‹ Monsieur de BoisdhyverChapitre 22 sur 30 · LA FUITE · texte numérisé non relu

LA FUITE

Dés lors M. Périchon put croire sa femme satisfaite d'avoir percé le mystère. Il se trompait. La bourgeoise ne savait comment porter ce secret : si son mari eût été homme à discuter longuement sur les relations de Suzanne et de Jousselin, s'il en eût tiré des conséquences, s'il eût blâmé ou approuvé la conduite des jeunes gens, le secret fût peut-être resté dans le ménage et eût servi de thème de conversation à tout jamais ; malheureusement M. Périchon, être sans imagination, ne s'intéressait pas à ces sortes de propos : à la manière dont il écoutait les commentaires de sa femme, elle vit qu'il les subissait sans y apporter d'attention.

Ce fut chez les demoiselles Loche que madame Périchon alla se dégorger; elle débuta d'abord par un mariage entre remployé et mademoiselle Le Pelletier, union à la-

quelle la société porta une médiocre attention. Le futur 'était d'une condition trop infime pour occuper les esprits; il rentrait dans la série des employés obscurs. Qu'est-ce , pour allumer la curiosité , qu'un nouveau ménage roulant sur un fonds d'à peu prés deux mille francs , nécessairement tenu à une stricte économie, vivant en dehors du monde de Bayeux, et n'attirant les regards par aucun de ces retentissements que provoquait ordinairement toute union nouvelle ?

M. Ordinaire, trés-informé des tenants et aboutissants de chaque personne de la ville, regardait madame Le Pelletier comme une ennemie, uniquement parce qu'elle avait conquis l'affection de M. de Boisdhyver. L'accident de la Fête-Dieu avait montré combien l'évéque s'intéressait aux deux dames; le soin avec lequel il faisait prendre de leurs nouvelles, la visite qu'il rendit à la veuve pendant la convalescence de Suzanne, suffisaient à l'irascible grand vicaire pour regarder la mére et la fille d'un mauvais œil. Il ne pouvait aller contre la charité de madame Le Pelletier, dont tout le monde parlait dans la ville, mais il contestait par un sourire dédaigneux la réputation de beauté de Suzanne.

M. Ordinaire ne voulait point, par le plus petit mot, concourir à la réputation de bonté des dames Le Pelletier, et les vieilles filles elles-mêmes n'étaient pas fâchées de se taire devant cette réputation consacrée, difficile à entamer. Aussi madame Périchon, qui avait traversé la ville d'un pas rapide pour porter plus tôt la nouvelle, fut-elle piquée du peu d'attention qu'on prêtait à son mariage ; blessée de la froideur qui accueillait ses paroles, elle ne comprit pas la conspiration du silence qui s'attachait au nom de mademoiselle Le Pelletier. C'est ainsi que la bourgeoise, quoique n'ayant pas unfonds méchant, alla dans ses propos beaucoup plus loin qu'elle ne le voulait. Elle agit comme les cuisiniers qui se servent de piment pour ré-

MONSiEUR DE BOISDIIYVER.

veiller le palais blasé d'un viveur. Madame Périchon se dit que sa nouvelle n'était pas assez assaisonnée pour la' maison Loche, et elle dépensa en prodigue les observations qu'elle avait accumulées depuis une quinzaine de jours à son belvédère. Sans y mettre un art profond, madame Périchon connut qu'elle impressionnait ses écouteurs à la manière dont ils la regardaient, avec des oreilles attentives, des yeux brillants, des bouches pincées qui semblaient dire : Encore! encore! allez toujours !

Les faits, quand on les a bien observés, après leur tassement intérieur, se présentent dans une sorte de logique naturelle, toujours intéressante par cela même qu'ils appartiennent au domaine de la réalité. Un causeur brillant de salon, s'emparant de la donnée de madame Périchon, en eût tiré un parti plus profitable; il eût tenu toute une soirée à raconter cette histoire en l'ornant et l'enrichissant de mille détails, les uns réels, les autres imaginés, ceux-ci prouvés, ceux-là probables. Madame Périchon dit les entrevues de Suzanne et de l'employé telles qu'elle les avait observées ; elle n'inventa pas. Ignorante dans l'emploi difficile de l'alliage du faux et du vrai, elle finit par intéresser toutefois l'assemblée, à tel point que M. Ordinaire abandonna ses courses à travers le salon pour mieux entendre. Le tricot tomba des mains de mademoiselle Loche l'aînée , et M. Commendeur, plongé dans la béatitude de la camomille, quoiqu'il eût l'habitude de sommeiller après le repas, écouta avidement la nouvelle.

Madame Périchon trouva dans la maison Loche les fameux commentaires que l'esprit apathique de son mari lui refusait : ces commentaires aiguisés au choc de la conversation de deux vieilles filles et d'un prêtre intolérant, firent entrevoir à la bourgeoise jusqu'où pouvaient aller ses propos. L'idée naturelle d'un mariage, qui s'était offerte à son esprit, fut rejetée unanimement : on décida qu'il y

avait séduction pour le moins, et que M. Jousselin était un débauché de la pire espèce, par la raison même qu'il semblait un jeune homme de mœurs tranquilles.

En un clin d'œil, la réputation de Suzanne fut brisée comme une ardoise tombant d'un clocher, et la vie retirée de madame Le Pelletier en reçut un rude échec. Était-il nécessaire de vivre à l'écart, de paraître veiller constamment sur une jeune fille, de ne pas la quitter, pour qu'au premier jour elle fit un faux pas ? La société de Bayeux serait bien vengée du dédain que témoignait la veuve pour les plaisirs mondains, moins dangereux certainement que des rendez-vous nocturnes avec un jeune homme dans un jardin. Tous les griefs accumulés depuis longtemps par le vicaire général contre madame Le Pelletier se firent jour, et apparurent teintés de ce fiel qui remplissait les veines de M. Ordinaire.

Madame Périchon se repentit toutefois d'avoir fourni la toile où venaient se peindre en couleurs si répréhensibles les actions de Suzanne. Un moment elle essaya de lutter en montrant un mariage probable entre la jeune fille et l'employé ; mais elle trouvait un accusateur habile à présenter les faits , qui résumait l'ensemble des faits par une séduction certaine. Les demoiselles Loche appuyaient l'opinion de M. Ordinaire.

La soirée se passa de la sorte, tendue pour madame v Périchon, effrayée des suites de sa confidence et cherchant inutilement les moyens de l'affaiblir. Elle allait devenir un des principaux acteurs du drame ; les preuves que chacun demanderait seraient' tirées de ses observations au belvédère ; elle subirait les reproches de son mari qui avait pressenti le danger de cette curiosité. Madame Le Pelletier serait en droit de venir lui demander des explications, et elle craignait la rencontre de cette femme recommandable, justement irritée. Demander le secret aux demoiselles Loche , il n'y fallait pas

penser. A la joie de la maison , à la vive impatience qu'avait excitée sa narration, à de certains mots sur l'opinion future de la ville, madame Périchon comprenait que son secret allait circuler comme s'il eût été annoncé à son de caisse aux quatre coins de Bayeux. Elle rentra chez elle, courbée sous le poids de remords trop tard venus, et toute la nuit elle chercha un moyen de donner le change à la malignité qui allait planer sur la maison Le Pelletier.

