LA JEUNE FILLE DEVIENT FEMME
Pour la première fois de sa vie, Suzanne sentait poindre en elle une vive douleur ; elle débuta d'abord sourdement et gâta son heureux caractère comme une goutte de vinaigre trouble une jatte de lait. A peine fut-elle sortie de l'hôpital que le souvenir de Cyprien vint se présenter à l'état cuisant. Madame Le Pelletier attribua le silence de sa fille à la pénible impression produite sur les cœurs sensibles par la vue des gens malades et renfermés. Ayant essayé inutilement de distraire Suzanne en portant la conversation sur un autre terrain, elle laissa sa fille occupée de ses pensées intérieures, persuadée que ce sujet, tout pénible qu'il fût, ne pouvait qu'ouvrir plus grand le cœur de Suzanne à la pitié. Les yeux de Suzanne étaient tournés ailleurs. Elle regardait, du plus loin qu'il élait possible, si, au détour d'une rue, Cyprien n'apparaîtrait pas tout à coup ; croyant à un retard indépendant de sa volonté , il lui restait encore un dernier espoir. Quoique le chemin de la maison de madame Le Pelletier à l'hôpital fût long, jamais la
jeune fille ne le trouva plus court. Si elle était parlie le cœur bondissant de joie, en se répétant : // va venir l à cette heure, elie rentrait à la maison commentant en tout sens cette phrase: Pourquoi n est-il pas venul Autant la grande porte cochère de l'hôpital semblait être ouverte à deux battants pour laisser passer son bonhenr, autant la petite porte basse de la maison où elle allait rentrer lui parut barrer ses espérances. Ses pensées intérieures teintaient de gris les objets extérieurs. La rue tranquille sur laquelle elle jetait un coup d'œil tous les matins en se levant devint à ses yeux une vilaine ruelle; les murs blanchâtres de la maison prirent un aspect terne, tout lui parut solitaire, abandonné, ronces, épines et chardons.
— J'ai mal à la tête, dit Suzanne à sa mère après un assez long silence dans le petit salon. C'était son premier mensonge que cette migraine. Elle avait hâte d'être seule dans sa chambre, croyant y trouver le calme; mais elle n'y fut pas plutôt entrée que ses pensées, jusque-là con= tenues, brisèrent leur mors et l'entraînèrent dans une ronde perfide comme celle des Willis s'emparant du voyageur égaré. Pendant la marche, la composition qu'elle cherchait à donner à sa physionomie pour ne pas inquiéter sa mère avait aussi contribué à empêcher ses pensées de s'échapper; aussitôt que la jeune fille fut seule, elle crut voir des êtres animés, aussi nombreux que les atomes tourbillonnant dans un rayon desoleil, s'échapper d'elle etcommencer leurs danses dans un brouillard épais. Le soleil baissait, un jour grisâtre lui succédait; Suzanne se repentit d'avoir imaginé le mal de tête qui était venu réellement, car un bourdonnement désagréable tinta soudain à ses oreilles, et, si elle n'eût pas craint de passer pour capricieuse, elle serait descendue au petit salon, près de sa mère, pour y chercher protection contre ses pensées dévorantes.
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En une après-midi, Suzanne fit connaissance avec des chagrins d'autant plus cuisants qu'elle n'en soupçonnait pas l'existence ; ce n'était pas encore la jaune jalousie qui s'emparait d'elle, mais elle croyait à l'oubli, à l'indifférence, qui en sont proches parents. Une occasion s'était présentée, assez rare pour être saisie avec avidité, et Gyprien avait manqué au rendez-vous! Quoique jusquelà le mot amour n'eût été. prononcé par aucun des deux jeunes gens, Suzanne se dit que Gyprien ne Vaimait pas comme elle Faimait. De temps en temps, un pelit rayon de soleil venait à percer ces noirs nuages et rassérénait l'esprit de Suzanne, en lui faisant voir Gyprien moins coupable qu'elle ne le croyait; mais de nouveaux nuages s'épaississaient aussitôt et voilaient ce tendre rayon. — Pourquoi l'ai-je rencontré? se demandait Suzanne, qui voyait au loin défiler ses années si heureuses d innocence et de jeunesse. Pourquoi ne m'a-t-il pas laissé brûler vive? Elle souffrait, en effet, et ressentait des flammes intérieures plus dévorantes que celles du jour de la Fête-Dieu.
