L OBSERVATOIRE
La maison de madame Le Pelletier tient à celle de madame Périchon. Toutes deux furent construites par un même architecte, sans imagination, qui bâtit l'une sur le patron de Fautre ; cependant, la maison Périchon est plus étroite, les appartements n'ont pas la forme carrée affectée aux salons de la veuve du président; toutes deux donnent par derrière sur des terrains vagues appartenant à la commune. Les propriétaires apportèrent quelques modifications pour leurs aises ; ainsi le jardin de madame Périchon, pour ne pas paraître trop allongé, fut précédé d'une cour pavée, et séparé de cette cour par un treillage en lattes entrecroisées.
On remarque tout d'abord au milieu du jardin une élévation appelée pompeusement le Labyrinthe : c'est un chemin pratiqué dans deux tombereaux de terre, et qui n'offre que trois enroulements dans sa longueur. Est-ce un enthousiaste de la nature qui a voulu jouir de cette hauteur d'un admirable point de vue ? Question impénétrable quand, du haut du labyrinthe, on n'aperçoit que les quatre murs du jardin. A dix pas plus loin, une pente plus rapide mène à une sorte de plate-forme adossée à un des angles du mur. Cet endroit est désigné sous le nom de Belvédère ; quoique décoré d'un titre également ambitieux, le belvédère est plus utile que le labyrinthe, car il permet de plonger dans les habitations voisines, particulièrement dans le jardin de madame Le Pelletier, séparé seulement de la maison Périchon par un mur mitoyen. Des noisetiers, plantés vingt ans auparavant par la veuve du président, protègent cependant contre les regards curieux; mais madame Périchon n'avait jamais tiré de bénéfice de son observatoire, quoiqu'elle y passât à l'ombre les chaudes après-midi de l'été. La vie des dames Le Pelletier était trop calme pour donner matière à la curiosité ; elles ne se promenaient pas de la journée dans le jardin, préférant la tranquille fraîcheur du petit salon. Il fallut un hasard pour démontrer l'utilité du belvédère.
Madame Périchon s'aperçut un soir, en rangeant son argenterie, qu'il lui manquait une petite cuiller à café en argent. Le trouble s'empara d'elle ; elle crut d'abord à une bande de voleurs organisée, soupçonna ensuite sa femme déménage, à qui elle donnait trois francs par mois pour faire le lit et laver la vaisselle ; enfin elle était dans un émoi extraordinaire, tel qu'elle alla réveiller son mari, qui s'endormait régulièrement à huit heures. — Monsieur Périchon, il me manque de l'argenterie ! — Hein ! répondit le mari, qui entr'ouvrit les yeux et les referma
aussitôt. Indignée de cette nonchalance, madame Périchon secoua rudement son mari.
— Tu vas te lever tout de suite ! — Laisse-moi dormir tranquille. — Je te dis qu'on nous a volé notre argenterie !
La bourgeoise prononça ces paroles d'un ton si aigu, et en s'approchant si près de l'oreille du dormeur, qu'il crut entendre sonner une des trompettes du Jugement dernier.
— L'argenterie ! s'écria-t-il en ouvrant des yeux immenses. — Oui, l'argenterie. — Gomment ! on nous a pris notre argenterie? dit-il, assis sur son lit, atterré par cette nouvelle. — Certainement, Targenterie a disparu. — ■ Où est-elle donc l'argenterie? dit le mari sentant les gouttes de sueur s'accumuler sur son front. — Est-ce que je viendrais te la demander si je savais où est l'argenterie !
M. Périchon frappa ses mains l'une contre l'autre en prenant le ciel à témoin qu'un trésor avait disparu de la maison.
L'argenterie restera une des dernières traditions de la province , l'unique rêve des ménages. Elle représente la vie bourgeoise mieux que tout autre symbole; elle dit au juste la fortune d'une famille, de même que soixante ans auparavant un pain de sucre, placé comme pièce capitale au desserf, démontrait la réelle somptuosité du festin. Qu'une alerte arrive, qu'une panique s'empare des esprits , que la nouvelle soit répandue d'une émeute à Paris, on court à l'argenterie pour la mettre en lieu sûr. Il se trouve même des curieux qui peuvent dire de combien de pièces se compose le service d'argenterie de chaque famille. M. Périchon commençait à claquer des dents en pensant que la grande cuiller à potage dite la louche^ les trois couverts un peu légers qui provenaient de la succession recueillie récemment à Paris, les douze
couverts massifs formant la partie la plus respectable du trésor, les six petites cuillers en vermeil à café manquaient dans Farmoire. — ■ Allons, lève-toi ! quand tu trembleras... Nous n'avons pas de temps à perdre.