Le peu d'invention de madame Périchon fit qu'elle s*en tint à l'annonce du mariage de Suzanne et de l'employé. Dès le lendemain matin, elle courut chez ses connaissances et' donna cette union comme certaine. A l'entendre tout était réglé; les bans seraient publiés prochainement; sous huit jours on verrait Suzanne dans la boîte. C'est une façon de parler qui est l'argument le plus solide en faveur d'un mariage.

On dit qu'une personne est a dans la boîte » , à cause de la déclaration de mariage affichée à la porte de la mairie dans un petit cadre de bois, protégé par un treillage de fil de fer. Cette boîte devient plus intéressante qu'un tableau de Raphaël pour les bourgeois désœuvrés*

Le but de madame Périchon, en faisant circuler la nouvelle, était de prévenir celle qui ne pouvait tarder de s'échapper de la maison Loche : une fois que le mariage de Suzanne aurait frappé un certain nombre d'oreilles et serait solidement assis dans la partie dis-^ entante de la population, l'effet de la séduction, quoique devant activer plus vivement la curiosité, serait relativement iacile à présenter sous un jour moins défavorable.

Madame Périchon eut soin d'ajouter que le futur était admis à faire sa cour, qu'il venait souvent dans la journée chez madame Le Pelletier, et quelquefois même dans la soirée. Elle ajouta que de son belvédère elle avait vu

MONSIEUR DE ROISDHYYER.

les deux jeunes gens se promener dans le jardin, qu'ils paraissaient se convenir et que certainement ils feraient un excellent ménage.

La nouvelle circula avec une telle rapidité que le docteur Richard l'apprit de la bouche d'un malade. L'homme que le docteur soignait était à toute extrémité ; déjà il ne parlait plus à sa famille qui l'entourait. On pouvait le supposer livré aux idées mélancoliques que l'approche de la mort inspire ; cependant il se releva à l'approche de son médecin, et d'une voix sans force :

— Monsieur Richard, dit-il, est-il vrai que M. Jousselin épouse mademoiselle Le Pelletier?

Le médecin connaissait assez ses compatriotes pour savoir quel intérêt ils prenaient à un mariage ; mais il n'avait pas encore entendu de telles dernières paroles d'un mourant. Après avoir assuré le moribond qu'il était fâché de ne pas lui donner de réponse positive sur ce sujet, M. Richard continua sa tournée, non sans une certaine inquiétude, tirée de ce que madame Le Pelletier, lors de sa dernière visite, ne l'eût pas prévenu de cette union. Lui, le plus ancien ami de la famille, qui avait reçu les confidences de Jousselin, qui en avait fait part à la veuve, qui cherchait depuis si longtemps un établissement convenable pour Suzanne, était mis de côté quand il s'agissait d'une conclusion conforme à ses vœux les plus chers ! Tout en accusant madame Le Pelletier d'ingratitude, le docteur ne se rendait pas compte qu'il prenait le chemin de la maison de la veuve, poussé moins parla curiosité que par le désir de connaître pourquoi ce mariage lui avait été caché.

Suzanne vint ouvrir. A sa vue le docteur fut frappé du singulier changement qui s'était opéré dans les traits de la jeune fille. Elle avait perdu sa riche carnation ; ses yeux baissés, ses traits légèrement tirés, sa physionomie embarrassée donnèrent à penser à M. Richard qu'il

s'était passé quelque fait extraordinaire depuis une quinzaine de jours.

— Et la santé, mon enfant? dit-il en prenant la main de Suzanne, pleine de tiédeur maladive. — Je me porte bien, monsieur Richard. — Il y a quelque chose, pensa le docteur en traversant le corridor.

Madame Le Pelletier, qui travaillait dans le petit salon, reçut le médecin avec son affabilité accoutumée. M. Richard s'était promis de prendre une physionomie froide en allant rendre visite à la veuve. Le calme qui régnait sur ses traits, la i^ureté de sa voix, l'affection attachée à ses paroles quand elle demanda des nouvelles de madame Richard, firent que le docteur jugea immédiatement qu'il était victime d'une fausse nouvelle. Cependant Suzanne était changée et sa mére semblait ne pas s'en apercevoir. L'habitude de rester toute la journée ensemble faisait sans doute que madame Le Pelletier n'avait pas remarqué la nouvelle physionomie de sa fille. D'ailleurs Suzanne, allant et venant, laissait peu de prise aux regards du docteur ; il semblait qu'elle ne permît pas de lire dans ses yeux.

M. Richard bâtit un raisonnement trop rapide pour être vrai, mais qui donna satisfaction à ses doutes : peut-être madame Le Pelletier avait-elle parlé mariage à Suzanne, et en était-il résulté entre la mère et la fille certains dissentiments de nature à effrayer Suzanne, à la faire réfléchir, â charger sa physionomie d'inquiétudes. De là venaient sans doute quelques nuits sans sommeil , quelques fatigues, et cette tiédeur de la peau remarquée par M. Richard.

Pendant sa visite, le docteur tourna autour de la question matrimoniale, lança divers mots qui ne furent pas compris ; à la tranquillité de madame Le Pelletier , il crut décidément qu'il s'était trompé* Le jeune homme, Se dit-il en s'en retournant, aura pris quelqu'un de ses

camarades pour confident, il aura peint son amour pour Suzanne ; le bruit s'en sera répandu dans la ville. L'induction était d'autant plus probable, que M. Richard n'avait plus revu l'employé, et qu'il lui semblait impossible qu'une flamme si vive fût éteinte subitement. Il y avait, il est vrai, plus d'un an que Jousselin élait entré dans le cabinet du docteur. Un an est bien long pour un amoureux rebuté; mais l'homme qui aimait toujours Suzanne la figure ravagée par le feu ne devait pas oublier si vite. Aussi, le lendemain, M. Richard fut-il moins surpris quand il entendit parler de l'anecdote scandaleuse qui commençait à circuler sur le compte de Suzanne. Les demoiselles Loche avaient donné, et leur moyen de combat puissant détruisait tout à fait la stratégie de madame Périchon. Qu'était-ce que la nouvelle d'un mariage en regard de ces rendez-vous nocturnes entre Suzanne et l'employé? Ce que la bourgeoise avait prévu arrivait : sa curiosité donnait naissance à de méchants propos qu'elle ne pouvait pas plus arrêter qu'un tireur d'arc sa flèche quand elle est lancée.

Ce fut à une soirée chez le receveur que le docteur connut la fatale nouvelle, à une heure déjà avancée de la nuit , car il serait allé immédiatement chez madame Le Pelletier la prévenir des bruits qui ternissaient la réputation de sa fille. M. Richard prit tout haut le^ parti de Suzanne, et déclara qu'il s'agissait d une infâme calomnie. S'il eût appris la nouvelle de la bouche d'un homme, peut-être le docteur lui en eût-il demandé raison, tant il avait d'amitié pour la veuve ; mais le bruit était parti d'un coin où les dames se contaient à l'oreille les nouvelles les plus fraîches de Bayeux.

