CORRESPONDANCES
Une autre qu'une mère eût compris à des variations si subites l'état dans lequel se trouvait le cœur de Suzanne. Madame Le Pelletier s'arrêta un moment pour se remettre de sa suprise. Trois jours avant, sa fille lui semblait encore une enfant rieuse ; le lendemain elle devenait grave, et en un moment elle se montrait subitement capricieuse. La veuve du président suivit sa fille sans dire un mot ; elle ne demandait que le bonheur de son enfant, et elle était prête à le payer par de biens grands sacrifices. Suzanne, en ouvrant la porte de plain-pied avec les orgues* jeta rapidement un coup d'œil. Cyprien n'y était pas! Si elle l'eût osé, peut-être la jeune fille fût-elle redescendue s'agenouiller dans l'égîise et prier sa patronne de l'affermir dans ses résolutions de la veille.
En entendant le bruit de la porte grinçant sur ses gonds, le vieux souffleur apparut enveloppé de son éternelle houppelande à boutons d'acier, salua les dames, et les prévint que Cyprien était déjà venu et qu'il comptait sur mademoiselle Suzanne pour accompagner un ancien chant du xvi^ siècle, dont lui avait fait cadeau M. Du Pouget. Il avait laissé la musique sur le pupitre, afin que Suzanne pût en prendre lecture pendant la messe.
Les chevreaux ne bondissent pas avec plus de joie sur les montagaes que le cœur de la jeune fille en apprenant cette nouvelle. Il pensait donc encore à elle!
Le nom seul de Cyprien lessiva toutes les mauvaises inquiétudes qui s'étaient entassées chez Suzanne et qui décomposaient son teint. La pourpre des habits du roi Salomon, peints sur les vitraux de la rosace, pâlit à côté de l'incarnat des joues de la jeune fille; elle se sentait revenir à la vie avec la volupté des fleurs étendues sur la terre par un temps de sécheresse, qui boivent avec avidité les gouttes d'une pluie bienfaisante. Elle cachait son bonheur en feignant de lire l'accompagnement du psaume qu'avait apporté Cyprien ; elle était heureuse de ne pas l'avoir vu en entrant, tant elle craignait une trop vive émotion.
Le service divin commença. Suzanne se mit au clavier avec allégresse, et répondit aux chantres du chœur par une phrase improvisée qui, malgré sa coupe solennelle, laissait percer les sentiments qui l'agitaient. En ce moment, Cyprien entrait par la façade et traversait la voûte de bois que forment les charpentes des orgues.
A cette place se tiennent à l'ordinaire, debout, les paysans habillés en blouse, qui n'avancent jamais plus loin dans l'intérieur de la cathédrale. Ont-ils l'humilité de leur simple costume? Évitent-ils ainsi de payer les chaises en restant debout?
Ce jour-là, peu de paysans se tenaient sous les orgues : aussi Cyprien remarqua-t-il avec un certain étonnement un jeune homme de la ville, on n'en pouvait douter à la coupe de ses habits, qui se tenait à la place favorite des paysans. L'expression générale du jeune homme était si particulière, qu'elle eût suffi à le faire distinguer entouré de personnes de sa condition. Il semblait en extase pendant que l'orgue faisait entendre sa voix puissante ; on eût dit qu'il buvait avec délices les fiots d'harmonie qui descendaient de la voûte. Sa physionomie devint d'autant plus caractéristique quand l'instrument se tut pour laisser répondre les chantres et les
enfants de chœur. L'extase avaiî; disparu, le jeune liomnie redevenait un être ordinaire; sa figure, tout à l'heure illuminée, retrouvait sa quiétude, le feu de ses regards s'éteignait.
D'un simple coup d'œil Cyprien remarqua cette physionomie sans y attacher une plus grande importance, quoique, s'il eût connu l'homme, les espérances qui s'agitaient en lui, l'attention que celui-ci portait aux grandes voix de l'orgue, il eût prêté plus d'attention à examiner ce rival timide.