M. Périchon suivit safemme, nonsans regarder de côtéet d'autre si les voleurs n'étaient pas encore dans la maison. Les époux arrivèrent à l'armoire aux provisions ; madame Périchon monta sur une chaise afm d'atteindre le troisième rayon, où se posait le panier d'osier à compartiments qui contenait la précieuse argenterie.
— Tu vois qu'il en manque. — Combien en manquet-il ? — Une cuiller à café. — Est-il possible, s'écria M. Périchon, de me réveiller ainsi, de me donner de pareilles transes pour une cuiller à café ! — Vraiment, à t' entendre, on dirait que tu peux en fondre à volonté, comme à la Monnaie. — Tu sais bien que cela n'est pas, dit gravement M. Périchon; non je ne suis pas fondeur à la Monnaie; je le voudrais que cela ne se pourrait pas ; d'ailleurs les fondeurs de la Monnaie n'emportent pas de l'argenterie à discrétion, le gouvernement serait dans de beaux draps... Tu devrais savoir qu'on ne fait que contrôler à la Monnaie... — Est-ce que tu vas finir de parler inutilement? Je voulais te montrer que tu te trompais; demain, tu peux aller vendre ton argenterie à M. MaillarL. . -—Vendre mon argenterie ! pourquoi ? — Tu ne me laisses pas achever; M. Maillart, qui n'est pas de la Monnaie, peut la fondre, cette argenterie, quand il te l'aura payée.
Madame Périchon furetait dans la chambre et témoignait son impatience des discours de son mari. — Mais il devra la faire contrôler de nouveau. — Je sais cela aussi bien que toi, dit-elle; tu m'impatientes.
— Tu dis que tu le sais, cependant... — Voyons, veux« tu m'aider à chercher notre vermeil? — Demain matin; j'ai envie de me recoucher. — Lâche! Il ne manque qu'une cuiller? ^ Oui. — Veux-tu que je te dise où
elle est? — Tu le sais donc? — Je ne sais rien, mais je raisonne, et tu ne raisonnes pas, toi. — Où est-elle, cette cuiller enfin ? — Combien y a-t-il de tasses à café ? — Cinq, dit madame Périchon. — Eh bien, la sixième cuiller est avec la sixième tasse. Si la sixième tasse n'est pas à la cuisine, c'est que tu l'auras laissée sur la table du belvédère, cette après-midi. — Ah! jen'y pensais plus ! — Voilà bien les femmes ! s'écria M. Périchon en se recouchant et en méditant sur la faiblesse de raisonnement du beau sexe.
Madame Périchon allait de temps en temps prendre du café sur la terrasse du belvédère, et elle avait oublié ce fait, tant la perte d'une pièce de son argenterie lui troublait les idées ; aussi, plus légère qu'une biche, elle traversa son jardin une lanterne à la main, ayant hâte de rentrer en possession de sa cuiller de vermeil ; elle n'eût pas dormi la nuit en pensant que la plus petite partie de son argenterie était exposée en plein air. L'ordre, cette religion provinciale, exigeaitque les couverts fussent couchés ensemble au grand complet dans le panier d'osier, sur le troisième rayon du garde-manger fermé à clef. Avec quelle joie elle retrouva la cuiller, ainsi que l'avait présagé M. Périchon. D'un saut elle monta au Belvédère, et il lui était maintenant permis de descendre plus posément, lorsqu'une voix partie du jardin de madame Le Pelletier frappa son oreille. Tout était silence aux alentours; la nuit sombre permettait à peine aux étoiles de se montrer. D'abord la bourgeoise tressaillit, car ses nerfs étaient encore en jeu par suite de son émolion ; mais une voix de femme qui répondit tranquillisa madame Périchon et lui fit prêter attention à ce qui se passait chez sa voisine. Quoique madame Périchon ne fréquentât pas les dames Le Pelletier, elle avait entendu assez souvent Suzanne parler à sa mère pour reconnaître sa voix. Qui pouvait à cette heure se trouver dans le jardin, sinon Suzanne? C'était la soirée aux événements et madame Péri-
MOîsSlEUR DE BOISDUYVER.