L'indignation du docteur , le respect qu'il inspirait , firent taire les personnes présentes; mais M. Richard savait par expérience combien la malignité publique s'empare des moindres faits, les dénature et les gros-

sit. D'où pouvait sortir cette nouvelle? Où prenait-elle sa source? C'est ce que le docteur jugea impossible à connaître. Pour se disculper, les dames présentes à la soirée nommèrent les personnes qui leur avaient fait part de la nouvelle. Certainement, la calomnie venait d'ailleurs, et il était difficile de remonter à son point de départ.

Ce fut une nuit agitée que passa M. Richard au sortir de cette soirée. Par moments, le docteur se laissait prendre aux dangereux filets de la calomnie ; il se disait que peutêtre ces bruits de salon avaient un fondement, et que Suzanne était coupable de légèreté. La physionomie embarrassée de la jeune fille, sa pâleur, cette légère fièvre qu'il avait constatée la veille, ne semblaient-elles pas condamner Suzanne ? Alors le docteur, repassant dans sa mémoire l'entretien avec l'employé, ne doutait pas que, malgré sa timidité, le jeune homme ne se fût fait remarquer à force d'assiduités et qu'il n'eût trompé la surveillance de madame Le Pelletier.

S'il avait fait jour, le docteur aurait couru chez la veuve lui donner connaissance des propos de la ville, et l'amener à conclure un mariage, seule barrière à opposer à ces calomnies. M. Richard avait pour Suzanne une affection toute paternelle ; il avait promis au président mourant de veiller sur sa fille et de le remplacer dans les circonstances, difficiles de la vie. En ce moment il se reprocha d'avoir presque manqué à son serment ; il n'était pas allé assez souvent chez madame Le Pelletier, à cause de ses devoirs de médecin : il aurait dû s'apercevoir plus tôt du changement qui s'était opéré en Suzanne. Mais comment supposer une intrigue chez une jeune fille pure, qui semblait avoir recueilli le chaste héritage de sa patronne ! Le docteur se promenait à grands pas dans son cabinet, ouvrait la porte pour réveiller sa femme, et revenait tristement, respectant le repos de sa compagne. Madame Richard visitait souvent les dames Le

Pelletier, comment n'avait-elle pas soupçonné le danger?

De nombreuses raisons se pressaient dans le cerveau du docteur et ne pouvaient trouver leur solution que le lendemain. Le plus matin possible, le docteur irait chez la veuve, parlerait à Suzanne avant que sa mère fût levée; maintenant le soupçon entré dans son esprit, il était impossible que le moindre fait échappât à son œil de médecin. Vers les quatre heures du matin, M. Richard se jeta sur un lit de repos placé dans un coin de son cabinet, et il ne fut tiré de son assoupissement que par un coup de sonnette impérieux qui le fit sauter immédiatement à bas du lit, où il s'était étendu tout habillé. Le docteur courut à sa pendule qui marquait huit heures.; les agitations de la nuit avaient prolongé le sommeil inquiet du médecin qui maudit sa paresse, car la nature du coup de sonnette indiquait assez qu'on venait le chercher pour un cas grave. Il allait donc être forcé de courir au chevet d'un malade quand des intérêts graves l'appelaient auprès de Suzanne. Un bruit de voix se fit entendre dans l'antichambre, et madame Le Pelletier entra.

— Ma fille ! ma pauvre enfant ! Suzanne ! s'écria-t-elle en fondant en larmes. — Qu'avez-vous, ma chère amie ? dit le docteur qui pensa que la mère venait d'avoir connaissance des bruits de la ville. — Oh ! je n'y survivrai pas.

— Madarne Le Pelletier, calmez-vous, je vous en prie, dit le docteur inquiet de l'immense douleur de la veuve. — Si vous saviez ! — Je jie le sais que trop, malheureusement. — Vous l'avez vue, vous savez où elle est... dites, donc... parlez vite...

Le docteur regardait fixement madame Le Pelletier, cherchant si le coup porté par la nouvelle n'avait pas en •même temps attaqué ses facultés, €ar il ne comprenait pas ces questions entrecoupées qui prenaient un accent étrange. — Mais parlez donc, méchant homme, puisque vous le savez; parlez, vous me faites mourir.

Le docteur hésita et se recueillit avant de rapporter dans leur cruelle netteté les bruits qui circulaientla veille chez le receveur.

— Mon Dieu, s'écriait madame Le Pelletier en se tordant les mains, que lui est-il arrivé, que vous cherchiez à me le cacher? Elle n'est pas malade?,., mais rassurezmoi ! — Pourquoi serait-elle malade, demanda M. Richard en essayant de répondre par des paroles ambiguës. — Je n'ai plus ma tète, disait la veuve, d'un mot vous pourriez me calmer; cruel homme, où est-elle? — Suzanne? s'écria M. Richard, en qui la lumière se faisait. — Je vous le demande à genoux, ne me le cachez pas plus longtemps, où est ma fille? — Suzanne n'est pas chez vous? dit le docteur. — Non... partie,., sauvée... Cette nuit.,, vous le savez...

M, Richard, anéanti par cette nouvelle, fit un geste douloureux qui témoignait de son ignorance. A son tour, la veuve le regardait dans les yeux, et semblait vouloir pénétrer jusqu'au fond de son cœur. Elle s'approcha trè§' près de lui.

— Donnez-moi votre parole que vous ne connaissiez pas les projets de Suzanne, — Oh ! madame Le Pelletier, dit M. Richard en lui prenant les mains.

Alors, le dernier espoir qui luisait encore vint à s'éteindre, et la veuve tomba sur un fauteuil, prisé d'une de ces douleurs maternelles qui éclatent en cris, en sanglots, en gestes désespérés, et devant lesquelles l'amitié, les consolations sont impuissantes. Les sanglots montaient à la gorge de la pauvre mère et se pressaient les uns contre les autres comme des vagues menaçantes : on les voyait prendre naissance dans la poitrine qu'ils soulevaient par intervalles rapprochés. M. Richard souffrait d'autant plus de ce chagrin qu'il ne pouvait l'apaiser, et il espérait que la force môme de la dfiuleur Tanéantirait plus vivement.

Il fallait que le coup porté à madame Le Pelletier eût été subit, car elle s'était à peine habillée : un peignoir mal attaché lui servait de robe, elle était sortie en bonnet.

Le docteur se demandait s'il ne ferait pas bien de prévenir madame Richard. Dans les circonstances douloureuses de la vie, les femmes s'entendent mieux à partager un chagrin ; elles pleurent ensemble et savent trouver mille délicatesses de sentiment qui endorment quelquefois momentanément la douleur sans l'atténuer. Tout à coup madame Le Pelletier se leva rapidement, les yeux secs, les cheveux pendants.

— Je m'en vais, dit-elle d'un ton résolu. — Où voulezvous aller, ma chère amie? — Je n'en sais rien... chercher mon enfant... Il faut que je la trouve aujourd'hui, ce matin, tout de suite. — Vous ne pouvez sortir ainsi, mon amie ; regardez-vous? dit le docteur en conduisant la veuve devant une glace. — J'en deviendrai folle, si je n'ai pas de ses nouvelles. — Mais comment cela est-il arrivé? — Que sais-je, mon Dieu ! Ce matin un pressentiment s'est emparé de moi... J'étais réveillée plus tôt que d'habitude... Je ne sais pourquoi la maison me semblait plus calme, trop calme... Ah !...