Le bruit n'avait pas tardé à se répandre dans Bayeui que tous les dimanches, depuis un certain temps, mademoiselle Le Pelletier touchait l'orgue à la cathédrale; la nouvelle en parvint jusque dans les bureaux de la souspréfecture, qui avait accueilli avec un vif intérêt d'autres faits bien moins importants. N'osant plus passer devant la maison des dames Le Pelletier, honteux d'avoir confié son secret au docteur, qu'il fuyait désormais, Jousselin saisit avec empressement l'occasion de revoir Suzanne à l'église. Il arrivait le premier dans la cathédrale, se cachait à un des angles de la place et guettait l'apparition des dames Le Pelletier. Trop heureux d'avoir vu de loin Suzanne et sa mère, Jousselin entrait à Féglise par la petite porte de la façade du sud, et se blottissait derrière un monument de marbre noir dont les statues le dérobaient aux regards des dames quand elles s'offraient l'eau bénite avant de monter aux orgues.
Les mouvements des dames avaient été calculés par remployé avec une telle précision, qu'il savait, à une seconde près, le temps qu'elles mettaient à traverser la nef. Alors il lui était permis de voir par derrière Suzanne, qui tournait le dos pour monter le petit escalier de pierre des orgues; mais ces contemplations assidues, cette attenle à l'air humide, ce froid pénétrant de l'église, étaient payés par des jouissances sans nombre. Jousselin avait
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fini par percevoir le bruit des pas de Suzanne sur le plancher des orgues, quoique l'instrument fût situé à une hauteur considérable. Du moins l'employé le croyait. Peut-être entendait-il les pas lourds du souffleur à la houppelande marron !
Quand M. Bonnard commençait à souffler et que Suzanne faisait sortir, en appuyant sur la touche, une seule note longue et plaintive qui allait en s'affaiblissant sous les arceaux de la vieille cathédrale, le jeune homme croyait surprendre un soupir répondant aux siens. Il participait ainsi à toutes les mélodies que Suzanne mettait en .jeu, suivant sa disposition d'esprit. A la sortie de l'église, des jouissances plus réelles récompensaient l'employé de ses assiduités; perdu dans la foule qui sortait de la messe, Jousselin pouvait regarder à loisir, sans se compromettre, la figure de Suzanne , qu'il s'appliquait à mouler dans son cerveau pour s'en repaître à son loisir pendant les heures du bureau.
Le cœur libre, peut-être Suzanne eût-elle été touchée de la profonde affection de l'employé, qui se contentait de miettes de jouissances ; mais elle ne pouvait soupçonner qu'au-dessous d'elle était un homme modeste et timide qui l'écoutait avec ravissement. L'eût-elle su, qu'elle n'eût pas puisé dans cet amour la vanité de tant de femmes qui ne sont satisfaites qu'avec un troupeau d'adorateurs à leur suite. Suzanne n'avait aucune coquetterie. Il suffisait, pour juger la fille, de regarder la mère, sur le visage de laquelle nulle passion n'avait laissé son empreinte.
Dans les comédies qui se passent avant le mariage, dans les présentations de futurs qui ne se sont jamais vus, dans les entrevues qui n'aboutissent pas, un homme de bon sens, après avoir vu* la veuve travaillant dans son petit salon, après avoir regardé le portrait de feu M. Le
Pelletier, après avoir respiré l'air de la maison, pouvait dire : — J'accepte votre fille les yeux fermés. Car les principes physiologiques d'hérédité, quoiqu'ils offrent quelquefois des exceptions bizarres, faisaient forcément de Suzanne la digne fille du président.
C'était avant tout une îemme naturelle, laissant s'échapper ses sensations, sans songer à les masquer : aussi l'en» trée aux orgues de Cyprien lui causa une telle émotion qu'elle coupa court au répons de sa phrase musicale.
Quoique tournant le dos à la petite porte de l'orgue, elle reconnut la façon de marcher de Cyprien, et tout son être en fut si ému, qu'elle termina par une note cadencée produite involontairement par le frémissement qui avait gagné jusqu'à ses mains.