Cette première nuit sans sommeil, Suzanne la passa à rallumer sa lampe, à la souffler, à la rallumer encore; l'obscurité la fatiguait, la lumière blessait ses paupières sèches. Elle s'agitait dans son lit en tous sens, sans y trouver le repos ; les matelas lui semblaient brûlants et les plis des draps froissaient son jeune corps irrité. Elle manquait d'air, sa chambre était remplie de vapeurs lourdes semblables à celles qui précédent un temps d'orage aux jours caniculaires: elle pensa à ouvrir sa fenêtre et à baigner cette fièvre ardente au vent frais de la rue ; mais au bruit de l'espagnolette, madame Le Pelletier, qui avait le sommeil léger, de sa chambre entendrait le moindre mouvement dans la chambre de sa fille. Suzanne fut obligée de renoncer à l'air bienfaisant de la nuit. Lassée de combattre, elle s'abandonna àsesenne-
mis, qui étaient ses pensées, et les laissa libres de la torturer sans qu'elle fît la moindre résistance. Il en résulta un léger assoupissement qui gagna la jeune fille et qui la tint entre le sommeil et la veille; dans cet état de demi-somnolence, elle pouvait encore penser, mais d'une façon trouble, ainsi qu'un plongeur voit à travers des eaux malsaines. Cependant Suzanne flotta entre le rêve et la vie, de telle sorte que les angles de ses sensations cruelles s'effacèrent momentanément.
Ce fut une trêve de courte durée : la jeune fille était réveillée brusquement à cinq heures du matin, une heure avant son habitude. Il est de tels cauchemars, si horribles, que les malheureux qui en sont terrifiés, quoique réveillés en sursaut et se rendant compte de la non-réalité des faits entrevus, se relèvent tout à coup, le corps ensommeillé, n'osant plus se coucher dans la crainte de voir reparaître les fantômes sanglants qui ont perlé leur front de sueurs. Par un mouvement analogue, Suzanne descendit de son lit, heureuse d'échapper à sa couche et aux pensées nocturnes qui avaient agité leurs ailes au-dessus d'elle. Le petit jour apparaissait fin et discret à travers l'ouverture des rideaux. Suzanne ouvrit la fenêtre grande; à l'horizon, le ciel était pourpré et enflammé comme un coucher de soleil. Suzanne respira plus librement; pour elle le vent était une consolation, un bienfait inattendu. Elle fit sa première toilette avec une précipitation inaccoutumée et descendit au jardin, où elle avait hâte de prendre un bain d'air pour faire disparaître ses tourments de la nuit. Le vent ne se fit pas attendre et répondit au pronostic de l'horizon rougeâtre par ses sifflements accoutumés. On entendait dans le voisinage des volets de bois mal attachés frapper les murs, des ardoises tomber des toits et se briser sur les pavés ; les fleurs, les arbustes, se courbaient pour saluer l'arrivée du tyran. Suzanne était tranquille ; la sérénité avait reparu sur sa
figure ; elle aspirait ces souffles bruyants descendus dans le petit jardin. En suivant de l'œil les mille objets que le vent emportait dans son tourbillon, elle espérait que ses chagrins allaientprendre la même route. Cette promenade matinale calma momentanément sa fièvre ; toutefois les illusions en s'envolant laissent des endroits pénibles et désolés. Aussitôt la première impression de bien-être éprou« vée à Fair, Suzanne reconnut que le remède à son mal n'était pas là.
Le devoir la rappela à ses occupations ordinaires, qui étaient de préparer le déjeuner qu'elle portait chaque matin au lit de sa mère.
" Tu es pâle, ce matin, mon enfant, dit madame Le Pelletier en embrassant sa fille.
Suzanne resta quelque temps dans les bras de sa mère pour cacher son embarras.
— Qu'as4u? tu m'effrayes, je ne t'ai jamais vu si mauvaise mine... Réponds-moi, mon enfant!
Suzanne, s'étant imaginée que l'air enlèverait la trace de ses chagrins, n'avait pas préparé de motif plausible et ne répondait pas; mais sa mère vint la tirer d'embaras.
— Est-ce toujours ce vilain mal de tête d'hier? Suzanne avait oublié sa feinte indisposition.
— Ilfallait rester au lit, mafille,te'reposer ; tuas allumé le fourneau, je suis sûre que les charbons t'ont fait mal... Je ne te mènerai plus à l'hôpital mainlenant... Pauvre enfant! s'écria la veuve en contemplant les traces de la passion sur la fig-ure de Suzanne.
La physionomie de la jeune fille était si pure, si calme et si chaste, que la moindre peine s'y inscrivait comme la peau du lézard sur le sable.
