne? — Il n'était pas en mon pouvoir de la lui accorder; il ne m'a demandé rien que des nouvelles de Suzanne, et quand je l'ai invité à venir me revoir, j'ai cru qu'il se jetterait à mes genoux. C'est un honnête garçon. — Que me conseillez-vous, docteur? Faut-il en parler à Suzanne? — N'y mettez pas trop de solennité, madame Le Pelletier; ne parlez ni d'engagement, ni de mariage... Les jeunes filles bronchent souvent à ce mot, et les plus douces deviennent rétives et difficiles, on ne sait pourquoi. A votre place, en causant de choses et d'autres, j'amènerais la conversation sur ce terrain ; et je ne conclurais pas, laissant à l'esprit et au cœur de Suzanne le soin d'analyser la conduite et les paroles du jeune homme. Soyez sans crainte, votre fille, le lendemain, peut-être le jour même, voudra en savoir davantage ; et c'est elle qui vous mettra sur la voie et vous dictera la conduite à suivre.

Sans se douter que son avenir était discuté à cette heure, Suzanne marchait d'un pas agile vers l'hôpital, sans s'inquiéter de l'entretien particulier que le docteur avait demandé à madame Le Pelletier; quoique sa mére n'eût jamais eu de secret pour elle, Suzanne était loin de penser qu'on s'occupât d'elle pour des matières si délicates. A ce moment elle n'avait qu'un but, une

MONSIEUR DE BOISDIIYVER.

idée : rencontrer Cyprien, le voir et l'entendre. Il était convenu que sur les deux heures Cyprien se trouverait dans la chambre des Garnier, logés dans un petit pavillon faisant suite à la grande salle. La chambre à deux lits où furent installés ces pauvres gens, grâce aux recommandations de M. de Boisdhyver et à l'intérêt que leur portait le docteur, n'avait rien de commun avec les chambres d'hôpital. Le carreau en était rougi et verni avec soin, les murailles peintes en gris clair : des rideaux blancs aux fenêtres et au lit donnaient à cet endroit une sorte de calme qui pouvait faire croire au pére Garnier qu'il était dans son ménage. Sauf cette tranquillité absolue, les pas retentissants des infirmiers dans les corridors, la rencontre de quelques convalescents se traînant au soleil, la présence des sœurs avec leur costume bleu et blanc, beaucoup d'indigents eussent regardé l'hôpital comme un palais. Chaque jour M. Richard s'efforçait d'en faire disparaître les apparences claustrales ; en entrant dans la cour plantée de tilleuls qui formaient bordure autour d'un grand boulingrin entretenu avec soin, l'aspect de ce tapis de verdure faisait oublier l'hôpital. Autour du boulingrin allaient et venaient, ou jouaient aux boules, les convalescents de l'établissement.

Suzanne fut frappée du costume uniforme des malades ; la grande houppelande grise sous laquelle flottaient des membres fatigués, les bonnets de coton qui recou™ vraient des figures amaigries, jaunes et pâles, des yeux enfoncés, des pommettes saillantes, des physionomies tout à la fois étonnées et sérieuses, produisirent sur elle une impression de tristesse. Elle regardait avec inquiétude si le père Garnier ne se trouvait pas au milieu de ces pauvres gens, divisés par groupes se livrant à divers exercices. Des boiteux se promenaient seuls avec leurs béquilles, qui les condamnaient à l'isolement : essayant un nouveau mode de locomotion nécessité par l'amputation

MONSIEUR DE BOISDHYVEU.

d'un membre, il leur était difficile de suivre une conversation, et toute leur intelligence était dirigée dans la manœuvre des béquilles. D'autres malades cheminaient lentement en causant, et cherchaient à retrouver des forces épuisées. Dans un angle formé par la muraille, on voyait accroupis au soleil ceux qui sortaient de leur lit pour la première fois. Toutes leurs idées étaient tournées vers le soleil; ils l'attendaient chaque jour avec autant d'impatience que la nourriture, et, sous l'influence de l'astre bienfaisant, ils semblaient renaître à une seconde vie.