Cyprien connut immédiatement l'impression que son entrée avait produite. Suzanne n'employait jamais la cadence aux orgues ; d'ailleurs le dos de la jeune fille, ses bras, toute sa personne, étaient agités d'un mouvement imperceptible que Suzanne tâchait de maîtriser, mais qui ne pouvait échapper à Cyprien.
Lui-même ressentait cette sensation, plus faiblement, il est vrai, mais il croyait à une communauté d'impressions qui, aussitôt qu'il les éprouvait, devaient être éprouvées par la jeune fille. Ceux qui aiment sont tous convaincus de ces effets magnétiques inexplicables dont ils se moqueraient, si, étant sains d'esprit, ils en recevaient la confidence de quelque ami.
Depuis qu'il connaissait Suzanne, Cyprien se laissait entraîner dans le pays des rêves et des illusions; plus d'une fois le regard fixe, quoique sans regarder, il suivit mille fantômes gracieux se jouant dans les airs, qui, malgré leur forme vague, rappelaient toujours l'image de Suzanne.
En venant à la cathédrale, Cyprien avait été escorté par ces chimères que le son de l'orgue mit en fuite pour ramener une non moins pure réalité. Tout ému, il s'inclina
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devant madame Le Pelletier, fit une courte prière et prit une chaise non loin de Suzanne.
Ils ne se regardaient pas, mais ils se savaient l'un près de l'autre ; s'associant à demi-voix aux chants des fidèles, le son de leur voix leur communiquait d'ineffables vibrations. La messe leur parut courte, à l'inverse de l'employé qui, attendant le moment de revoir Suzanne, la trouvait trop longue. Après la cérémonie, Cyprien s'approcha des dames Le Pelletier, présenta les politesses de M. de Boisdhyver et témoigna du salutaire effet qu'avait produit leur visite aux Garnier. Il avait été les visiter le lendemain à l'hôpital, et les avait trouvés se redisant les consolations de madame Le Pelletier et de sa fille. Suzanne écoutait avidement l'explication détournée que Cyprien donnait de sa conduite depuis quelques jours, quoiqu'en présence de la veuve, le jeune homme ne pût s'expliquer. Troublée elle-même, Suzanne n'en remarqua pas moins un certain embarras dans la personne de Cyprien, dont les mouvements semblaient gênés et paralysés par intervalles. Il se passait en lui une sorte de combat qui se faisait pressentir surtout à l'altération de la voix; une émotion non ordinaire se lisait dans son regard. Pour sortir de cette situation, il alla lui-même ouvrir la porte, en paraissant donner aux dames le signal du départ. Madame Le Pelletier passa la première, Suzanne la suivit, Cyprien recommanda à M. Bonnard de fermer la porte d'entrée.
Le petit escalier des orgues, en forme de vis, est humide, noir et étroit; ceux qui le montent ou le descendent tournent sans cesse sur eux-mêmes. Les dames Le Pelletier le trouvaient incommode par la nécessité de se courber la tete et d'empêcher leurs habits de frôler contre les murs suhitants ; aussi leurs mains étaient-elles employées à tenir l'étoffe de leurs robes pour les garantir du contact de la pierre humide. Il était difficile de descendre
l'escalier avec agilité ; une prudente lenteur commandait de ne poser les pieds qu'avec précaution sur des marches taillées en triangle allongé, usées vers le milieu, et n'offrant une assiette certaine qu'à Fendroit le plus étroit. Le cœur de Suzanne battait pendant qu'elle descendait cet escalier. Les combats qu'elle avait livrés en ellemême depuis quelques jours, ses insomnies, la force dont elle s'était crue capable qui s'était brisée comme du verre, la vue de Cyprien, son embarras, tout lui indiquait qu'aujourd'hui, à cette heure, dans cet escalier, allait se passer un fait nouveau, inconnu, d'une grande influence sur sa vie.
A cet instant de réflexion, il lui sembla qu'un objet étrange se présentait à la hauteur de ses mains, et qu'une voix lui disait : Prenez. Inquiète, n'ayant pas l'usage de ses mains, ne se rendant pas compte de l'objet, croyant être victime d'une illusion qui prenait le ton affaibli d'une voix, troublée à l'excès, elle fit un faux pas.