— Reste près de moi ainsi ! dit la veuve à Suzanne, qui avait posé sa tête sur Foreiller i)rès de celle de sa mère.
Jamais un enfant au berceau ne reçut de plus tendres
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caresses et n'entendit de mots plus doux que Suzanne ce jour-là, près de madame Le Pelletier. La veuve, loin de soupçonner les souffrances intérieures de sa fille, n'en saisissait que les traces trop visibles, et elle s'efforçait de les dissiper par un redoublement d'affection qui faisait d'autant plus souffrir Suzanne qu'elle trompait sa mère. Elle n'avait qu'à lai dire : Le mal est là ! en montrant son cœur, et bientôt une douce confidence, un repentir sincère, amèneraient des larmes communes, symptôme de la guèrison.
— Si je ne le vois pas aujourd'hui, dit Suzanne, je dis tout à ma mère.
Et elle sortit sa tête des mains de la veuve, qui plongeaient dans ses épais cheveux blonds. En un moment, la figure de Suzanne changea d'expression; un raisonnement inattendu avait mis en fuite ses inquiétudes de la nuit : — Il n'a pu venir hier, il viendra aujourd'hui.
— Tu te sens mieux ? dit madame Le Pelletier, qui vit le sourire reparaître sur les lèvres de Suzanne.,. A la bonne heure, viens que je t'embrasse encore.
Suzanne se jeta dans les bras de sa mère, sans craindre de laisser paraître son émotion. Elle passa la matinée dans des espérances riantes et folles qui la faisaient chanter dans sa chambre, se mouvoir comme une chèvre capricieuse, ouvrir les armoires et les tiroirs de sa commode pour changer de rubans. Elle ne se trouvait pas assez belle pour fêter l'arrivée de Cyprien. Le léger repas que Suzanne préparait habituellement pour midi se ressentit de son état.
— A quoi penses-tu, Suzanne? demanda doucement madame Le Pelletier, sans se douter que sa fille pensait fortement; mais dans son entrain, Suzanne comblait sa mère de caresses, et sa gentillesse naturelle faisait sourire la veuve, qui l'appelait enfant, tandis que les trou-
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bles de la nuit précédente avaient chassé l'enfance pour toujours.
A une heure, après quelque temps de repos, les dames avaient l'habitude de s'asseoir près de la fenêtre, chacune dans une embrasure , et de s'installer commodément à l'ouvrage, les pieds sur une chaise. C'est l'heure la plus animée de la rue : le soleil invite chacun à quitter ses travaux, à jouir de la promenade, la circulation s'ensuit. Jamais Suzanne ne fut plus gaie que pendant ces deux heures : elle animait le petit salon de sa parole, elle le remplissait et le rendait vivant. Madame Le Pelletier souriait aux saillies de sa lille, qui parlait comme chante l'oiseau sur la branche ; il ressortait du timbre de sa voix un naturel si heureux qu'un charme puissant s'attachait à chacun de ses mots. Aussitôt que la pendule eut sonné deux heures, Suzanne se tut tout à coup et fut reprise de ses accès d'inquiétude. Cyprien ne venait pas, il était donc malade ! Après avoir manqué la veille au rendez-vous de l'hôpital, il paraissait impossible à Suzanne qu'il ne vînt pas le lendemain expliquer les motifs qui l'avaient empêché. Cependant deux heures restaient encore pendant lesquelles il pouvait rendre visite. Un pressentiment secret s'empara de la jeune fille et lui dit que Cyprien ne viendrait pas.
Madame Le Pelletier ne prêta aucune attention au changement qui s'était opéré si brusquement en Suzanne; tout en brodant, préoccupée de la conversation qu'elle avait eue la veille avec le docteur Richard, la gaieté de sa fille ne faisait que lui rendre plus dur le moment où elle se séparerait de Suzanne, la joie de la maison. Comme ce petit salon lui paraîtrait triste quand eJle l'habiterait seule ! Combien elle regretterait cette voix pure qui colorait en rose tous les endroits soumis à sa vibration ! Donner Suzanne à un homme qui peut-être ne la comprendrait pas ! La jeter dans les bras d'un être sans délicatesse !
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Madame Lepelletier soupirait et ne se trouvait pas le courage nécessaire à cette forte résolution.