Madame Le Pelletier poussa un profond soupir.

— J'étais si heureuse le matin d'entendre Suzanne ouvrir sa porte, descendre, aller de côté et d'autre dans la maison, préparer mon déjeuner : tous ces petits bruits de ménage faisaient mon bonheur; ils disaient l'activité, la jeunesse, les prévenances de Suzanne... Et je ne les entendrai plus! La cruelle enfant m'a porté un coup là, dit la mère en posant la main sur la poitrine ; il me semble qu'il est mort, mon cœur... Quand, à six heures, je n'ai entendu aucun mouvement dans la maison, mon cœur a battu d'une force comme si on voulait briser une porte avec une poutre; après ces battements, il s'est tu tout à

coup : on eût dit qu'il avait forcé sa prison, qu'il était parti... Où? A la suite de Suzanne, vous le pensez bien. Ah! que je Faime encore, mon enfant, malgré le mal qu'elle me donne; mais mon amour va s'en aller... — Vous l'aimez toujours? - — Oui, docteur, si je n'en meurs pas. Comprenez-vous mon état, en n'entendant pas remuer Suzanne? Elle est malade, pensais-je en courant à sa chambre. Suzanne n'y était pas ; son lit n'avait pas été défait... Docteur, je voudrais pleurer, et je ne le peux plus... Ma tête se perd. Ah! que les enfants sont méchants de vous faire souffrir ainsi !... En bas, elle n'y était pas, au jardin non plus. J'ai cherché partout, au grenier, à la cave, dans le puits , où j'avais envie de me jeter!... Il me restait un seul espoir, la trouver ici. Pourquoi? je n'en sais rien... Où est-elle? Suzanne ! Suzanne ! Suzanne !

Elle cria trois fois ce nom d'une voix qui devait répondre au cœur de sa fille, et tomba sans connaissance.

En entendant ce bruit, madame Richard, quoique éloignée du cabinet de son mari, accourut ; elle avait reconnu la voix de madame Le Pelletier.

— Nous allons la coucher, dit le docteur ému. Ma femme, aide-moi à la porter. — Que se passe-t-il? — Je n'ai pas le temps... Ne me demande rien ; pourvu qu'elle ne revienne pas trop vite à elle.

Ils avaient transporté la veuve dans le lit de madame Richard.

— Ferme les rideaux maintenant, ceux de la fenêtre ; ne quitte pas la chambre d'une minute, ne remue pas, ne fais pas un mouvement... Voici de l'éther, tu le tiendras prêt quand elle sortira de cette crise... Moi je n'ai pas un instant à perdre ; dans une heure je serai ici.

En parlant ainsi, le docteur allait par la chambre, préparait divers objets pour madame Le Pelletier, et donnait ses dernières instructions à sa femme.

— Si on vient me demander, que la domestique dise que je suis à la campagne.

Il sortit, laissant madame Richard au chevet de la veuve.

i/employé séducteur

Depuis six mois Jousselin mécontentait son chef de bureau, M. Giboreau, par son changement de conduite. Jadis employé zélé, exact, possédant l'une des plus belles mains de la sous-préfecture, il avait tout d'un coup perdu ses qualités pour les remplacer par l'ennui, la nonchalance, des retards perpétuels ; son écriture n'était plus soignée, ses expéditions manquaient de propreté, tous les jours son anglaise allait s'affaiblissant , manquant de nerfs dans les corps et de souplesse dans les déliés. Quoi que pût dire M, Giboreau, les reproches ne portaient pas ; l'employé recevait les mercuriales de son chef avec une indifférence qui témoignait de son peu de repentir. Une des fenêtres du bureau donne sur un jardin ; en surprenant les regards vagues de l'employé qui s'égaraient sur les fleurs, M. Giboreau crut à des distractions momentanées, et il relégua Jousselin dans un des coins opposés à la fenêtre, afm que n'ayant plus de motifs de contemplation, l'employé pût se donner tout entier à ses écritures, mais le moyen ne réussit pas. Tantôt, appuyé sur ses coudes, Jousselin semblait plongé dans la méditation de profonds problèmes, tantôt ses yeux s'atta-

cliaientà un rayon de soleil, à l'ombre, aux -couches de tabac à priser qui formaient une sorte de tapis sous le bureau de son chef. Il en résultait des reproches incessants, des menaces de destitution, des sarcasmes de la part des autres employés qui, en tombant sur leur mélancolique camarade, trouvaient l'occasion d'un divertissement en même temps qu'ils faisaient la cour à M. Giboreau. Jousselin n'en bâclait pas moins sa besogne, mais inégalement et par saccades. Quelquefois, en jetant les yeux sur la pendule, il s'apercevait qu'il avait rêvé près d'une heure ; alors, avec acharnement , réaction naturelle de ses songes creux, il abattait la besogne avec un tel feu que nécessairement il devait en résulter des fautes. Ce n'était plus l'ancien employé arrivant à son bureau à l'heure sonnante, dépensant tant de minutes à disposer son papier, ses plumes, à les tailler, à se moucher, à ouvrir son pupitre, à le fermer. Ce grand calme inaltérable, ce nihilisme suprême, cette placidité sans égale qui représentent le parfait employé, s'étaient enfuis à la grande surprise de M. Giboreau.

Le cabinet du chef de bureau attenait à celui de ses employés : par une petite fenêtre il pouvait, sans quitter sa table, surveiller Jousselin et ses camarades ; à l'aide d'une ganse qui communiquait au carreau, il l'ouvrait et, grâce à cette ouverture, donnait des ordres à ses subordonnés.

Jousselin frémissait quand il entendait ouvrir le carreau, car depuis quelques mois la voix de M. Giboreau ne s'adressait qu'à lui, et ses camarades échappant ainsi à la surveillance de leur chef, narguaient le pauvre employé qui portait tout le poids du caractère irritable de son supérieur.

A un certain bruit qui annonçait la prochaine ouverture du carreau :

— Part à Jousselin ! soufflaient à voix basse les employés, heureux de voir toute l'attention de leur chef

MONSIEUR DE BOISDHYYER.

concentrée sur une seule victime. — Attrape ça ! Jousselin, lui disait-on après la mercuriale. Ou bien les plaisants du bureau réveillaient brusquement l'employé de ses songes en lui donnant de fausses alertes. — Jousselin gare à Giboreau!

Cette existence n'aurait pas été tenable pour un autre; mais les amoureux dédaignent et méprisent les tortures que les petits esprits infligent à ceux qu'ils ne comprennent pas, et Jousselin caressait des chimères si tendres qu'il entendait à peine les plaisanteries de ses camarades.

, Un matin, l'employé venait d'arriver, et jetant un regard piteux sur les nombreux dossiers qui s'étalaient sur sa table, il les déficelait et semblait y prendre une certaine curiosité. La vérité est que son esprit planait ailleurs; il commençait à s'apercevoir de son état et s'en inquiétait, car l'ennui de sa vie de bureau le fatiguait, et il se levait maintenant en songeant avec tristesse au fardeau qu'il avait à porter tout le jour. Ordinairement il avait une heure franche à consacrer à ses pensées, car M. Giboreau n'arrivait guère avant dix heures. Quel ne fut pas son effroi en entendant le carreau s'ouvrir brusquement et son nom prononcé.

