‹ Monsieur de BoisdhyverChapitre 20 sur 30 · LES FLEURS DE PASSION · texte numérisé non relu

LES FLEURS DE PASSION

Le docteur Richard n'avait plus entretenu madame Le Pelletier du futur établissement de Suzanne; kii-même n'était pas satisfait de son choix. Les intéressés, d'ailleurs, gardaient le silence; Jousselin n'osa retourner chez M Richard qui put croire que la passion de remployé s'était éteinte aussi facilement qu'elle s'était allumée. Si madame Le Pelletier ne donnait pas suite à l'en-

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tretieii qu'elle avail eu dans le jardin avec le docteur, c'est que ce sujet la contrariait; ainsi le prenait M, Richard, qui jugea prudent de laisser encore une ou deux années de liberté à la fille de son amie.

Quoique dans cette partie de la France les unions s'écoulent dans une certaine tranquillité, le docteur par sa position était à même tous les jours de sonder plus d'une plaie domestique. Un mauvais ménage l'épouvantait, le rendait triste toute la journée, et il ne retrouvait de calme qu'auprès de sa chère médecine ^ qui avait fait de son intérieur une source de consolations et d'affections toujours nouvelles. Le bonheur qu'il trouvait à son foyer lui montrait encore plus amères les discussions dont il venait d'être témoin ; son esprit ami du bien en souffrait comme ces âmes charitables qui, l'hiver, au coin d'un bon feu, se prennent à penser aux tempêtes qui assaillent le voyageur par la neige sur la grande route.

Un événement survint dans la ville qui occupa tous les esprits et particulièrement le docteur Richard. M. Du Pouget, à une des dernières soirées de l'évêché, vint lui faire ses adieux; il était appelé à Paris. Il n'y avait rien dans cette nouvelle qui indiquât un fait particulier ; mais M. Du Pouget était profondément ému, ainsi que M. de Roisdhyver, et le docteur remarqua combien était pénible la séparation de ces deux intelligences qui avaient longtemps marché côte à côte dans une égale amitié. Le cercle des prêtres, avec lesquels M. de Boisdhyver pouvait communiquer intimement, n'était pas si nombreux que l'évêque ne dût regretter M. Du Pougei ; lui-même s'était attaché si étroitement à l'évêque qu'une séparation devait amener de vifs regrçts. Il en était ainsi de tous ceux qui approchaient Féminent prélat.

— Vous nous reviendrez, monsieur Du Pouget, dit le docteur pour rompre le silence attendrissant qui régnait dans le salon,

MONSIEUR DE BOISDIIYVEU.

M, Du Pouget fit un signe de découragement et de doute; alors M. Richard pensa combien il était pénible à un prêtre ami de la science d'abandonner ses travaux, d'avoir commencé à étudier un pays à fond, de pouvoir jeter de vives lumières sur l'histoire d'une province mal décrite jusqu'alors. Un départ si subit devait coûter autant à i^i. Du Pouget que l'abandon d'un malade au docteur quand il était certain de le guérir avec quelques soins.

Telle fut l'image de la situation de M. Du Pouget, qui se présenta aussitôt à M. Richard ; cependant il s'étonnait de la sorte de consternation qui régnait dans ce salon jadis si animé.

Le docteur ne connut que plus tard le chagrin que ce départ causait à M. de Doisdhyver. L'évêque de Rayeux avait deviné sous le langage officiel de l'archevêque de Paris la disgrâce qui atteignait M. Du Pouget. Plus que d'autres, les prêtres savent garder leurs émotions et les empêcher de se jouer à la surface de la physionomie; mais la perte de M. Du Pouget était si grande, que l'évêque ne songea pas à masquer ses sentiments intérieurs. M. de Roisdhyver, sans connaître justement la cause de la disgrâce de son ami, avait de vagues appréhensions de trahison, quoique son esprit n'allât jamais au mal ; voué au bien, l'évêque supposait le bien dans tous les cœurs. En présence de cet ordre de départ si subit, des soupçons s'étaient glissés chez M. de Roisdhyver, et quoi qu'il fît pour les mettre en fuite, ils revenaient planter leur drapeau avec acharnement sur ce terrain, si nouveau pour eux.

La vérité ne se fit que trop connaître. Aussitôt après son arrivée à Paris, M. Du Pouget écrivit à M. de Roisdhyver qu'il eût à se garer d'ennemis puissants, dont le pouvoir était d'autant plus grand qu'ils agissaient dans l'ombre.