Séparées par l'embrasure d'une fenêtre, la mère et la fille songeaient aux hommes, sans se douter qu'un même sujet les occupait à la même heure. La pensée de Suzanne était tournée vers Févêché, celle de madame Le Pelletier du côté de la sous-préfecture ; toutes deux craignaient, l'une le passé, l'autre l'avenir. Suzanne se repentait d'avoir accumulé sur la personne de Gyprien une montagne de félicités, et de ne les trouver qu'en lui ; la veuve du président balançait avant de confier à un homme le trésor d'affection qu'elle enfouissait chaque jour dans sa fille. Ainsi les mères deviennent avares , craignant de voir dissiper par des mains prodigues les richesses d'éducation, de conseils, de bons sentiments, qu'elles ont semés et vus croître. Madame Le Pelletier ne pouvait s'habituer à l'idée de se séparer de sa fille , aussi la confidence du docteur Richard lui portait-elle un coup sensible.
Il était donc vrai, il fallait songer au mariage de Suzanne ; le docteur l'avait dit, et toutes les paroles qui sortaient de la bouche de l'ancien ami de la famille étaient toujours marquées au coin de la raison. Par une singuhère coïncidence, la mère n'avait guère plus reposé que la fille ; ses alarmes, quoique moins vives, étaient encore assez fortes pour troubler une existence tranquille. Madame Le Pelletier songea un moment à confier à Suzanne ses soucis et à la rendre juge dans cette question délicate; en entendant sa fille chanter après le déjeuner, courir du salon à la cuisine, de la cuisine au salon, la veuve se dit que Suzanne n'était pas encore assez mûre pour donner son avis sur son propre avenir. En ce moment, elle eût voulu embrasser Suzanne, mais madame Le Pelletier sentait son cœur gros de larmes qui ne demandaient qu'à s'épancher, et la vue de sa fille les eût fait couler abondamment.
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A l'autre fenêtre, Suzanne s'efforçait de travailler, et feignait la plus grande application à sa broderie, car elle comprenait que sa figure avait repris les agitations de son réveil du matin. Les deux femmes se cachaient ainsi leurs sentiments et tâchaient d'éteindre leurs soupirs.
Suzanne prétexta la préparation du goûter pour s'échapper du salon; en réalité elle courut à son miroir; elle remarqua ses yeux rougis, sur lesquels elle appliqua de l'eau fraîche. Le dîner se ressentit des pensées de l'après-midi ; la mère et la fille empruntaient de pâles sourires pour masquer leur contrainte. Si la conversation s'engageait, c'était pour se rompre aussitôt; les paroles mentaient et les deux femmes rougissaient de leur propre son de voix.
— Tu m'as passé ta migraine, Suzanne, dit madame Le Pelletier en affectant de parler plaisamment. — Je ne l'ai pas quittée cependant, ma bonne mère, reprenait Suzanne, voyant arriver avec inquiétude l'heure où elle allait se trouver seule. — Si tu me faisais un peu de lecture, je crois que cela me distrairait.
Suzanne saisit cette proposition avec empressement. Les lectures n'avaient lieu ordinairement que dans les longues soirées d'hiver , pour en varier la monotonie : c'étaient des romans anglais , ou dans le goût anglais , de miss Edgeworth ou de madame de Montolieu, qui faisaient passer une demi-heure aux deux dames , car Suzanne ne poussait pas plus loin son amour de la lecture, etmadameLe Pelletier n'en demandait pas davantage, voulant seulement rompre ainsi la longueur des soirées.
Ce jour-là Suzanne lut la moitié d'un roman tout entier, quoique sa mère la priât de cesser, pour ne pas se fatiguer ; mais elle avait trop d'intérêt à se soustraire à ses propres pensées, et il lui fallut l'épuisement de la lampe pour interrompre la lecture du roman. Il était cleux heures du matin ; madame Le Pelletier s'était en-
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domiie doucement pendant le récit des imaginations de miss Edgeworth. Suzanne ne s'en aperçut qu'en fermant le livre, tant elle avait apporté d'application dans sa lecture. Sans rien dire, elle se glissa doucement tout habillée sur le lit près de sa mère, espérant qu'auprès d'elle les songes de la nuit précédente ne viendraient pas la troubler. Elle avait peur de rentrer dans sa petite chambre, si gaie d'ordinaire, si déplaisante depuis qu'elle y avait ressenti des sensations troublantes. Elle n'osait plus être seule, craignant ses propres pensées ; prés de sa mère, elle espéra qu'un repos salutaire s'emparerait de ses sens. Suzanne se trompait. L'image de Cyprien se glissa entre elle et sa mère, et l'empêcha de fermer les yeux; elle souffrit même davantage de la retenue que lui i aspirait le sommeil de madame Le Pelletier, car elle n'osait ni respirer ni faire un mouvement. La pauvre enfant n'avait pas même la ressource des malades qui se retournent sur leur lit de douleur, et le froid de la nuit, joint à Tinimobilité, lui faisait sentir le besoin de se déshabiller et d'entrer tout à fait dans le lit ; mais, respectant le sommeil de sa mère, que le moindre mouvement eût réveiilée, elle aima mieux rester dans cette position jusqu'au lendemain matin, épiant les quarts d'heure mortels qui s'échappaient de l'horloge publique de la Malva.