— Venez me trouver, monsieur Jousselin.

L'employé se crut perdu ; peut-être allait-on le renvoyer ! Pourquoi le chef de bureau venait-il à une heure inaccoutumée ? Ce fut la tête basse que Jousselin entra chez son chef; mais un éblouissement subit lui passa devant les yeux quand il se trouva en présence du docteur Richard, debout, la physionomie froide, l'œil scrutateur qui sembla à l'employé plus menaçant que celui d'un juge d'instruction,.

— J'ai à vous parler, monsieur, dit le médecin.

Il y avait dans la voix du docteur un accent si sévère que remployé ne put que balbutier : — A moi, monsieur?

— A qui voulez-vous qu'on parle? dit Giboreau. Allez prendre votre chapeau, et soyez satisfait, c'est toujours un moment de moins à travailler.

Jousselin alla chercher son chapeau, mais delà façon dont un condamné marche au supplice. Il était tellement ému, que ses camarades cessèrent leurs gouailleries accoutumées pour lui demander s'il était indisposé.

— Non, dit-il, en rangeant précipitamment son bureau pour échapper aux questions.

M. Richard l'attendait dans le corridor. — Vous allez, monsieur, m'expliquer votre conduite!

Jousselin suivait le docteur comme s'il eût eu les menottes aux mains. En traversant les rues, le docteur gardait le silence; mais l'employé, sans oser le regarder, soupçonnait qu'un orage allait éclater sur sa tête. Naturellement, déjà il était gêné par la vue d'un médecin comme par [a présence d'un prêtre ou d'un magistrat; il craignait de voir lire au fond de son cœur et il baissait les yeux. — Pourquoi ne vous ai-je plus revu chez moi, monsieur, à la suite de votre singulière visite?

Jousselin pâlissait, balbutiait, détournait la tête^

— Vous avez commis, monsieur, une action bien déloyale, peu digne d'un homme d'honneur... Voilà pourquoi vous n'êtes pas revenu. — Monsieur... Richard... hasarda Jousselin... — Je sais tout, monsieur. Votre conduite au bureau frappe tout le monde ; M. Giboreau m'en a assez parlé. Vos pensées tendaient à un seul but, vous éloignaient de vos devoirs, et vous n'avez que trop bien réussi. J'espère que vous voudrez bien ne rien me cacher, car je me verrais forcé de déposer une plainte chez le procureur du roi. — Le procureur du roi ! s'écria l'employé. — Oui, monsieur, je le ferai comme je le dis. Ah! vous n'aviez pas pensé au procureur du roi?

Jousselin était anéanti. — Je viens de chez madame

voire mère... — Chez ma mère ! s'écria l'employé terrifié; vous ne lui avez rien dit? — Non, je voulais vous voir auparavant. — C'est bien, monsieur Richard, je ne veux rien vous cacher... — A la bonne heure, monsieur; votre faute est immense, mais vous pouvez peut-être la réparer en faisant cesser des inquiétudes et des tourments que vous ne soupçonnez pas.

L'employé écoutait le docteur de telle façon que quelquefois celui-ci doutait qu'il eût affaire à un être raisonnable, et il se disait : — Comment Suzanne a-t-elle pu se laisser prendre à un pareil homme? Mais M. Richard croyait que, par ses assiduités, l'employé avait touché le cœur de Suzanne.

L'employé commença le récit de ses amours à leur début.

— Promenons-nous, dit le docteur, afin qu'on ne nous remarque pas.

Tout en marchant, Jousselin protestait de l'adoration qu'il portait à Suzanne, et se tenait dans l'ordre des sensations personnelles sans entrer dans le domaine des faits.

— Je connais cela, dit le docteur impatienté ; vous m'avez assez parlé de votre amour lors de votre première visite. C'est depuis cette époque que je vous demande un récit fidèle. — J'ai eu de grandes jouissances depuis, mais aussi de grands chagrins. Ah! monsieur Richard, quand elle était aux orgues et que je l'attendais à sa sortie, à son arrivée!... — Et que disait madame Le Pel^ letier? — Elle ne me voyait pas. — C'était à la mère qu'il fallait vous adresser; et Suzanne? — Elle était en compagnie de sa mère; même seule je n'aurais osé lui parler. — Vous lui écriviez alors? — Moi, lui écrire ! — A quelle époque a commencé votre liaison? — Une liaison?— Voyons, monsieur, voulez-vous me répondre franchement? — Pardon, monsieur Richard. — Non, il n'y a pas de pardon; vous ne parliez pas à Suzanne, vous crai-

griiez de lui écrire, et yous osez l'engager à fuir la nuit,, à quitter sa mère!... — Moi! s écria Jousselin. Comment, elle a abandonné sa mère!... — Monsieur, dit froidement le docteur, j'ai bien voulu vous voir avant de déposer une plainte entre les mains de la justice; je ne suis pas venu ici pour vous voir jouer la comédie.

— Elle a pu quitter sa mère! s'écria l'employé pâlissant. — Vous ne le lui avez donc pas conseillé? dit le docteur frappé du désespoir sincère qui se manifestait chez le jeune homme. Mais enfin, vous savez où elle est? ~ Elle est partie! disait Jousselin. — Ah! vous ne le saviez pas. Voilà, pourtant où mène une intrigue, innocente au début, et dont je suis coupable, moi tout le premier, d'avoir reçu la confidence.

Jousselin sanglotait.

— J'aurais dû m'en douter, dit-il d'une voix entrecoupée par les larmes. — Ne pouviez-vous me prévenir, monsieur? — Ce n'était pas mon secret. — Elle vous l'avait donc confié? — ■ A moi! reprit l'employé; mais jamais elle ne m'a parlé ! — Elle ne vous a jamais parlé?

— Ni moi non plus... J'aurais été si heureux d'entendre sa voix s'adresser à moi ! — Alors que faisiez-vous dans le jardin tous les soirs? — Tous les soirs... dans le jardin... la nuit! s'écria Jousselin avec amertume. Moi! et c'est moi que vous accusez? — On vous a vu. — On m'a vu... — On vous a reconnu. — Reconnu! s'écria l'employé en haussant le ton. — Pas si haut, monsieur, toute la ville le sait, il est inutile de le confirmer par des éclats de voix. — La ville, vous dites, monsieur Richard?

— Certainement, on me l'a dit dans une maison honorable* — Oh ! monsieur Richard !