chon s'y trouvait merveilleusement préparée ; cependant, craignant d'avoir troublé, par son arrivée brusque et subite, les personnes qui causaient, la bourgeoise resta un moment immobile et son premier mouvement fut de souffler sa lanterne. Les voix s'étaient tues momentanément : elles recommencèrent à se faire entendre peu d'instants après ; par malheur elles n'arrivaient qu'indistinctement au belvédère. C'étaient des assonances plutôt que des paroles que recueillait madame Périchon, des sons doux, voilés et caressants, des voix jeunes, tendres, dont l'une était celle d'un jeune homme, l'autre d'une jeune fille. Il était présumable que les personnes cachées se tenaient au pied du mur sous les noisetiers. Madame Périchon monta sur le banc du belvédère et se pencha sur le mur pour recueillir quelques paroles; mais elles n'arrivaient que mystérieusement musicales. Il résulta de cette découverte qu'on parlait à voix basse dans le jardin voisin ; cependant le gravier grinça tout à coup, des pas légers se firent entendre, les voix se perdirent, une porte fut ouverte, fermée après quelques minutes, et madame Périchon se trouva embarrassée dans ses observations, car de nouveaux pas se faisaient entendre dans le jardin, tandis que d'autres pas plus accentués longeaient le belvédère, du côté des terrains communaux.
La bourgeoise était restée près d'une heure et demie en observation ; elle ne recueillit rien de ses inductions, mais il y avait de quoi troubler son sommeil autant que la perte de la cuiller de vermeil.
Tout d'abord madame Périchon rejeta l'idée que Suzanne était la jeune fille du jardin, car, en admettant sa présence à pareille heure, les conséquences à en tirer ne pouvaient être que désavantageuses à la fille de madame Le Pelletier. La bourgeoise n'était pas méchante; l'idée du mal ne se présenta pas immédiatement à son esprit, et elle essaya d'innocenter Suzanne en
supposant qu'une servante, comme il arrive parfois, recevait un galant nuitamment. Mais la veuve n'avait pas de servante, les soupçons ne pouvaient atteindre que sa fille. 11 vint ensuite à l'idée de madame Périchon que Suzanne pouvait être fiancée à quelqu'un de la ville, et que peutêtre la mère laissait les jeunes gens s'entretenir solitaires au jardin. Il n'était guère plus de dix heures quand madame Périchon entendit du bruit dans le jardin voisin; c'était encore une heure convenable. Cependant, ces projets de mariage eussent été connus dans la ville, les préoccupations matrimoniales étant un des faits qui occupent le plus les esprits en province, où il arrive souvent qu'on unit dans la conversation l'un à l'autre des jeunes gens qui ne sont jamais vus ni parlé. Ces réflexions tinrent madame Périchon en éveil une partie de la nuit; elle désirait ardemment le retour du jour pour sortir dans la ville et s'informer adroitement des nouveaux projets de mariage qui circulaient sous le manteau.
La maison où l'on marie le plus de gens à Bayeux est un atelier de couturières qui, par leur profession, sont au fait les premières de nouvelles fraîches ; les préparatifs de robes de noces se font longtemps à l'avance, et quoique la maîtresse jure de garder le plus grand secret, elle ne peut pas le tenir plus de cinq minutes, tracassée par les commentaires de ses ouvrières. A midi, celles-ci sortent pour déjeuner; si le secret a été promis le matin, deux heures après il est connu de toute la ville. Tant de personnes ont affaire aux parents des époux, notaires, tailleurs, modistes, chapeliers, amis des deux sexes, qu'il est impossible de connaître le premier qui a mis le mariage à découvert ; n'y cùt-il pas de bases au mariage, que les gens affamés de nouvelles le créent longtemps à l'avance afin de paraître toujours les mieux renseignés.
Une femme inoccupée se réveille un matin la curiosité
MONSIEUR DE BOISDHYYER.
à sec : nul événement n'est arrivé depuis un certain temps dans la ville, la police correctionnelle ne fournit aucun fait intéressant ; il|ne se donne plus de bals au printemps, on manque de détails sur les grands dîners d'apparat ; les administrations publiques n'offrent pas de mutations importantes, les prédicateurs sont connus, pas le plus petit scandale de robe ou d'épée. Combien la vie devient amère ! Il se passe alors dans l'esprit de cette curieuse provinciale, qui s'ennuie, des enfantements pareils à ceux d'un poëte rêvant à une œuvre importante, 11 s'agit de créer, puisque les faits se taisent et que la réalité est monotone. Entre les divers motifs de création rajeunis sans cesse, colportés toujours avec un égal succès, le mariage est celui qui ouvre le plus de champ à la conversation. Deux personnes sont mises en jeu , un homme et une femme, deux fortunes à sonder, deux caractères à étudier ; des pronostics philosophiques et sociaux découlent de l'essence même de la question, La malignité trouve un gros bufin à dévorer ; c'est une mine précieuse à exploiter pendant une quinzaine de jours, des commérages sans fm, des visites par toute la ville. Le créateur est largement récompensé de ses efforts.