M. Du Pouget était la première victime de dénoncia-

lions qui avaient trouvé crédita rarclievêclié ; accusé d'avoir, dans une réunion publique, chez son supérieur, fait à diverses reprises des lectures coupables , empreintes d'un vif esprit de dénigrement contre l'Église, sa peine devait consister à rester à Paris, afm que sa conduite, ses intentions, ses pensées pussent être observées.

L'idée vint immédiatement à M. Du Pouget que la Légende de Vabhé Chanu n'avait pas peu contribué à sa disgrâce ; il essaya, mais en vain, d'expliquer la nature des travaux auxquels il se livrait, il présenta inutilement son prospectus, qui témoignait d'un vif amour pour la religion et d'un grand respect pour l'Église.

Le coup était porté par une main invisible, les explications franches du savant abbé restèrent sans résultat. D'après l'acte d'accusation dressé contre lui, M. Du Pouget reconnaissait d'où le coup était parti.

Sans nommer le chanoine Berreur, son rival en archéologie, qui s'était élevé, à la soirée de l'évêque, contre les tendances voltairiennes de la légende populaire , M. Du Pouget pouvait dire hardiment qu'il était victime de la basse jalousie d'un archéologue ecclésiastique à petites vues ; il ne l'écrivit pas à son ancien supérieur, mais il le lui fit entendre, afm que dans l'avenir M. de Boisdhyver fût à même de discerner les envieux et les méchants d'entre les bons et sincères serviteurs qui l'entouraient.

Ce fait amena plus d'un souci dans la belle âme de l'évêque, plus d'une inquiétude sur ses traits. Lui-même s'attendait, sinon à une disgrâce, du moins à une réprimande partie de haut ; il l'eût portée avec résignation, fort de son innocence, mais il ne se passa rien qui lui prouvât qu'on lui eût fait partager le crime de M. Du Pouget.

Les admoziestations , les monitoires supérieurs n'é-

MONSIEUR DE ROÏSDIIYVER,

taient pas ce qui inquiétait M. de Boisdhyver : froissé par la délation sourde qui atteignait un homme estimable, il se sentait aigri par ces menées ténébreuses d'autant plus frappantes par leur côté mystérieux. Avoir un cœur débordant d'amour, et se sentir entouré de petites passions, de mesquines ambitions, de haines, c'était pour l'évêque un nouvel état de vie qui ne changea que longtemps après le départ de M, Du Pouget.

Ainsi que l'avait présumé le prêtre disgracié, le chanoine Berreur était l'auteur de la dénonciation ; mais il agissait comme un simple instrument dans les mains d'un ouvrier habile. Le fil avait été tenu par M. Ordinaire, retiré chez les demoiselles Loche, qui tissa sa toile avec Fhabileté d'une araignée. M. Berreur était un esprit mesquin, sans portée, faisant de l'archéologie une science terre à terre, consistant à ramasser de petits faits, à courir après des dates inutiles qu'il savait à peine coudre à des lambeaux historiques. Sa grande occupation était de ramasser des notes qui ne devaient jamais prendre corps; cette innocente passion s'emparait de sa vie comme les pieuses silhouettes de M. Aubertin, mais il était possédé de la basse jalousie des gens qui, ne pouvant créer, souffrent de leur infériorité et de la supériorité chez les autres.

M. Du Pouget réveillait la jalousie du chanoine Berreur par ses conversations brillantes, qui éclaircissaient comme d'un rayon de soleil les portions les plus obscures de l'histoire du pays ; le précieux butin rapporté à chaque voyage par M. Du Pouget donnait des transes à la cupidité du chanoine, chez qui cependant ces petites passions n'étaient que momentanées.

A de certains mots, M. Ordinaire jugea l'homme incapable, capable malgré tout de le servir dans la haine qu'il portait à M. de Boisdhyver. Les calculs du vicaire général se trouvèrent justes : en éloignant M. Du Pouget,

il causa à l'évêque une peine d'autant plus vive qu'elle était moins attendue.

M. Berreur, par son caractère étroit, se rapprochait de la nature envieuse de M. Ordinaire, et il servait d'instrument dans la ligue qui se préparait contre M. Du Pouget.Le vicaire général n'allait pas aux soirées de l'évêclié; il y assistait en écouteur attentif dans la personne de M. Berreur, qui ne manquait jamais de lui apporter un récit exact des faits et des gestes des invités et de leur hôte éminent. La présence de M. Richard suffisait pour blesser le vicaire général; s'attachant au moindre sujet de critique, il voulait voir dans le médecin un audacieux adversaire du trône et de l'Église.