Jousselin avait passé par toute la gamme de la stupéfaction, qui ;se changea tout à coup eu un torrent de larmes. — Il ne s'agit pas de pleurer, dit le docteur ému lui-même, vous êtes un homme; qu'avez-vous? — J'ai,

s'écria l'employé, que depuis six mois je subis d'atroces tortures, et qu'il faut enfin qu'elles éclatent... Elle est partie, tant mieux... je souffrirai moins. Mais vous ne savez donc pas, monsieur Richard, combien je la respectais ; je n'aurais pas osé baiser le bas de sa robe... Pauvre demoiselle! Partie, dites-vous? Elle ne se doute guère des angoisses par lesquelles j'ai passé... Il y a des jours où je croyais que je mourrais, où je restais étendu dans la neige, demandant à Dieu en grinçant des dents de me reprendre la vie... Oh ! la jalousie fait bien du mal. J'aurais voulu crier et je me retenais, craignant de compromettre mademoiselle Suzanne. Je ne vous comprends pas, monsieur Jousselin, est-ce vous qui êtes fou ou moi? — Si j'avais pu devenir fou, échapper à mes pensées, j'aurais été trop heureux ; mais vous ne comprenez pas, quand on voit tout à coup un autre s'emparer d'une femme qu'on aime ! — Un autre ! s'écria à son tour le docteur, il y en a un autre... Qui est-ce? — Je ne peux le dire... — Comment l'avez-vous découvert? — Hélas! monsieur, trop naturellement pour mon malheur. N'osant plus passer devant les fenêtres de madame Le Pelletier, dans la crainte d'être remarqué et de compromettre mademoiselle Suzanne, je venais le soir derrière le jardin, et m'approchant le plus près du mur pour respirer les senteurs qui l'avaient peut-être caressée, je me disais : elle repose tranquillement à cette heure, il m'est permis de penser à elle sans être remarqué de personne. J'ai fait des folies; j'ai . soulevé des pierres énormes que j'ai portées contre le mur afin d'atteindre les branches d'un arbre de son jardin. Je l'aimais tant que mes forces se doublaient... Il le faut, pensais-je, et la volonté m'aidait à traîner ces lourdes pierres qui effrayeraient les ouvriers les plus robustes... J'ai encore la branche... Elle est accrochée chez moi, quoique ma mère ait voulu la jeter souvent. Un soir, en venant à mon bonheur, car je ne désirais rien de plus, je

me tenais pour satisfait de contempler les murs du jardin, j'aperçus un homme qui se glissait du côté de la petite porte de derrière. Il l'ouvrit et entra; on eût dit qu'il n'y venait pas pour la première fois... Ah! monsieur Richard, je ne peux vous dire ce qui se passa en moi... Je frissonnais, mes dents claquaient; je sentis alors qu'un grand malheur se préparait... Rien ne pouvait me faire soupçonner quelle était cette personne, de quel droit elle entrait dans le jardin, la nuit; mais j'avais un pressentiment qui ne me trompait pas... Cependant je voulais donner le change à mes idées ; je m'efforçais de croire à une visite à madame Le Pelletier, et je sentais que je me créais des mensonges pour me consoler... Si la personne sortait avec les mêmes précautions, j'étais certain que mademoiselle Suzanne recevait un jeune homme en cachette, et je me creusais la tête à chercher un nom possible... Je me promenais de long en large, le temps me semblait long; quelquefois je me collais contre la petite porte, afin de tâcher de surprendre une phrase, un mot... Le silence le plus absolu répondait à mes battements de cœur... Enfin, longtemps après, la porte s'ouvrit, et l'inconnu disparut en regardant de côté et d'autre s'il n'était pas suivi. — Qui était-ce? demanda le docteur — Je n'ai pas encore fini... L'inconnu s'éloigna rapidement; je ne pus le suivre, car je craignais d'être remarqué ; je passai une nuit si douloureuse que je ne croyais pas qu'on pût résister si longtemps à de pareilles souffrances. Depuis, les souffrances ont augmenté et j'ai résisté... Plus tard, j'ai entendu mademoiselle Suzanne reconduire le jeune homme, mais je ne pouvais le croire... Il n'y avait plus de place pour le doute. Croiriez-vous, monsieur Richard, que je n'ai pas manqué à un de leurs rendez-vous... Toujours j'étais présent, maudissant ma destinée, cherchant les moyens de me débarrasser de mon rival... Oui, il y a des jours où je l'aurais assassiné quand il sortait ! —

MONSIEUR DE EOISDHYYER.

Dites-moi donc son nom ! s'écria le docteur. — Hélas ! monsieur Richard ! — Ainsi, vous ne voulez pas me le nommer? — Je ne le peux, monsieur Richard. — Mais Suzanne est partie, il faut que je la retrouve.

Jousselin frappa la terre du pied, et d'une voix lamentable :

— Elle est partie ! — =- Vous n'en avez parlé à personne jusqu'ici? — Je le jure, monsieur Richard, à vous seul!

— Vous en avez trop dit, mon cher monsieur Jousselin, pour que je ne devine pas. — Vraiment! s'écria l'employé ému, Favez-vous deviné?... — Un homme indigne d'elle.

— Oui, bien indigne! je crois. — Voyons, dit M. Richard, ne rusons pas. Il serait mal de surprendre votre secret, mais on dit tout à un prêtre, n'est-il pas vrai?

Jousselin tressaillit.

— Avez-vous de la religion? — Toute cette année je suis allé régulièrement à l'église. — Parce que Suzanne s'y trouvait. — Oui; mais l'église a développé en moi des idées nouvelles, et, quoique mademoiselle Suzanne ne soit plus présente, je continuerai comme d'habitude à aller à la cathédrale tous les dimanches, à ma place accoutumée. — Si vous vous confessiez, et que votre confesseur exigeât le nom de la personne que vous me cachez?

L'employé ne répondit pas.

— Vous le lui diriez, continua le docteur, vous seriez obligé de le lui dire. Eh bien, monsieur Jousselin, un médecin est un confesseur; il sait tout, connaît tout, il ne dévoile rien... Ai-je parlé des confidences que vous m'avez faites il y a déjà longtemps?... Tous les jours n'entre-t-il pas dans mon cabinet des personnes qui se fient à ma parole ? Un seul mot hasardé de ma part pourrait jeter le trouble dans les familles. 11 y a trente ans que j'exerce, monsieur; tout le monde m'honore, vous seul ne me jugez pas digne de connaître un secret dont la révélation peut sauver Suzanne. — • La sauver ! le croyez-

MONSIEUR DE BOISDHYYER.

VOUS possible? — Certainement, je connais Suzanne comme si elle était ma fille ; elle a été imprudente, légère ; une volonté supérieure à la sienne l'aura entraînée dans une fuite dont elle se repent déjà... Si je ne rapporte pas de nouvelles à madame Le Pelletier, elle en mourra. D'un mot vous pouvez sauver la mére, sauver la fille... Ah! madame Le Pelletier vous en aurait une reconnaissance éternelle... Suzanne, échappée au danger dont elle a pu sonder la profondeur, vous en remercierait plus tard... Qui sait..! Dites-moi ce nom, je vous en conjure... Est-ce pour répandre le déshonneur de Suzanne que je vous le demande?... Mon amitié pour la mère, pour la fille, ne me pousse-t-elle pas au contraire à éteindre les calomnies envenimées qu'une bouche coupable a propagées.

Jousselin s'arrêta, reprit haleine, et, s'approchant du docteur, il lui souffla un mot qui produisit chez M. Richard l'effet d'une goutte de plomb fondu dans l'oreille,

— Est-ce possible ! s'écria le docteur en poussant un cri et en joignant les mains. Puis, sans ajouter un mot, il s'éloigna rapidement comme un homme mordu par un serpent et qui, éperdu, court chercher des secours à l'endroit le plus voisin.