Qui marierai-je? se demande la femme qui cherche une distraction. A cette question, toutes les jeunes filles de dix-huit à vingt-cinq ans défilent devant ses yeux, ainsi que les jeunes gens de vingt-cinq à trente-trois; il ne s'agit que d'inventer un mariage de convenance qui offre chances de crédulité dans la ville. C'est par là que les fortes imaginations provinciales se distinguent. Si une jeune fille court après la trentaine et qu'elle paraisse difficile à établir par suite de divers refus successifs de sa part, dans le commerce^ dans le barreau, dans la magistrature , dans Tadministration , on lui trouve un inconnu, alors Timagiiiation peut s'étendre amplement sur ce jeune inconnu, arrivant nécessaire-
ment de Paris, beau comme une statue antique, riche à millions, et portant des lunettes d'or, en sa qualité de conseiller d'État (le conseil d'État est peut-être l'institution la plus respectée des gens de Bayeux). On charge l'inconnu de titres, de décorations ; on le peint habillé par le meilleur tailleur du Palais-Royal. C'est ainsi qu'une jeune fille, qui ne veut pas se marier, se trouve accolée au bras d'un inconnu fantastique pour aller à l'église.
Madame Périchon n'excellait pas dans ces sortes de créations ; mais elle les admirait, s'y laissait prendre sans cesse, et, n'ayant rien à faire, s'en inquiétait par-dessus tout. Cette fois, il s'agissait de faits plus positifs; les entretiens nocturnes qu'elle avait surpris la firent lever à sept heures, s'habiller vivement, de telle sorte qu'en quelques instants elle était chez sa couturière, fort étonnée de voir arriver une cliente si matin. Après une longue discussion sur les coupes nouvelles de robes dont madame Périchon n'avait nul besoin, la conversation fut placée habilement par la curieuse bourgeoise sur le terrain du mariage; mais, par extraordinaire, la couturière n'en vovait aucun.
Ainsi madame Périchon put s'assurer que Suzanne n'était fiancée à personne. Elle n'en dit mot, mais elle passa une partie de la journée à rendre visite aux personnes les mieux informées de la ville , espérant découvrir une lueur pour l'éclairer sur ce mystère. Nulle part il ne fut question de l'intérieur des dames Le Pelletier, qui vivaient trop retirées pour donner pâture aux bruits de la ville. Madame Périchon revint chez elle pensive, embarrassée d'un secret possédé par elle seule et qui commençait déjà à lui peser. Si elle l'eût osé, elle se serait présentée chez ses voisines afin d'étudier la physionomie de Suzanne et de trouver dans ses traits la confirmation de la nuit passée; mais il n'existait aucun
rapport entre la veuve du président et madame Périchon, non pas que l'antipathie perçât chez les dames Le Pelletier à l'égard de leur voisine, mais il y avait manque de sympathie tout au moins, et il était impossible d'en être blessé, les habitudes solitaires de la veuve étant tolérées et respectées.
Le hasard servit madame Périchon à souhait. Gomme elle allait rentrer, Suzanne sortit de chez la mercière, où elle venait d'acheter du fd, et elle traversa la rue de telle sorte qu'elle rencontra madame Périchon et ne put se dispenser de la saluer. La candeur et la pureté régnaient sur les traits de la jeune fille qui, par cette simple rencontre, fit tomber les soupçons de la voisine. Ce n'est pas elle, pensa la bourgeoise, subissant l'influence de la beauté de Suzanne. Madame Périchon resta sous le coup du charme, car la bourgeoise n'était ni envieuse ni coquette, et la vue de Suzanne, loin de l'ancrer dans les réflexions de la nuit, lui rappela son heureux temps de jeune fille, époque à laquelle elle ne songeait guère à épouser un Périchon. Une nouvelle réflexion lui vint cependant; s'il s'agissait d'un rendez-vous, il ne devait être ni le premier ni le dernier : grâce au belvédère, il serait facile d'observer plus attentivement les personnes qui se rencontraient dans le jardin voisin. C'est ce que fit le même soir la bourgeoise qui, aussitôt la tombée de la nuit, alla se poster sur la butte de terre qu'on avait pu juger inutile jusqu'alors et qui devenait un trésor pour des oreilles curieuses.