En province, tout homme dont on soupçonne les aspi=rations aux libertés publiques passe immédiatement auprès de ses adversaires pour un sanglant révolutionnaire. Les nuances sont transformées en couleurs tranchées; d'un libéralisme philosophique modéré, qui ne se traduisait par aucun acte apparent, M. Richard fut jugé l'égal des conventionnels qui eurent à prononcer sur le sort de Louis XVI.

Un parent de M. Richard avait été jugé digne par ses concitoyens de les représenter à la Convention. Son portrait était accroché dans le salon où le docteur recevait ses clients : il n'en fallait pas davantage pour servir de base à des accusations cherchées avec minutie. M. Richard ne pouvait être incriminé à l'archevêché; il n'en parut pas moins comme complice dans le rapport secret rédigé contre M. Dn Pouget, qui impliquait également le digne évêque de Bayeux.

C'étaient surtout les demoiselles Loche qui, en insistant sur l'amitié de M. de Boisdhyver et de M. Richard, poussèrent M. Ordinaire à surveiller le docteur. Les deux vieilles fdles avaient pour médecin un homme jaloux des succès de son confrère ; pour contrebalancer la clientèle de M. Ri~

chard, il avait pris le parti de se poser en ultra-royaliste.

Il est difficile, dans une petite ville, d'exercer une profession libérale sans se prononcer ouvertement pour ou contre le gouvernement, pour ou contre la religion. S'il y a deux avoués, deux notaires, deux médecins, l'un devient forcément l'adversaire politique de l'autre. Tel étudiant, quittant Paris après avoir sifflé à l'Odéon, battu les sergents de ville au bal, envoyé des pommes cuites aux professeurs trop zélés défenseurs du gouvernement, peut devenir, le lendemain de son arrivée, un zélé défenseur de l'ordre. Il suffit que la corporation dans laquelle il entre soit déjà à son grand complet d'hommes d'opposition; s'il existe trois avocats libéraux, celui qui, quelques jours avant, était un des plus révolutionnaires de l'École de droit devient forcément un modéré, sous peine de ne pas réussir. Il n'est guère permis d'être tiède ou indifférent; la tiédeur, l'indifférence sont des crimes, et inspirent tout au moins de la défiance.

Tel n'était pas le cas de M. Richard, qui conservait, par amour de la famille, le portrait du conventionnel, \ son aïeul, mais qui, tout entier aux devoirs de son art, s'inquiétait médiocrement des tendances avancées ou rétrogrades des partis.

La dénomination de libéral, une des grosses injures d'alors, qui change de nom à chaque gouvernement nouveau, ne pouvait partir que de la froide salle à manger des demoiselles Loche, car, par son beau caractère, son amour pour l'humanité , son dévouement pour les malades, le docteur avait su écarter de lui les dénigrements, les sots propos de petites villes; mais si l'opinion publique se prononçait en sa faveur, M. Richard ne pouvait apaiser les méchancetés intéressées que son rival attisait dans les rares maisons qui s'ouvraient pour lui.

Chaque lumière produit son ombre. Sans les criailleries des demoiselles Loche et d'autres mauvaises langues,

M. Richard n'eût pas été un homme complet; mais, ainsi qu'il arrive pour le châtiment des natures jalouses, le concert aigre qu'elles produisent ne se manifeste pas à l'extérieur : les glapissements sont au dedans, aigus, étourdissants pour ceux mêmes qui les emploient, et leur nature est tellement antipathique qu'aucun curieux ne s'y arrête. Les acteurs semblent jouer pour eux seuls ces drames de vipères, et ils sont condamnés pour leur juste punition à en devenir les spectateurs.

Si la réputation de M. Richard eût été plus affirmée dans le sens jacobin, M. de Boisdhyver n'eût pu le recevoir dans son hôtel. En arrivant à Bayeux, le prélat, après avoir vu tous les fonctionnaires importants de la ville et les avoir étudiés avec cette connaissance profonde de l'homme qu'ont tous les prêtres, recueillit les divers jugements, et, certain de s'être mis d'accord avec l'opinion, il put ouvrir son hôtel à un certain nombre de personnes dont il était sûr comme de lui-même.