Ceux qui, dans les petites villes, passent leur temps à s'occuper des actions de leurs concitoyens, purent croire, en voyant passer le docteur dans les rues, qu'il était appelé pour un cas désespéré; il fendait l'air, ne regardant à droite ni à gauche, et ne s'inquiétant pas de ce que sa course pouvait avoir d'étrange. En quelques minutes il était à la porte de l'évêché et s'informait auprès du concierge s'il pouvait voir Cyprien. — M. Gyprien est absent. — Il n'est pas à Bayeux? demanda le docteur. — Pardonnez-moi, monsieur, mais il est sorti tout à l'heure.

M. Richard respira en apprenant la présence du jeune homme dans la ville. Puis il demanda à parler à M. de

MOINSIEUR DE BOISDHYYEH,

Boisdhyver; mais l'évêqiie ne pouvait recevoir en ce moment, ainsi que le docteur l'avait prévu. Ce fut avec un certain sentiment de tranquillité que M. Richard vint faire, une tournée dans la ville, afin de s'arrêter chez les loueurs de voitures, dans les auberges où descendent les voyageurs des environs, et à l'hôtel des Messageries. Maintenant que le docteur avait la clef de la fuite de Suzanne, le plus important était de connaître l'endroit où elle avait pu se réfugier ; ces renseignements semblaient faciles à obtenir, à cause du petit nombre de voitures publiques que pouvait fournir la ville. Cependant il fallait apporter une certaine diplomatie dans ces recherches, car M. Richard ne pouvait désigner Suzanne. Par sa position et ses relations, sans compromettre le nom de madame Le Pelletier, le médecin put s'assurer que Suzanne n'était partie ni par les diligences, ni par les voitures des messagers de la campagne, ni par une voiture de louage. Il en résultait qu'elle avait sans doute quitté la maison de sa mére à pied, et que, par conséquent, Suzanne ne pouvait encore être loin, à moins que, pour tromper la surveillance, elle n'eût attendu quelque voiture publique dans un village voisin.

Quoique n'ayant pas recueilli de renseignements précis, M. Richard rentra chez lui avec le secret contentement d'un homme qui, chargé d'une tâche difficile, s'y est jeté à corps perdu, l'a commencée et ne désespère pas d'en venir à bout.

— Mon ami, lui dit sa femme, qui semblait l'attendre avec impatience, voici une lettre très-pressée qui m'a bien l'air de l'écriture de Suzanne.

Le docteur en brisa le cachet avec rapidité, la lut d'un coup d'œil et s'écria :

— Suzanne est retrouvée!... Fais atteler ma voiture tout de suite... Et madame Le Pelletier? — Elle est toujours dans un abattement profond. — Je vais la voir pen-

386 MONSIEUR DE BOISDHYVEK.

dant qu'on sellera mon cheval... Non, retourne près d'elle; je n'ai pas une minute à perdre. Si la pauvre mère revient à elle, dis-lui que je suis allé chercher Suzanne et qu'elle la reverra ce soir...

Malgré les questions de sa femme, le docteur ne voulut pas lui dire l'endroit où s'était réfugiée Suzanne, ni lui faire connaître le contenu de sa lettre. 11 descendit aussitôt dans la cour et étonna la servante par la précipitation qu'il apportait au harnachement de son cheval. Quoique d'une humeur vive, jamais il n'avait été plus impatient, plus bref dans ses ordres.

Ce fut ainsi que M. Richard ne mit guère plus de trois quarts d'heure à faire le chemin qui conduit de Bayeux à Isigny. Son cheval volait. La voiture, si elle n'eût été construite avec une rare solidité, eût pu rester sur la route; les pensées du docteur se succédaient aussi rapidement que chaque tour des roues. Le docteur arriva à l'auberge que Suzanne lui avait désignée; de loin, il reconnut la jeune fille qui s'était mise à la fenêtre et qui l'attendait impatiemment.

— Une dame vous attend au premier étage, monsieur Richard, dit l'hôtesse, qui voulait entamer une conversation et qui fut déçue par la brusquerie que le docteur mit à monter l'escalier. — Vous ici! s'écria le docteur en prenant les mains de Suzanne.

Ce fut son seul mot de reproche. Il regardait attentivement la jeune fille pâle, qui rougissait sous l'œil attentif du médecin.

— Et je n'avais rien deviné! Ah! Suzanne, comment annoncerons-nous cette nouvelle à votre pauvre mère ?

Suzanne fondit en larmes.

— Ma mère! dit-elle, sans elle je n'existerais plus... J'ai longtemps tourné autour de la rivière, cette nuit ; mais le souvenir de ma mère m'est revenu... Qu'a-t-elle dit? Ne m'a-t-elle pas matidite?... Je n'ose vous interro-

ger. — Nous la retrouverons ce soir. — C'est impossible, monsieur Richard; elle ne saurait supporter la vue de mon déshonneur.— Vous êtes partie à pied de Bayeux, cette nuit? — Oui, je craignais chaque jour les regards de ma mère. — Pauvre enfant! c'est une grave imprudence que vous avez commise... — Pourquoi ma mère n'est-elle pas venue? dit Suzanne d'un air inquiet. — Vous m'avez défendu, dans votre lettre, de lui parler.— Vraiment!... ne me cachez rien; il me semble que vous me trompez... Je n'ose penser à ma mère... Que faitelle?... Que dit-elle? Ah ! que je suis punie !... — Madame Le Pelletier a beaucoup souffert; mais ne craignez rien, mademoiselle, elle vous recevra dans ses bras en pleurant, sans une parole dure... Elle ne sait rien; je ne lui ai pas communiqué encore le fatal secret... —Ne le lui dites pas, monsieur Richard! — Et comment le lui cacher? Je ne puis songer maintenant à vous faire revenir à Bayeux, même dans la voiture la plus douce, après cette marche forcée... Je viendrai tous les jours vous voir avec votre mère; s'il le faut, avec lui. — Non, pas avec lui!... Vous ne savez pas... — Je ne le sais que trop, malheureusement...—C'est impossible; qui vous l'a dit?— Il est plus coupable que vous, Suzanne : ses devoirs, la mission qu'il a à remplir auraient dû l'arrêter sur le chemin de la séduction. — Oh ! monsieur Richard, il ne me reste plus qu'à mourir !... Vous le connaissez !... J'aurais porté ma honte, mais lui!... — Il n'y a que moi qui sache son nom....

La première syllabe siffla sur les lèvres du docteur.

— Ne le nommez pas, monsieur Richard ; il est assez puni par ses propres tourments : il veut se renfermera jamais et s'infliger une peine dont il sera lui-même le juge et le condamné. — Sa conscience a parlé trop tard, Suzanne... Ainsi, c'est le seul dédommagement qu'il vous offre? — Quel autre serait possible? — Cet homme,

588 MONSIEUR DE BOISÔHYVER.

Suzanne, a cru vous aimer; il était jeune, vous aussi, il vous a entraînée au mal... — Ne me parlez pas ainsi, docteur; il ne m'a pas entraînée : nous nous sommes sentis portés l'un vers l'autre sans réfléchir; il n'est pas coupable. — Cependant, son premier soin devait être de couvrir votre faute ; la pensée ne lui en est-elle pas venue? — 11 me l'eût offert, que jamais je n'aurais consenti à briser sa carrière. — Et votre avenir ! Et la réputation de votre famille ! — Docteur, ne me pressez pas, je suis incapable de raisonner. Je ne vous demande qu'un service : amenez-moi ma mère, que je la voie encore... Je ne puis vivre sans elle. Je veux la voir, quand même elle refuserait de me pardonner ; je veux l'entendre, sa voix fût-elle irritée... En la voyant, seulement alors je pourrai porter ma faute.