M. Périchon, se couchant tous les soirs à huit heures, ne s'inquiétait pas de ce que faisait sa femme ; il était facile de lui cacher ce secret. Quoiqu'elle fût embarrassée d'avoir découvert un mystère, madame Périchon n'était pas mécontente de pouvoir le suivre dans ses développements et d'en être seule maîtresse. Comment elle ferait pour s'en décharger plus tard, elle n'y songeait pas en-
core et laissait les événements courir, sauf à les grouper ensuite et à en former une belle gerbe. Le temps paraissait long sur cette terrasse ; rien n'indiquait dans la maison des dames Le Pelletier, où toute lumière était éteinte, qu'un drame quelconque pût sortir d'un endroit si tranquille.
Madame Périchon commençait à croire qu'elle avait été, la veille, le jouet d'une illusion, lorsqu'un bruit sourd, pareil à celui d'une porte qui se ferme avec précaution, réveilla l'attention de la bourgeoise : un pas faisait grincer le sable des allées. A son rapprochement et à son éloignement, madame Périchon comprit que quelqu'un faisait le tour du jardin; jamais aucun spectacle n'inspira plus de curiosité à la bourgeoise que la démarche mystérieuse de la personne qui venait d'entrer par la petite porte et que malheureusement la nuit empêchait de reconnaître. Un instant après une forme blanche apparut au-devant de l'inconnu, et une promenade souvent interrompue commença, au grand regret de madame Périchon : elle n'avait, pour ainsi dire, que le spectacle de deux ombres s'entretenant à voix basse, échappant sans cesse à sa curiosité.
Dans cette situation, madame Périchon regrettait de n'être pas homme, afin de descendre dans le jardin de madame Le Pelletier et de se cacher derrière le feuillage des noisetiers, d'où elle eût pu saisir quelques lambeaux de cette conversation montée au diapason de la nuit. Madame Périchon tira moins de plaisir de ses nouvelles observations que de celles de la veille, car les premières avaient saisi davantage son imagination par le côté imprévu.
La soirée se termina trop vite pour la curieuse, qui attendit impatiennnent un jour de lune. La lune vint seule au rendez-vous et n'éclaira que la nuit. 11 était à présumer qu'elle chassait les amouieux par sa clarté.
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Que faire en cette situation? De son observatoire, madame Périchon n'observait rien ; elle se décida alors à s'ouvrir à son mari. M. Périchon saisit tout d'abord la question du côté qui était défavorable à son repos ; c'està-dire qu'il ne pourrait plus aller se coucher à huit heures du soir. Il traita sa femme de visionnaire, lui reprocha de s'occuper de ce qui ne la regardait pas, et donna toutes les raisons possibles pour ne pas accompagner la bourgeoise au belvédère. D'ailleurs, puisque malgré de longues observations elle n'avait rien pu découvrir, il devait nécessairement, n'étant pas aiguillonné par le même zèle, veiller inutilement. Il n'apportait pas, comme sa femme, une curiosité attentive, et il était certain que ses yeux, fermés d'habitude à huit heures précises, seraient d'une myopie absolue pour plonger dans les ténèbres à travers le feuillage des noisetiers.
Madame Périchon insista tellement, que, pour obtenir la paix, le mari consentit à l'accompagner au belvédère; mais pendant une huitaine de jours, la lune se montra dans tout son éclat, et les observations demeurèrent infructueuses. M. Périchon accusait sa femme de s'être rempli la cervelle de fantômes, et déplorait le temps qu'il passait hors de son lit; mais la bourgeoise, piquée de la mauvaise humeur de son mari, ne cessait de l'entretenir de ce sujet, afin d'allumer en lui une flamme de curiosité égale à la sienne. Elle voulait lui donner des preuves matérielles de ce qu'il appelait des visions; comme les observations nocturnes manquaient, elle essaya de les remplacer par des observations diurnes. Elle se disait, non sans raison, que les personnes qui se donnaient rendez-vous dans le jardin de madame Le Pelletier devaient être contrariées par l'éclat de cette lune malencontreuse, et qu'elles essayeraient de se dédommager sans doute en se rencontrant le jour.