Malgré cet esprit de conduite, M. de Boisdhyver, ainsi qu'il en arriva en cette occasion, prêta le flanc aux dénonciations de M. Ordinaire. Les enquêtes pour accabler un accusé sont toujours faciles ; ce sont les enquêtes pour prouver l'innocence qui se font difficilement. M. Ordinaire avait supposé que la dénonciation contre M. Du Pouget amènerait quelque envoyé de l'archevêché, pour réprimander M. de Boisdhyver , ou pour dresser un rapport exact de l'état des esprits au palais épiscopal ; nécessairement des informations lui seraient demandées. 11 montrerait les rapports qui existaient entre l'évêque et le médecin; les demoiselles Loche entendues, et d'autres familles dévouées au vicaire général, déposeraient des tendances anarchiques du docteur, d'où un blâme sévère pour M. de Boisdhyver, et peut-être une défaveur marquée.

M. Ordinaire s'endormait sur ces beaux rêves, ou plutôt il ne s'endormait pas : l'envie, l'ambition, la jalousie

sont de méchants oreillers pour les natures en proie à ces passions. Ce sont des assoupissements inquiets, brûlants, des sommeils sans repos, des agitations fiévreuses, des réveils pesants, des yeux fatigués, rougis par les rêves, des pâleurs morbides qui font du corps un cadavre agité, et qui montrent l'homme, à son réveil, châtié de ses mauvaises pensées.

S'il était donné à un esprit attentif d'épier à chaque instant un homme dont les pensées sont coupables, la vérité le forcerait à déclarer que les bassesses de l'âme sont punies sur la terre, et qu'un enfer intérieur brûle celui qui a la conscience de ses mauvaises actions. M. Ordinaire était puni par un sommeil agité de son ambition et des moyens détournés dont il l'étayait; il ne connaissait plus depuis longtemps le repos, le calme, la fraîcheur, qui rendent la souplesse aux membres fatigués, et font du réveil une joie paisible. Le réveil lui était amer, car ses pensées le remplissaient d'un souffle malsain ; son ambition tuait son repos. Malgré l'habileté de sa trame, le vicaire général ne trouva pas dans la disgrâce de M. Du Pouget la satisfaction qu'il s'en promettait. M. de Boisdhyver ne paraissait pas sous le coup d'un blâme ; il continuait à recevoir le docteur Richard dans son intimité; mais il arriva un événement qui, six mois après, plongea le vicaire général dans une inquiétude nouvelle.

Madame Périchon ne pouvait se consoler de n'être point admise dans l'intimité de M. Ordinaire, et surtout de se voir consignée à la porte des demoiselles Loche; depuis un an, elle parvenait h peine à oublier la circonstance qui avait amené une extrême froideur de la part des hôtesses du vicaire général. L'influence des vieilles demoiselles était tellement proverbiale dans le petit monde où elles vivaient, que, malgré leur abord aigre et désagréable, elles trouvaient encore des courtisans trop heureux d'être honorés du salut sec qu'elles accor-

daient avec une extrême discrétion. Peu communicatives, sortant peu, ne rendant pas de visites, ies demoiselles Loche tiraient une certaine puissance de leur éloignement de la société ; la fréquentation du vicaire général et des chanoines de la maison contribuaient également à leur donner un vernis particulier. Ainsi qu'il arrive fréquemment, ies deux sœurs étaient recherchées pour leur maussaderie et leur isolement. On ne leur eût fait aucune avance si elles avaient manifesté le désir de se répandre dans la société de Baveux ; au contraire, on eût craint leur profil anguleux, leurs façons de vivre mesquines, leur amour de l'économie poussée jusqu'à T'avarice ; il se trouvait tout d'un coup que ces défauts devenaient des qualités, rien que par leur entourage. Les vieilles filles ne recevaient que des prêtres et ne voulaient admettre aucun autre invité dans leur salon qui, n'étant fréquenté par personne de la ville, était envié de tout le monde. Cette vie mystérieuse occupait les esprits désœuvrés. On parlait dans Bayeux des fameuses soirées des demoiselles Loche comme d'un bal à la cour ; quelques mots surpris à M. Commendeur semblaient annoncer des divertissements tout particuliers, qui, au fond, consistaient en camomille, dont était reconnaissant l'estomac fatigué du chanoine.

Après toute sorte d'essais, de drogues, de réflexions intérieures, de lourdes indigestions, M. Commendeur était arrivé à une infusion de camomille, qui l'avait rendu le serviteur le plus dévoué de M. Ordinaire. Grâce au vicaire générai, une tasse de camomille fut préparée chaque soir au chanoine mal digérant, qu'il était curieux de voir buvant cette tisane verte, et aspirant son fumet avec l'écarquillement de narines d'un pique-assiette qui flaire des truffes à la porte d'un marchand de comestibles.