— Prends garde, Suzanne, dit madame Le Pelletier, qui connut que le pied de Suzanne avait manqué.
Suzanne tressaillit en entendant cette parole; mais elle eut à peine conscience de cet accident, car elle sentit au même moment glisser dans sa main, quoiqu'elle fût fermée et occupée à amoindrir l'ampleur de sa robe, un pli étroit et allongé qui ne pouvait être qu'une lettre. Son premier mouvement fut de repousser ce billet ; cependant elle le garda et le broya pour ainsi dire dans sa main, tant son émotion était grande. Mille raisons contradictoires se pressèrent dans son cerveau aussitôt qu'elle eut deviné qu'il s'agissait d'une lettre à recevoir secrètement ; mais la lumière subite de la porte des orgues, ouverte par madame Le Pelletier, ne permit pas à Suzanne de prendre un parti décisif.
Les yeux baissés, n'osant soutenir les regards de Cy-
prien, elle reçut ses adieux, sans remarquer la curiosité des gens qui attendaient tous les dimanches sa sortie, en faisant mille réflexions sur sa beauté et son talent musical.
Combien le chemin lui parut long de l'église à la maison ! Ordinairement les dames Le Pelletier faisaient un petit détour, afin de passer chez un boulanger en réputation dans le pays, qui cuit, le dimanche seulement, des petits pâtés; c'était le seul élément étranger que la veuve introduisit dans sa cuisine. Le bon marché, la célébration du dimanche, le renom du boulanger, faisaient de ces pâtés une petite variante gastronomique. Suzanne, afin d'arriver plus vite, évita de tourner la rue qui mène chez le pâtissier; quand sa mère lui en fit l'observation, elle répondit qu'elle n'avait pas faim, qu'il restait de la viande froide de la veille, et d'autres raisons plausibles en apparence.
La lettre la brûlait, elle l'avait introduite dans son gant, et tenait sa main tellement serrée, que rien n'eût pu l'en séparer. Elle n'osait parler à sa mère, tant il lui semblait que sa voix était altérée; non plus, elle n'osait la regarder ; ses yeux pouvaient la dénoncer. Un homme qui ramasse un portefeuille, tombé des poches d'un agent de change, est moins ému.
En arrivant à la porte, Suzanne tourna si brusquement la clef dans la serrure, qu'elle ne put l'ouvrir d'abord. Madame Le Pelletier sourit de cette vivacité, car elle était habituée depuis quelques jours aux variations de sa fille, et elle n'y voyait rien de particulier. Les mères sont souvent aveugles! A regarder la démarche de Suzanne dans le corridor, sa disparition subite dans l'escalier, il y avait là un fait significatif en dehors de ses habitudes, qui eût frappé même un étranger. Habituellement, en sortant de l'église, les dames étaient leurs chapeaux dans le salon, quittaient leurs châles, leurs mantelets, leurs manchons,
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leurs gants. Suzanne mettait la table en un chn d'œil et préparait le déjeuner. Ce jour-là elle monta rapidement l'escalier, tant elle avait hâte de se débarrasser de la lettre. Arrivée dans sa chambre, elle ne perdit pas de temps et la lut d'un regard, malgré son trouble ; sa physionomie changea à diverses reprises, elle respirait à peine, partagée entre l'émotion et la crainte. Son oreille était aux aguets, dans l'appréhension que madame Le Pelletier ne montât. D'abord elle resta près de sa porte sur le palier, afin de n*être pas surprise ; pour mieux donner le change, elle marcha bruyamment, afin que le bruit de ses pas pût résonner au rez-de-chaussée et tromper la veuve sur ce qui se passait au premier étage.
— Suzanne, est-ce que tu ne vas pas descendre? dit madame Le Pelletier d'en bas. — Je suis à toi, mére, répondit la jeune fille, plus inquiète que jamais, car elle ne savait où cacher la lettre. D'un coup d'œil elle parcourut la chambre et ne trouva point d'endroit assez secret pour l'y déposer.