L'immobilité forcée dans laquelle se tenait Suzanne semblait doubler l'activité de ses pensées; mille projets se formaient dans sa tête, qui aboutirent cependant à une idée raisonnable. La première heure de la nuit avait annoncé le vendredi ; il restait deux jours jusqu'au dimanche, qui devait réunir forcément Cyprien et Suzanne aux orgues de la paroisse. Si Cyprien ne venait pas chez madame Le Pelletier dans l'iatervalle, Suzanne renonçait à toucher de l'orgue et à rencontrer Cyprien, Elle accumula toutes les raisons qui militaient pour et contre Cyprien ; elle les classa en deux groupes opposés; pleine
de sang-froid comme un magistrat, elle écouta les voix qui partaient des deux groupes opposés en écartant toutefois l'idée que Gyprien pût être malade. A part ce motif, le jeune homme était impardonnable ; blessée dans son amour-propre, Suzanne se leva doucement au petit jour, non pas le cœur content, mais affermie dans sa résolution.
Jamais elle ne reverrait Gyprien, s'il ne se présentait pas chez madame Le Pelletier avant le dimanche.
A cette heure, la jeune fille était ferme et arrêtée dans sa volonté. Sa figure s'en ressentait : elle y perdit un peu de sa douceur ordinaire, mais elle retrouva un calme de marbre qu'on n'eût pu supposer sous une si grande tendresse. Le reste de gaieté enfantine, les mouvements alertes et vifs, la carnation du teint, en furent atteints légèrement, mais Suzanne y gagna en se sentant devenir femme résolue. Huit jours lavaient changée à ce point qu'elle ne se reconnaissait plus intérieurement, n'ayant pas soupçonné jusqu'alors les forces qui étaient en elle.
Gyprien ne vint pas le vendredi, et Suzanne n'en fut pas troublée; au contraire, elle se complaisait dans sa résolution et se félicitait du calme qu'elle puisait dans son amour-propre offensé. Elle devint sérieuse, et madame Le Pelletier remarqua, non sans étonnement, cette transition de la jeunesse à l'adolescence.
Un moment la veuve put croire que Suzanne avait prèssenti la conversation du docteur Richard, et qu'elle s'essayait à jouer le rôle d'une jeune fiancée; mais Suzanne était sortie avant que le médecin eût entamé un mot de cette grave question. S'il en avait parlé à d'autres, Suzanne ne pouvait le savoir, personne n'étant entré cliez ]a veuve depuis cet entretien. Madame Le Pelletier, n'osant questionner sa fille , s'imagina que Suzanne avait pu remarquer l'employé et ses timides assiduités; malgré la profonde attention qu'elle mettait à regarder les
passants de la rue depuis les confidences de M. Richard, malgré la connaissance des heures auxquelles l'employé allait à son bureau et en revenait, jamais la veuve n'avait pu surprendre le jeune homme dans sa rue tranquille; car Jousselin, honteux de l'audace qu'il avait eue chez le docteur, faisait maintenant un long détour pour ne pas passer devant la maison de madame Le Pelletier.
La veuve se perdait en raisonnements, et elle craignait d'avoir trahi ses propres pensées, qui avaient peut-être donné à songer à Suzanne. Toutes deux vivant de la même vie, ayant une égale tendresse, occupées des mêmes idées, s'enlendant à demi-mot, il n'était pas possible que Suzanne eût surpris les secrètes préoccupations de sa mère, lorsque, les yeux gonflés de larmes à l'idée d'une future séparation, elle n'osait parler à sa fille. Peut-être même, pendant cette nuit où Suzanne s'était couchée prés d'elle tout habillée, certains mots prononcés pendant un sommeil agité s'étaient-ils échappés de sa poitrine ; car Suzanne n'avait pas caché, en déguisant un peu la vérité, qu'elle était tombée de fatigue sur le lit après la lecture du roman, et qu'elle s'était assoupie jusqu'au matin sans songer à regagner sa chambre.