Après avoir passé deux heures en compagnie de Suzanne, le docteur revint à Bayeux, sans presser son cheval. La situation se compliquait, et M. Richard n'osait peser les conséquences de la fuite de la jeune fille. Plus il approchait de la ville, plus ses agitations se pressaient en lui sans prendre corps. Une mère à consoler, un coupable à châtier, une faute à voiler, des curiosités à éteindre, des propos scandaleux à étouffer, tels étaient les motifs qui faisaient que l'honnête médecin voyait à regret le clocher de l'église se détacher de minute en minute plus distinctement sur le ciel.

En arrivant chez lui, M. Richard fut étonné d'entendre la voix plus calme de madame Le Pelletier répondre à madame Richard. La femme du médecin, quoique son mari ne l'eût pas autorisée, avait prévenu la veuve que des nouvelles positives annonçaient le retour prochain de Suzanne. La mère s'évanouit en entendant ses paroles; mais c'était la joie qui la ' faisait défaillir, et elle revint bientôt à elle, mêlant dans son ivresse le nom de Suzanne à celui du docteur. Elle prévoyait que de l'arrivée

de M. Richard dépendait tout son avenir. Quoiqu'un mystère fût nécessairement attaché à la fuite -de Suzanne, madame Le Pelletier n'y songeait pas. Sa fille était retrouvée, elle allait la voir, l'embrasser encore; son affection maternelle s'était centuplée depuis la fatale nouvelle, et elle connut seulement alors, par le ravage qui s'était opéré dans son esprit, combien son cœur et son âme étaient soudés au cœur et à l'âme de Suzanne.

M. Richard crut le moment convenable pour annoncer à madame Le Pelletier les motifs qui retenaient Suzanne à Isigny. Employer des détours, des ambages, il n'y fallait pas songer ; le premier mot de la veuve serait de demander sa fille. On ne pouvait la lui cacher pendant un mois, peut-être plus longtemps; il était nécessaire démontrer le mal dans toute sa force, sauf à essayer de le combattre par des adoucissements que le sentiment maternel accueillerait avec empressement. Ces raisons avaient été pesées longuement par le docteur pendant son retour, et il attendait de la tournure de la conversation des auxiliaires difficiles à rassembler dans sa pensée.

— Vous êtes une femme courageuse? dit-il à madame Le Pelletier.

A ce mot, elle pâlit.

— Ne craignez rien, Suzanne ne court aucun danger; mais dites-moi que vous aurez du courage.

La veuve, émue et ne pouvant parler, fit un signe de tête affirmatif. Le docteur était de ces hommes qu'une opération chirurgicale émeut d'abord, qui se sentent faibles un moment et qui, puisant des forces dans la nécessité et le sentiment de l'humanité, une fois le couteau en main, retrouvent le sang froid nécesssaire à l'amputation d'un membre.

— Si vous avez réellement du calme, dit le docteur, vous verrez votre enfant ce soir.

Madame Le Pelletier, brisée par rémotion, les yeux fiévreux, put écouter alors un bref récit de la séduction de sa fille. M. Richard n'entra dans aucun détail inutile; il jugeait nécessaire de tailler dans le vif, sauf à adoucir l'opération en faisant tomber la mère et la fille dans les bras l'une de l'autre.

— Partons, docteur, dit madame Le Pelletier.

Ce mot fit comprendre au médecin que le pardon gonflait déjà le cœur de la mére, mais M. Richard avait d'autres devoirs à remplir. Il ne lui suffisait pas de rendre à Suzanne l'affection de sa mère ; un autre but le préoccupait. Madame Richard fut chargée de conduire la veuve auprès de sa fille. Les trois femmes pleureraient ensemble^ et par un billet dont fut chargée madame Richard, Suzanne était invitée à ne pas dire le nom de son séducteur.

M. Richard avait hâte de rencontrer M. de Roisdhyver. Après un entretien d'une heure avec lui, le docteur quitta l'évêque aussi ému que madame Le Pelletier. Ce fut par cette belle parole, tirée d'un apôtre, que M. de Roisdhyver conclut après la confidence du médecin : — Celui qui désire l'épiscopat désire un grand travail.

Quatre heures allaient sonner. Depuis le matin, le doc-^ ieur était dans un état de surexcitation dont se hâtent de profiter les gens qui veulent mener une entreprise à bonne fin. La situation de Suzanne, le désespoir de sa mère, l'entrevue avec l'évêque, le voile qui s'était déchiré tout à coup en éclairant ce drame imprévu, avaient donné au docteur des forces qu'il ne se connaissait'pas. A cette heure, il ne doutait plus, il était maître de diriger toute la ville, et il se rendait compte comment Jousselin, dans son amour, avait pu soulever de lourdes pierres contre un mur, rien que pour cueillir une branche d'arbre. Ce fut ce souvenir qui entraîna M. Richard dans la direction de la sous-préfecture à l'heure où il savait que les *em-

ployés sortent de leurs bureaux. Le dernier qui passa fut Jousselin, la tête basse, courbé par l'émotion que lui avait laissée sa conversation du matin avec le docteur.

En apercevant M. Richard, l'employé s'écria : — Elle est retrouvée ! car il y avait sur la figure du docteur des signes certains de contentement.

— Oui, M. Jousselin.

Le docteur prit les mains de l'employé dans les siennes.

— J'ai à vous demander un grand service, et il est impossible que vous me le refusiez... Vous seul dans la ville connaissez la position de Suzanne, jurez-moi de ne la dévoiler à personne ! — Je vous le jure ! dit spontanément l'employé. — Maintenant sachez toute la vérité, vous en êtes digne. Suzanne est déshonorée dans l'opinion, il est impossible d'arrêter les bruits qui courent sur son compte... Ils ne sont que trop vrais... J'ai vu cette pauvre enfant, qui, malgré son état, a fui la ville à pied et j'espère que cette imprudence n'aura pas de suites fâcheuses pour sa santé... Son séducteur l'a abandonnée, il ne la reverra jamais. — Il vaut mieux qu'il ne la revoie pas, s'écria l'employé. — Vous passez dans la ville pour le séducteur ; donnez-moi votre parole que vous laisserez peser cette accusation sur votre tête, quoi qu'il arrive ! — Monsieur Richard, comptez sur moi ; quoi qu'il arrive^ je ne démentirai pas les gens de Rayeux. — Rientôt ces bruits s'apaiseront ; je ne sais quelles sont les intentions de madame Le Pelletier, mais elle devra quitter la ville. — Quitter la ville! s'écria l'employé... Et sa fille? — Suzanne restera à Isigny le temps nécessaire, et ne rentrera jamais à Rayeux.

Jousselin était visiblement ému.

— Jamais ! dit-il. Cependant si le séducteur consentait à réparer sa fautfe? — 11 në le peut pas, il ne le veut paâ. Toute la faute doit retomber sur la tête de Suzanne.

m MONSIEUR DE BOISDHYVER,

— Mais n'avez- vous pas dit que le séducteur c'était moi!

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