Madame Le Pelletier n'avait pas l'habitude de troubler la solitude de Suzanne, mais ceux qui tremblent craignent toujours d'être surpris. Enfin la jeune fille fourra la lettre sous le traversin du lit, et elle se versa de l'eau sur les mains qu'elle n'essuya point, afin d'avoir un motif pour colorer sa brusque disparition.
— Mon petit accident nerveux est revenu, dit-elle, la figure rouge comme une cerise, j'ai trempé mes mains dans l'eau. — Tu aurais pu aller à la cuisine, répondit madame Le Pelletier, l'eau de la citerne est plus fraîche. — Je n'y ai pas pensé.
Le mensonge dont avait honte Suzanne ne l'inquiétait plus maintenant qu'elle se sentait aimée ; elle se trouvait entraînée par la passion, et ne pouvait plus retrouver le chemin de sa candeur. Quoique sa curiosité eût été satisfaite, Suzanne aurait voulu remonter à sa chambre; elle
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avait lu la lettre et elle ne l'avait pas lue. Une impression vague lui était restée seulement de cette lecture, qui l'émotionnait de telle sorte qu'elle ne se sentait aucun appétit. A peine toucha-t-elle au déjeuner; elle sentait seulement qu'elle devait feindre de manger, afin de ne pas chagriner sa mère, mais elle pouvait à peine se servir de sa fourchette, de son couteau. La lettre l'obsédait, ne la quittait pas : les caractères d'une écriture chérie lui restaient dans les yeux. Le repas terminé, Suzanne remonta à sa chambre, après avoir prévenu sa mère qu'elle essayerait de se reposer un instant. Pour la première fois, elle tira un petit verrou de cuivre qui eut beaucoup de peine à sortir de sa targette, par le peu d'usage qu'on en faisait et le vert-de-gris qui s'y était amassé. C'était un verrou tiré entre madame Le Pelletier et sa fille. Toute confiance disparaissait; Suzanne avait besoin maintenant de cacher ses actions comme ses sentiments. Le traversin où jusqu'ici la jeune fille avait posé sa tête et ses rêves si purs, contenait une lettre qui désormais remplirait les nuits d'agitations, de fantômes et d'inquiétudes. Suzanne ne se doutait pas qu'en cachant la lettre dans cet endroit, elle déposait un brasier qui devait enflammer ses nuits. Tout à l'heure elle avait mal lu, craignant d'être surprise, l'oreille aux aguets, debout, trop émue pour comprendre les paroles de Gyprien ; cette fois elle s'étendit sur son lit, après avoir tiré les rideaux de mousseline de la fenêtre.
Dans sa lettre, Gyprien témoignait combien il avait été malheureux de ne pouvoir rencontrer Suzanne à l'hôpital ; désormais il ne pourrait la voir qu'une fois par semaine, en présence de personnes qui le gêneraient. Il suppliait Suzanne de ne pas lui témoigner de rancune pour lui avoir fait accepter ce billet contre son gré ; il espérait même qu'elle voudrait bien recevoir une nouvelle lettre chaque semaine parla même voie. Puisqu'il ne
pouvait parler, il eût été cruel de l'empêcher d'écrire, et il terminait par l'assurance d'une affection éternelle qui se peignait dans chacun de ses mots ; mais quoique simples, on les sentait vrais et convaincus à travers cette timidité qui ouvrait la correspondance. Chaque mot remuait Suzanne, car chaque mot était sincère ; il répondait aux secrètes pensées de la jeune fille. Ce que Cyprien écrivait, Suzanne l'avait pensé ainsi ; il lui paraissait que d'autres termes n'auraient pu répondre à ses propres sentiments.
Suzanne relisait la lettre, l'admirait comme unpoëme; récriture la charmait comme un beau tableau, et elle se reposa un moment sur son lit, fermant les yeux, croyant entendre la plus douce des symphonies. Elle n'était plus un corps, mais une âme flottant dans l'horizon bleu, et ne rencontrant partout que félicites. De temps en temps elle quittait les nuages pour revenir sur la terre, ouvrait à moitié les yeux et dirigeait son regard vers la lettre, afin de s'assurer qu'elle n'était pas l'objet d'un rêve heureux. Après avoir savouré longuement tout son bonheur, elle descendit auprès de madame Le Pelletier, et désormais elle reprit sa vie ordinaire, aspirant à la venue du dimanche comme le prisonnier aspire après la liberté.