Telles étaient les idées de madame Le Pelletier, lorsque Suzanne lui dit résolument le samedi :
— Je n'irai pas demain toucher les orgues à la cathédrale.
La veuve fut étonnée de ce ton décidé, et en demanda la raison.
— Je ne sais ce que j'éprouve à la main gauche, dit Suzanne appelant un nouveau mensonge à son aide : mes doigts ne remuent plus; j'ai voulu jouer ce matin du piano, cela m'a été impossible. — C'est singulier, dit ]a mère, ce sont les nerfs. — Sans doute, reprit Suzanne de son ton de voix le plus naturel. Ne faudrait-il pas faire prévenir M. le curé, ma chère maman ? — Demain, ce
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petit accideiii aura disparu sans doute, il serait fâcheux de manquer la messe. — Quand même la fatigue ou l'effort auraient disparu de mes doigts, je préfère ne pas jouer, ma chère maman. Déjà je me suis sentie dans cette disposition après avoir touché de l'orgue ; il vaut mieux que je me repose. — Tu vas perdre ton emploi, dit en souriant la veuve, qui se pliait aux moindres caprices de sa fille. — Qu'importe ! dit.Suzamie. — Tu seras remplacée d'ailleurs par M. Cyprien, dit madame Le Pelletier; il peut accompagner l'office. — Certainement, et même mieux que moi. ~ Je n'ai donc pas besoin de faire prévenir. M. Cyprien ne manque jamais de se trouver aux orgues avant notre arrivée. ~ Sans doute ne reprendrai-je pas, fussé-je guérie, dit Suzanne, qui voulut habituer sa mère à ne plus la conduire aux orgues. — Quelle idée, Suzanne i — Je me sens inférieure vis-à-vis de cet instrument ; sa puissance m'écrase^ mes forces ne répondent pas à mon sentiment... Devant mon piano, tout va bien, mais je me sens faible en abordant le clavier de l'orgue. Je me rends compte des fortes voix que je ne parviens pas à faire parler comme l'exige la sonorité de l'instrument, et je m'en reviens humiliée après chaque office. ~ Tu exagères ta faiblesse. ~ Ma chère maman, tu aimes ta Suzanne, tu trouves bien tout ce qu'elle fait; sans faire parade de mon humilité, je t'assure que chaque messe me peine, parce que je sens ce qui me manque et ce que l'étude ne saurait me donner.
Madame Le Pelletier fut surprise de ces raisons, qui semblaient naturelles; dans sa bonté, préoccupée d'éloigner tout ce qui pouvait causer quelque inquiétude à sa fille, elle l'approuva. N'étant pas musicienne, elle fut dupe des adroits sophismes de Suzanne et la poussa même à abandonner cet instrument, puisque, loin d'y trouver un délassement, elle n'en rapportait que des fatigues et du découragement.
Suzanne, heureuse d'avoir si adroitement coloré le motif qui l'éloignait des orgues, entretint sa mère de la jouissance qu'elle éprouverait à entendre de la nef les voix puissantes de l'iustrument auquel elle renonçait. D'en bas de l'église, l'effet était plus puissant; n'étant pas mêlée au concert, elle saisirait mieux les chants harmonieux qui gagnaient à être entendus à une certaine portée, et mille autres raisons auxquelles la veuve du président donna son assentiment. Madame Le Pelletier croyait à toutes ces excuses, issues d'un ^ if dépit. Pour Suzanne, plus elle parlait, plus elle s'entêtait dans ses idées, et ses paradoxes prenaient à ses yeux la couleur de vérités irréfragables.
Cyprien ne vint pas le samedi.
Le lendemain matin, Suzanne passa plus de temps que d'habitude' à sa toilette, et madame Le Pelletier l'admira avec une fierté toute maternelle dans ce renouvellement de physionomie qui la rendait vraiment femme d'une suprême beauté. Les dames suivirent le chemin accoutumé de l'église, entrèrent par la petite porte de gauche de la façade. Après avoir pris de l'eau bénite et s'être inclinées :
— Où vas-tu, Suzanne? dit madame Le Pelletier, qui se dirigeait vers la nef, — Ne montons-nous pas aux orgues? dit Suzanne,— Comment? s'écria la veuve étonnée^ en montant les marches du petit escalier noir en lima^ çon.~™Ma douleur est passée, ma main va beaucoup mieux.
MONSIEUR DE BOISDUYVER.