Au premier étage de la maison Périchon, on trouve
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encore de ces miroirs se faisant face, qui, placés obliquement, permettent de s'assurer de la nature des gens qui frappent à la porte. Cet ancien usage provincial avait aussi un but de récréation : en plaçant les miroirs à angle droit avec la muraille, au lieu de leur faire réfléchir le dessous de la porte cocliére, on apercevait, comme dans un tableau, la rue tout entière et les incidents qui s'y passent. Tout en travaillant près de la fenêtre, sans trop se distraire de son ouvrage, il est permis de jeter un coup d'œil sur le miroir et d'y voir, décalqués fidèlement, la rue, les maisons qui font face, les allants et venants, le mouvement des boutiques, tous molifs qui sont d'une vive curiosité, enfermés dans un petit cadre. Sans se faire remarquer de ses voisines, madame Périclion restait quelquefois des après-midi entières devant ses miroirs, surtout depuis qu'elle soupçonnait Suzanne. Elle espérait que l'inconnu, tourmenté de voir ses rendez-vous impossibles par la lune, passerait dans la rue et se démasquerait par l'insistance de ses regards lancés à mademoiselle Le Pelletier. Les miroirs restèrent muets et ne réfléchirent aucun passant qui pût être soupçonné de s'introduire nuitamment dans le jardin de la veuve.
M. Périchon avait repris son sommeil accoutumé et s'applaudissait intérieurement de la curiosité éteinte de sa femme , car depuis quelques jours elle ne lui parlait plus de l'événement. Cependant un soir : — J'espère, lui dit-elle, que tu ne vas pas te coucher aujourd'hui.
Certainement, si on eût demandé au bourgeois de peindre une Furie, il eût choisi en ce moment sa femme pour modèle. Cette parole lui indiquait que son supplice allait recommencer.
— lia fait un temps couvert, dit madame Périchon. — Oui, je le sens à mes yeux, le temps est lourd. — Je te prouverai au belvédère que -j'ai raison. — Oh ! s'écria
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M. Pêrichon d'un (on suppliant. — ^ Il n'y a pas de oh! lu viendras.
Tout en prenant le ciel à témoin qu'il ne voulait pas tremper dans ce complot, M. Périchon suivit sa femme, et il reconnut en effet que deux ombres se promenaient dans le jardin voisin. Il entendit des sons indistincts ; mais, ainsi que sa femme, il ne put tirer de conclusions de cette aventure. Après une heure d'écoutes sournoises qui n'aboutissaient à aucun résultat, les époux rentrèrent se coucher. Ce fut le lendemain matin seulement que madame Périchon eut une idée neuve, fruit de ses observations précédentes.
— J'ai remarqué, dit-elle, que le jeune homme arrive tous les soirs et qu'il s'en va régulièrement à la même heure ; nous le tenons. — Comment? — Tu te posterag vers les neuf heures moins un quart dans la ruelle du Coq, par où le jeune homme débusque, alors tu pourras le reconnaître ; mais ce n'est pas tout. — Ce n'est pas tout? s écria M. Périchon. — Non; si par hasard il se cachait la figure de façon à te tromper, tu attendrais sa sortie ; caché derrière un arbre, tu le suivrais afin de savoir où il demeure. — Vraiment, à t'entendre, on croirait que tu ne tiens pas à ma vie ! Ce que tu demandes là est très-dangereux! Il y a un mystère, et les jeunes gens ne sont pas toujours faciles ; si j'étais vu, Dieu sait ce qui pourrait m'arriver î — Tu ne seras pas vu ou tu seras un maladroit. — Écoute, dit le mari, si je reconnais le jeune homme, jure-moi qu'à partir de ce moment tu me laisseras me coucher tranquillement, comme d'habitude. — Certainement, une fois que je connaîtrai le jeune homme, je n'ai plus à venir au belvédère.
Le lendemain, M. Périchon était à son observatoire donnant sur les terrains communaux qui bordent les propriétés bourgeoises ; une ruelle y communique qui débouche dans la ville. Il était facile, sans avoir l'air d'un espion,
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de paraître se promener hors la ville et d'y rentrer juste au moment où le jeune homme en sortirait pour se rendre à la porte du jardin de madame Le Pelletier. La ruelle est étroite et sonore, les moindres pas y retentissent; M. Périchon, l'oreille aux aguets, ne pouvait manquer de reconnaître le moment précis où l'inconnu tournerait l'angle de la ruelle; c'est ce qui arriva.
Aussitôt M. Périchon, au comble de la joie, rentra chez lui : — Ma femme, s'écria-t-il, je l'ai bien reconnu, c'est M. Jousselin.
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