La camomille devint pour M. Commendeur la plus belle des fleurs, la boisson la plus exquise, une panacée

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à tous les maux, un préservatif contre la vieillesse, un retour à la jeunesse. Les demoiselles Loche le poussaient dans cette extase, l'aînée ayant été tirée, toute jeune, suivant son récit, d'une maladie mortelle par une simple friction de camomille sur tout le corps, et bien certainement madame Loche la mère, qui était arrivée à l'âge heureux de quatre-vingt-dix-huit ans, dut cet existence prolongée à l'usage quotidien de cette tisane. Chaque soir l'infusion habituelle amenait son anecdote médicale et le mot de camomille revenait si souvent dans la conversation, que M. Aubertin, quoique plongé perpétuellement dans ses silhouettes religieuses, s'écria un soir avec ravissement qu'il venait de terminer un portrait de sainte Camomille. Il voulait dire sainte Pétronille. Partout ailleurs cette distraction eût amené le sourire sur des lèvres mondaines ; mais comme le doux chanoine s'excusait du fourchement de sa langue, M. Commendeur, dans son enthousiasme, prétendit qu'eu égard à ses qualités, la plante avait le droit d'entrer dans le calendrier.

Méprisant ces sortes de discours qui se répétaient invariablement chaque soir, M. Ordinaire se promenait d'habitude dans le salon, essayant de fatiguer son ambition afin de reposer plus tranquillement la nuit.

De temps en temps, M. Berreur faisait une courte apparition chez les demoiselles Loche, mais il n'apportait pas avec lui des éléments de conversation d'un extrême divertissement ; quand par malheur il avait trouvé une date qu'il cherchait depuis longtemps, il n'avait que ce chiffre en tête et s'imaginait que chacun s'y intéressait. Les deux sœurs n'ayant aucune science, trouvaient M. Berreur mortellement ennuyeux et le toléraient seulement à cause de M. Ordinaire; elles lui préféraient de beaucoup le chanoine Commendeur, qui, avec ses monologues sur la camomille, était compris plus facilement, et le doux M. Aubertin, qui faisait naître par ses silhouettes le res-

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pect et la curiosité que les ignorants ont pour les arts.

Telles étaient les soirées habituelles de la maison Loche, qui inspiraient une si vive curiosité dans Bayeux. Quoique madame Périchon en eût tâté, en pénétrant, un an auparavant, dans un coin de la vie des deux sœurs, l'illusion produite par la présence du vicaire général dans la maison lui montrait des soirées éblouissantes. Elle rêvait quelquefois aux conversations spirituelles qui devaient s'échapper de la bouche des prêtres et qui lui rendaient les paroles de son mari intolérables. Combien elle s'affligeait maintenant de s'être fait, par son indiscrétion, des ennemies des demoiselles Loche, qui ne daignaient pas la saluer, détournant la tête quand elles la rencontraient à l'église. Plus politique, M. Ordinaire saluaitmadame Périchon, mais en homme qui ne veut pas entamer de conversation, et sa figure sévère causait à la curieuse bourgeoise une contrition perpétuelle. Le hasard voulut qu'elle allât à Paris pour des affaires d'intérêt ; la mère de son mari, madame Périchon-Cloquet, mercière dans la rue des Canettes, venait de mourir, et le peu qu'elle laissait exigeait la présence des époux.

En circulant dans les alentours de la place Saint-Sulpice, madame Périchon remarqua à l'étalage d'un marchand d'estampes de la rue du Pot-de-fer certains coloriages qui attirèrent son attention. Ce quartier démoli était jadis exclusivement consacré à la vente d'objets de dévotion. L'œil n'y était pas froissé par la vue de sujets profanes ; le personnel nombreux des églises, du séminaire, des maisons d'éducation, des couvents de la rue de Yaugirard, entraînait naturellement les marchands dans cette voie. Lue affiche jaune, placardée aux carreaux de la montre, indiquait que le marchand d'estampes avait imaginé nouvellement de jolies gravures en taille douce qui portaient le titre de Fleurs de passion, de Ruches de piété, de Violettes d'Adoration, etc. Le succès était alors à