Des enfants infirmes couraient à travers les groupes, criant et jouant, malgré leurs maladies; toute cette population, habillée de gris, numérotée au milieu du dos, fit hâter le pas à Suzanne pour qui ce spectacle était trop douloureux. En ce moment deux heures sonnaient à l'horloge de la façade ; aussitôt apparut à l'esprit de la jeune fille l'image de Gyprien qui dissipa subitement ces pénibles impressions. // allait venir! Suzanne s'arrêta à la grande porte qui ouvre sur les corridors du rez-dechaussée. C'était la chambre numéro 8, au fond du corlidor, que le concierge avait désignée comme séjour des Garnier; mais en entendant l'heure, Suzanne avait presque oublié l'aveugle et son mari. Son regard traversa l'allée des tilleuls, Tavant-cour pavée, et s'arrêta à une petite porte grise donnant sur la façade de l'hôpital, près de la loge du concierge, par laquelle Gyprien devait entrer.

Sans être vue, Suzanne voulait voir son air de physionomie en venant au rendez- vous, sa démarche, mille signes imperceptibles appréciés seulement de ceux qui aiment. Cachée par la verdure des arbres, Suzanne pourrait contempler un moment à son aise Gyprien sur lequel, d'habitude, elle osait à peine lever les yeux à la dérobée.

Derrière le principal corps de bâtiment se trouve un

MONSIEUR DE BOISDHYYEIl.

petit jardin entièrement clos de murs, où vont se promener les religieuses et les personnes qu'elles reçoivent. Nul regard indiscret n'y peut pénétrer ; les seules ouvertures sont celles des cuisines situées au-dessous du sol, qui ne permettent pas aux gens occupés à préparer la nourriture de voir dans ce jardin. Cyprien le connaissait pour y avoir été reçu, à la suite de l'évêque, par la supérieure de Tliôpital; à plusieurs reprises, invité à se reposer dans cet endroit tranquille, plein de soleil, connaissant les habitudes de la communauté, Cyprien avait pensé à y conduire Suzanne, certain de n'être pas troublé par les religieuses qui, de deux à quatre heures, sont occupées, les unes à prier, les autres au dîner et à différents travaux. Se trouver seul avec Suzanne dans ce petit enclos, tel avait été depuis longtemps le rêve chéri de Cyprien, quoiqu'il n'en eût pas fait part à la jeune fille. Quand même des religieuses eussent rencontré les deux jeunes gens, il n'y avait aucun danger : la visite aux Garnier justifiait cette rencontre.

Cependant Cyprien ne venait pas, et Suzanne, inquiète, n'osait rester plus longtemps dans la cour, sur le passage des malades qui l'avaient déjà regardée après avoir fait le tour du boulingrin. Indécise, ne sachant si elle devait aller à la chambre des Garnier, ayant entendu un nouveau quart d'heure sonner à l'horloge, craignant que sa mère ne vint avant l'heure indiquée, Suzanne allait se diriger vers l'intérieur de l'hôpital, lorsqu'elle aperçut Garnier lui-même qui se traînait avec une certaine diffi« culté vers le pavillon des femmes. Suzanne courut à lui, lui prit les mains, et, de sa voix musicale, souhaita le bonjour au vieillard, qui ouvrit de grands yeux comme s'il sortait d'un rêve.

— Vous ici, mademoiselle... Ah! quel bonheur! Ma pauvre femme va être bien heureuse... Je croyais ne plus vous voir.

Le brave homme avait des larmes dans les yeux. Les malheureux des hôpitaux, des prisons, sentent leur sensibilité doubler par la crainte de se voir abandonnés; connaissant l'égoïsme des gens libres parce qu'ils ont été libres eux-mêmes, ils attachent une suprême importance à ceux qui viennent les visiter; détachés du monde, ils savent combien les exigences de la société rendent les gens oublieux. La visite d'un être chéri fait plus de bien à un malade que toutes les médecines ; le prisonnier en oublie ses fers, son cachot. Tous deux échappent momentanément à la prison, à l'hospice, et se croient en liberté, en santé, tant que dure la visite.