Dans sa seconde lettre, Cyprien demandait une réponse. Suzanne lui répondit, sans se demander si elle ne se compromettait pas. Madame Le Pelletier n'avait jamais pensé à donner à sa fille l'éducation parisienne qui enseigne tout aux jeunes filles, règle leur conduite en matière de correspondance, fait d'une lettre plus qu'une faute, et dispose les femmes à ruser dès leur adolescence. La veuve inculquait à Suzanne l'éducation qu'elle avait reçue : élevée par une mère pieuse et indulgente, madame Le Pelletier était devenue pieuse et indulgente.
Dépeindre le vice à une jeune fille pure, c'est trou-
bler sa candeur et la pousser à des analyses dangereuses : tel était le système de madame Le Pelletier, qui, ayant traversé le mariage sans troubles, croyait que sa fdle aborderait aux mêmes rives sans tempêtes. Les séductions sont rares dans la province. A peine entend-on parler d'une jeune fille ouvrière en dentelles trompée par son amant, que sa faute empêche de se montrer dans la ville. De semblables faits ne pénétraient jamais chez madame Le Pelletier, qui n'ouvrait pas sa porte aux bavardages de petite ville. Aussi, Suzanne, chaste comme un enfant, se laissa entraîner par la passion sans qu'aucun conseil pût la retenir. Des ]::ougeurs subites, un embarras qu'elle cachait avec peine l'avertissaient seulement qu'elle ne devait pas tromper sa mère ; mais elle craignait maintenant de rompre le charme qui lui fournissait chaque jour de douces impressions.
Ne plus voir Gyprien, ne plus recevoir de ses lettres, ne plus lui répondre, eût été pour Suzanne une source d'amertumes, des chagrins dont elle n'osait envisager la force. Elle était entrée dans une nouvelle vie et se sentait comme passée dans un autre corps ; si elle eût ouvert un livre traitant de la métempsychose, elle y eût cru naïvement, tant chaque jour pointaient de nouvelles sensations et de nouvelles aspirations. Tout ce qui l'entourait prenait une physionomie autre que par le passé ; la délicatesse de ses sens s'était décuplée ; elle voyait, elle entendait, elle touchait, elle respirait avec délices. Tout dans la nature lui parlait de Gyprien, les arbres, les fleurs, les plantes; Gyprien était partout avec elle, elle le portait en elle. Les oiseaux qui la réveillaient le matin, en agitant leurs ailes sous lafeuillée, disaient le nom de Gyprien ; le courant de vent qui traversait ses cheveux, quand elle descendait au jardin, avait traversé les cheveux de Gyprien. En écoutant le tintement des cloches, elle se disait qu'à cette heure Gyprien les entendait aussi = Maintenant^
elle comparait à Cyprien les hommes qui passaient dans la rue ; si elle se mettait à travailler, elle se demandait ce que faisait Cyprien, et sa pensée, traversant les rues, les maisons, les murs, les espaces, allait s'abattre auprès de la pensée de Cyprien et en revenait chargée de précieux souvenirs.
Bientôt Cyprien demanda à Suzanne de recevoir plus souvent de ses lettres : des événements pouvaient survenir qui l'empêcheraient d'aller aux orgues aussi régulièrement que par le passé, et pour la première fois Suzanne devint inquiète en songeant qu'elle pourrait rester sans nouvelles de Cyprien. Ses lettres, elle y tenait plus qu'à la vie ; elle les avait mises par ordre dans un petit coffret à ouvrage qu'elle tenait caché sous son oreiller, et elle prenait plaisir à les y entasser comme un avare son or. C'était pour elle une jouissance sans égale que d'en ajouter une nouvelle aux autres ; chaque soir, après avoir tiré son verrou, elle ne s'endormait qu'après les avoir relues toutes.