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ces fleurs coloriées, découpées avec un grand soin, dont les pétales en relief s'ouvraient pour laisser admirer au cœur de la fleur des sujets tirés de l'histoire sainte. Ainsi, l'une de ces gravures représentait un lis entouré de quinze petites roses ; sous le lis était gravé le crucifiement. Chacune des petites roses en s'ouvrant dévoilait les principales phases de la Passion. Cet art, le croirat"On, était issu d'un art profane et plus que profane. La lithographie, alors à son début, avait propagé des sujets badins destinés à émoustiller l'esprit des personnes se plaisant à la galanterie; le succès de ces lithographies avait donné naissance à un art pieux, destiné à remplacer le fastidieux égrenement des rosaires. Le prospectus ne cachait pas son but; il accusait le chapelet d'amener la routine, la distraction, l'ennui, et d'enlever ainsi à l'âme le fruit de pieuses méditations. La gravure fine, le coloriage soigné, la vue des sujets cachés sous des fleurs, devaient, au contraire, porter les esprits à un doux recueillement. Une instruction imprimée était jointe aux estampes, qui indiquait aux acheteurs la marche à suivre. En entrouvrant la première rose, on devait réciter le Credo ; le Pate?' se disait en abaissant la seconde rose ; les trois roses suivantes commandaient trois Ave Maria, De dizaine en dizaine, le fidèle récitait un Gloria et un Pater. L'ingénieux inventeur de ces estampes avait prévu toutes les objections; quoiqu'il voulût remplacer l'usage des chapelets et miner les commerces des pieuses papeteries des alentours, il terminait en invitant les personnes trop attachées au chapelet et qui ne pouvaient s'en passer, à se fournir malgré tout de ces petites images, bonnes à consulter en souvenir des mystères de la Passion.

Madame Périclion fut t(\!îtéo à la vue de ces eslnmpcs; une fois entrée dans le magasin, elle u(\ en sortir qu'avec une douzaine de ces fleurs emblématiques, quoique le prix lui parût fort élevé, et elle revuit à Bayeux

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fière de son acquisition. Le catholicisme a dépensé beaucoup d'imagination dans l'invention des ornements de livres de prières: gaufrages, découpures, dentelures, ont depuis longtemps servi d'encadrements aux tailles - douces enfermées dans les livres de messe ; mais les Fleurs de Passion , par leur fin coloriage , dépassaient de loin les plus sublimes inventions de l'imagerie pieuse, et madame Péricbon rayonnait de plaisir en songeant à ces curiosités qu'elle rapportait de Paris. Elle recueillit en effet le triomphe que ces images nou-= velles méritaient, et ce ne fut guère qu'après un mois consacré à s'en rassasier la vue, qu'elle en fit cadeau de quelques-unes à son confesseur. Le prêtre admira ces jolis sujets, les montra à diverses personnes, et, connaissant le goût de M. Aubertin pour les arts, lui indiqua madame Périchon comme l'heureux possesseur de ces chefs-d'œuvre. Pour la première fois de sa vie, M. Aubertin sentit une pointe de jalousie s'éveiller en lui ; ses silhouettes noires étaient de piètres objets en regard des images de la rue du Pot-de-fer ; il était assez connaisseur pour le sentir. Quoiqu'il eût intérêt à cacher l'objet de son tourment, il parla des estampes aux demoiselles Loche avec un véritable enthousiasme.

La première fois, les vieilles filles n'y prirent pas garde ; mais il y revint le lendemain, le surlendemain, l'espritfrappé de ces nouveautés, et son enthousiasme s'accroissant de plus belle. En allant aux sources, on trouva que madame Périchon attirait tout Bayeux chez elle par la curiosité qu'inspiraient les Fleurs de Passion, et les demoiselles Loche furent égratignées à leur tour par les griffes de la jalousie. 11 leur fallait de ces estampes ; mais madame Périchon ne voulait en céder à personne : le commerce de Bayeux n'avait pas soupçon de ces merveilles , et , grâce à elles, madame Périchon jouissait maintenant des hommages et des visites de la meilleure société,

— Si VOUS n'étiez pas fâchées avec madame Périchon, dit aux sœurs le vicaire général, il serait facile de voir ces images de sainteté.

Les vieilles demoiselles éclatèrent en reproches contre la bourgeoise. Ces acrimonies montraient la tentation qui les tenait ; sans rien dire, M. Ordinaire fit une visite à madame Périchon, se garda de parler des gravures et fit des ouvertures sur une réconciliation possible avec les demoiselles Loche. Le vicaire général dépensa beaucoup de diplomatie en cette affaire, quoiqu'il regrettât de la faire servir à des intérêts si minimes ; le résultat fut que les vieilles filles consentirent à recevoir une fois la semaine madame Périchon, et qu'une apparente amitié s'établit entre les dames.

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