— J'allais chercher ma femme, ma chère demoiselle, dit Garnier, qui releva son dos voûté et qui retrouva dans son émotion les jambes qui le menaient au combat quarante ans auparavant. — Comment va-t-elle? demanda Suzanne. F^lle est bien triste, allez, mademoiselle; elle ne croit plus à ses yeux, et elle n'a que trop raison. Le médecin aussi a raison ; maintenant, c'est fini pour toujours... Nous ne sommes plus ensemble... — - Comment! on vous a séparés? — Cela ne pouvait être autrement, ma chère demoiselle; ma femme est à l'infirmerie, au premier. Moi, je suis en bas; seulement, [chaque jour je vais la chercher pour la mener au soleil. Je ne crains qu'une chose, c'est que mes jambes manquent tout à coup ; tous les deux nous avons besoin l'un de l'autre : moi, je lui sers à la guider; elle, m'aide à marcher; j'ai des yeux et elle a des jambes... Ma chère demoiselle, dit-il en s'arrêtant à la porte qui conduit à l'infirmerie, ne montez pas, ma femme va descendre avec moi... Une infirmerie, ce n'est pas beau à voir.

— Vous allez vous fatiguer, mon pauvre Garnier. — Non , mademoiselle ; quand il s'agit de promener ma femme, j'oublie mes jambes; Dieu veut bien encore me les conserver pour quelque temps.

MONSIEUR DE BOISDIIYVEK.

Pendant les dix minutes qui suivirent le départ du vieillard, Suzanne put aller à son observatoire sous les tilleuls. Pendant ce court espace , elle tressaillit deux fois au son de la sonnette de la porte d'entrée, croyant qu'elle allait voir Gyprien : c'étaient des sœurs, des ouvrières, qui venaient à l'hôpital. Mais la jeune fille fut distraite de ses pensées par l'arrivée de l'aveugle, profondément triste, et subissant, plus que son mari, l'influence de l'hôpital, quoiqu'elle ne le vît pas. Le mot d'infirmerie, qui retentissait à ses oreilles , l'affligeait chaque fois qu'il était prononcé ; elle n'osait le dire à son mari de crainte de le chagriner. Ses peines concentrées produisaient sur sa physionomie l'expression pénible et mélancolique dont sont marqués les malheureux privés de la vue. Quelquefois cependant la Garnier se laissait aller à l'expression de ses douleurs accumulées , qui éclataient comme de la vapeur trop longtemps comprimée. Suzanne, sans deviner complètement ces douleurs profondes, remarqua cependant une partie des peines qui se peignaient sur la figure de l'aveugle ; elle la prit sous le bras et essaya des consolations qui, prononcées par sa voix douce et jeune, prenaient un accent sympathique dont il était difficile de ne pas subir l'impression. L'espérance rentra pendant cette promenade dans le cœur de la Garnier. Suzanne appelait ses intonations les plus pures et les plus sincères pour persuader la Garnier que M. Richard était loin de désespérer de l'opération ; elle faisait un tableau de la vie heureuse et tranquille que mèneraient alors les deux vieillards habitant ensemble une même chambre, à l'Hôtel- Dieu, et la persuasion faisait oublier aux deux vieux époux la situation dans laquelle ils se trouvaient.

Ainsi que d'habitude, Garnier parla de son jeune homme, qui veimit les voir souvent et qui les avait entreteniiis longuement de la maladie de Suzanne. Le nom de Gyprien

MONSIEUR DE BOISDHYVEB.

rappela à la jeune fille qu'elle l'altendait déjà depuis longtemps, et une ombre passagère se glissa dans cette belle après-midi consacrée à la charité , car Suzanne avait eu tant à cœur de consoler l'aveugle, qu'elle en avait oublié momentanément l'heure heureuse qui devait lui faire rencontrer Cyprien.

Bientôt madame Le Pelletier vint rejoindre sa fille, et cette double visite ne contribua pas peu à ramener la tranquillité dans le cœur de l'aveugle.

Page 1