Sans s'en douter, Cyprien répondait au vœu le plus cher de la jeune fille. Qu'une lettre par semaine est peu de chose! Aussi Suzanne ne fut pas inquiète de la demande de Cyprien. Depuis quelque temps son esprit s'était appliqué à trouver un moyen plus certain de correspondre ; l'eût-elle trouvé qu'elle n'en eut rien dit, mais elle songea que la petite porte du jardin donnait sur un terrain vague, peu fréquenté. Il était facile de ne pas fermer la porte à clef. Qui empêcherait Cyprien de se rendre le soir derrière la maison, d'entrer dans le jardin, de déposer ses lettres dans un endroit convenu ? Le lendemain une réponse serait placée au même endroit : personne ne se douterait de ce commerce, Suzanne levée de bonne heure, ayant pour habitude d'aller se rafraîchir à l'air au petit jour, ne pouvait inspirer aucun soupçon à madame Lq Pcllclier.
C'est ainsi que cette passion faisait des pas de géant de part et d'autre, sans que nulle entrave vînt s'y opposer. La conduite de Suzanne n'était pas changée en apparence ; la veuve ne pouvait rien pressentir des troubles secrets de sa fille, qui maintenant passait deux heures tous les soirs, avant de se mettre au lit, à répondre à Gyprien. Bientôt ces correspondances ne suffirent plus. Cyprien escaladait un petit mur de l'évêché afin de n'être pas remarqué en allant porter ses lettres à l'endroit désigné. Pourquoi ne rencontrerait-il pas Suzanne au lieu d'une lettre qui l'avait rendu si heureux d'abord, mais qu'il trouvait insuffisante aujourd'hui ?
Il l'écrivit à Suzanne; mais alors la jeune fille, au moment de perdre pied, sonda la profondeur du gouffre. Elle eut assez de force pour résister, et refusa sous le prétexte qu'il lui était impossible de descendre le soir au' jardin sans réveiller sa mére.
Pour la première fois elle réfléchit et flaira le danger comme les brebis sentent le chemin de l'abattoir ; mais l'amour est un maître aussi cruel que le boucher, il a soin de garrotter les membres de ses victimes et les entrame là où il veut qu'elles aillent. A cette heure il n'était plus temps de sonder le danger, pas plus que les cris des voyageurs n'arrêtent le choc d'une locomotive qui arrive à toute vapeur : pleurs, gémissements, craintes de l'avenir, regrets du passé, prières, supplications, l'amour ne connaît rien et s'en rit. Des voix amies que Suzanne aurait dû écouter plus tôt lui revenaient alors seulement à la mémoire ; le Prends garde, Suzanne, prononcé par madame Le Pelletier dans le petit escalier des orgues, qui s'appliquait à un accident purement matériel, était écrit en lettres de feu sur les murs de la chambre de Suzanne pendant la nuit. Tout son corps brûlait, consumé par la fièvre ; quelquefois elle sentait qu'elle pouvait éteindre cet embrasement en allant se jeter dans les bras de
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sa mère. Depuis qu'elle avait refusé de se rendre au jardin, Suzanne souffrait des douleurs bien plus vives, car à ses tristesses venait se joindre la pénible idée d'être séparée de Gyprien, qui avait déclaré dans une dernière lettre qu'il cesserait d'écrire à Suzanne puisqu'elle ne voulait pas le recevoir.
En effet, Gyprien fut impitoyable; il laissa Suzanne sans nouvelles protestations, et la pauvre enfant, abandonnée à elle-même, usait ses forces dans des combats intérieurs dont elle sentait Tinutilité. Plus elle luttait, plus elle se sentait terrassée par un adversaire puissant ; elle changeait à vue d'œil , tellement que madame Le Pelletier s'inquiéta.
— Il faudra faire venir M. Richard, dit elle, ayant interrogé inutilement sa fille.
Ce mot effraya tellement Suzanne, qui craignait le regard profond du docteur, qu'elle n'hésita plus.
— Yenez demain ù neuf heures, écrivit-elle à Gyprien.